UA-71569690-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Gerhard Meier le sage

    Meier3.JPG

      

    HOMMAGE Venu tard à la littérature, mais consacré par de nombreux grands prix, l’écrivain alémanique est mort à l’âge de 91 ans en juin 2008.

    C’est une figure à la fois attachante, humainement parlant, et très importante du point de vue littéraire, son œuvre ayant connu ces dernière années un retentissement public croissant dans les pays de langue allemande (un Peter Handke l’a placé au premier rang des prosateurs contemporains), qui s'est éteint à l’hôpital de Langenthal.

    L’an dernier, au festival de Locarno, la présentation d’un beau film de Friedrich Kappeler, Das Wolkenschattenboot, préludait à la célébration du nonantième anniversaire de l’écrivain, né en 1917 à Niederbippe, dont les dernières années de la vie furent assombries par la mort de son épouse, à laquelle il consacra un petit livre très émouvant, Ob die Granatbäume blühen, à découvrir en traduction cet automne aux éditions Zoé. Suivant le couple durant plusieurs années, le cinéaste l’avait notamment accompagné en Russie, sur les traces de Tolstoï qui, dans l’œuvre de Meier, joue un rôle marquant. C’est d’ailleurs sous le signe de Guerre et paix que nous avions découvert, en 1989, ce superbe livre de Gerhard Meier intitulé Borodino (chez Zoé, dans une traduction d’Anne Lavanchy), faisant suite à L’Île des morts, premier volet de la trilogie (1987) complétée ensuite par la Ballade dans la neige,  où apparaissaient deux vieux amis emblématiques, sexagénaires restés vifs d’esprit, dont le romancier a fait les messagers de sa dialectique : Baur le libertaire bien ancré dans la réalité, romantique d’action incarnant une Suisse à la fois réaliste et rebelle, et Bindschädler le rêveur, plus attiré par les songeries philosophiques.  A préciser, alors, que les débats des compères de Meier n’avaient rien d’académique. Lui-même était venu  à la littérature sur le tard, à 54 ans, après première période poétique, une interruption due à la tuberculose et une carrière d’architecte puis de cadre d’usine. Sans trace de pédantisme, avec la bonhomie que manifestent souvent les écrivains venus à la littérature par la « vie pratique », tels un Pizzuto ou un Camilleri, Gerhard Meier développa par la suite son dialogue de Baur et Binschädler au-delà de la mort de Bindschädler, dans le village d’Amrain où demeurait Baur. Du petit village bernois à la Russie, et jusqu’en Israël où à l’île de Rügen chère au peintre romantique Caspar David Friedrich, le mémorable Terre des vents (Zoé, 1996), suivant la trilogie initiale, étendait la méditation de Baur en cercle concentriques de plus en plus larges.

    « Aucune autre auteur suisse n’est aussi universel que Gerhard Meier », écrivait Peter Handke qui n’a visiblement pas lu Ramuz, tout de même plus ample dans son œuvre que le Bernois. Mais  de préciser fort justement, au demeurant : « Il a une manière toute naturelle de parler de l’existence et de sa paix. La mort, la disparition des amis, la présence de l’épouse, le jour, la nuit, il est impossible de raconter cela sur un rythme rapide. Chez Gerhard Meier la lenteur n’est pas une idéologie mais un rythm,e respiratoire ».

    Cette tranquillité, ce sérieux sans cuistrerie, cette façon d’aborder les « grandes questions » avec la fraîcheur d’esprit d’un jeune, cette grâce aussi de la phrase à longue et lente vrilles rappelant celle d’un Claude Simon, en moins abstrait, auront sans doute contribué à attirer un nombreux public à Gerhard Meier, dont l’œuvre lui survivra sans doute.           

     

      

  • Ceux qui lisent dans les salles d'attente

    Meier7.JPG

    Pour Lambert Schlechter

    Celui auquel les rires enregistrés foutent le cafard / Celle qui découvre toujours de nouvelles têtes dans Closer / Ceux qui suivent le mouvement de la foule encerclée / Celui qui trouve que Marc-Edouard Nabe ne mérite pas sa réputation ni dans un sens ni dans l'autre / Celle qui déjoue la méchanceté d’une certaine France suffisante et coincée à la fois / Ceux qui lisent Le Murmure du temps sans stresser / Celui qui revient toujours à ces livres qui sentent bon la littérature comme Le retour de Philippe Latinovicz de Miroslav Krleza découvert à vingt ans à Trieste dans le café d’Umberto Saba alors qu’il bruinait sur la ville / Celle qui cultive les amours difficiles avec d’autres femmes à cran / Ceux qui ont été heureux cet été-là à Positano où le personnage de Ripley est apparu à Patricia Highsmith qu’ils ont rencontrée au Miramar et avec laquelle ils ont eu un contact assez tendre / Celui qui se trouve plutôt bien à bord du Titanic actuel / Celle qui évoque la Révolution dite du jasmin avec un trémolo censé lui faire croire à elle-même qu’elle est concernée alors qu’elle n’est allée qu’une fois au Club Med de Djerba et que ça ne s’est pas superbien passé avec Brahim et les autres mecs qui n’en voulaient qu’à son chose et à ses dinars / Ceux qui disent j’hallucine chaque fois que tu sors une vanne inappropriée / Celui qui lance «à très vite» à ceux qu’il n’est pas autrement pressé de revoir / Celle qui a vécu des moments amicaux irremplaçables sans se rappeler précisément avec qui / Ceux qui découvrent les délices de la déconnection tout en restant hypersensibles à l’hypertexte / Celui qu’on cherche activement sur Facebook « dans l’intérêt de la famille » / Celle qui se planque downtown où personne n’aurait l’idée de la chercher / Ceux qui ne sont joignables que sur répondeur et seulement par identification vocale excluant les raseurs dont tu n’es pas mon chéri / Celui qui arrive de plus en plus en retard par réflexe de survie / Celle qui dit qu’elle est surbookée alors qu’elle lit tranquillement les notes rêveuse de cet écrivain luxembourgeois que lui a recommandé à l’époque l’adorable Gerhard Meier autre maître en rêverie / Ceux qui ont découvert Gerhard Meier par Handke / Celui qui relève une parenté certaine entre Le Poids du monde de Peter Handke et Le murmure du monde de Lambert Schlechter / Celle qui a pleuré comme une Madeleine lorsqu’elle a vu le film consacré à Gerhard Meier qu’on voit d’abord avec sa femme hyper-complice et ensuite sans elle à exorciser son chagrin dans son admirable Ob die Granatbäume blühen / Ceux qui ont fait le pèlerinage de Niederbipp comme d’autres ont fait celui de Carrouge pour goûter chez Gustave Roud / Celui qui profite de cette liste publiée sur Facebook pour faire remarquer à son ami Lambert que Meier ne s’écrit pas Meyer mais Meier / Celle qui a offert un exemplaire rare de la traduction française des Trois Ours de Tolstoï à Gerhard Meier le tolstoïen que celui qui rédige cette liste a retrouvé par miracle dans un lot de livres d’enfants de la bouquinerie de Philippe Jaussy, au lieudit Le Sentier, à l’enseigne de La Pensée sauvage / Ceux qui recopient ce matin serein (montagnes enneigées, ciel de traîne et silence sur le val suspendu) ces mots du Murmure du monde : «il y avait des hivers avec de la neige, il y avait des soirs avec des hirondelles, l’herbe poussait, et aujourd’hui l’herbe continue à Pousser », etc.

    Image : Les Trois ours de Léon Tolstoï. Traduction française avec les dessins de V. Lebedev. Exemplaire ayant appartenu à Gerard Meier, auteur de Borodino.

    (Cette liste a été établie en lisant Le murmure du monde de Lambert Schlechter, paru au Castor astral en 2006.)

  • Cinéaste du plus-que-réel

    Bron17.jpg

    Le réalisateur lausannois Jean-Stéphane Bron décroche le Prix de Soleure pour Cleveland contre Wall Street.

    Le «génie helvétique» en matière de documentaire a été récompensé hier, au terme de la  46e édition des Journées du cinéma suisse, avec l’attribution du Prix de Soleure, d’une valeur de 60.000 francs, à Cleveland contre Wall street de Jean-Stéphane Bron, un documentaire traitant de la crise des « subprimes» aux Etats-Unis sous la forme d’un procès fictif. 

    Très remarqué dès sa sortie à la prestigieuse Quinzaine des réalisateurs du festival de Cannes, non moins favorablement accueilli par la critique et les médias français et romands, nominé pour les prochains Césars, le 4e long métrage de Jean-Stéphane Bron a déjà « cartonné » en France (plus de 85.000 spectateurs) et en Suisse romande (28.000 spectateurs), et sera distribué aux Etats-Unis dès mars prochain. 7 ans après le Prix du cinéma suisse à Maïs im Bundeshuus ; le Génie helvétique, Jean-Stéphane Bron dit son bonheur d’être également reconnu « au village »…

    -         Que représente pour vous ce Prix de Soleure ?

    -         Je suis évidemment comblé, d’abord parce que les films nominés, tous genres confondus, étaient de haut niveau, et surtout parce que ce prix récompense un travail de longue haleine dans sa préparation, particulièrement difficile dans sa réalisation. Ainsi, le 22 juillet 2009, date du début du tournage de trois semaines, rien n’était joué : je n’avais aucune assurance quant à la réussite du « procès ».  J’ai eu l’énorme chance de tomber sur les bonnes personnes, plus précisément la plaignante de choc Barbara Anderson et l’avocat Josh Cohen, puis de compléter ma « distribution »  avec des témoignages-clefs. 

    -         Comment expliquez-vous que vos « acteurs »  des deux bords aient joué le jeu avec tant d’engagement ?

    -         Un prof genevois, Jérôme David, l’a remarquablement expliqué par le fait que je les ai fait jurer « devant Dieu », ce qui compte en effet aux Etats-Unis. Cette composante a en somme fait « oublier » le côté factice du procès filmé.  Part ailleurs, les Américains ont gardé cette capacité de critiquer ouvertement et radicalement le système auquel ils participent. Tous les intervenants ont senti l’enjeu symbolique de ce procès, y compris le fameux Peter Wallison, ancien conseiller de Reagan et chantre de l’ultra-libéralisme.    

    -           Qu’en est-il de la distribution du film aux Etats-Unis ?

    -         La situation vient de se débloquer, et le film sera projeté dans les plus grandes villes, à commencer par Cleveland, New York. Chicago, Los Angeles, San Francisco  dès la mi-mars. Pour la version américaine, la fin a été légèrement modifiée par l’ajout de « cartons » qui en actualisent l’impact tout en palliant ce que la conclusion pouvait avoir de frustrant. Je suis très curieux de la découvrir. Ce qui est important à relever, c’est que la réalité a dépassé ma conclusion en suspens…

    -         Vous voulez dire que le film a eu un impact sur la réalité économique ?

    -         Plus exactement, c’est la ville de Cleveland qui, à la suite du « procès », a enregistré de nouvelles plaintes, qui ont ensuite fait boule de neige dans d’autres villes des Etats-Unis. Par ailleurs, le succès d’Inside Job de Charles Ferguson, traitant lui aussi de la crise financière sur la base d’une investigation très serrée, nous fait espérer un bon accueil…

    -         Avez-vous des projets en chantier ?

    -         J’en ai plusieurs, dont un film qui devrait se tourner à Genève et dans lequel j’aimerais décrypter le fonctionnement de l’OMC…    

     

     

  • Ceux qui se font du cinéma

    Panopticon101.jpg

    Celui qui prétend vivre une vie dangereuse en dépit de son salaire de fonctionnaire de la culture cachetonnant à la télé / Celle qui est toujours en instance de casting / Ceux qui citent volontiers ce qu’ils ont dit la semaine dernière à France Culture / Celui qui affirme que le palace de Gstaad n’est plus ce qu’il était avant l’arrivée des Hallyday / Celle qui envoie son dernier recueil de vers à PPDA pour « au cas où » / Ceux qui ont été de tous les aftères des années 90 après quoi y a plus qu’à tirer l’échelle / Celui qui annonce le tsunami éditorial de son prochain roman à clefs / Celle qui se fait un brushing ébouriffé genre après le viol sauvage de la Bête / Ceux qui ne parlent qu’en termes de goût pluriel / Celui qui remarque que celui qui lit du Sade n’engage que lui / Celle qui affirme que Sade doit être jugé en fonction des séquelles du sadisme dans les cours de récré / Ceux qui te reprochent ton « rire inapproprié » et auxquels tu réponds par un regard qui signifie que tu leur pisses au cul mais ces gens-là ne savent plus lire dans les yeux des malappris de ton espèce et ça vaut mieux pour l’ambiance / Celui qui te demande comment tu te situes dans le champ littéraire et auquel tu réponds que tu y pionces volontiers les côtes en long / Celle qui optimise la valeur « soleil » de sa journée de battante / Ceux qui n’en ont qu’au sous-texte / Celui qui suinte de compassion dès que la caméra tourne / Celle qui ouvre un Espace Lecture où elle espère s’éclater avec de jeunes poètes attentifs à des muses d’un certain âge / Ceux qui ont les enfants en horreur surtout en piscine couverte / Celui qui montre son vilain membre à une écolière qui passe son chemin sans rien remarquer vu qu’elle est myope comme un ange / Celle qui croit que sa fille ira au ciel plus tard et qui aura en effet un tas d’amants charmants plus tard ou peut-être même avant / Ceux qui se préparent à fêter les 35 ans de la mort du chat de Céline qu’était pas antisémite au moins celui-là, enfin j’espère Bébert, etc.
    Image : Philip Seelen

  • Ceux qui sont tout bio

    Panopticon99994.jpg

    Celui qui se trouve seul à Soleure devant une salade de céleri censée le faire saliver / Celle qui pèle sa pomme dont elle n’ingère que la pelure vu que c’est là que se concentrent les bonnes énergies / Ceux qui mastiquaient une noisette jusqu’à trois cent fois en 1974 et le font aujourd’hui en invoquant l’éternel retour / Celui qui cherche en cette « ville de culture » un enregistrement potable de Lucio Silla et ne trouve que des merdes des Solisti Veneti et d’André Rieu entre le rayon des strings excitants pour employés de bureau et celui des soutifs de viscose pour cheffes de projet / Celle que la vulgarité du cretinus terrestris a toujours portée à l’hilarité ah ah ah / Ceux qui se disent que cette préparation vinaigrée à base de rampon et de croûtons doit être hyper-efficiente au niveau des neurones vu son prix / Celui qui allume son cigare au milieu de la Séance de Méditation où tous se sentent participer au Grand Un / Celle qu’on taxe de cynisme pour sa façon de désamorcer toute forme de Transport Spirituel / Celui qui ne jure que par les derniers quatuors de Beethoven et le rappelle volontiers sur Facebook / Celle qui cite Rothko pour donner le ton dans le cocktail des La Poisse de Miremont dont elle cherche à attirer l’attention du fils designer / Ceux qui ont toujours un enthousiasme d’avance / Celui qui affirme avoir lu tout Proust sans en rien retenir ce qui prouve juste qu’il est à la fois mythomane et con / Celle qui te regarde de haut parce que tu kiffes Torugo / Ceux qui ne comprennent pas qu’on puisse préférer le Tasse à L’Arioste et la Fan Cruiser Toyota à la Cherokee 4x4 / Celui qui en pince tout à coup pour Tallemant des Réaux alors qu’il a fait HEC / Celle qui décore sa conversation comme d’autre le font de leur coin-cuisine / Ceux qui ont le coup de cœur sur la main / Celui qui se dit citoyen du monde du spectacle tendance intermittent solidaire / Celle qui embrasse la cause kurde pour faire chier l’ami turc de sa sœur Aglaé / Ceux qui font honte à l’Espace Schengen / Celui dont le cœur a été trafiqué dans le dos du Dr Kouchner / Celle qui donne dans le télévangélisme militant de base / Ceux qui annotent les Poëmes de Dominique de Villepin cette grande âme disent-ils / Celui qui exalte l’exception cuculturelle française / Celle qui adopte un orphelin pour amuser son bonobo / Ceux qui ont passé de la macrobiotique à la nanothérapie, etc.


    Image : Philip Seelen

  • Un autre amour


    Sulzer2.jpgUn profond et lancinant mélange de douleur et de douceur, nimbé de mélancolie, imprègne les romans d’Alain Claude Sulzer, comme par compensation de la violence et de la dureté du monde et des gens. Après Un garçon parfait qui évoquait, sur un ton doux-amer, un amour de jeunesse dans un palace suisse préservé de la guerre, revisité des décennies après l’épisode amoureux liant le narrateur et un jeune gigolo, Une autre époque ressaisit une relation homosexuelle, longtemps occultée, et marqué par un double suicide, avec le même recul dans le temps, qui ajoute au charme du récit – un peu comme une vieille photo retrouvée.

    Sans effets de style trop visibles, Sulzer module ses récits avec une sorte de musicalité prenante et même envoûtante, qui rend admirablement aussi le contraste entre l’étouffement social et la violence nue d’un désir irrépressible.

    Si le poids des années 50, en Suisse moyenne, marque cette «autre époque» où l’artiste, l’original ou le « déviant » sexuel étaient plus ou moins soupçonnés de folie, le roman va au-delà de la dénonciation du conformisme social et de l’homophobie, qui persistent d’ailleurs aujourd’hui sous d’autres formes. Le regard du fils sur « son père, cet inconnu », qu’il découvre en osant transgresser le secret de famille tenu par la mère, dont la douleur est également bien filtrée, donnent à ce livre une dimension émotionnelles tout à fait remarquable.

    Sulzer5.jpgAlain Claude Sulzer. Une autre époque. Jacqueline Chambon /Actes sud, 265p.

  • Ceux qui formatent

    PanopticonP19.jpg

    Celui qui ne voit pas pourquoi un écrivain échapperait à la Loi visant les pensées inappropriées / Celle qui pointe les auteurs connus qui se laissent photographier en train de fumer / Ceux qui invoquent toujours les enfants pour vous rappeler à l’ordre /Celui qui estime qu’il y a de toute façon trop de mots dans Voyage au bout de la nuit / Celle qui est blessée rien qu’à penser à l’idée de viol qu’elle pressent en chaque homme / Ceux qui n’osent pas dire que certains passages de l’Ancien Testament relèvent de l’appel à la haine raciale / Celui qui a la bouche pleine d’amalgames / Celle qui estime que la seule citation d’un texte de ce Céline qu’elle ne lira jamais relève de la justice / Ceux qui ont dénoncé l’Index catholique pour mieux prôner la Vigilance Pluraliste / Celui qui constate la présence de scènes de masturbation collective offensant la pudeur responsable dans Mort à crédit de l’abject Céline / Celle qui relève des comportements inappropriés entre les personnages de Pompes funèbres de Jean Genet dont elle dit pourtant respecter la différence / Ceux qui ne parleront plus jamais de Céline sans préciser l’ignoble Céline ou l’infâme Céline pour que tout soit clair / Celui qui se met à lire des livres pour pouvoir en dénoncer le contenu / Celle qui réprouve l’idéologie sous-jacente de Roméo et Juliette au motif que s’y exprime une hégémonie hétéro traumatisante pour la lectrice ou le lecteur d’une orientation sexuelle différente / Ceux qui ont lu Mein Kampf dans la salle de lecture de la taule puis sont revenus à Gérard de Villiers qu’on peut dire un facho plus accessible / Celui qui exclut certaines lectures au nom des « valeurs communes » / Celle qui pointe l’extrémisme radical du Juste Milieu avant de finir son cigare sur le trottoir où les filles n’ont plus la cote mais font toujours des pipes potables aux grands garçons / Ceux qui nous saoulent de modération alors que nous ce qu’on aime c’est l’orgie à tous les niveaux / Celui qui déclare drogue dure la connerie douce / Celle qui estime que la lecture amollit le garçon moderne et lance donc un programme de remise en forme pour son fils Pétulon dont les cernes mauves l’inquiètent en tant que maman responsable / Ceux qui étendent le concept de fumée passive aux domaines de la pensée non souhaitable et des lectures mal adaptées à nos jeunes / Celui qui se rappelle la phrase de Clausewitz selon lequel « dans une affaire aussi dangereuse que la guerre les pires erreurs sont celles causées par la bonté / Celle qui réfléchit aux dégâts collatéraux de la bienfaisance en lisant Beatrix de Balzac / Ceux qui savent que ce sont parfois les pires crapules qui se pointent le cœur sur la main, etc.

    Image : Philip Seelen

  • Cendrars au Karcher ?

    Cendrars7.jpg

    À propos de Céline interdit de célébration, de Cendrars, de Voltaire et de quelques autres...

    Notre compère blogueur et franc-tireur Nebo, à très juste titre, rappelle deux ou trois choses à propos de Blaise Cendrars, Suisse qui a payé sa nationalitél française d'une main, non sans partager en son temps des opinions qui n'étaient pas que françaises, ni que suisses, en Europe et ailleurs. Nulle révélation pour ceux qui connaissent le cher Blaise, pas plus qu'on n'en fera sur l'antisémitisme éhonté de Voltaire, entre beaucoup d'autres dont il faudrait, crénom, interdire toute célébration, pour ne pas parler de leur seule mention dans les écoles maternelles...

    Or, voici ce qu'écrit Nebo:

    "Môssieur Mitterrand ne veut pas que Céline apparaisse aux côtés de Blaise Cendrars ? Il faudrait considérer ce que Cendrars a pu écrire sur les juifs également. Autant le dire, ça ne manque pas de piquant...

    A l'été 1936, juste après l’arrivée au pouvoir du Front populaire de Léon Blum, Blaise Cendrars avait rédigé une ébauche de pamphlet pour une collection intitulée « La France aux Français » . Cela ne vous rappelle-t-il pas les zeurléplussombredeuhnot'histwouare ? Intitulé "Le Bonheur de vivre" , ce document non publié du vivant de l’auteur (Ouf ! Le mec s'en est bien sorti) est cependant conservé dans les archives de Blaise Cendrars à la Bibliothèque nationale suisse de Berne (Aïe ! Pas cool pour lui !). En voici le seul extrait paru à ce jour, cité par la fille de l'auteur, Miriam Cendrars, dans la biographie "Blaise Cendrars", Paris, Balland, 1984, chapitre 31, p. 493 :

    « [...] il faut, par ces temps de désordre et de bourrage de crâne, traverser [la France] en chemin de fer de bout en bout pour comprendre que malgré le malheur des temps et les menaces de dictature d’un gouvernement de Front populaire, ce verger n’est pas encore entre les mains des Juifs… »

    Charmant !"

    Pour en savoir plus, un clic et vous êtes chez Nebo: http://incarnation.blogspirit.com

     

  • Artiste de la production


    Walburger.jpg
    Productrice de renom international, Ruth Waldburger, honorée à Soleure, a lancé Brad Pitt et travaillé avec Resnais et Godard, entre beaucoup d’autres.

    Le portrait de Ruth Waldburger, productrice suisse au rayonnement européen, s’affiche ces jours en format géant sur la façade du cinéma Palace, à Soleure. C’est là que sont projetés une quinzaine des 82 productions qu’elle a signées depuis L’Air du crime de son premier mari, Alain Klarer, en 1984.
    Entre autres : Johnny Suede de Tom DiCillo, qui « lança » Brad Pitt à ses tout débuts et a fait rire le public soleurois, Eloge de l’amour de Jean-Luc Godard, On connaît la chanson d’Alain Resnais, Les Choristes de Christophe Barratier, le très populaire Ernstfall in Havanna de Sabine Boss, ou encore La petite chambre de Véronique Reymond et Stéphanie Chuat dont le démarrage en salle prometteur, ces jours, la réjouit particulièrement.
    - De quand date votre premier rêve de cinéma ?
    - Ce n’est pas un rêve qui m’a amenée à la production. Mes parents, photographes du genre « bohèmes », à Herisau, m’ont certes influencée : je me souviens ainsi d’avoir éprouvé un grand choc quand j’ai vu A bout de souffle de Godard, avec ma mère. Mais j’ai d’abord suivi une formation commerciale, à l’Université de Saint-Gall, puis j’ai passé par la télévision en tant qu’assistante de production de Roger Schawinski dans la fameuse émission Kassensturz, dont j’adorais préparer les émissions en « live ». En fait, je rêvais plutôt de devenir journaliste. Puis, c’est par mon premier mari, Alain Klarer, qui rêvait bel et bien de faire des films, que j’ai commencé à travailler dans le cinéma. Comme régisseur sur Messidor d’Alain Tanner, j’ai compris que c’était l’aspect production qui m’intéressait. Je me suis lancée avec deux partenaires à l’enseigne de Xanadu Film, en 1982. En 1988, j’ai fondé Vega Film, ma propre maison. Ce qui est évident, c’est que ma connaissance de l’économie m’a aidée dans un métier où les chiffres ont de l’importance...
    - Comment concevez-vous votre fonction de productrice ?
    - Je me suis toujours efforcée de gérer les finances d’un film dans l’intérêt de celui-ci, en m’assurant que l’argent apparaisse à l’image. Godard m’a beaucoup appris dans ce sens, en me rendant attentive au coût de chaque mètre de pellicule. En outre, j’aime alterner les films d’auteurs et les productions plus populaires a priori, comme les comédies.
    - C’est vous et Tom DiCillo qui avez choisi Brad Pitt sur le casting de Johnny Suede, qui décrocha le Léopard d’or de Locarno en 1991. Êtes-vous restée en relation avec l’acteur devenu… un peu plus connu depuis lors ?
    - D’une certaine façon, puisque, pour ce premier rôle, le jeune homme n’a touché que 12.000 dollars, tout en acceptant de participer aux bénéfices du film. Donc il m’arrive régulièrement de lui envoyer un petit chèque…
    - Quels réalisateurs vous ont particulièrement marquée ?
    - Une fois encore, la collaboration avec Monsieur Godard a beaucoup compté. Et puis, j’ai été fascinée par la façon de travailler d’Alain Resnais, et plus précisément par son travail en studio, jouant avec l’artifice d’une façon si magistrale.
    - Êtes-vous interventionniste sur les films que vous produisez ?
    - Cela dépend de l’expérience du réalisateur. Avec un Godard, je n’oserais pas… Mais dans nos productions récentes, je me suis passablement impliquée dans la réalisation d’1 Journée de Jacob Berger, avec lequel il m’est arrivé de ne pas être d’accord, mais finalement tout s’est très bien passé.
    - Y a-t-il un de vos films qui ait déçu vos espérances ?
    - Il y a eu Heidi, de Markus Imboden, dans lequel nous avons beaucoup investi et qui s’est soldé par un échec. Je pensais qu’un sujet aussi populaire dans le monde entier susciterait le meilleur accueil, mais peut-être avons-nous eu tort de transposer cette histoire dans notre monde contemporain ?
    - Comment avez-vous vécu les « années Bideau » ?
    - Cela a été très difficile, il faut le dire. Jamais nous n’avons eu autant de films refusés – à peu près une trentaine, pour cinq qui ont été acceptés. Même un projet comme La petite chambre a eu mille peines à obtenir un soutien. Nous avons subi cette politique comme une suite d’humiliations. Nous devions encore et encore prouver que nous étions des professionnels. Or, je pense que le rôle d’un office de la culture devrait être de soutenir les créateurs – à l’exemple de ce qui se fait en France avec le CNC, au lieu d’imposer la vision personnelle de son chef. Mais je crois que le changement de cap est amorcé et j’ai confiance en l’avenir.
    - Que pensez-vous du cinéma suisse actuel ?
    - Je crois qu’on peut en attendre beaucoup. Il y a, en Suisse allemande comme en Romandie, de grands talents qui s’affirment. Je ne vais pas dresser un tableau d’honneur, mais je suis confiante, là aussi, en l’avenir. D’ailleurs nous travaillons au prochain film d’Ursula Meier

  • Ceux qui se flagellent

    PanopticonP46.jpg

    Celui qui se noircit auprès de sa marraine de guerre / Celle qui se lâche en toute intimité sur Facebook/ Ceux qui passeront aux aveux à titre posthume / Celui qui savoure sa mauvaise conscience / Celle qui en pince pour le cafetier repentant / Ceux qui vendent la mèche pour se faire bien voir / Celui qui débine son papy dont il a hérité un pacson / Celle qui mange son pain blanc dans la main du pécheur suave / Ceux qui se pressent au confessionnal convivial du Père Okay / Celui que les aveux publics font mouiller dans son boxer Calvin Klein / Celle qui explose de sincérité chez Drucker / Ceux qui poussent aux aveux / Celui qui dit tout en affectant de ne rien taire / Celle qui se répand sur le divan du psy qui en reste humide pour le client suivant du genre pète-sec / Ceux qui ont des flatulences sentimentales / Celui qui n’a rien à dire et le dit / Celle qui fait dire à PPDA ce qu’il n’a pas dit à son nègre de ne pas dire / Ceux qui en disent plus en se taisant qu’en refusant de parler / Celui qui bat sa coulpe pour mieux empaumer le diacre sensible / Celle qui se dénonce au nom de sa génération / Ceux qui affirment que l’accouchement par voie naturelle est le Vietnam des jeunes Américaines de ce temps / Celui qui enseigne aux ados leur devoir de vivre leur différence sous peine d’être comme les autres ce qui n’est pas top / Celle qui se sent tellement fragile qu’elle casse tout / Ceux qui estiment que la Création est Douleur et vont en commercialiser le concept avec logo de Ben Vautier / Celui qui s’accuse de ne pas assez dénoncer / Celle qui souffre en silence de ne pas oser s’accuser chez Delarue / Ceux qui disent chez Delarue ce qu’ils ont enduré déjà dans le ventre de Maman / Celui qui a fait sa pelote en tant que victime médiatisée / Celle qui dénonce le Système dans la pleine conscience qu’elle y participe à fond ce qui augmente son malaise n’est-ce pas / Ceux qui découvrent le plaisir de réprimer en toute liberté, etc.

    Image : Philip Seelen

  • Au soleil de Stendhal

    Sollers26.jpg

    Alors que paraît le monumental Journal de Beyle en poche, Philippe Sollers détaille son Trésor d’amour. Clin d'oeil aux beylomanes, à l'instant de rappeler la naissance de leur auteur le 23 janvier 1783. 

    « Que du bonheur ! » pourrait-on s’exclamer, avec un grain de sel, en lisant Trésor d’amour, le dernier « roman» de Philippe Sollers. De fait, l’expression par excellence de la niaiserie « positive » actuelle est propre à susciter la morgue railleuse du plus somptueusement rutilant des paons de la volière littéraire française, dont la spécialité est le bonheur, justement : son bonheur à nul autre pareil !

    Être heureux à Venise et ne pas mourir, caresser une jeune Minna Viscontini d’une main et feuilleter de l’autres les Œuvres de Stendhal, à commencer par le mythique Journal qui vient d’être réédité en poche avec une préface de l’italianiste Dominique Fernandez : tel sera le bonheur de Trésor d’amour.

    « Je pourrais faire un ouvrage qui ne plairait qu’à moi et qui serait reconnu beau en 2000 », prophétisait le jeune Henri Beyle, 21 ans, le 31 décembre 1804. Vingt ans plus tard seulement, le même H.B., alias Visconti, alias Crocodile ou Cornichon, entre autres pseudos rigolos, qui resterait à peu près ignoré de son vivant (sauf de Balzac), proclamait le 29 décembre 1823 The Day of Genius au moment d’entreprendre la composition de son traité De l’amour, dont il vendrait une vingtaine d’exemplaires en une décennie, ainsi que le précise Sollers dans son «roman» à lui.

    Philippe Sollers voit justement un «roman» fabuleux dans la Journal de Stendhal, extraordinaire jeune homme courant de champs de bataille napoléoniens en salons où il déclame par cœur tout le théâtre à la mode, d’Italie aux « maisons » de jeu ou de passe parisiennes, détestant son Chérubin de père et se consolant de la perte prématurée d’Henriette (sa mère qui lui fut arrachée à ses sept ans) auprès de successives amantes ou amies. Or, après les «romans» de Rimbaud, de Mozart, de Fragonard ou de Picasso, de Casanova ou de Nietzsche, Sollers endosse celui de Stendhal avec autant de brio que de pertinence, relevant l’importance de tel texte méconnu (Les Privilèges) et ne manquant pas non plus de tout ramener au nouveau Stendhal du XXIe siècle combien haïssable, à savoir: himself (lui-même à l’anglaise).

    « La subversion, note Sollers, est aujourd’hui dans le retrait, le goût, les détails. Retour inattendu de Stendhal et des happy few, contradiction avec la porcherie ambiante ». Et de rappeler la formule cryptée des manuscrits de Beyle : SFCDT, Se Foutre Complètement De Tout, après quoi seulement on peut s’occuper du détail des choses, avec amour s’il vous plaît.

    Rien évidemment de « l’amour-sirop, l’amour blabla qui mérite qu’on ait dit de lui qu’il était l’infini à la portée des caniches ». Mais la liaison légère avec Minna la Vénitienne, et l’amour de Venise, de la lumière de Venise et de la « goutte bleue » de l’encre heureuse : « Neuf coup au clocher des Gesuati, là-bas, pour dire l’heure. Dîner de friture de poissons avec bouteille de bordeaux. Encore quelques lignes à la main, et puis sommeil, et puis soleil, et puis bonheur »…



    Philippe Sollers, Trésor d’amour. Gallimard, 213p.

    Stendhal. Journal. Edition Martineau révisée par Xavier Bourdenet. Préface de Dominique Fernandez. Gallimard, Poche Folio, 1263p.

  • Une pierre dans le Jardin

    Jardin13.jpg

    Dialogue schizo à propos de Des gens très bien d’Alexandre Jardin, de Pierre Assouline et de l’«épaisseur de l’Histoire» selon Claude Lanzmann.

     Moi l’un : - Tu m’as l’air bien songeur, camarade.

    Moi l’autre : - Tu vois juste, Auguste : je suis tout songeur. Je viens de lire, après que Bernard de Fallois me l’a recommandé au téléphone, le papier que Pierre Assouline a consacré sur son blog (http://passouline.blog.lemonde.fr )à Des gens très bien d’Alexandre Jardin, sous le titre de Tintin chez les collabos, et j’en reste, comment dire ? partagé...

    Moi l’un : - Tu trouves Assouline injuste envers Alexandre Jardin, à l'égard duquel   tu t’es montré plutôt compréhensif l’autre jour dans ton édito de 24 Heures ?

    Moi l’autre : - Non, je ne crois pas qu’Assouline soit injuste. Je crois que c’est Alexandre Jardin qui est injuste quand il taxe Une éminence grise, la bio d’Assouline, de complaisance, mais je persiste à « comprendre » la bonne-mauvaise foi d’Alexandre, son trouble probablement sincère, tout en déplorant certains aspects de son livre qui  relèvent d’une démagogie inacceptable.

    Moi l’autre : - Par exemple ?

    Moi l’un : - Par exemple quand il établit une espèce de « liste de Jardin », impliquant les amis de Jean Jardin  comme autant de collabos « notoires », tels Emmanuel Berl, Gustave Thibon ou Paul Morand. Là, on est carrément dans l’amalgame et la malhonnêteté intellectuelle. Quand Bernard de Fallois me dit qu'il se couvre de honte, je comprends... 

    Moi l’autre : - Et encore ?

      Moi l’un : - Quand Alexandre Jardin affirme qu’il va « enjuiver la France » en la faisant accéder au rang de nouveau « peuple du livre », avec son association visant à faire lire, il me semble que le « cirque Jardin » repart de plus belle et avec moins d’élégance et de charme que dans Le nain jaune, livre que je n’aime pas tellement d’ailleurs. C'est à vrai dire un délire puéril.

    Moi l’autre :  - Et alors, finalement, qu’est-ce que tu en conclus ?

    Moi l’un : - Rien, sinon qu’Assouline a raison quand il montre qu’il y a de l’auto-allumage dans la démarche d’Alexandre Jardin et que son procès ne tient pas la route par rapport à la culpabilité occultée de Jean Jardin. D’un autre côté, moi le Suisse aux mains pures, je me demande comment j’aurais réagi si j’avais appris que mon père ou mon grand-père avaient été mêlés directement aux refoulements de Juifs à nos frontières. Ces questions sont démêlées avec brio par certains jeunes historiens et autre jeunes plumitifs impatients de pointer la « Suisse collabo », mais je suis plutôt du parti de Claude Lanzmann, qui invoque l’ « épaisseur de l’Histoire »…  

    Moi l’autre :- À savoir ?

    Moi l’un : - À savoir tout ce qui fait que, dans certaines circonstances, un homme ou un groupe agissent en fonction de composantes entremêlées qui constituent la réalité, et que leurs descendants ont trop beau jeu de les juger en fonction de critères moraux par trop « évidents ». Bien entendu, nous sommes tous d’accord pour dire que Jean Jardin aurait dû démissionner de son poste avant ou après le rafle du Vel d’Hiv. Mais tous ceux qui se sont penchés sur son cas, y compris les Klarsfeld, ont-ils été abusés et peuvent-ils être soupçonnés d’omertà quand ils constatent que ses responsabilités ne sont pas établies en l’occurrence ?

    Moi l’autre : - C’est vrai que le fiston convainc plus par sa rage auto-allumée de vieil ado,  probablement sincère une fois encore, que par la moindre preuve nouvelle apportée au dossier…

     

    Moi l’un : - Oui, et tout de même, l’arrière-pensée qu’il y a là derrière un calcul personnel - et je ne parle pas que du coup éditorial, mais aussi du grand blanchiment perso -, donne à tout ça quelque chose de douteux. En tout cas de quoi te laisser songeur, camarade. Sur quoi  je viens de voir que L'Hebdo consacrait la couverture de son dernier numéro à ce que  les Suisses, Croix-Rouge en tête, savaient et n'ont pas dit pendant ces années sombres. Tu vois qu'on n'en est pas sorti...

  • Cendrars au bout du monde

     

    Cendrars7.jpgPour le 50e anniversaire de la mort du génial bourlingueur, le 1e 21 janvier 1961, l’édition fait florès

     

    La vie mortelle  de Frédéric Louis Sauser, alias Freddie, alias Blaise Cendrars, s’acheva en apparence le 21 janvier à Paris. On imagine le vieux boucanier confiant une dernière fois sa « main amie » à deux fées, Raymone sa compagne  et Miriam sa fille. Scène sûrement bouleversante, comme tous les adieux,  mais on passera vite sur cette mort survenant trois jours après la solennité tardive d’un Grand Prix de la Ville de Paris qui faisait une belle jambe à l’auteur de L’Homme foudroyé. Déjà frappé à Lausanne, cinq ans plus tôt, par une première attaque paralysant son flanc gauche et donc sa main travailleuse, Cendrars avait consacré ses dernières années à la composition, physiquement héroïque, de deux bouquins de jeune homme : l’extravagant récit « érotique » d’Emmène moi au bout du monde, suivi de Trop c’est trop. Le premier, curieusement, prenait l’exact contrepied de celui que Cendrars rêvait alors de consacrer à celle qu’il appelait la « Carissima », plus connue sous le nom de Marie-Madeleine, « sœur » du Christ. Or tout le paradoxe de Cendrars est là, que sa légende réduit parfois au personnage du bourlingueur extraverti, alors que c’était aussi un contemplatif et un grand spirituel à tourments et vertiges.

    Mais Cendrars mort ? Pourquoi pas au Panthéon pendant qu'on y est ? Tout au contraire : Cendrars supervivant, jamais entré au purgatoire où tant d’auteurs sont relégués, Cendrars enflammant les cœurs et les esprits  d’une génération après l’autre. Ainsi, après ceux qui ont défendu et illustré son œuvre de son vivant, tels un Pierre-Olivier Walzer ou un Hughes Richard, de nouveaux hérauts sont-ils apparus, tels Anne-Marie Jaton, dont une magnifique étude a fait date,  et Claude Leroy, qui a conçu le volume paru ces jours dans la très référentielle collection Quarto, formidable « multipack » poétique et romanesque avec tout ce qu’il faut savoir sur le bonhomme et ses ouvrages.    

    De feu, de braise, de cendre et d’art

    Revisiter Cendrars aujourd’hui, c’est en somme refaire le parcours du terrible XXe siècle, du Big Bazar de l’Exposition Universelle à la Grande Guerre où il perdra sa main droite (son extraordinaire récit de J’ai tué  devrait être lu par tout écolier de ce temps), ou des espoirs fous de la Révolution russe (que Freddie voit éclore à seize ans à Saint-Pétersbourg), ou des avant-garde artistiques auxquelles il participe à la fois comme poète, éditeur, acteur et metteur en scène de cinéma, reporter et romancier, à toutes les curiosités et tous les voyages brassés par le maelstom de son œuvre.

    « J’ai le sens de la réalité, moi poète. J’ai agi. J’ai tué. Comme celui qui veut vivre ».

     Aujourd’hui encore, un jeune lecteur qui découvre Vol à voile ne peut que rêver de s’embarquer, avant que Bourlinguer lui fasse découvrir que le voyage réduit au tourisme est un sous-produit, et que lire Moravagine nous fait sonder les abîmes de l’être humain, mélange de saint et de terroriste.

    Cendrars au boulevard des allongés ? Foutaise : ouvrez n’importe lequel de ses livres et laissez vous emmener au bout du monde !

    Blaise Cendrars. Partir. Poèmes, romans, nouvelles, mémoires. Sous la direction de Claude Leroy. Gallimard, coll. Quarto. En librairie le 26 janvier.

    Mirim Cendrars. Cendrars, L'or d'un poète. Découvertes Gallimard, nouvelle édition.

    Blaise Cendrars. Dan Yack, Folio; Le Lotissement du ciel, Folio.

  • L'ange des douleurs

    Angelito1.jpg

    Cette nuit approchant de la nuit des ombres, là-bas à Golgotha, m’est revenue, en rêve, la vision de l’ange des douleurs, sur son espèce de brancard, entre les deux enfants du quartier des Oiseaux, le petit et le grand Ivan, je l’ai revu les ailes en berne et la face cachée, tout navré à ce que disait son être visible, tout accablé, tout affligé, tout écrasé par le poids du monde. La face de l’ange était peu visible, dissimulée par le bandeau lui recouvrant les yeux, mais les douleurs irradiaient de son être visible, et je me suis rappelé tous ceux, au quartier des Oiseaux, que le poids du monde avait ainsi écrasés et affligés.

    Cette vision de l’ange des douleurs m’écrase et m’afflige à chaque éveil, mais à ce sentiment premier d’écrasement et d’accablement succède bientôt celui de la reconnaissance émerveillée devant cela simplement qui est, que me figure ce matin le visage endormi de Ludmila.

    Dans l’orbe paisible du visage de Ludmila, j’ai revu ce matin la demeurée Augustine tournant comme un pantin de laine entre les mains de ses persécuteurs, à l’autre bout du quartier des Oiseaux, vers le bois de la Grêle, et j’ai revu Mickey, le sournois que disait sa mère, le mal venu, le mal fait, j’ai revu la pauvre fille qui recevait, j’ai revu tous les mal fichus et les mal barrés, j’ai revu les nouveaux étrangers mal reçus des nouveaux blocs prolétaires du quartier des Oiseaux, j’ai revu le tiers et le quart-monde mal habités du quartier de notre enfance peu à peu gagné par la ville – j’ai revu les démons de la ville auxquels je me suis mêlé, j’ai revu le démon de la vie mêlée gagner le quartier des Oiseaux au dam des purs siégeant dans leurs tribunaux dont j’aurai toujours bravé les attendus, j’ai retrouvé les ombres transies du quartier des Oiseaux dans l’image de cet ange porté par deux lascars mal fagotés en lesquels je nous ai reconnus, les enfants.

    Il nous incombe ainsi de porter les anges fracassés, me dis-je ce matin à l’approche de la nuit des douleurs, me remémorant la mort de Pilou et regardant le visage endormi de Ludmila. Mais Pilou est-il si mort que ça puisqu’il vit en moi ? Et Mickey le maudit mourra-t-il jamais tant que je vivrai et que des enfants, aux Oiseaux, continueront de se lever afin de le porter et de le soulager ? Et ne faut-il pas voir aussi, dans l’accablement de l’ange aux yeux bandés, l’accablement même de la mère de Michel le désespéré après qu’il s’est jeté sous le train, la laissant seule face à son regret lancinant de ne l’avoir jamais pris dans ses bras ? Et saurai-je, oserai-je seulement dire la tristesse d’enfance adolescente de Ludmila ?

     

    Michel et sa mère, autant que l’Augustine elle aussi persécutée au quartier des Oiseaux, et tous les persécutés du monde dans lequel nous vivons, me regardent ce matin griffonner à tâtons ces mots sans suite apparemment. Or, qui étions-nous du vivant de Pierre-Louis, dit Pilou, et de Mickey, prénom Michel, et quelle prière de l’ange flagada, entre ses deux chenapans navrés du quartier des Oiseaux, nous lavera-t-elle de notre péché mortel au jardin du souvenir où les cendres de mon frère ont rejoint la poussière d’étoiles éteintes de tous les enfants de tous les âges du quartier des Oiseaux et de PARTOUT ?

     °°°

     

    Il fit tellement nuit cette nuit-là, tellement froid et tellement seul que l’éveil leur fut comme un rivage qu’ils atteignirent à genoux, puis il fallut se lever et ils se levèrent, il fallut paraître dans les villages et les villes et sourire, parler, travailler avec tous ceux-là qui s’étaient trouvés tellement seuls dans le froid de cette nuit-là…

    À présent laisse-toi faire par la vie, lâche prise le temps d’un jour en ne cessant de tenir au jour qui va, ne laisse pas les bruyants entamer ta confiance, ne laisse pas les violents entacher ta douceur, confiance petit, l’eau courante sait où elle va et c’est à sa source que tu te fies en suivant son cours…

    Délivre-toi de ce besoin d’illimité qui te défait, rejette ce délire vain qui te fait courir hors de toi, le dessin de ce visage et de chaque visage est une forme douce au toucher de l’âme et le corps, et la fleur, et les formes douces du jour affleurant au regard des fenêtres, et les choses, toutes les choses qui ont une âme de couleur et un cœur de rose – tout cela forme ton âme et ta prose…

    Et dis-toi pour la route que le meilleur de toi, qui n’est pas de toi et que ton nom incarne cependant, c’est tout un, est le plus fragile en toi et que cela seul mérite d’être protégé par toi, renoué comme un fil te renouant à toi et qui te relie à Dieu sait qui ou quoi que tu sais au fond de toi…

    Tout le jour à chanter le jour tu en es venu à oublier l’envers du jour, la peine du jour et la pauvreté du jour, la faiblesse du jour et le sentiment d’abandon que ressent la nuit du jour, le terrible silence du jour au milieu des bruyants, la terrible solitude des oubliés du jour et des humiliés, des offensés au milieu des ténèbres du jour…

    La nuit des ombres sera la plus longue et la pire des nuits, durant laquelle tout sera retourné.

    Ce n’est qu’au bout de la pire des nuits que nous connaîtrons ce qui s’oppose à la lumière. On nous dit ce matin encore de la pire des nuits que tout obéit à la volonté de Dieu : ces corps en plaies, ces corps ratés de naissance, ces corps ne portant même pas leurs têtes et ces têtes te regardant d’en bas, on arrive dans cet enfer des corps par de longs couloirs sans yeux, le nouveau jour est lancé et c’est reparti pour les râles voulus par Dieu, comme on dit. Ce sera la même folie et le même chaos insensé, louée soit ta Création Seigneur Très Bon, on me dit ce matin encore que tu bénis ces corps sans croix pour les porter – et je reste sans voix…

    Cependant c’est au bout de la nuit des ombres que tu deviendras l’enfant porteur ou l’adolescent porteur de l’ange de la désolation qui est appelé à te rendre la vue. L’émouvante beauté de Mozart n’a pas d’autre source. L’émouvante beauté des parapluies de Ludmila n’a pas d’autre lien avec le ciel. L’émouvante beauté du ciel de Baudelaire tissé de boue n’a pas d’autre source. L’émouvante beauté de la boue originelle n’a pas d’autre source. L’émouvante beauté des femmes aux pieds du crucifié n’a pas d’autre source. L’émouvante beauté du feu pascal passant de main en main n’a pas d’autre source. L’émouvante beauté de l’enfant qui vient dont chaque mot vrai ou inventé diffuse la même aura sera la source même de l’aura.

     (Cet texte est extrait des dernières pages de L'Enfant prodigue, qui vient de paraître aux éditions d'autre part, dans la nouvelle collection Passe-Muraille. Vernissage le dimanche 23 janvier au Bout du monde, à Vevey, dès 18h.30. Lecture et chansons françaises, grecques et russes, par Maritou et Vania.) 

  • Les frangines

    Aloyse.JPG

    Pour A. et L. 

    Des jours qui ont suivi et des jours suivants tout a été et tout sera oublié : c’est écrit et réglé comme sur des portées de papier à musique. Tout le temps que j’écris je le prends à l’oubli, ou du moins est-ce ce que je me dis pour me rassurer, pour justifier ce geste d’écrire, mais dès que, relevant la tête, je me prends à oublier que j’écris sur du papier à musique aux portées bien réglées, me reviennent les voix muettes de tous ceux que nous avons oubliés et que nous oublierons.

    Or mes sœurs étaient là, muettes et oubliées, chacune venant seule, un jour d’hiver ou d’été, devant les tombes oubliées de nos père et mère, oubliant ou n’oubliant pas de s’arrêter devant le tas de cendres du Jardin du Souvenir où reposait notre frère. Chacune de mes sœurs. Là. Seule. Chacune avec ses pensées d’hiver ou d’été. Quadras ou quinquas ? Peut-être bien sexas tant qu’à faire, selon l’expression, et des mèches teintées, va savoir. Et se rappelant quoi ? Me disant quoi de leurs voix alternées ?

    Je les vois bien attentives à l’instant, seules là-bas dans le grand cimetière de la ville où de lentes silhouettes cheminent de tombe en tombe, cherchant un nom, cherchant à se rappeler le visage de ce prénom-là, à déchiffrer ces chiffres, ces dates liées par un trait d’union – elle vint au monde et elle s’en fut, il naquit tel jour et tel autre il s’en alla, pour être bientôt oubliée, oublié.

    J’avais pourtant noté, quelque part, qu’il ne faudrait pas oublier de parler de mes sœurs et des enfants de mes sœurs, des conjoints de mes sœurs et des maisons, des saisons et des humeurs de mes sœurs que la plupart du temps j’oubliais de même qu’elles m’oubliaient la plupart du temps comme, la plupart du temps, nous oublions ce qui n’a pas été noté et réglé comme sur les portées d’un papier à musique. Et les voici qui me reviennent tandis que le jour nous revient et avec lui tous nos souvenirs. On se retrouverait dans le noir à jouer au jeu de l’Aveugle, et rien n’en serait oublié : tout resterait écrit et réglé comme sur du papier à musique, à tâtons on se retrouverait ce matin, dans le jour aveugle où les yeux de nos morts nous lisent – et mes sœurs là-bas semblent petites devant la tombe de nos mère et père que tous avaient oubliée.

     °°°

    Le sentiment, avant l’aube, d’être au soir déjà, ne sera dissipé que par cette lumière attentive trouant de loin en loin les ténèbres de l’oubli, et voici que me reviennent, du fond de l’hiver qui vient et de tous nos hivers qui reviennent, ces quelques gestes, sous les lampes, et ces visages, ces patiences, ces attentes à n’en plus finir de ceux qui sont seuls sans avoir personne à le dire.

    Ces gestes ne sont qu’à notre sœur aînée, Madame l’élégante là-bas dans un tea-room décent au nom de Marinella où elle s’est retrouvée après le cimetière, débarquée d’Espagne et y retournant ce soir, cette façon d’être là sans que nul ne la voie que sous l’aspect de cette dame, la soixantaine, bien mise, l’air absent mais bien là tout de même, ce geste de prendre un journal et de le laisser aussitôt, ou de porter sa tasse de thé à ses lèvres et de la reposer, ces gestes d’hésiter, cette façon d’être là et de n’y être pas, me rappelle à l’instant ma mère traversant la rue ou ma sœur puînée s’accordant une clope de répit dans sa journée, et me revient de chacune la façon d’être seule un instant dans l’enchaînement des gestes de la journée, de chacune sa façon de n’avoir à ce moment-là que ses gestes à soi – et tout nous reviendrait, ainsi, de chacun, par ses gestes à nuls autres pareils.

    L’émouvante beauté des gestes de la femme seule d’un certain âge, selon l’expression, se rappelant dans le tea-room jouxtant le cimetière de la ville de L. la rengaine Marinella de l’été de ses dix-huit ans à La Spezia. L’émouvante beauté de notre sœur aînée, plus revue depuis des mois, et qui se lève à l’instant dans son hacienda des Asturies et répète, comme à chaque aube, les gestes précis de préparer le continental breakfast de sa maison d’hôtes. Et ces gestes multipliés par autant de prénoms. L’émouvante beauté du prénom de Ludmila que je murmure ce matin dans ton cou en déposant à tes côtés, d’un geste qui n’est qu’à moi, ton café grande tasse.

    Sous la lampe le visage de ta mère. Laisse venir à toi les enfants de la mémoire. Laissez les mots vous alléger de tout ce poids d’oubli. L’aube viendra et elle verra par nos yeux cette émouvante beauté.

    Le temps était devant nous avec les enfants : les journées étaient plus longues, nous aurons souvent veillé à les entendre chialer sous les morsures des dents de la nuit, nous les avons maudits d’en baver ainsi sans se la coincer, nous avons été tentés de les secouer pour les faire taire mais nous nous sommes retenus, nous avons été tentés de les balancer par-dessus bord mais nous avons suspendu notre geste sans que le temps ne suspende son vol pour autant, donc le temps passait et les enfants poussaient, il y eut d’entières matinées et de longues après-midi à ne s’occuper que d’eux qui se prenaient naturellement pour le centre du monde, et c’était vrai : les enfants nous révélèrent le monde.

    EnfantJLK.JPG(Extrait de L'Enfant prodigue, roman à paraître imminemment aux éditions d'autre part)

    Peinture: Aloyse.

  • Jean Dutourd casse sa pipe

    Dutourd2.jpg

    Deuil au club des ronchons. Bien connu du public audiovisuel, l’auteur d’Au bon beurre et des Horreurs de l’amour fut un romancier de forte trempe, souvent méconnu.

    Jean Dutourd, qui vient de s’éteindre à Paris à l’âge canonique de 91 ans, était à la fois bien connu, dans son personnage télévisuel de «réac » de service éminemment cultivé, à l’enseigne des Grosse Têtes de Philippe Bouvard, et souvent mésestimé, voire sous-estimé par ceux qui se contentaient de ne voir en lui qu’un brillant ronchon de droite.

    Né en 1920, héros de la Deuxième guerre mondiale, gaulliste de la première heure, adversaire mordant du communisme, et plus encore de la gauche parvenue et des «modernes », Jean Dutourd fut à la fois un journaliste aimant ferrailler dans la presse quotidienne et un chroniqueur littéraire, notamment dans les colonnes de France soir, mais également un écrivain de premier ordre qu’on pourrait situer dans la lignée charnue des « hussards », pratiquant la ligne claire à l’instar du grand Stendhal. Son premier essai, Le Complexe de César, fut d’ailleurs gratifié du prix Stendhal en 1946, où s’affirmait son indépendance d’esprit. C’est pourtant avec Au bon beurre, évoquant un couple de profiteurs franchouillards sous l’Occupation, que Dutourd, pas loin du Marcel Aymé d’Uranus, affirma son grand talent, salué par le Prix Interallié 1952.

    Complètement étranger aux expériences du Nouveau Roman, Jean Dutourd n’en signa pas moins un roman de grande envergure et d’un feint cynisme réjouissant, intitulé Les Horreurs de l’amour et battant en brèche le sentimentalisme bourgeois ou antibourgeois.

    Esprit acéré et fustigeant toutes les jobardises, Dutourd excella aussi dans l’essai et le pamphlet, comme Henri ou l’éducation nationale et l’irrésistible Séminaire de Bordeaux où il stigmatise l’insupportable néo-langage des cuistres au goût du jour. Son franc- parler, autant que ses positions politiquement très incorrectes, lui valurent d’ailleurs quelques ennuis, jusqu’à un attentat visant, en 1978, son accueillant appartement bourgeois et que compensa, la même année, sa nomination à l’Académie française, sur le trottoir de laquelle il aimait à fumer sa pipe de faux cynique débonnaire, président regretté du Club des ronchons (sic)...

  • La mère et l'enfant

    PanopticonB778.jpg

    C’est cela même que je vois, tant d’années après, en me rappelant le premier regard de l’enfant, qui me regarde sans me regarder : comme une très vieille divinité dont le nom serait Naissance. Rien de morbide n’est lié, cependant, à ce sentiment que notre enfant a traversé les millénaires avant de nous être livré ce matin, tout frais et parfait. Rien que de stupéfiant, comme est stupéfiant ce matin le jour qui se lève.

    Le jour se lève et je pense, je ne sais pourquoi, aux enfants morts de Mahler. Il y a des années que je n’ai plus entendu cette lancinante litanie de mes automnes de farouche garçon de vingt ans, quand je trouvais tant d’émouvante beauté à cette mélancolie du musicien chantant ses enfants morts. Je n’avais aucune idée, de ce que peut bien être un enfant : je ne faisais attention qu’aux enfants morts en digne frère de Rimbaud. La litanie des enfants morts me remplissait d’une espèce de trouble peine, cette plainte déchirante était celle-là même de ma poésie de vingt ans, et le petit Ivan fut prié de se pencher sur le landau du premier enfant du grand Ivan, mais je n’en avais alors qu’aux enfants morts et je n’avais que faire du tribunal à venir des neveux et des nièces s’ajoutant à celui des tantes et des oncles. Le poète n’est pas fait pour la vie, me disais-je alors en ma pureté de farouche garçon de vingt ans qui verrait bientôt proliférer alentour nièces et neveux, mais pense-t-on aux nièces et aux neveux de Rimbaud, est-il d’autre beauté lancinante que celle des fœtus en bocaux de Madame Rimbaud, la poésie souffre-t-elle d’autres expositions que celle des fœtus bleus qui jamais ne deviendront Rimbaud mais que chante un musicien au cœur aussi mélancolique que celui du farouche garçon de vingt ans que j’étais alors ?

    Un nouveau jour se lève à l’instant sur le monde et je revois, tant d’années après, les gens ordinaires défiler auprès de la Mère. Ludmila les regarde sans les voir, son enfant doucement tenu contre elle, le temps de cette matinée éternelle de la présentation de l’Enfant à tous ceux qui ont été rameutés par l’oncle et le père, et le père du père et le père de l’oncle, et les mères et les tantes et toute la smala des gens ordinaires du voisinage – je vois Ludmila incarner un instant La Mère, Ludmila incarne à l’instant toutes les mères et je sens alors toute l’impatience de mes vingt ans devant ma propre mère, et toutes les mères se détendre devant ce lieu commun de La mère à l’enfant dont l’émouvante beauté rayonne doucement dans le silence velouté de ce nouveau jour.

    À présent tu peux y aller, que je me dis. À présent tout va trouver sa juste place dans le tableau. À présent tu nettoies tes pinceaux et tu prépares tout ton matos – et là c’est comme si c’était fait.


    °°°

    En sortant de nous l’enfant nous a sortis de nous, me dis-je alors qu’un nouveau jour gris sort de la nuit et que je m’apprête à mettre des couleurs aux mots et aux noms sous cette douce lumière d’aube ou de fin d’après-midi que diffuse le nom de Ludmila, et relevant les yeux sur le gris du jour voici que m’apparaît, miracle de toutes nos enfances, l’arc-en-ciel des couleurs que je m’apprêtais à tirer de ma nuit.

    Fugace, merveilleuse apparition, cliché parfait de l’émerveillement multimillénaire de toutes les enfances du monde – à son pied se cache un Trésor me disait mon grand-père, surnommé le Président, et je me revois avec ma pelle de crédule enfant sur le chemin du pactole, je me vois quitter le jardin de nos enfances et remonter vers le grand pré dont l’arc-en-ciel a surgi comme un signe manifeste de Celui qui a planqué le trésor, un formidable élan me porte, pas un instant je ne doute de ce que m’a raconté le Président dans son jardin à lui, puis je me trouve au lieu même que j’avais repéré et voici qu’un grand désarroi s’empare du chercheur de trésor constatant que l’arc-en-ciel n’y est plus, s’étant pour ainsi dire volatilisé, et quelle déception c’est alors, quelle désillusion dont je ne parlerai à quiconque mais qui laissera en moi comme une marque à vie, selon l’expression, quel dépit pour l’aventurier, Long John Silver ne serait pas moins désappointé et pourtant, tant d’années après, c’est à présent l’image de Coboye qui me revient, cher vieil épouvantail à chapeau de western que j’observe mélangeant ses couleurs au beau milieu de ce même grand pré, titubant un peu devant son chevalet et m’adressant, non sans cesser de maugréer, comme un signe de connivence.

    °°°

    Le lieu commun du poète donnant telle ou telle couleur aux lettres, A vert, O noir, tout le bazar, me sert du moins ce matin comme tout me sert de la soupe originelle de toutes nos mémoires dans l’immensité de laquelle confluent tous les affluents, il n’y a pas que notre lac originel qui s’étale là-bas mais tous les lacs noirs d’Afrique et les lacs verts d’Océanie et les lacs de sable et les lacs de sang – mais je divague, je me mélange les pinceaux, je vais te faire une Mère à l’enfant comme tu n’en as jamais vue.

    Les couleurs, dans leurs tubes, sont comme de petites poupées aux têtes multicolores attendant dans la maison miniature préparée dans la chambre elle aussi préparée de l’enfant. L’enfant habite dans la maison depuis quelque temps déjà mais pour le moment elle fait son job à plein temps de petite marmotte à marottes limitées : je mange et je digère et je chie et je dors et je crie est à peu près tout le programme, que le père étudie, absolument niais, non sans y participer : je lange et me lève la nuit et réchauffe sa popote – tout m’émerveille de ce loupiot.

    Tout cela nourrira les couleurs de La Mère à l’enfant, me dis-je ce matin en préparant ma palette de rapin raté qu’irradie la joie de la simple idée de peindre La Mère à l’enfant qui se trouve par excellence, par les temps qui courent, la chose qui ne se fait plus chez ceux qui se disent aujourd’hui plasticiens. Il est vrai que je retarde terriblement et en tout. Je me sens tout à fait le contemporain de Lascaux ou de Paolo Uccello, les madones de Fra Angelico ou de Duccio me parlent, les garçons de Luca Signorelli ou du Caravage me branchent, les ciels de Corot ou de Turner sont du temps même que je vis ce matin, loin des performers et des designers, qui sont un peu les raiders et les traders du marché de l’art.


    EnfantJLK.JPG(Extrait de L'Enfant prodigue, roman à paraître tout à l'heure aux éditions d'autre part)

  • Ceux qui font de leur mieux

    Panopticon1111 (kuffer v1).jpg

    Celui qui s’indigne à l’ancienne / Celle qui s’applique à la défense de l’attention flottante / Ceux qui avancent pas à pas / Celui qui a appris la patience en pratiquant la peinture par glacis lents / Celle qui a longtemps appris à apprendre / Ceux qui redécouvrent les savoirs anciens / Celui qui lutte contre le parasite de la dispersion / Celle qui se concentre sur son tapis de prière / Ceux qui renoncent au télémark à cause de l’arthrose / Celui qui reprend ses randonnées en moyenne montagne assorties d’observations géologiques précises / Celle qui peint des parapluies dont elle soigne le plissé / Ceux qui transmettent ce qu’ils savent à leurs enfants c’est à savoir pas grand-chose sauf l’essentiel qui ne s’enseigne pas / Celui qui prêche en eaux troubles / Celle qui pèche parce qu’elle aime ça et voilà y a qu'ça de bon / Ceux qui restent assez optimiste malgré la stupidité de la festive Human Pride / Celui que les transes victimaires à l’autrichienne font gerber / Celle qui préfère les chenapans aux Parfaits / Ceux que l’adulation de l’Admirable Rodgère Federer commence à bassiner grave / Celui qui vomit la notion de Compétence Culturelle distillée par les larbins d’Economie suisse / Celle qui connaît peu de prétendus poètes aussi médiocres que le pétulant Oskar Freysinger / Ceux qui invoquent Guillaume Tell le libertaire pour justifier leur micmac d’archers nains / Celui qui se reproche de ne pas montrer assez d’agressive détermination contre la montée des eaux boriquées du jacuzzi culturel / Celle qui s’efforce d’échapper au mimétisme sécuritaire de son quartier de vieilles peaux / Ceux qui révèlent le fond de leur pensée sur des affiches format Crétin Mondial / Celui qui fait de la politique en termes de parts de marché / Celle que la jactance révulse physiquement / Ceux qui plastronnent en usurpateurs du Parti des Gens / Celui qui milite pour la liberté élémentaire de parquer son tank devant sa villa Ma Coquille / Celle qui votera contre l’infâme initiative visant à l’interdiction faite à l’Homme Suisse de garder son arme de service dans son caleçon / Ceux qui dérogent à l’opinion répandue, etc.

    Image : Philip Seelen

  • Une émouvante beauté

    Panopticon901.jpg

    De la suite de ces années je ne revois plus les après-midi : il n’y aura plus désormais, avec Galia, d’après-midi, je ne revois aucune de nos après-midi lorsque nous vivons ensemble et après l’avoir quittée, tout le temps de l’arrachement après m’être arraché à elle, après avoir cassé de la vaisselle, un soir sans après-midi, je me retrouve pantelant, le soir seulement, et seul, le soir à rôder de par les rues vides et sans portes, le soir à revenir seul à mes livres ou à mon atelier ou seul à revenir à quelques amis longtemps négligés pour ne pas inquiéter Galia, qu’elle sache qu’il n’y a qu’elle et jamais l’après-midi, personne l’après-midi surtout quand elle n’est pas là, le théâtre la requiert alors, ou le cinéma, il n’y aura pas de place pour aucune hésitation, or elle me sent hésiter et c’est par là qu’elle m’attrape, que fais-tu l’après-midi ? qu’as-tu donc fait de cet après-midi ? où étais-tu pendant que je répétais ? pourquoi ne réponds-tu pas au téléphone ? viendras-tu à ma première ? qu’as-tu écrit ? où en est mon portrait ? tu me manques déjà, est-ce que je te manque ? dis-moi, qu’as-tu fait de cet après-midi pendant que nous étions à répéter à la table ?

    Je les vois à la table, selon l'expression des théâtreux, ils sont à la table à préparer la pièce, et je pense : ils se prennent la tête, selon l’expression même de Galia, ils se prennent la tête autour de Laszlo à préparer la pièce alors que nous pourrions nous balader cet après-midi à ne faire que nous taire dans la lumière de l’après-midi, mais en réalité je suis moi aussi à ma chose : à ne faire que faire.

    °°°

    La pièce ne se fera pas, je le sens : je le pressens, je le sais. J’entends : notre pièce, notre long métrage à nous. Leur pièce à eux : je ne sais pas, mais la nôtre : sûrement non, elle ne se fera pas. Tout me porterait à croire, évidemment, et à espérer que ce soit La Cerisaie déconstruite par Laszlo qui n’aboutisse pas, où Galia est censée jouer contre son personnage de Lioubov, selon l’intention de Laszlo tout décidé à monter la pièce contre Tchekhov. Au mieux, je pourrais espérer, « contre » Galia, qu’elle-même flanche et renonce à ce projet qui la contrarie de toute évidence depuis le début mais qu’elle a commencé à défendre en constatant ma propre réserve – c’était notre troisième semaine de cohabitation à la Datcha et l’ivresse des débuts commençait de retomber, mais bientôt j’aurai dit et répété, devant les amis de Galia, combien cette façon d’aborder Tchekhov me semblait fausse, ce qu’elle pensait évidemment elle-même sans me permettre, au demeurant, de laisser apparaître une faille entre elle et celui qui lui avait confié ce premier rôle hyper-important, selon son expression, et depuis lors toute hésitation de ma part relance un argument et bientôt une de ces controverses que nous envenimons sans nous en rendre compte, dénuées au reste du moindre rapport avec la déconstruction de Laszlo.

    °°°

    Au premier regard ce fut, dans la tabagie du Caveau des arts, l’émouvante beauté de Galia qui me toucha au cœur et partout où il y a de la vie, de l’âme aux amourettes. Tout de suite cette émouvante beauté diffusa dans ces corps visibles et invisibles qu’évoquent à peu près le mot âme et le mot amourette au pluriel animal ; tout de suite l’émouvante beauté de Galia m’atteignit à fleur de peau, qu’une onde lente irradia, et par la peau qui est la gaine de l’âme, au cœur de l’être, dans son creuset où gît la semence qui est sang de vie future et d’esprit ; Galia dans les fumées et le tapage du Caveau des arts : tout de suite, conduit jusque-là par son frère Sacha : tout de suite je la vis au milieu de tous les artistes avérés ou se tenant pour tels, tout de suite je la vis au milieu de personne et avec une telle intensité qu’elle vit que je la voyais et me vit la voir avec une telle émotion qu’à mon tour je la vis me voir et plus personne autour de nous, tout soudain son émotion à elle m’était apparue – mais peut-être m’illusionnais-je ? peut-être me faisais-je du cinéma ? peut-être était-ce ruse de femme, je ne sais, je ne savais rien alors, à vingt ans même sonnés, de la femme en dehors de Merline qui n’était qu’une femme-enfant, ou de Milena qui n’était elle aussi qu’une femme-enfant, ou de quelques autres femmes-enfants encore, je n’étais pas documenté non plus et déjà je faisais rire Galia dans le Caveau des arts, au milieu de ses amis artistes ou prétendus tels, déjà je la faisais éclater de son rire éclatant, mais écoutez donc, mes amis, le maltchik dit ne rien savoir de la femme en tant que femme, sur laquelle il va se documenter, est-ce touchant, mais venez voir, viens par là puisque tu es artiste à tes heures, tu vois que je suis documentée, venez-venons, et toi aussi Sachenka…

    °°°

    À la Datcha le disque de Fauré de notre première nuit tourne tout seul une après-midi entière : c’est le seul souvenir de cette inoubliable après-midi où nous nous retrouvons, après la désastreuse veille au soir, seuls et perdus, quand enfin nous nous sommes réellement perdus et que nous nous rappelons, en ces heures très précises de la douleur apaisée par les mots, ces heures que jamais nous ne revivrons, ces heures pour rien, nous disons-nous avec bonheur et mélancolie, ces heures qu’ont été nos heures à ne rien faire que nous aimer dans l’éblouissement des premiers jours sans heures, de la nuit à la nuit.

    C’est peut-être cela l’amour fou : c’est de se déchirer comme ça. C’est cela : ce sera tous les matins dès l’éveil dans tes cheveux mols de ton odeur, ce sera tous les soirs, ce sera de recommencer de se faire du mal et de mieux apprendre, chaque jour, à mieux se faire du mal, ah m’aimes-tu ? m’aimes-tu assez ? et comment, comment m’aimes-tu, montre-moi… Je devrais lui montrer chaque matin. Je ne devrais penser qu’à ça dès l’éveil. L’amour fou se reconquiert tous les matins. Nous nous sommes tourmentés hier soir une énième fois et maudits, mais elle attend à présent que je la rassure et lui répète qu’elle est tout pour moi et qu’elle sera QUELQU’UN au théâtre ou au cinéma. Or elle voit que je regimbe et du coup elle me traque jusqu’à sentir la faiblesse alors que je devrais être fort. Fort dès l’aube. Fortiche. Stallone à sa dévotion. Nous nous sommes toujours gaussés de Stallone, Galia et moi, mais je devrais faire au moins semblant. Rouler de platonesques mécaniques et lui balancer des pains fictifs en lui jurant qu’elle est Miss Taganka. Cependant le coup de foudre n’a pas été qu’illusion : le coup de foudre s’est bel et bien produit dans cette cave bohème, au milieu des artistes avérés ou se la jouant et où Galia faisait elle-même l’artiste enjouée ; le coup de foudre est advenu au su et au vu de tous les amis artistes de Galia et autres traîne-patins, il s’est bel et bien produit comme un moment de théâtre ou de cinéma, mais ensuite il eût fallu ajouter du temps au temps et, à la première vie fracassée de Galia dont il ne lui restait que le petit Aliocha qui jamais ne me reconnaîtrait vraiment, il me l’avait dit les yeux dans les yeux, j'eusse dû ajouter une nouvelle vie enrichie de ma propre semence faute de quoi toute vie à trois serait impossible – et de cet après-midi, tant d’années après, je la regarde à travers les années et je la revois au milieu de ses amis musiciens et comédiens qui me voient la regarder, je la vois me regarder qui regarde ses amis plasticiens et ses amis théoriciens à la mords-moi, je la revois et son émouvante beauté continue de me déchirer : quelque chose s’est bel et bien passé, une autre vie s’est offerte quelque temps, et mille autres vies éventuelles, mais étions-nous faits pour jouer ensemble cette pièce ou ce film à ce moment-là, – aurions-nous jamais pu jouer, Galia et moi comme, des années après, je jouerais les yeux fermés avec Ludmila ?

    Image: Philip Seelen

    EnfantJLK.JPG(Extrait de L'Enfant prodigue, roman à paraître avant sept jours aux éditions d'autre part: www.dautrepart.ch )

     

  • Ceux qui aiment la solitude

    medium_Soutter13.JPG

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Celui qui se méfie de lui-même / Celle qui aimerait effacer les péripéties de la nuit passée / Ceux qui dorment dans la salle d’attente de la gare de Sienne / Celui qui se demande ce qu’il fait au bord de la rivière noire / Celle que la voix d’Adolf Hitler incite à se signer / Ceux qui ne savent comment parler à leur cousin néonazi / Celui que son impuissance sexuelle a rendu plus attentif dans ses entretiens de formateur en chef / Celle qui ne prêtera jamais son stylo Mont-Blanc / Ceux qui écoulent les derniers exemplaires des Œuvres complètes de Lénine aux Editions sociales / Celui qui en mai 68 s’est fait choper chez Maspéro en train de piquer Le bleu du ciel de Bataille sur grand papier / Celle qui n’ose pas rire à cause de son nouvel appareil / Ceux qui estiment qu’il est politiquement répréhensible de regarder TF1 / Celui qui recommande la lecture de ses propres livres / Celle qui croit encore que le DJ Fabrice est le meilleur coup de la place de Neuchâtel / Ceux qui estiment qu’ils valent le DJ Fabrice / Celui qui ne parle que de Dieu et de cul / Celle qui reste des heures à sa fenêtre / Ceux qui font peser leur réprobation silencieuse / Celui qui serine aux amoureux que tout à une fin / Celle qui estime que faire des enfants aujourd’hui est irresponsable / Ceux qui se sont pacsés le jour de la Libération / Celui qui injurie les internautes sous le pseudo de Tatie Beurk / Celle qui épie sa voisine nympho / Ceux qui boivent du Nesquick / Celui qui se sait condamné / Celle qui exerce son violoncelle à minuit pour faire chier les Borcard d’à côté ces nuls / Ceux qui dénoncent le travesti Molly au concierge Semedo pour les bouteilles de Pet qu’il/elle balance dans le vide-ordures / Celui qui affirme avoir mal à l’équipe de France / Celle qui porte le maillot de Zidane pour bluffer sa cheffe de projet / Ceux qui vomissent leur pays d’accueil / Celui qui se trouve lui-même au top / Celle qui estime que son compagnon de vie Onésime ferait mieux d’admettre son homosexualité inconsciente / Ceux qui se flattent de leur cynisme immonde / Celui qui distingue sans peine le chant de la fauvette de celui de la mésange huppée / Celle qui a les règles les plus douloureuses de l’atelier de couture de Madame Dupanloup / Ceux qui préfèrent les chiens virtuels du Nintendo / Celui qui rêve de se faire un Coréen / Celle dont la vie a été transformée par la rencontre du représentant des aspirateurs Dyson / Ceux qui estiment que la réputation des aspirateurs Dyson est surfaite / Celui qui limite son ambition prochaine à l’acquisition d’un aspirateur Dyson / Ceux qui raptent les chiens de prix / Celui qui sifflote dans sa Twingo / Celle qui conçoit un logiciel bancaire à l’insu de ses proches / Ceux qui se ramasseront un mélanome à Lanzarote, etc.

    Obscure est ma passion. Dessin à la plume de Louis Soutter

  • Jean d'Ormesson au débotté

    D'Ormesson.jpg

    Livre-somme de l’étonnement, C’est une chose étrange à la fin que le monde déploie le mystère et la poésie de la création.

    Bonne nouvelle en cette fin d’année : la fin du monde n’est pas pour 2011 ! D’ailleurs l’Univers finira-t-il ? Mystère. Et quel sens a-t-il diable ? Dieu seul le sait, s’Il existe. Ce que Jean d’Ormesson aimerait bien croire, sans en être sûr. Mais le miracle est là : qu’il y ait quelque chose plutôt que rien. Et qu’une mélodie émane de ce qui pourrait n’être qu’un sinistre chaos. Or voici, racontée par le joyeux octogénaire, l’histoire de l’Univers, de la vie et de notre chère planète où il est si bon de nager, d’aimer, de voyager et de contempler la merveille en ne cessant de se demander d’où elle vient et où elle va. Livre-somme, testament d’un chantre du bonheur qui ajoute ici, à son immense culture d’humaniste, la curiosité très éclairée d’un « bleu » du savoir scientifique…

    - Quel est, à la veille de Noël, le souvenir que vous gardez de cette fête en votre enfance ?

    - Le souvenir d’une féerie dans la Bavière enneigée où j’ai passé mes huit premières années. Et cela s’est prolongé ensuite en Roumanie, où mon père a été nommé ambassadeur, lorsque nous allions fêter Noël chez des amis en traîneaux tirés par quatre chevaux d’où, petit garçon de huit ans, j’avais le droit de jeter des morceaux de viande… aux loups !

    - Vous introduisez un personnage essentiel, dans votre livre, que vous appelez «Le Vieux »…

    - Certains lecteurs ont cru me reconnaître, mais c’est surtout de Dieu qu’il s’agit ! Einstein l’appelle comme ça dans une lettre fameuse à Max Born ou il écrit qu’il est persuadé que « le Vieux ne joue pas aux dés ». Puis j’ai découvert que le Méphistophélès de Goethe, dans son Faust cite aussi « le Vieux ». Moi qui ne crois plus du tout à ce qu’on appelle l’âme, mais qui aimerait bien croire au sens de la création, je vois en le Vieux l’auteur possible de l’incroyable roman de l’Univers…

    - Que pensez-vous que le Vieux ait pu dire à Jacqueline de Romilly après son arrivée « de l’autre côté » ?

    - La mort de Jacqueline de Romilly m’a fait beaucoup de peine. À l’Académie, j’occupais le siège entre le sien et celui de Claude Lévi-Strauss. Deux amis chers m’ont ainsi quitté cette année. Vous savez que Jacqueline de Romilly s’était rapproché du catholicisme après avoir été chassée de l’enseignement par les lois de Vichy, du fait des ascendances juives de son père. J’imagine alors que le Vieux lui dirait, en allemand, cette phrase de Goethe : « Wer immer strebend sich bemüht, den können wir erlösen », ce qui signifie à peu près : « Celui qui a toujours aspiré au dépassement de soi pourra être sauvé »…

    - Vous prêtez au même Vieux, sur les Suisses, des propos aussi sommaires que Victor Hugo, qui disait que «le Suisse trait sa vache et vit heureux ». Vous aggravez votre cas en ajoutant les banquiers aux vachers. Savez-vous que vous risquez l’émeute ?

    - (Rires) C’est vrai que je me moque un peu des Suisses, comme je pourrais le faire des Français. Mais non : j’aime vraiment la Suisse, où j’ai d’ailleurs une maison, et je défends les Suisses quand on les attaque. Bien sûr, la Suisse a des problèmes, comme tout le monde, mais elle les affronte plutôt mieux que la France. Moi qui suis très européen, j’ai des raisons d’être plus inquiet pour l’Europe que pour la Suisse. Plus personnellement, j’admire beaucoup Jean Starobinski et j’ai aimé passionnément la philosophe Jeanne Hersch. Je suis content que la Suisse ait émis un timbre à son effigie. J’appréciais tant sa profondeur si claire…

    - En passant, vous faites allusion au chagrin du Vieux. Quel pourrait être ce chagrin devant le monde actuel ?

    - Le Vieux a toujours éprouvé un mélange de chagrin et d’ironie au spectacle du monde. Ce qui le chagrinerait aujourd’hui ? Je crois que ce serait de voir les hommes, devenus si brillants, rester si stupides en même temps, encore attachés aux idéologies, aux nationalismes, aux fondamentalismes religieux, à l’extrémisme meurtrier. Et puis il y a quelque chose qui le chagrinerait particulièrement : c’est l’argent. Lequel a toujours existé, bien entendu, mais qui est devenu une fin en soi, au-delà du travail. Saint Thomas, qui ne condamne pas l’argent, stigmatise en revanche « l’argent qui fait de l’argent ». Or c’est à cause de cet argent-là que les notions de gauche et de droite sont désormais dépassées…

    - Quelle est la clef de votre livre ?

    - C’est l’étonnement, que Jeanne Hersch disait le propre du philosophe. À quoi j’ajoute trois notions un peu ringardes, à savoir : l’admiration, la gaieté et la reconnaissance. Vous aurez remarqué que, dans les médias actuels, il faut absolument ricaner et tout tourner en dérision. Je sais évidemment jouer à ce jeu-là, mais j’y ajoute l’admiration…

    - Ce livre a-t-il pour vous une signification particulière ?

    - Il est toujours difficile, pour une mère, de dire lequel de ses enfants elle préfère. Pourtant il est vrai que ce livre, pour lequel j’ai travaillé comme un bœuf pendant cinq ans, lisant par exemple Darwin dont je ne savais rien, et me colletant aux théories de la cosmologie la plus récente, représente pour moi une somme et un bilan personnel. Il répond à mon besoin d’espérance, que je crois largement partagé par mes contemporains. Après avoir tant aimé la littérature, j’ai découvert la grandeur et la splendeur de la science. C’est peut-être dans ce domaine que filtre la nouvelle poésie du monde : mystère et beauté...



    Un Grand Récit « perso »

    Sous la forme d’un triptyque en expansion personnelle, en cela qu’il implique de plus en plus intimement l’auteur en sa chair jouissante mais aussi mortelle, C’est une chose étrange à la fin que le monde est le plus physique et le plus métaphysique des trente-cinq ouvrages de Jean d’Ormesson. D’une grande densité de contenu, ce « roman » est si clair et fluide dans son expression qu’il se lit sans difficulté et se relit ensuite volontiers au moyen d’un précieux index des noms de personnes et de lieux.

    Intitulée Que la lumière soit !, la première partie entremêle le fil du Labyrinthe, tel qu’il a été décrit par les hommes de toutes cultures au long des millénaires, et le contrepoint de la voix du Vieux, père tutélaire qui n’a cessé de rêver le «roman du monde», que Nietzsche a dit mort et qu’Einstein a ressorti du placard avant qu’il ne signe son propre graffiti: « Nietzsche est mort ».

    Après le Grand Récit selon Michel Serres, c’est donc  à  une nouvelle revue des intuitions et des découvertes en raccourci, des Présocratiques à Kant et de l’épopée de Gilgamesh à La Mélodie secrète de Trin Xuan Thuan, que s'exerce Jean d'Ormesson.

    « Le monde est beau » marque le départ de la deuxième partie, plus liée aux interrogations philosophiques de l’auteur confronté à la vertigineuse question de Leibnitz : « Pourquoi y a-t-il quelque chose au lieu de rien ? ». Et c’est un nouvel inventaire de la connaissance, où la quête scientifique relaie celle des arts, avec cette conclusion ontologique : « L’être est. C’est assez »...

    Enfin, dans La mort, un commencement ? , Jean d’Ormesson module les raisons que nous avons de ne pas désespérer dans un monde réglé comme un étrange et fascinant ballet, qui ne se réduit pas à ce qu’en disent ou en ont fait les hommes. Admiration, gaieté et gratitude scellent le « tout est bien » final, marquant non une conclusion lénifiante mais un possible recommencement matinal…

    Jean d’Ormesson. C’est une chose étrange à la fin que le monde. Editions Robert Laffont, 313p.

  • Ceux qui n'arrivent pas


    Cabane.jpg

    Celui qui débarque avec le dernier train et demande au taxi de le conduire à l’impasse des Philosophes / Celle qui assure à tous les niveaux sauf à ceux où il le faut / Ceux qui ont tout fait pour être où ils ne seront jamais / Celui qui a tout misé sur le cheval pie sans cesser d’être impie / Celle qui avait à sept ans la dégaine d’une cheffe de rayon bien partie / Ceux qui ont déçu leur parenté en la privant de descendants influents / Celui qui espérait un peu d’avancement en couchant beaucoup / Celle qui a investi dans le potentiel de son fils ventriloque mais en vain / Ceux qui ont à cœur de réussir même ce qu’ils ratent / Celui qui a mangé le morceau que ses frères recrachent / Celle qui fait commerce de sa vertu / Ceux qui ne donnent jamais rien et même plus / Celui qui a lu Le Rouge et le Noir et ne s’en est pas moins planté à Sciences Po / Celle qui a le courage de ne pas avoir d’opinion / Ceux qui ont renoncé à se suicider par crainte de ne pas se louper / Celui que son père a toujours actionné à son profit de son vivant ce qui ne l’avance guère aujourd’hui / Celle qui gère la nonchalance exquise de ses fils bien aimés / Ceux qui restent sous contrôle plus ou moins spirituel de leur aïeule aisée / Celui dont la cupidité a fait une vieille peau en ses 22 ans / Celle qui lit les Mémoires de Michel Drucker sur le canapé vert de sa belle-mère friquée / Ceux qui répandent des bruits déplaisants sur leurs débiteurs dont l’humiliation les rembourse plus ou moins / Celui qui ne compte pas plus ses millions que ses amis perdus / Celle qui n’a pas cessé de marcher sur des têtes qu’elle a fait ensuite couper / Ceux que leur violence a liftés sans dépense / Celui qui est resté juste assez humain pour nous permettre de le mépriser / Celle qui a rêvé son arrivée au Top et qui y a renoncé en se réveillant / Ceux que leur croyance autorise croient-ils à regarder de haut ceux qui croient-ils croient moins qu’eux / Celui qui ne fera pas fortune au Qatar qu’il ne saurait à vrai dire même pas situer sur une mappemonde / Celle qui ne s’est enrichie que par goût des appartements avec vue / Ceux qui se préféreraient pauvres que parvenus / Celui qui fuit les gens qui disent comme ça qu’ils ont « quelque argent » / Celle qui s’efforce de faire oublier qu’elle est pleine aux as mais qui n’y parvient point hélas / Ceux qui étaient partis pour la gloire et se sont arrêtés pour se construire une cabane dans les arbres, etc.

  • Ceux qui portent le chapeau

    PanopticonB83.jpg

    Celui qui fait l’acquisition de son premier couvre-chef à la veille de la remise de son diplôme de Crétin Numérique glabre / Celle qui porte un bibi pour se rendre au tea-room / Ceux dont le mauvais genre se reconnaît à la viscope / Celui qui conduit avec son feutre vissé sur le crémol / Celle qui en revient au style Madame Nouille / Ceux qui ont opté pour le look gangster après leur initiation par le parrain dit il Nonno / Celle qui offre à son neveu Gaëtan un béret basque certifié pure France en espérant (lui fait-elle comprendre) que sa fierté marque bien la distance par rapport à l’idéalisme allemand qu’il étudie au lycée Charlemagne / Ceux qui préfèrent avoir l’air con que de sortir sans bonnet à pompon / Celui qui arbore une toque à queue de ragondin style Davy Crockett sur une photo évoquant son enfance du temps de Lassie Chien fidèle / Celle qui a toujours l’air de porter un casque de divinité wagnérienne même lorsqu’elle passe l’aspirateur de son trois-pièces impeccable de secrétaire de direction à La Vie assurée / Ceux qui ont les mêmes feutres corrects et les mêmes slips en principe propres / Celui qui a un chapeau à la place du cœur et des noix creuses dans ses bourses / Celle qui s’affirme au moyen d' un melon et d'un body vert / Ceux qui n’ont de respect que pour les gens coiffés / Celui qui ne se prénomme pas Absalon pour cacher ce qu’on sait / Celle qui coiffe ses sept fils avant le départ matinal de la Bentley paternelle / Ceux qui ont leur patère attitrée au Club littéraire où il vont lire leurs journaux réactionnaires / Celui qui choisit toujours sa casquette en fonction du goût présumé du nouveau chef / Celle qui vomit dabs son chapeau de velours vert afin de ne pas souiller l’intérieur tout cuir de la nouvelle Lancia de son mari Favre Dupécan / Ceux qui portent le même genre de casquettes irlandaises en dépit de leurs guerres fratricides / Celui qui essaie de qualifier le drôle de bonnet du poète italien Dante sans y parvenir / Celle qui ne sait plus bien si l’ont dit haute forme ou haut-de-forme / Ceux qui te disent qu’ils veulent ton bien en te recommandant de sortit couvert après la disco / Celui qui montre à son filleul Anatole comment on couvre Pinocchio avant un rapport / Celle qui se contentera ce Midi de l’Assiette du Skieur / Ceux qui évoquent le « soulier de leur cerveau » par allusion à une chanson populaire des années 60 dont l’auteur vit peut-être encore allez savoir avec ces artistes / Celui qui se régale en regardant à l’instant The Gladiators de Peter Watkins où il y a plein de casques militaires / Celle qui traite son cousin pédé de tata / Ceux qui s’exercent à dire vite Tonton t’a tout taché le tutu en prévision de l’examen de diction qu’ils vont passer pour remplacer Darius Rochebin à la télé romande, etc.

    Image : Philip Seelen

  • Oiseaux de malheur

    Soutter9.JPG

    Je n’avais plus d’âge ce dimanche-là de je ne sais plus quelle année : je m’étais retrouvé hors du temps, comme au lendemain de la mort de Pilou, mais cette fois autre chose m’était apparu. La mort de Pilou ne m’avait révélé qu’une table et une chambre. La mort de Céleste me révélerait le vide d’un ciel, mais plus tard seulement. La réalité de ma mort, je n’en avais pas la moindre idée ni ne m’en préoccuperait le moins du monde avant de voir un jour la vie apparaître par la transformation du sperme en sang. Mais ce jour-là c’était quelque chose d’autre qui m’était révélé par ce que les gens du quartier avaient aussitôt appelé la fatalité : c’était la fatalité et c’étaient les gens des Oiseaux.
    Je ne le comprends qu’aujourd’hui, mais c’est ce dimanche-là que j’ai vu pour la première fois la réalité, ou ce que j’appelle la réalité, ce que je comprends de la réalité : ce que j’entrevois de la réalité, ce que je voudrais peindre de cette réalité qui me regarde et que je vois, ce que j’aimerais dire et écrire de cette réalité qui me parle, ce qui m’attire de cette réalité repoussante à la fois, ce que je désire de cette réalité qui me semble tellement indésirable et désirable à la fois, ce que je hais et ce que j’aime à la fois, ce qui nous perd et nous sauve à la fois, la fatalité et les gens, le coup du sort insensé que les gens n’ont de cesse d’expliquer avant de l’oublier vite fait.

    C’était CELA. C’était cela que j’avais vu ce jour-là : c’était le signe de la fatalité et du sort des gens. C’étaient les vêtements et la combi de compète d’un des deux lascars du quartier qui s’étaient tués ce matin-là, pendus à l’étendage devant la maison des Glauser, les vêtements déjà lavés tiptop par sa mère, les vêtements et les affaires de compète de Domino, l’un des deux inséparables, comme on les appelait dans le quartier des Oiseaux, Domino et son compère Danilo, les vêtements de dessus et de dessous de Domino mis à l’étendage, les vêtements de Domino déjà lavés et mis à sécher avec ses affaires de compète que sa mère avait également suspendus là, son foulard d’apache et ses gants ajourés, sa combi de compète marquée Fangio, faute de pouvoir exposer encore les restes fracassés de Domino : ce qui restait de Domino un dimanche soir baigné de toute la suavité d’une soirée d’été – et la sœur de Domino se tenait là comme à l’accoutumée, à se balancer d’avant en arrière en maugréant.

    Tout, en revanche, de la tenue de compète et des affaires de Danilo, tout avait été déjà brûlé par son frère Mickey le maudit. Pour une fois, devant ses parents brisés, le frère de Danilo avait imposé sa volonté. Il leur avait dit de son regard de fou : je vais brûler tout ça, et ils l’avaient regardé comme s’il n’existait pas, et il l’avait fait.

    Mais à l’instant, ce matin de brouillard où tout se noie et se dérobe avant de réapparaître, comme au théâtre des fantasmes, me voici soudain hésitant : et qu’en sais-je à vrai dire ? Comment cela m’est-il revenu ? Qui m’a raconté cette histoire de feu ? Ne l’ai-je pas inventé, ce feu, juste pour fixer l’image du frère maudit de Danilo ? Ou bien est-ce lui qui s’en est vanté quand je dessinais sa tête de fou dans mon atelier- clapier ?

    Ce dont je suis sûr est que ce qui m’est apparu ce soir-là, que j’ai saisi à quelques signes sans les déchiffrer sur le moment : quelques regards et quelques attitudes des gens d’abord sans voix, comme sidérés sur place, puis quelques mots des gens comme égarés, se parlant ce soir-là alors que beaucoup d’entre eux ne se parlaient plus depuis des années, m’ont sidéré moi aussi en même temps que ma gorge se nouait et que je me sentais tout remué, comme on disait dans le quartier, tout remué et tout émotionné, et de fait c’est cela : le quartier, d’abord sans voix, m’avait parlé ce soir-là. Ce quartier des Oiseaux qui m’avait paru s’étriquer et se tasser depuis des années, me poussant à fuir vers une autre vie, comme il avait poussé Danilo et Domino à fuir eux aussi, ce quartier où j’étais revenu ce soir-là après m’en être éloigné pour vivre ma vie, selon l’expression convenue, ce quartier où j’étais revenu ce soir-là me semblait redevenu le quartier de nos enfances, enfin notre quartier dont les gens se retrouvaient soudain liés ensemble par ce nom de sort de pépin, selon l’expression du père Maillefer.
    C’était cela même que Danilo et Domino avaient fui, ils me l’avaient dit un soir à la Dolce Vita, et c’était cela aussi que j’avais fui avant eux : cette façon de parler des nains de jardin et des pharmaciens à mesquines balances : deux jeunes dieux de la route se fracassent dans leur bolide et cela ne serait qu’un pépin ?

    Or c’était autre chose que, ce soir-là, j’avais perçu en revenant par hasard dans le quartier des Oiseaux, et la face même du père Maillefer, le visible et sincère accablement du père Maillefer, et le visible et sincère accablement de tous les habitants du quartier, ce soir-là, d’abord sans voix et parlant ensuite longuement dans le jour déclinant, par-dessus les haies ou devant les maisons, ce dimanche-là de je ne sais plus quelle année, m’ont saisi et fait saisir tout à coup l’énormité de ce que représentait en réalité ce nom de sort de pépin, et c’est alors que je me suis retrouvé tout proche des habitants de ce quartier redevenu le quartier de mon enfance que je m’étais impatienté de fuir comme les deux inséparables Danilo et Domino s’étaient impatientés de s’arracher à sa torpeur quiète de quartier où rien ne se passerait jamais.

    À seize ans mes yeux s’étaient ouverts sur le monde, ou du moins le pensais-je au Maldoror : tout à coup mes yeux s’étaient ouverts et je voyais le monde, pensais-je, à l’instar d’un Alonso Ferrer ou d’un Léonard Carrel, ces lions d’existence, j’avais fui le quartier des Oiseaux qui me semblait rétrécir et se tasser de plus en plus, à l’écart de la vraie vie que j’avais trouvée au Maldoror ; et de même Danilo et Domino s’étaient-ils arrachés à la torpeur quiète du quartier des Oiseaux que figuraient à leurs yeux, de part et d’autre, la nuisette dans laquelle la mère de Danilo s’attardait tous les matins en attendant Verge d’or, et la robe de chambre de peluche bleue constituant le vêtement matinal de la soupirante mère de Domino – ils me l’avaient dit ce soir-là à la Dolce Vita en me répétant, bravaches, que le quartier des Oiseaux c’était la mort, qu’il fallait partir et que c’était comme si c’était fait, ils auraient dix-huit ans cette année, le garage était leur vraie famille et bientôt ils auraient un bolide à eux qu’ils avaient bricolé pendant des années, mate le monstre m’avaient-ils dit en exhibant, comme d’une petite amie, le portrait de leur Morgan cabriolet qui gisait désormais, tant d’années après, au fond du précipice du Grenadier, quelque part dans le Haut-Pays.

    Et que dire alors devant ces objets ? Comment ne pas rester sans voix ?

    Je le note au lendemain des grands séismes du Sichuan de mai 2008. Trois jours durant les Chinois ont fait silence de deuil comme, ce soir-là, les habitants du quartier des Oiseaux demeurèrent sans voix. Qu’il y ait deux morts ou cent mille disparus revient au même : sur le moment quelque chose est révélé, qui nous dépasse. Un instant il n’y a plus de temps. Ou plutôt non, c’est le contraire : un instant il n’y a plus que le Temps. Un jour, entre sept et quatorze ans, cela m’a été révélé : que je suis moi et pas un autre. Tout est là, me suis-je dit une fois pour toutes : j’ai entrevu CELA et suis resté sans voix comme ce soir-là de je ne sais plus quelle année aux Oiseaux, quand je n’ai trouvé à faire que ce pauvre geste de tendre la main ou de prendre la main de ceux qui venaient de perdre leur enfant. Un jour je reviendrais, en ces lieux, tenir la main de mon père en son dernier jour, mais ce serait après bien d’autres vies...

    EnfantJLK.JPG(Extrait de L'Enfant prodigue, roman à paraître le 20 janvier 2011 aux éditions d'autre part (www.d'autrepart.ch) Vernissage le 23 janvier au Bout du Monde, à Vevey, dès 18h.30)

     
    Boutdumonde.gif

     

     

     

     

    Le Bout du monde, Scène-Bar. Vevey, rue d'Italie 24. www.leboutdumonde.ch

     

  • Le Nain vert

    Tariq.jpg

    En suivant hier soir un débat télévisé consacré aux persécutions de chrétiens dans le Moyen-Orient, et notamment en Egypte, auquel participait Malek Chebel, je me suis rappelé ce chapitre courageux du dernier livre d’Alexandre Jardin, Des gens très bien, qu’il consacre à celui qu’il appelle le Nain vert, par référence à son aïeul collabo surnommé le Nain jaune, en la personne de Tariq Ramadan.
    Tariq Ramadan collabo new look ? Ce n’est pas exactement ce qu’affirme Alexandre Jardin, et pourtant le rapprochement est clair entre deux formes de déni qui présentent la même apparence des plus rassurantes.

    Jean Jardin n’a rien vu, ou plus exactement rien voulu voir, de ce qui se passait sous ses yeux en juillet 1942. On peut lui trouver toutes les excuses, à savoir qu’il avait d’autres soucis, qu’il subissait l’esprit du temps, qu’il a tout de même sauvé quelques Juifs et quelques résistants, mais enfin que rien ne prouve qu’il ait participé directement à la grande rafle. On pourrait aussi invoquer « l’épaisseur de l’Histoire », selon l'expression de Claude Lanzmann, qui fait qu’à certaine moments nous ne percevons pas la réalité telle qu’elle apparaîtra un demi-siècle plus tard, décantée par ce qu’on a appris entretemps.

    Bref, Jean Jardin, taxé d’ « éminence grise » par Pierre Assouline, ne fait pas vraiment figure de « méchant », pas plus que Tariq Ramadan aujourd’hui dans ses costumes chics d’intello médiatique à la coule, qui nous la joue sans cesse modéré alors qu’il ne cesse, en sous-main, de distiller l’idéologie des Frères musulmans.


    Malek Chebel le rappelait hier, tout en nuançant l’accusation faite aux intellectuels musulmans de se taire à propos des massacres de chrétiens en Egypte et en Irak, notamment: que la communauté musulmane «dans son ensemble» n’approuve pas ces persécutions, sachant qu’elle n’a rien à y gagner. Mais qui dit que les pouvoirs égyptiens (pouvoirs politique et religieux), autant que les pouvoirs irakiens, jouent un double jeu dans cette terrible épuration ?
    La semaine passée, en Suisse, les propos inquiétants d’un intellectuel tunisien installé dans le canton de Neuchâtel, ont été captés sur Internet et traduits de l’arabe en français, révélant des appels clairs au combat mortel des kamikazes. Passant pour un modéré et protestant de ses intentions toutes pures, le personnage, auquel il arrive de prêcher, s’est indigné de ce qu’on pût seulement le soupçonner d’incitation à la violence. Du moins cet « accroc » a-t-il soulevé un tollé dans notre bon pays, comme ce fut le cas des propos du frère du surnommé Nain vert, Hani Ramadan, justifiant la lapidation.
    Vais-je pour autant m’inscrire demain au Parti populiste ? Absolument pas, car ce serait faire, exactement, ce qu’attendent les fauteurs de haine, dont les nains jaunes ou verts sont les agents d’influence ou les idiots utiles, pour user d’une bonne vieille terminologie datant de la Guerre Froide…

  • Au Maldoror

    Barbare.JPG

    Le Maldoror était mon premier théâtre des villes après mon théâtre des champs de la maison sous l’eau et du quartier des Oiseaux : le Maldoror et le Vieux Quartier, la Ville Basse aux cafés mal famés, le Pigalle et le Mouton doré ou mieux encore : la Dolce Vita devant lequel allaient et venaient ces dames, selon l’expression de mon oncle Stanislas dont je percevais l’indulgence que je me sentais d’ores et déjà porté à faire mienne.

    Une timidité nouvelle me cantonnait cependant dans les recoins, d’où je zyeutais chacune et chacun en ne cessant d’enrichir, de mots ou de croquis, des carnets dont je tenais les motifs écartés d’aucun autre regard que celui de mon oncle Stanislas, lequel souriait de me voir prendre ainsi le monde qu’il m’avait désigné.

    C’étaient des visages surgis de la nuit en plein jour de ce nouveau monde, dont certains m’attiraient plus que d’autres, je ne sais toujours pas pourquoi, et d’autant moins qu’ils me touchaient ou me saisissaient au gré de forces souvent opposées : la bien douce ou la très brutale, l’insinuante ou la toute claire, la bestiale ou la mélodieuse et parfois, au rythme du jazz ou par la voix du blues, l’une et l’autre s’accordant entre swing et lancinante complainte.

    Le plein du Maldoror se faisait avec le déclin du jour, mais la voie tangente que je commençai de prendre au cap de mes seize ans y passait le plus souvent aux heures matinales où seuls s’y trouvaient quelques figures du quartier ou quelques groupes n’y stationnant jamais longtemps, quelque paire de joueurs d’échecs et le peintre Anubis, quelque prof des facultés et le libraire Jacobin s’accordant un moment, quelque rapin des beaux-arts et le vieil Alonso Ferrer à tête de Greco, ou cette étudiante que je remarquai.

    °°°

    Je n’osais point encore convier de modèle en mon premier atelier-clapier des jardins à l’abandon de la villa Pandora, mais une jeune femme blanche lisait Le bonheur des tristes à la table voisine, ce matin-là, et je la peignais bel et bien sans y toucher : blanche au regard vert, le teint opalescent à reflets bleutés, la pâleur d’attendre un fiancé et de vivre surtout le rêve éveillé de cette douce lecture à vagues promesses de rencontres problématiques, tant ces garçons fragiles sont compliqués dans les approches et les développements, n’est-ce pas ? à défaut de banalité et de cette suite trop simple que sa mère et la mère de sa mère lui avaient dit le plus souvent décevante et qu’elle excluait naturellement. Or ce titre, Le bonheur des tristes, autant que la pâleur de la lectrice, me composaient un nouveau ciel sous lequel se poseraient peut-être, mais plus tard, la question allemande de l’incommunicabilité, ou la question russe du suicide ; pourtant de ces à-pics je me trouvais encore bien éloigné à seize ans et des poussières, juste sujet au vague à l’âme de mes rêveries au Maldoror et de mes solitaires balades en forêt – juste touché par le spleen des rives du lac les jours de brume que, nouveau romantique en velours côtelé, je parcourais en me prenant pour l’angélique Shelley…

    °°°

    La jeune fille encore cependant : la nudité de la jeune fille que j’imaginais, me rappelant la peau de lune de mes sœurs avant le chocolat d’été, et me réjouissant de la voir blanche ainsi sur le vieux canapé bavant son crin du Maldoror. Seins de lait sous la cotte de maille immaculée, bras en orbe de protection style La Tour sous une lumière candide, autour du livre qui coulait en elle comme une autre lumière que je commençais de percevoir moi aussi. Pas encore la zone présumée sacrée du sexe mais un vrai grand cul comme mes cousines de la campagne, seulement plus blanc, et comme en deçà du désir : quasiment inatteignable même par imagination, comme l’Iseult du poème que Panache citait en référence à l’amour courtois. Ou cela aussi me concernant plus sûrement encore : pressentiment physique de ne pas faire le poids ; crainte de la voir me rejeter comme un trop petit goujat qui la matait depuis trop longtemps tout en gribouillant ses carnets. Alors juste la rhabiller blanche et bleue et la voir bouger pour voir, comme je les dévisageais un peu tous : juste pour voir, car regarder, écouter, observer, noter, griffonner et gribouiller me tenaient désormais lieu de métier secret, lequel me faisait multiplier bonnement les échappées et les imitations.


    Dessin: Richard Aeschlimann

    EnfantJLK.JPG(Extrait de L'Enfant prodigue. roman à paraître).

  • Ceux qui se consolent

    Pensées78.jpg

    Celui qui fait le tour de sa chambre en 80 jours / Celle qui déguste les barres de chocolat de son amant Samba / Ceux qui fauchent la recette du faux aveugle déjà millionnaire en centimes d’euros / Celui qui demande son âge au Temps / Celle qui demande l’heure au Tage / Ceux qui se sentent otages du Temps mais c’est peut-être l’âge / Celui qui se sent ce matin d’humeur africaine / Celle dont l’haleine fleure le manioc pilé / Ceux qui se stimulent au pili-pili / Celui qui dort comme une bûche et se réveille dans une ruche / Celle qui tatoue la chair de sa chair au henné / Ceux qui se paient un lifting de mémoire / Celui qui dit comme disait Paul Verlaine : « il faut nous pardonner les choses » / Celui qui s’est refait dans l’élevage de mygales / Celle qui vaque derrière le moucharabieh du claque / Ceux qui se constipent dans les maisons « bien » / Celui que la cigale a fait fourmi / Celle qui se reproche d’être inodore et incolore comme pas mal de filles de bonnes familles de banquiers genevois oscillant entre l’anorexie grave et le voile islamiste qui fera carrément chier la famille / Ceux qu’ont fasciné les sourcils du secrétaire de Paul Valéry passé en Suisse au mois d’août 1945 alors qu’advenaient divers événements de par le monde / Celui qui n’a besoin de se rassurer sur rien à l’instar de son tatou brésilien / Celle qui se paie un rouge à lèvres un peu glamour après avoir dû faire des choses à son oncle diacre dit le Babineux / Ceux qui domptent des mygales qu’ils lâcheront aux séances de catéchisme du Babineux / Celui qui voit son rêve d’étrangler le Babineux se réaliser juste avant de réaliser qu’il rêve / Celle qui se noie dans un verre d’eau mais s’en tire par apnée / Ceux qui assurent la maintenance du matériel humain de l’Entreprise / Celui qui lit dans les mains des sirènes palmées / Celle qui retrouve un peu d’espoir dans les sanglots longs des violons qui en font des tonnes / Ceux qui assurent la maintenance du moral syndical / Celui que sa bonne humeur naturelle fait surnommer l’Africain de l’Entreprise / Celle qui dit croire en Dieu en se basant sur ce qu’on en rapporte au pensionnat de Jeunes Filles Bien / Ceux qui n’ont jamais abjuré leur foi en l’Homme avec une grande hache sans exclure pour autant de prendre femme à leur retour au pays malgache / Celui qui monte toujours dans le dernier train vu qu’il manque toujours le précédent / Celle qui dit kiffer Dieu faute de mieux / Ceux qui aiment aimer pasque détester y détestent, etc.
    Image : Philip Seelen

  • Ceux qui en réchappent

    PanopticonP24.jpg

    Celui qu’on n’attrapera plus / Celle qui fuit le Tea-Room / Ceux qui se retrouvent à l’air libre / Celui qu’on ne trouvera même pas ailleurs / Celle qui campe sur ses oppositions / Ceux qui voyagent léger / Celui qui ne pèse que son salaire / Celle qui ne se paie même pas de mots / Ceux qui se fondent dans le lointain / Celle qui se laisse emmener par son tamanoir vers la rivière aux garçons masqués / Ceux qui fuient sous le vent debout / Celui qui est à Venise le jour et sous l’eau la nuit / Celle qui préfère un Cimarosa bien frappé à l’apéro qu’un pavé de Sartre au dessert / Ceux qui visaient Marseille et se retrouvent à Tanger où le Désert porte conseil / Celui qui sonde les cœurs et compte les coups / Celle qui coupe son avocat en deux et déguste ses crevettes en fixant le juge Milord ce faux-cul / Ceux qui cherchent des crosses à la fille de Brosses / Celui qui sera le premier linguiste de sa famille de fourreurs / Celle qui extrapole dans les chiffres rouges avec ses ongles noirs comme l’âme de son père usurier / Ceux qui lâchent la lamproie pour la pénombre / Celui qui se trahit en se taisant / Celle qui écoute le taiseux qui la baise et la paie et lui fait pour la réchauffer du café chicorée / Ceux que la mélancolie rattrape dans les allés des consulats du Brésil ou de Colombie – c’est à choix / Celui qui lit en braille les partitions de Frescobaldi dont certains passages le font sourire sur ce banc du Luco / Celle qui danse le long du canal pollué / Ceux qui filent du mauvais cocon / Celui qui voyage au bout de la nuit genre Easy Jet à Nouvel An / Celle qui ira très loin mais sans toi / Ceux qui feront leur chemin de croix / Celui qui se met le doigt dans l’œil du cyclone / Celle qui a toujours eu un tour d’avance en retard / Ceux qui se tirent des flûtes au sel / Celui qui se réfugie dans l’opéra de la bouffe / Celle qui lévite mais que retient au sol sa petite chienne encore tributaires de l’attraction terrestre faute d’exercice spirituels mais ça s’exerce / Ceux qui ne voient aucune échappatoire au fait d’être nés un jour et d’avoir à rendre leur tablier un autre jour et de se trouver pour le moment en butte aux fluctuations de prix du Panier de la Ménagère, and so on.

    Image : Philip Seelen

  • De l'ombre sur le Jardin

     Jardin13.jpg

    Avec Des gens très bien, Alexandre Jardin fracasse le mythe familial en instruisant le procès de son grand-père collabo.

     

    Les 16 et 17 juillet fut amorcé, en France occupée, ce qu’on appelle aujourd’hui un crime contre l’humanité. Sous la responsabilité des autorités de Vichy, Pierre Laval en tête, les polices françaises raflèrent plus de 13.000 civils juifs. En deux jours, l’opération réclamée par les Allemands permit la déportation et  l’extermination de la presque totalité des raflés, dont 4051 enfants. Or, aux commandes administratives se trouvait un certain Jean Jardin, père aimé du très charmant romancier Pascal Jardin et grand-père adoré du non moins sémillant Alexandre Jardin, qui passèrent ensemble de si beaux moments dans leur villa de rêve de Vevey…

    L’affreux épisode de la « rafle du Vel d’Hiv », ainsi nommée parce qu’une partie des civils arrêtés fut parquée quelques jours dans le Vélodrome d’hiver de Paris, est aujourd’hui documenté par les historiens et par divers livres et autres films de large audience. Si Pierre Laval fut exécuté dès 1945. Jean Jardin en revanche, son bras droit de l’époque, chef de son cabinet en 1942, ne fut jamais inquiété.

    Jardin12.jpgFigure parfaite du « type bien », patriote et catholique, apprécié de tous par son charme et ses belles manières, il fut mis à l’abri à Berne par Laval avant de se redéployer, après la guerre, dans les coulisses des nouveaux pouvoirs et de la haute finance. « Oublié » par les chasseurs de collabos à la Klarsfeld, il fut également ménagé par son biographe juif Pierre Assouline. Plus encore : deux ans après sa mort (en 1976), Jean Jardin ressuscita sous la plume de son fils Pascal en Nain jaune unanimement salué (à un bémol près dans Le Monde) et gratifié du Grand Prix du roman de l’Académie française.

    Mais voici que, 70 ans après les faits, le trop souriant Alexandre Jardin tombe le masque : fini de rire, les enfants : assez joué la comédie.

    Pourquoi si tard ? C’est ce qu’il va expliquer, très en détail, en décrivant une cécité familiale et nationale à la fois. Mystère de départ : comment un type aussi bien que grand-papa a-t-il pu fermer les yeux ? Et comment papa a-t-il pu le « couvrir » ? Et comment François Mitterrand a-t-il pu protéger son ami Bousquet et préfacer un livre à la gloire du nain jaune ? Et moi là-dedans, qu’aurais-je fait et qui suis-je devant mes propres enfants ? Oserai-je trahir les miens pour dire ce que je ressens vraiment?

    Des gens bien pose cette question, centrale, de la trahison de ceux qu’on aime pour se protéger soi-même, qui donne son poids de gravité et de complexité à ce livre à haut risque.

    On aurait pu craindre qu’Alexandre Jardin se borne à un « grand coup» médiatique, avec son éditeur, en balançant son aïeul pour se la jouer dernier des Justes. Or, il y a plus que ça dans ce récit-exorcisme tissé de toutes les équivoques : une tentative réelleme, où l’amour subsiste, de mentir moins que les « gens très bien »…

    Alexandre Jardin. Des gens très bien. Grasset, 297p.   

     

    La saga des Jardin

     Fils d’un notable monarchiste et catholique de province, Jean Jardin (né en 1904 à Bernay, dans l’Eure), monté à Paris pour y étudier les sciences poilitiques, incarne le jeune intellectuel non conformiste des années 30, aussi proche des écrivains que du monde des affaires et du pouvoir. Homme de réseau, il se déploie dans la haute administration d’Etat et se rapproche du gouvernement de Vichy en 1941, où il est nommé chef de cabinet de Pierre Laval en mai 1942. Gérant de fonds secrets, il aide des résistants et rend service à des juifs (dont son ami Robert Aron) tout en recevant les chefs de la Gestapo chez lui. Menacé par les ultras du fascisme français, il est envoyé à Berne par Laval où il est chargé des relations avec les Américains, notamment. Après la guerre, il restera en Suisse jusqu’en 1947 et jouera, plus tard un rôle de conseiller auprès de nombreuses sociétés françaises. Homme d’entregent, très sollicité par tous les bords politiques, Jean Jardin conseillera de très nombreuses sociétés françaises dans leurs activités internationales, jusqu’à sa mort en 1976. C’est à son fils Pascal qu’il devra le surnom de « nain jaune ».

    Pascal Jardin, né à Paris en 1934, s’est fait connaître à la fois comme écrivain et comme scénariste (une centaine de films, dont l’adaptation d’Hécate de Paul Morand, par Daniel Schmid)), mais c’est avec Le Nain jaune qu’il acquit la célébrité en 1978. Auparavant, il avait raconté « son » Occupation dans La guerre à neuf ans (1971). Pétillant à souhait, il s’inscrivait (il est mort en 1980) dans la lignée des auteurs qu’on a appelé les « hussards ».

    Dans la foulée, son fils Alexandre (né en 1965)  également écrivain et réalisateur, l’a évoqué dans Le Zubial (1997) après avoir connu un premier grand succès avec Le Zèbre (Prix Femina, 1988). Père de cinq enfants, Alexandre a fondé le mouvement « Lire et faire lire » et l’association Mille mots qui engage des retraités lecteurs dans les prisons. En 2005, il signa Le roman des Jardin qui se passe essentiellement dans la villa veveysane de La Mandragore où la vie de la tribu ne semble que joyeusetés et compagnie…

    Pour compléter ce portrait de groupe en abyme, le lecteur pourra revenir à la biographie très "loyale" de Jean Jardin, sous la plume de Pierre Assouline (Balland, 1986, en Folio), et découvrir celle que Fanny Chèze a consacrée à Pascal Jardin (Grasset, 2010),  qui se garde bien d'écorner la légende fantasque des Jardin... 

     

    À trop bon compte ?

    Faut-il croire Alexandre Jardin quand il crie sa détresse d’avoir été le petit-fils d’un présumé complice de crime contre l’humanité ? Les accusations qu’il dirige contre son grand-père, mais aussi contre son père, ne sont-elles pas qu’indignation vertueuse au goût du jour ? Le dernier des Jardin n’est-il pas qu’un juste à la petite semaine en quête de publicité ?

    Tel n’est pas, après lecture, notre sentiment. Or il faut lire Des gens très bien avant de juger son auteur. Un de ses amis lui lance à la face ce reproche: « Ceux qui n’ont rien vécu n’ont pas droit au confort du jugement ». Mais ce livre est-il si confortable ? Lisez avant de juger.

    Alexandre Jardin, né en 1965, a longtemps exalté la légende dorée de sa famille. Bagatelle et fantaisie régnaient à La Mandragore de Vevey, comme il le raconte dans Le roman des Jardin. Dans la foulée d’un père aimé et d’un grand-père adoré, le jeune auteur virevoltait d’un succès à l’autre, distillant sa niaiserie «positive» avec un drôle de sourire, pourtant, comme s’il en rajoutait pour cacher quelque chose.

    Or ce « quelque chose » était connu depuis longtemps. Ce « quelque chose » était le passé de son grand-père, Jean Jardin, chef de  cabinet de Pierre Laval en 1942. Ce « quelque chose » était la question qu’un fils ou qu’un petit-fils peuvent se poser en apprenant que leur parent était aux commandes lorsque plus de 13.000 civils juifs, dont 4000 enfants, furent raflés avant d’être envoyés à la mort. Et toi, tu as laissé faire ça ?

    À cette question, Pascal Jardin, père d’Alexandre, a répondu par l’esquive avec Le Nain jaune, roman adulé par la France soulagée, en 1978, de découvrir un masque rose à une période noire. Après ce déni, reprochera-t-on à son fils d’être, finalement, plus conséquent en « cassant le morceau » devant ses propres enfants ? Lisez et jugez…  

  • Ceux qui ouvrent les yeux

    PanopticonA97.jpg
    Celui qui comprend enfin ce qui lui semblait si faux dans les sourires d’Alexandre Jardin / Celle qui avait un drôle de tatouage bleuté au bras que découvrait sa robe d’été / Ceux qui se méfient des aveux tardifs / Celui qui a eu froid en entendant son père si gentil parler pour la premières fois des nez crochus / Celle qui découvre 4000 cadavres d’enfants dans son jardin si bien entretenu / Ceux qui disent nous aussi on a souffert en Suisse quand ces déportés font les intéressants dans leurs soirées / Celui qui affecte l’enjouement pour ne pas gerber / Celle qui dit qu’elle n’est pas antisémite mais que quand même y fallait se méfier / Ceux qui répètent qu’ils ne savaient pas sans se rappeler vraiment ce qu’ils savaient / Celui qui ne sait pas ce qu’il aurait fait s’il avait su / Celle qui découvre qu’il y a diverses méthodes (plus ou moins) inconscientes pour ne pas savoir une vérité trop criante / Ceux qui ont toujours estimé que le Goulag était un mythe cryptocommuniste / Celui qui a mis trente ans pour casser le morceau / Celle qui a appris à ne pas voir de source sûre / Ceux qui furent des maîtres en cécité / Celui qui s’est fabriqué une réalité-paravent comme son père a fondé des sociétés-écrans / Celle qui s’était tissé une seconde peau qu’elle s’arrache soudain pour se découvrir habillée d’elle-même / Ceux que soulagent leurs aveux mais qui en resteront tristes à vie / Celui qui croit s’en tirer en allant cracher sur la tombe de son père / Celle qui apprécie le génie littéraire de Paul Morand mais pas son racisme de vieille salope / Ceux qui font assaut de vertu sans avoir rien vécu / Celui qui ne s’en tiendra qu’à la réalité des crimes / Celle qui découvre la brutalité des évidences / Ceux qui en concluent que telle est l’humanité dont ils font partie hélas / Celui qui ne sera jamais de ceux qui le croient « des nôtres » / Celle qui hait l’expression « entre soi » / Ceux qui ne sont pas dupes des extases bleutées des rivages du Léman où l’on endura en juillet 1942 certaine pénurie de chocolat du type Amandino, etc.

    (Ces notes ont été jetées en marge du récit d’Alexandre Jardin intitulé Des gens bien, paru ces jours chez Grasset et dont il devrait être pas mal question sous peu…)

    Image : Philippe Seelen