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  • Les matinaux

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    Les matinaux se retrouvaient comme adoucis, aux petites aubes nocturnes de l’heure d’hiver, et parfois tel ancien enfant du quartier des Oiseaux saluait de loin tel autre qu’il croisait par hasard dans la brume de la ville encore endormie ou de telle autre, et comme une onde de sentiment vaguement tendre le traversait tandis qu’il essayait de se remémorer le prénom de la silhouette déjà disparue, au tournant de telle ou telle rue. Et quel ressentiment peut-être dans ce sentiment attendri par ces atmosphères ? Celui-ci n’en voulait-il pas toujours à celui-là de ne lui avoir jamais rendu telle thune qu’il lui avait prêtée ? Ou celle-là ne restait-elle pas blessée d’avoir subi l’affront du jeune faraud semblant maintenant un pauvre hère ? Et si c’étaient les morts du quartier des Oiseaux que je croisais ce matin dans cette purée de poix ? On aime pourtant ces équivoques et le confort d’inconfort de cette espèce de dédale pénombreux et glissant semé de réverbères, où l’on va comme d’île en île, quel en maugréant et quelle en chantonnant un air de Mozart, comme aux Limbes incertains où l’on dit les morts sans baptême – mais ne va-t-on pas ce matin baptiser tout ce monde ? Les petites buées humaines des matinaux, de tout temps, m’auront ému de leur beauté bien intime et nimbée encore d’obscurité personnelle à balbutiements subconscients de sensualité sommeilleuse et cependant rappelée à l’ordre et cravatée, le corps corseté, la verge au nid du caleçon, les nénés serrés dans leur bonnet à la juste taille, le parfum les auréolant tous de grâce chère ou bon marché, tous allant quelle au bureau et quel à l’atelier, tous en quelque sorte revenus en enfance le temps d’accéder à la scène, là-bas, du théâtre illuminé. Venez à moi les matinaux, me dis-je alors à sonder ces heures chères d’avant le jour, quand les premières ombres empressées des nettoyeuses ou des chauffeurs franchissent la fosse de lumière du boulanger juste entrevu là-bas en blond Pierrot enfariné, et n’ont-ils pas l’air d’enfants du Seigneur, tous tant qu’ils sont, quel mâchant son premier cigare et quelle pressant le pas en regardant sa montre de tombola, quel relevant son col de canadienne sur son profil de Brando Black, quels semblant boire le brouillard, quelles se dandinant comme des oies à l’instant même où les oies de la ferme affectent la dignité compassée de jeunes employées d’Etat, venez à moi laitières et infirmières des aubes de novembre aux odeurs de lait et d’urine mêlées, voici le vieil Haldas cheminant vers l’écritoire de son café populaire, et celui-là tout de guingois, la mèche au vent, sérieux et fou comme le loup ne peut être que certain Gitan de ma connaissance, et tournent les heures, ont défilé les ouvriers et les apprentis des ateliers, de loin en loin se sont allumées les lumières de la ville et de toutes les citées polluées quand le viveur titubant encore de sa nuit foirée croise la secrétaire à chignon strict et manteau de loden vert - et tu captes à l’instant le regard sévère qu’elle lui vrille non sans l’envier peut-être -, mais que savoir de qui dans cette pantomime feutrée où profs et adolescents se matent dans la clarté des vitrines aux magazines affriolants, où vieillards et enfants se pressent sous l’abribus et s’égaillent, quel ronchonnant et quels piaillant comme des étourneaux, où les villages et les villes surgis des lits se répandent par les rues et les avenues - et si le jour tarde à se lever, ce feignant, cet enfoiré de syndiqué de l’heure d’hiver, tous ils sont là déjà, les fidèles de la vie qui vaque. Les petites aubes d’avant l’hiver ont la mémoire précise, je vous prie de le croire, de l’émouvante beauté de chacun de vous autres, les matinaux, et voici vos enfants se répandre à leur tour par les villages et les villes, quels tenant de vieilles mains ridées et quelles marchant déjà crânement toutes seules et bien nattées, toutes et tous allant vers ce premier jour de novembre que d’aucuns disent de tous les saints, et les saints de toute part font procession de concert avec marins et putains, de Dieu la foule, ça croule de partout des lits aux rues et aux avenues, de mon écritoire céleste je les vois affluer à travers les nuées de mon café grande tasse, venez à moi vieux enfants des nuits lasses, et vous, les morveux du quartier des Oiseaux de partout et de toujours, rappliquez donc pour l’inventaire de mon Prévert angora. Ô douces heures d’avant les heures ouvrières, ô tendre chair des matinaux à leur affaire, ô l’émouvante beauté de tous ces nains et de tous ces saints se rendant tous les matins à leurs guichets et leurs oratoires, oh le beau jour qui vient, oh la divine journée...

     

    Image: Georges Haldas à l'aube.

  • Voyage au bout de nulle part

    Sur Le rendez-vous de Thessalonique de Nicolas Verdan, Prix Bibliomedia 2006.

    Les vrais romanciers ne sont pas légion dans la littérature romande actuelle, où la relève se fait en outre désirer, et c’est pourquoi le premier ouvrage de Nicolas Verdan, qui fixe d’emblée un espace proprement romanesque et développe, au fil d’une écriture précise, concrète et rapide, le récit des désarrois d’un quadragénaire de notre temps en pleine remise en question, nous intéresse et nous touche. Il y a de fait, dans Le rendez-vous de Thessalonique, l’écho d’un malaise d’époque lié au sentiment de l’insuffisance d’une existence protégée et par trop balisée, également perceptible dans Le pays de Carole, et, plus récemment, dans Ne pousse pas la rivière de Jacques-Etienne Bovard ou dans Vie sauvage de Philippe Rohr, avec des composantes propres à l’auteur dont la double origine helvétique et grecque fonde ici la recherche d’un « ailleurs » à coloration d’« Orient inconnu ».

    Jeune architecte fatigué de concevoir de confortables prisons pour clients dorés sur tranche, et non moins las de la plate vie qu’il partage, sexe pointé, avec une Luce par trop lisse, Lorenzo se trouve soudain ébranlé par la disparition non annoncée de son ami Themis, journaliste exerçant sur lui l’ascendant d’un grand frère, sur les traces duquel il va se lancer, lors même qu’une sentence du poète Cavafis, tirée de La Ville et notée dans un carnet de son mentor, retentit sourdement en lui : « Tu ne trouveras pas d’autres lieux, tu ne trouveras pas d’autres mers ».

    C’est en traversant la mer Adriatique, au demeurant, que Lorenzo va rallier, par Igoumenitsa et les montagnes couvertes de neige noire « comme de la cendre » du proche pays des aigles, la Grèce et Thessalonique, non sans être profondément troublé, dans son périple, par la rencontre réitérée de pauvres migrants en dérive dont les processions hagardes le hantent et qui partagent, croit-il, sa « folle espérance de l’ailleurs ». Au fil du récit, le lecteur appréciera déjà la qualité d’évocation du récit de Verdan, capable de restituer des atmosphères sans s’attarder à de fastidieuses descriptions. Un décor fruste, une lumière blafarde, un dialogue et vous êtes dans ce commissariat nocturne de Kozani, avant de vous retrouver dans tel hôtel décati de Thessalonique ou dans tel quartier gitan.

    On pense à La fuite de Monsieur Monde de Simenon, et à tant d’autres échappées des personnages du même auteur, dans ce roman du rejet de l’ennui et de la médiocrité, en quête d’on ne sait trop quoi. Naïf et lucide, Lorenzo semble flotter et couler à la fois, s’amusant ici dans un bar ou dans le lit d’une belle et poursuivant, inassouvi, sa quête au bout de nulle part, à la vive inquiétude d’amis désireux de le ramener du côté de la vie. Il y a chez, chez ce Werther sans âme sœur ni passion, un désespoir informulé assez typique de ce temps où les postures philosophiques d’un Meursault ou d’un Roquentin font figure un peu solennelles. Tout au plus se raccroche-t-il au partage mélancolique de la musique, au milieu d’amis d’un soir, et à l’évocation d’une « Grèce inviolée », avant de se fondre dans l’anonymat d’un quartier déshérité et de finir, après la rencontre d’une damnée de la terre (la Kurde Narmeen fuyant dans une autre direction) qu’il ne saurait accompagner, fracassé de la plus absurde façon sans se douter que son ami Themis, pour sa part, est revenu à bon port après une enquête difficile sur les migrants clandestins le justifiant à ses propres yeux.
    Mais qui est vraiment justifié ? A quoi rimait réellement l’amitié de Themis et Lorenzo ? Celui-ci aura-t-il jamais connu l’amour ? Themis ne se berce-t-il pas de lyrisme à bon marché en faisant sien le témoignage de Nouredine l’exilé ? Et qu’est-ce que ce « rêve de l’ailleurs » unissant finalement, sans qu’ils s’en doutent même, les deux amis ?

    Peu importent à vrai dire les réponses : ici ne compte que le chemin, dont l’intersection finale exclut l’apaisement. Le dernier mot du Rendez-vous de Thessalonique est laissé au « vent doux » qui souffle sur la « ville apaisée », et l’on pense là encore à L’étranger de Camus où la musique de la nature pallie le vide du ciel, à cela près que Nicolas Verdan ressent plus qu’il ne philosophe, composant son roman comme à tâtons et modulant telle désespérance existentielle sans savoir très bien, comme toute une génération du tournant de millénaire, d’où « tout ça » vient ni où « ça » va...

    Nicolas Verdan. Le rendez-vous de Thessalonique. Bernard Campiche, 109p.
    Référence: www.Campiche.ch


  • Comme si c'était un jeu...

     
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    "La mort viendra et elle aura tes yeux" (Cesare Pavese)
     
    On dirait que les dieux se vengent,
    on n’en sait rien, ma foi:
    faudrait le demander aux anges,
    qu’ils nous disent le pourquoi
    la raison soudain du silence,
    ce vide et plus personne
    à la fenêtre, au téléphone,
    plus d’écho qui résonne,
    plus de quoi relancer la danse...
    Mais ces larmes me font bien rire,
    enfin: quelle anicroche !
    Nous avions encore des reproches,
    imbéciles de vivants,
    des arguments à balancer
    des motifs de pardon:
    Votre Honneur j’étais un peu ivre,
    ou c’était toi, ou c’était vous -
    on ne se souvient pas, les cons,
    de ces mots qui délivrent...
    D’ailleurs les dieux aussi ont tort,
    et les anges déçus
    par la vendange survenant
    parfois avant le temps venu
    ont l’air de regarder le vent...
    Alors comment réparer ça ?
    Ils disent que c’est la vie
    comme leurs aïeux avant eux
    l’auront seriné sans rien dire
    ou pas mieux que: voilà...
    Tâchons ainsi malgré les dieux
    de ne pas nous éterniser,
    comme si c’était pour de semblant,
    comme si c’était un dernier jeu
    pour ne pas trop peser,
    au conditionnel des enfants...
     
    Image: Philip Seelen.

  • Poète, vos papiers

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    Des pratique fétichistes du preneur de notes en situation aggravée. Visite d’atelier…

    Mis en demeure de présenter ses papiers par le jeune peintre Fabien Clairefond de récente connaissance, aussi talentueux qu'intrusif et injonctif, l’auteur de ce blog lève un coin de voile sur sa méthode de preneur de notes invétéré, frappé par cette maladie incurable vers l’âge de 16 ans, qui n’a cessé de s’aggraver depuis lors.
    Le support de cette manie compulsive (exercée initialement pour se libérer de la propension à mordre son prochain, notamment, ou pour dépasser le stade du miroir, comme on voudra) fut d’abord une série de petits carnets noirs de marque Biella et de format 10x16cm, dont ses archives comptent une soixantaine à l’heure qu’il est. Dans les années 90 du siècle passé, ledit support de taille modeste fut remplacé par de véritables livres, maquettes reliées aux pages vierges à lui fournies par ses éditeurs. A noter que l’encre du maniaque est verte depuis LA rencontre de sa moitié, dont les yeux virent du gris bleu au vert d’eau selon les variations de la lumière, et que chaque carnet manuscrit fait l’objet d’une recopie dactylographiée, occasionnant l’achat par série de sept de grands cahiers reliés noirs à tranches rouges de marque chinoise, dont chacun compte environ 188 pages. Lesdits carnets et cahiers noirs du malade sont enrichis de nombreux documents collés, cousus, agrafés, qui ajoutent au texte une manière d’hypertexte en trois dimensions et en feront d'improbables objets de collections, sait-on. Est-ce tout ? Sûrement non, mais pour le moment ça va comme ça. Bonsoir, Fabien...

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    Images: de haut en bas et d'ouest en est: 1) La cathédrale de Chartres en passant sur carnet de petit format: aquarelle lavée en voiture sur la route de Saint-Malo. 2) Vue de la Désirade au jour de notre installation, en 1997. 3) Le chien Filou , connu des visiteurs de ce blog en tant que médiateur attitré, sous le nom de Fellow; 3) La maison rouge, à Montagnola, également peinte par Hermann Hesse; 4) Olivier provençal classique gesticulant, non loin de Pézenas, sur un carnet de la seconde génération, relié toilé; 5) Filou sévère, pour faire croire qu'il a la moindre aptitude de gardien, au-dessus d'un coin de Léman; 6) Transcription tapuscrite avec rajout de paysage aquarellé, la Savoie vue 315401032.jpgde Lausanne-City...  7) Carnets publiés aux éditions Bernard Campiche; L'Ambassade du papillon et 986284977.jpgLes Passions partagées, recouvrant les années 1973 à 1999.1935414010.JPG 8) Dernier carnet ouvert sur des images de Toscane et du lac des Quatre-Cantons.

  • Le Temps selon Pascal Quignard est comme un grand jardin de mots

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    Unknown-9.jpegLier le proche et l’universel, le détail et tout le toutim, au gré de nos pauvres ou riches heures, est le propre du génie poétique. Celui-ci surabonde au fil des pages des Heures heureuses, constituant le douzième volume du Dernier royaume, grand voyage autour de la chambre d’échos du monde où musiques et pensées, présent immédiat et passés mêlés vont de pair face à la merveille du vivant et au silence intemporel de la mer – poids du monde et chant du monde…
    Lorsqu’on lui demandait l’heure, la voyageuse étonnante (non moins qu’étonnée, cela va sans dire) qu’était Ella Maillart répondait : « il est maintenant », mais que voulait elle dire ? Je n’en sais trop rien, n’ayant jamais rencontré la fumeuse de pipe en question ni d’ailleurs beaucoup lu de ses récits de voyage « cultes » qui me semblaient manquer de charme et de chair et auxquels je préférais celui de Lina Bogli intitulé En avant ! dans sa traduction française d’Anne Cuneo, mais cette réponse péremptoire et d’une apparente sagesse stoïcienne, ou peut-être zen, m’est restée sans que je sois sûr de sa signification ni de la sincérité de sa locutrice. Parce que maintenant c’est quoi et c’est quand ? Célébrer l’ici et le maintenant vaut-il mieux que sonder le naguère et le jadis ? Et qui, n’en déplaise à notre regretté compère Roland Jaccard, voudrait se cantonner dans le « monde d’avant » au motif que le présent devient inhabitable et non seulement à Bakhmout ou à Gaza ?
    Sur quoi, relevant d’un deuil, en rémission d’une maladie mortelle ou au bord de l’abîme du temps, vous lisez : « Il est l’heur ».
    Dans la profusion des nouveaux livres, l’autre jour, entre prix littéraires de l’automne et autres romans à succès « incontournable » voués à un oubli prochain, ce discret ouvrage blanc à titre bleu vous a fait signe et l’ouvrant vous êtes tombé sur ces lignes relevant de l’ici et du partout, du jadis et du maintenant de tout le temps : « L’amour est la seule motivation, immotivée, qui se rapporte directement à l’élan de la vie. Il est l’heur. « Qui est aussi mal-heureux qu’il croit ? Qui est aussi heureux qu’il l’avait espéré ? » L’annonce d’une maladie mortelle qui nous frappe délimite soudain l’ombre du paradis. »
    Aux infos le même soir il était question de l’enfer de Gaza. Après celui de l’atroce razzia du 7 octobre (une date qu’on a dit « historique » le jour même), la vengeance invoquant les temps bibliques et la mort infligée de «droit divin», Yaweh jetant l’anathème sur la tribu et l’exclusion engendant l’exclusion, puis revenant à votre tout petit « moi » vous vous êtes rappelé La mort d’Ivan Illitch de Tolstoï, ou le film Vivre de Kurosawa : la story de celui (ou de celle) qui apprend qu’il (elle) est condamné (e) par « la faculté » et qui se demande comment vivre le reste de son temps accordé ?
    Alors Pascal Quignard d’enchaîner les mots qui délivrent, les mots qui exorcisent les maux : « L’annonce d’une maladie mortelle qui nous frappe», et c’est évidemment pour nous toutes et tous, même loin de la guerre, « délimite soudain l’ombre du paradis ». Cette étrange ombre portée autour de nous consacre ce qui va être perdu mais en le consacrant elle le fait resplendir. Ce relief merveilleux et subit importe plus que le seul décompte des jours qui restent à vivre. Il est curieux qu’on puisse dire de ce décompte qu’il s’agit d’une sorte d’Eden. La ligne que porte cette ombre inscrit la frontière d’un monde perdu dans le réel, déposant cette ombre sur l’étendue de plus en plus diminuée des jours, la mort apporte aussi un lieu ou du moins met en place un rivage ; un espace qu’on ne peut plus franchir ; une espèce de lumière pâle, faible, s’élève sur cette étendue sublime où vient se concentrer le plus beau, du moins le préféré de ce qui fut vécu. Quelques morceaux de paysages, dans cette menace qui soudain gagne tout, supplient particulièrement le ciel ».
    Entre minutes heureuses et Riches Heures
    Quant au « maintenant » d’Ella Maillart, il est daté ce matin, et c’est un paysage à ma fenêtre donnant sur les hauts du Grammont et leur première neige. Nous sommes le 23 novembre 2023, jour dédié à Sainte Catherine, dite « la pisseuse » parce qu’il pleut souvent à la fin novembre, et l’Almanach cite quelques dictons en ribambelle : « Pour la sainte Catherine tout arbre prend racine, le feu est à la cuisine, l’hiver s’achemine, l’hiver s’aberline, il faut faire la farine, le cochon couine, les sardines tournent l’échine », etc.
    Sainte Catherine est la patronne des jeunes filles, mais aussi des étudiants et des philosophes, donc il y en a pour tout le monde, autant que dans le jardin de mots de Pascal Quignard dont une série (le romancier-essayiste est un story tailor et plus encore un serial poète) intitulée Dernier royaume, amorcée en 2001 avec Les Ombres errantes, représente à mes yeux l’un des plus fabuleuses lectures du monde que nous offre un auteur contemporain de langue française.
    L’on pense immédiatement aux « minutes heureuses » de Baudelaire, dont notre cher Georges Haldas a relancé la formule dans ses épiphanies familières, en pénétrant dans cette nouvelle donne de l’immense dédale cartographié par l’Auteur, sur une scène comique mettant en scène les courtisans de Napoléon III qui dansent le soir comme de petits automates autour d’un piano actionné à la manivelle par le chambellan de l’empereur, dont l’ennui s’exprime par la question fameuse (« Quelle heure est-il ? ») en attendant onze heures pile ou le couple impérial ira, l’heure c’est l’heure, se pieuter.
    Romancier à jet continu, autant qu’il est philologue érudit ès humanités classiques et maître de son archet au violoncelle, mémorialiste de tous les siècles (l’Antiquité mutiple, le Moyen Âge, Montaigne, Bahmout et Gaza annoncés par la saint Barthélémy et la Shoah, sans oublier le Japon ou la Chine et les oiseaux d’Emily Dickinson) et confident tout personnel de ses lecteurs invités dans le jardin de mots et de maux de son enfance, Pascal Quignard peuple son « royaume » d’innombrables « pipoles » historiquement crédités (badge vérifiable sur wikipedia) dont il extrait autant de biographèmes significatifs.
    Et c’est la passion vertigineuse de La Rochefoucauld, les transes du psychanalyste hongrois Thomas Ferenczi aboutissant à la publication de Thalassa, « le plus beau des livres que la psychanalyse a suscités », amorcé en 1914 et composé « à l’intérieur de la guerre » , dont le titre hongrois plus explicite de « Catastrophes au cours de l’évolution de la vie sexuelle » nous relie à « ce qui existe en nous obscurément depuis la nuit des temps », laquelle renvoie plus en douceur au sommeil de Cendrillon qui ne comprend plus rien quand elle se réveille, cent ans plus tard, dans son corps de vingt ans…
    Donc Cendrillon « la fille des cendres », Jacques Esprit et Giordano Bruno dont le corps est devenu flamme au Campo de’ Fiori pour avoir dit que l’histoire humaine n’occupait plus le centre du temps, et plus que toutes et tous cette amie, cette Emmanuelle de malheur qui a fait son bonheur secret sans partage sexuel mais en fusion et en effusion tenant là aussi de la merveille – bref le roman de la vie avec son putain de cancer de merde, tranfigurée par la poésie.
    Si l’enluminure domine la phrase et les images, les liaisons sémantiques ou plastiques inouïes de la prose éminemment poétique de Pascal Quignard – et le rapprochement avec les Riches Heures du Duc de Berry se fait d’ailleurs explicitement dans un chapitre -, la part de l’ombre n’en est pas moins constante, une fois encore, sous les moires de l’étincelante surface océanique.
    Le grand Ramuz écrivait un jour « Laissez venir l’immensité des choses ». Et le non moins épatant Charles-Albert Cingria de nuancer : «Ça a beau être immense : on préfère voir un peuple de fourmis pénétrer dans une figue ». Et Pascal Quignard à propos des extases et de la mort de sainte Thérèse d’Avila : « Il faut laisser des années vides dans la chronique du temps. Il faut laisser des espaces vierges dans les forêts, le long des barbelés des champs, sur les flancs des collines, sur les plateaux des falaises »…
    Et encore : « Soustraire l’existence à la logorrhée, au baratin, à la circulation sans fin des voix et des préceptes, à la meute, au verbum, au fourrage. Il faut laisser au bout des labours des déserts, des bouquets d’arbres, des taillis, des buissons, des touffes de chardons, des plages blanches, des bords de mer ou de lacs sauvages. Il faut s’écarter du pogrom »…
    Et enfin : « La Nature est peut-être la plus belle forme du temps, plus profonde que la langue et plus vaste que l’Être »…
    Pascal Quignard. Les Heures heureuses. Dernier royaume XII, 230p. 2023.

  • La mer en son absence

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    La mer en sa tranquillité
    au bord des soirs d’été
    où nous étions à ne rien faire,
    la mer nous écoutait nous taire…
     
    Se taire était notre façon
    en ces fins de journées
    de nous parler de nos passions
    tendrement partagées…
     
    Tu me disais ne croire en rien
    qu’en ces moments perdus
    à ne faire qu’à nous aimer
    devant l’immensité
    lentement revenue
    en allées et marées -
    ainsi la mer nous parlait-elle…
     
    Peinture: Thierry Vernet