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  • Quand la lecture et ses façons sont à la fois manières de vivre...

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    La lecture du monde est multiple, qui ne passe pas que par les livres. Or la lecture d’un livre, irremplaçable, en dit souvent autant sur la qualité de notre approche, et ce que nous en faisons, que sur le contenu de l’ouvrage, à la fois miroir et fenêtre. Cela même qu’évoque un essai de très élégante écriture et de fine pensée de Marielle Macé, qui nous emmène sur les traces de quelques grands lecteurs-créateurs (Sartre, Barthes, Baudelaire, Gracq ou Ponge, entre autres) pour mieux nous confronter à nos pratiques et à un « style » conjuguant façon de vivre et art de lire…
     
    « Eh mais, est-ce bien là le chef-d’oeuvre annoncé ? », me suis-je demandé l’autre nuit après sept heures passées aux urgences de l’hôpital régional de R., seul dans un box et n’en finissant pas d’attendre, sans un verre d’eau, le résultat de diverse analyses liées à mon état cardiaque du moment, infoutu de somnoler sur la table d’examen et me raccrochant donc d’une main, l’autre immobilisée par un cathéter et divers autres appareils, à ce pavé de près de six cent pages que je tournais avec une humeur altérée par mon impatience, voyant de moins en moins ce que ce « roman fulgurant » encensé par quelques médias, qui venait de dérocher le Prix du meilleur livre étranger, avait de tellement exceptionnel dans son étrangeté boursouflée - ou bien était-ce ma lecture de ce moment-là qui me faisait dérailler ?
    De ce dernier roman de l’auteur islandais Jón Kalmann Stefánnson, intitulé Ton absence n’est que ténèbres et constituant la transhumance labyrinthique d’un narrateur amnésique en quête d’un passé faisant de lui le contemporain occasionnel de Zola ou d’Edith Piaf, entre autres fantaisies diachroniques, j’avais bien relevé, d’emblée, sur ses cent premières pages, la qualité d’évocation de l’écrivain nous ramenant à ses âpres fjords de l’Ouest islandais, la vigueur plastique et quasi cinématographique de sa vision et de sa narration, telles que se les rappellent les lecteurs d’Entre ciel et terre (2010), de D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds (2015) ou d’Ásta (2018), j’avais suivi sans trop d’ennui, sur les deux cents pages suivantes, les pérégrinations du narrateur et des témoins divers de sa vie antérieure effacée, ponctuées de moult citations lyriques empruntées aux chanteurs cités dans la foulée, de Bob Dylan à Tom Waits ou de Nick Cave à Amy Winehouse, entre beaucoup d’autres, mais peu à peu le côté forcé, le côté « voulu poétique », le côté à mes yeux inutilement compliqué, artificiellement « voulu profond » de tout ça m’a lassé et même rebuté vers les quatre heures du matin quand, enfin, le jeune urgentiste de service, le verbe clair et le regard gentil , point du tout agacé par mon agacement après une nuit sûrement bien plus éprouvante que la mienne, est venu me délivrer non sans m’apprendre que « ça » ne serait pas pour cette fois, que mon cœur était bel et bien flagada avec ses sept stents et ses valves rouillée mais que, pour le moment, c’était retour à la case maison ; et de me recommander enfin de choisir une lecture moins contrariante en cas de prochaine fois - mais peut-être y avait-il de ma faute dans mon rencard raté avec Jón Kalman Stefánssson ?
     
    Qu’il n’est jamais trop tard pour se coucher de bonne heure…
    Les rendez-vous manqués, entre les lecteurs et certains des plus grands écrivains, sont évidemment légion, et souvent liés au fait que la lectrice ou le lecteur, à tel moment de son existence, n’est pas en mesure de se faire un chemin personnel dans telle ou telle œuvre même immense, et le cas de Proust est exemplaire. Je me le disais une fois de plus en me rendant l’autre nuit aux urgences, dans ma voiture où, par la voix de Denis Podalydès, j’écoutais, pour la énième fois, l’extraordinaire récit de la mort de la grand-mère du Narrateur, dans Le Côté de Guermantes, où l’évocation déchirante de l’agonie de la vieille dame coïncide, au moment de la visite du duc de Guermantes venu présenter ses hommages au père de Marcel, avec un moment de théâtre social où l’hallucinante suffisance du personnage, d’une sécheresse de cœur effrayante, contraste avec l’extrême douleur de la mère du petit Marcel et de celui-ci, tandis que la servante Françoise répète dans son coin que «ça lui fait quelque chose»…
    On n’a pas assez insisté, soit dit en passant, sur le comique profond, mêlé de tragique, de La Recherche, ni sur ses inépuisables ressources « théâtrales », même si de merveilleux lecteurs l’ont illustré. À ce propos, moi qui ne suis entré vraiment et continûment que tardivement (passé la quarantaine) dans ce monde enchanté , je ne cesse de me régaler, en voiture, à l’écoute de Michael Lonsdale lisant Du côté de chez Swann, de Guillaume Gallienne modulant les multiples voix des personnages de Sodome et Gomorrhe (un inimitable Charlus et une Odette délicieuse), entre autres comédiens réunis dans les 35 CD sous coffret des éditions Thélème.
    Proust lui-même était un lecteur d’une porosité sans égale, et le premier à rétablir le lien organique entre la lecture et la vie de tous les jours comme une expérience vitale. Ainsi, lorsque Charlus fait, contre les arguties de Brichot le sorbonnard qui pinaille et pontifie, l’éloge des Illusions perdues de Balzac, avec une verve dévastatrice et une profusion de détails, Proust montre-t-il, de tout son cœur et de ses tripes, de toute sa mémoire et de son affectivité, combien un roman peut nous habiter et nous transformer et combien il nous incombe de le « vivre » à notre façon personnelle et de le ressusciter en le partageant.
     
    Où lire devient une esthétique vécue
    Proust est l’un des « modèles » de grands lecteurs dont Marielle Macé s’inspire dans le superbe essai qui vient d’être réédité dix ans après sa parution initiale et les multiples traductions qui l’ont fait connaître par-delà l’Hexagone, dont le premier mérite est, mieux que les spécialistes herméneutes «en laboratoire» examinant les textes comme des objets coupés de la vie, de ramener la lecture, en général, et ses innombrables procédures et variants en particulier, au sein même de l’expérience vécue – raison pour laquelle j’ai ramené ici deux expériences toutes personnelles.
    L’on peut considérer, comme le grand-tante du Narrateur proustien, que la lecture est une activité « du dimanche » relevant du délassement frivole ou, pour d’innombrables lecteurs contemporains, comme une «évasion» ou un palliatif à l’ennui qui n’engage à rien, ou suivre Marielle Macé, après les écrivains fous de lecture qu’elle cite (un Julien Gracq ou un Sartre, un Michaux ou un Francis Ponge au premier rang), dans la foulée de la grande romancière américaine Edith Wharton ou de George Orwell, de l’Espagnol Alberto Manguel et du Juif allemand Walter Benjamin, et « trouver son rythme » tout personnel dans cette relation qui engage notre perception du monde, notre capacité d’écoute et ce qu’on pourrait dire notre démarche active de lecteur marquée par un « style ».
    En préambule à cette réédition, Marielle Macé relate sa découverte d’une « incroyable enquête sur la lecture » menée en Italie, dans les années 60, par deux écrivains de renom (Mario Soldati et Cesare Zavattini) qui ont rencontré, de Palerme à Gênes, des pêcheurs au travail et des employés de bureau, des familles en pleurs au moment de s’exiler ou des amoureux inquiets, des motards ou des paysans dans les forêts d’oliviers de Calabre, comme un road-movie caméra au poing.
    « Mario Soldati s’avance vers elles, vers eux, et les interroge sur la présence (ou pas du tout) des livres dans leur existence. La lecture est saisie au hasard des conversations, dans le rythme des journées et des formes de vie où les livres s’insèrent avec plus ou moins de gravité ou de poids : la lecture au cœur de l’enfance, la lecture dans le travail, malgré le travail ou contre lui, la lecture dans le deuil, dans les migrations, la lecture en prison… »
    Eh mais : la lecture serait-elle une prison, un repli « élitaire », une façon de se faire valoir en citant Proust dont on nous rebat déjà les oreilles à propos du centenaire prochain de sa mort ? Et quoi encore ? Proust mort ?
    Jón Kalman Stefánsson. Ton absence n’est que ténèbres. Traduit de l’islandais par Eric Boury. Grasset, 605p. 2022.
    Marielle Macé. Façons de lire, manières d’être. Gallimard, collection tel, 279p. 2022.

  • Une femme sensible

     

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    En (re)lisant Le prix de l'idiot et Le

    Journal d'Edith de Patricia Highsmith

    Il est de basses méchancetés, comme il en est de bonnes, qui procèdent de l’innocence bafouée et de la révolte contre l’injustice. Les vraies méchantes gens affectent volontiers des airs de belles âmes, tandis que certains êtres foncièrement bons en arrivent à se montrer méchants à seule fin de résister à ce que la vie a d’insupportable, et tel me semble le cas de Patricia Highsmith, dont les personnages se défendent comme ils peuvent des iniquités subies, ainsi qu’on le voit dans la terrible nouvelle intitulée Le prix de l’idiot.
    C’est l’histoire d’un homme comme les autres qui s’attendait à couler une bonne petite vie avec sa femme Jane, intellectuellement vive et sexy lorsqu’il l’a rencontrée, et qui s’est empâtée et se traîne en savates depuis que la fatalité les a gratifiés d’un enfant trisomique auquel elle se consacre comme à une “mission à plein temps”.
    Un soir de grisaille où lui pèse également son job de conseiller fiscal, l’idée d’étrangler son enfant lui passe par la tête, et c’est sur cette lancée d’obscure fureur que, se retrouvant par les rues de Manhattan, il se jette soudain sur un passant qu’il tue de cette façon et traîne dans un coin sombre non sans lui arracher un bouton de son pardessus.
    Sur quoi la méchante Patty note, sans forcer pour autant le trait, que Roland Markow s’est retrouvé “en pleine forme” le lendemain de son meurtre, et que c’est avec un sentiment de dignité restaurée qu’il reprend goût à la vie avec son bouton en poche, et je comprends cela très bien, pas un instant je ne suis tenté de lui jeter la pierre même si le bouton a coûté cher à un pauvre type passant par là, dont le sort pourrait alors faire l’objet d’une autre nouvelle: la story d’un certain Francisco Baltar, quarante-six ans, ingénieur espagnol en voyage d’affaires à New York et se trouvant ce soir-là par hasard dans la 47e Rue Est...
    En l’occurrence cependant, c’est de Roland Markow qu’il s’agit, dont l’enfant (un cas sur sept cents) a décroché un chromosome surnuméraire à la loterie Pas-de-chance. Un type comme nous tous, qui eût aimé voir son gosse jouer avec les autres et lire un jour les histoires de Robert Louis Stevenson, alors que le petit crapaud (c’est la méchante Patty qui parle de “crapaud”) ne sera jamais capable même de déchiffrer la notice d’un paquet de corn flakes.
    La méchante Patty l’a noté sans pitié: “Bertie avait de fins cheveux roux, une petite tête au sommet et à la nuque aplatis, un nez court, épaté, une bouche pareille à un trou rose, à jamais ouverte, d’où pendait presque sans trêve une langue énorme. Sa langue était traversée à l’horizontale de bourrelets d’allure plutôt repoussante. Bertie bavait en permanence, bien entendu”.
    Ce méchant “bien entendu” est une réponse aux belles âmes qui argueront que Bertie, bien entendu, fait partie de l’admirable plan de Dieu. Et le bouton dans la main du père n’a pas d’autre signification symbolique: c’est le tribut repris par le père humilié au méchant Dieu.
    (En lisant Le prix de l'idiot)

    Il me semble que c’est un certain goût du bonheur terrestre, et la tendresse bienveillante qu’elle voue à ceux qui en bénéficient tranquillement, ou qui en rêvent, qui rend Patricia Highsmith si intransigeante et même si féroce à l’égard de ceux que leurs frustrations ou leur puritanisme poussent à décrier toute jouissance ou toute joie spontanée, et tel est le sourd combat qui se mène dans son dernier roman, sur fond de délire sectaire à l’américaine, entre une jeune homme plein de santé et son père glissant tout à coup dans le fanatisme religieux pour compenser l’infériorité dans laquelle le relègue le développement de son fils.

    Ce qui est significatif là-dedans, c’est que la dérive religieuse du père, comme celle de toute une partie de la société locale à la même époque, découle d’un besoin compulsif très élémentaire, qui se nourrit d’une littérature de bas étage et va de pair avec le retour en force des Républicains de l’ère Reagan. Rien là-dedans de vraiment profond. Rien non plus du fanatisme mystique détaillé vingt ans plus tôt par Flannery O'Connor dans les Etats du Sud, alors même que la romancière elle-même ne touche jamais aux profondeurs métaphysiques, se bornant à l’observation de la vie comme elle va. Les paumés de Flannery et ceux de Patty se ressemblent, mais le point de vue de la catholique est évidemment tout différent de celui de l’agnostique, même si toutes deux manifestent la même attention à la détresse humaine, et la même compassion. (En lisant
    Ceux qui frappent à la porte)

    Il n’y a pas trace, chez Patricia Highsmith, de ce qui fait un grand style ou une grande ambition littéraire au sens classique d’un Henry James qu’elle admirait tant, et pourtant ses meilleurs livres, comme Le Journal d’Edith, relèvent bel et bien de ce qui fait l’honneur de la littérature par la résonance émotive qui s’en dégage et par le sérieux de son approche de la réalité humaine, enfin par la beauté “intérieure” d’une écriture tirant du langage courant les mêmes ressources que celle d’un Simenon.

    Au fil des pages du Journal d’Edith se dessine, dans un milieu qu’on présume d’abord émancipé d’intellectuels américains libéraux à l’époque de la guerre du Vietnam, le portrait d’une femme sensible et intelligente que ses positions “de gauche” portent à croire que tout va forcément bien tourner, à proportion de sa foncière bonne foi. Or ce qu’elle va découvrir, c’est ce qu’on pourrait dire le froid du monde. Incapable de pallier seule l’absence du mari et père très-pris-par-son-job, elle-même n’a pas assez de force ni de rayonnement affectif pour retenir son fils sur la face lumineuse de la vie. Or ce qui est poignant, et très bien trouvé du point de vue de l’invention romanesque, c’est de lire parallèlement, dans son journal intime, le récit de l’épanouissement progressif du garçon, alors que nous voyons celui-ci sombrer en réalité dans l’imbécillité et l’abjection.

    (En lisant Le journal d'Edith)

  • De colère et d’espoir

    ee2b351ca87713202686e9ed07d9adfe.jpgEntretien avec Boualem Sansal. À relire près de vingt ans  après...

    Boualem Sansal est l’une des grandes voix de la littérature algérienne francophone, dont les romans ressaisissent la tragique et complexe réalité contemporaine avec une porosité et une faconde sans pareilles. Après Le serment des barbares (1999), L’enfant fou de l’arbre creux (2000) et Dis-moi le paradis (2003), son quatrième roman, Harraga, s’attache à deux destinées de femmes avec autant d’empathie que de lucidité révoltée. Au printemps 2006, cet auteur qui a « mal à l’Algérie » adressait une lettre ouverte à ses compatriotes intitulée Poste restante : Alger, d’un courage civique impressionnant.

    - Comment, Boualem Sansal, vivez-vous aujourd’hui en Algérie ?
    - Plutôt mal, après une amnistie marquant la réhabilitation des criminels d’hier, qui se retrouvent à plastronner en ville avec une arrogance extraordinaire. La chape d’un ordre moral intolérant se fait de nouveau ressentir, parallèlement à la réintroduction de l’enseignement religieux et à l’occupation des mosquées. Or la population semble l’accepter, tant elle est respectueuse de l’islam.
    - Quelle a été votre éducation personnelle ?
    - Je suis né dans une famille où l’on pensait que l’instruction était essentielle. Ayant perdu mon père très tôt, j’ai été soumis, avec mes trois frères, à la discipline rigoureuse d’un grand-père chef de gare qui avait fait la guerre de 14-18, laïc et profondément attaché à la France et à sa culture. Après un début d’études classiques en latin-grec, j’ai cependant bifurqué sur une formation d’ingénieur, l’Algérie de l’indépendance ayant besoin de bâtisseurs et de techniciens plus que de « beaux parleurs », comme on disait alors. C’est pourquoi je me suis retrouvé, en 1992, au poste de Directeur de l’industrie, où m’avait appelé un condisciple devenu ministre.

    - Qu’avez-vous appris dans les allées du pouvoir ?
    - Ce qui m’a le plus frappé, c’est la morgue, la corruption, les luttes entre clans et, d’une manière générale, le mépris de la population, ainsi qu’une formidable incompétence des apparatchiks du parti unique.
    - En avez-vous un exemple ?
    - Le plus éloquent est ce rapport qu’un ministre m’a chargé d’établir, sur les relations entre l’endettement des pays du Sud méditerranéen et leur niveau de développement. Me fiant aux chiffres de la Banque mondiale et du FMI, j’ai constaté que les pays les plus endettés à régimes autoritaires, à commencer par l’Egypte, étaient aussi les plus déficients en matière de développement, alors qu’Israël, super-endetté, affichait un développement constant. Ce constat a mis le ministre en fureur, qui m’a prié de supprimer la mention d’Israël, ce que l’honnêteté m’interdisait. Je lui ai donc proposé ma démission immédiate, qui a été refusée en même temps qu’on enterrait le rapport. Par la suite, mes positions et mes livres m’ont valu d’être limogé.
    - Comment en êtes-vous venu au roman ?
    - Cela s’est fait comme ça, pendant la terreur islamiste qui nous cloîtrait. Or que fait-on dans ces conditions ? On tourne en rond, on remâche les dernières horreurs du jour, on prend des notes sur ce qu’on observe, et tout à coup le « roman » est là, dicté par la vie. C’est ainsi qu’est né Le serment des barbares.
    - Décrire la réalité si fidèlement, comme l’a fait aussi votre ami Rachid Mimouni, ne représentait-il pas un risque ?

    - Bien entendu, mais sortir dans la rue était déjà risqué. A propos de mon ami Rachid, la nuit suivant son enterrement en Algérie, des fanatiques ont exhumé son cadavre pour le livrer aux chiens. Ce n’est pas du roman : c’est la réalité, comme Harraga relève d’une réalité vécue.
    - Dans votre lettre ouverte aux Algériens, vous vous en prenez violemment à l’amnistie…
    - Pour aboutir à une vraie réconciliation, il fallait enquêter et rendre la justice. Je ne suis pas contre le pardon, au contraire, mais cette amnistie était une insulte aux victimes et un déni de justice.
    - Pensez-vous être entendu ? Et menacé ?
    - On m’a appris récemment que le livre faisait l’objet d’une mesure de censure, mais de nombreux compatriotes partagent mon point de vue, même si mes adversaires me font passer pour un « agent de la France » Menacé ? L’Algérie est un grand pays, dans lequel je reste à peu près invisible. Par ailleurs, comme Mimouni, je suis protégé par ma notoriété. Mais vous savez : un voyou payé peut me descendre demain de façon anonyme, surtout dans le contexte actuel où, comme je vous le disais, l’islamisme radical repique de plus belle…
    Le serment des Barbares, L’enfant fou de l’arbre creux et Dis-moi le paradis, parus chez Gallimard, sont disponibles en poche Folio.


    Du coté
    des femmes

    « Il faut en finir avec ces bêtes immondes, avec ces barbares des temps obscurs, ces porteurs de ténèbres, oublier les serments pleins d’orgueil et de morgue qu’ils ont réussi à nous extorquer au sortir de ces longues années de guerre. La lumière n’est pas avec eux et les lendemains ne chantent jamais que pour les hommes libres ». Ainsi Boualem Sansal s’exprimait-il dans Le serment des barbares, dont Harraga prolonge les constats du côté des femmes. Chérifa, enfant de la perdition enceinte de plusieurs mois, débarque un jour chez Lamia la pédiatre solitaire, sur l’indication de Sofiane le frère aimé et fuyant de celle-ci. Lasse « de la violence ambiante, des foutaises algériennes, du nombrilisme national, du machisme dégénéré qui norme la société », Lamia recueille l’adolescente en espérant l’aider à s’en sortir, jusqu’au moment où la sauvageonne s’esquive et disparaît. Malgré l’âpreté du tableau, ce roman magnifique vibre d’émotion, avec une ultime touche d’espoir.
    Boualem Sansal, Harraga. Gallimard, 271p.

    Par amour
    de l’Algérie

    Boualem Sansal est un écrivain, au verbe justement dit « rabelaisien » tant il brasse la vie à pleins mots, bien plus qu’un imprécateur. Il y a pourtant de l’exhortation dans cette Lettre de colère et d’espoir qu’il adresse à ses compatriotes, les enjoignant d’abord à se (re)parler. « Le nom même de notre pays, Algérie, est devenu, par le fait de notre silence, synonyme de terreur et de dérision et nos enfants le fuient comme on quitte un bateau en détresse ». Or revenant sur les dernières décennies, de « règne de fer » en embellie et de guerre civile en paix de cimetières, l’auteur s’en prend à une série de « constantes nationales » qui ne visent selon lui qu’à mieux asservir le peuple algérien. Ainsi celui-ci est-il notamment décrété massivement arabe (alors qu’il ne l’est qu’à 16-18%) et massivement musulman, dans un glissement qui aboutit à un fatal « qui n’est pas musulman n’est pas de nôtres ». D’inspiration démocratique, l’appel de Boualem Sansal est une incitation au débat. Puisse celui-ci s’ouvrir un jour…
    Boualem Sansal, Poste restante : Alger. Gallimard, 57p.

    Cette page a paru dans l'édition de 24Heures du 9 mai 2006.

  • Tout à la fois fée et sorcière, Rose-Marie Pagnard nous enchante…

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    L’esprit d’enfance, où la fantaisie transfigure le quotidien, imprègne L’enlèvement de Sarah Popp, merveille d’imagination poétique et de douce folie humoristique sublimant la platitude et les épreuves de la vie. Au premier rang des romanciers-poètes de francophonie, la Jurassienne fait irradier « la lumière sous chaque mot »…
    De quoi l’écrivain contemporain, pour être « crédible », doit-il parler aujourd’hui ? Faut-il qu’il s’ « engage », comme le recommandait Jean-Paul Sartre crépitant de son aigre voix comme une mitraillette, au mitan du siècle dernier, ou peut-il se contenter de « raconter des histoires » à la Harry Potter ou à la Marc Levy ? Doit-il « témoigner », ou « l’art pour l’art » suffit-il à le justifier, ou le « fun » inspiré par la « cool attitude » ? Et qu’en est-il de son rapport à la fiction ? Celle-ci l’éloigne-t-elle du réel, ou lui permet-elle au contraire de se libérer du « nombrilisme » et de mieux accéder à l’ «universel» ?
    De telles questions auront peut-être « fait débat », cet hiver-là, tandis qu’il neigeait sur Vilnius, à tel festival de littérature auquel venait de participer Sarah Popp (quel nom, n’est-ce pas ? pour une auteure, autrice, auteuse ou autorelle en langage d’inclusion), qui se réjouissait de revenir en Suisse pour y retrouver, à la veille de son cinquante-neuvième anniversaire, son compagnon Tobie, aussi à l’aise à son piano que devant les fourneaux, et leur fille Matild associée à une mini-troupe d’animateurs de robots-marionnettes au goût dernier cri de la nouvelle génération théâtrale.
    Alors quoi, un roman de plus sur les « problèmes du roman » ? Mais quelle barbe ! Et pourtant non : grâce à la neige et au gel, aux avions cloués au sol et donc à l’imprévu illico salué par Tobie (« accepte ce qui arrivera » lui chante-t-il au téléphone quand elle lui expose son retard de deux ou trois jours), et Sarah de se réjouir de l’imprévisible occasion de vivre elle ne sait encore quoi alors que, de la fenêtre du bus qui la ramène de l’aéroport en ville, elle voit sans le voir un grand camion blanc dont la cabine figure une petite maisonnette, prélude à un conte à dormir debout.
    De fait, c’est de ce même camion que, quelques pages plus loin, va surgir le personnage le plus imprévu qui soit, au prénom d’Aimé et au nom d’Anders, messager comme tombé du ciel et kidnappant pour ainsi dire la romancière (qu’il connaît et suit depuis longtemps) pour l’enjoindre d’écrire enfin LA vérité, disons plus précisément ce qu’il voudrait lire sous sa plume de « témoin », d’écrivaine « engagée », question de rétablir la justice comme s’y employa longtemps sa maman juriste désormais plus que nonagénaire, rangée des prétoires et veuve d’un marchand de cornichons, qui a passé par la prison (crime d’avoir porté à l’époque un « enfant du péché ») sans en être à vrai dire traumatisée (ah le « trauma » dont les médias actuels raffolent ) au motif qu’elle y a découvert de l’imprévu, elle aussi…
    Des débats publics entre auteurs et autrices, peut-être assommants (comme souvent) ou au contraire passionnants (comme parfois), l’on passe alors, via la fiction, à une discussion incarnée, ancrée dans la réalité par mille détails concrets et savoureux, avec une Sarah jouant et déjouant à la fois le jeu de son kidnappeur. Ainsi se met-elle bel et bien à écrire des fragments de sa « vraie vie » sur la table de la maisonnette roulante, tandis que la romancière module sa propre vision des choses, où la poésie se joue allègrement des règles de la théorie, autant que des conventions morales.
     
    Au dam du « poulailler paroissial »
    Comment une romancière d’aujourd’hui doit-elle parler de la violence faite aux femmes, ou des humiliations subies au nom de la morale courante ? Le kidnappeur de Sarah Popp, comme les gens « adultes et responsables », croit avoir la réponse, enjoignant la romancière de témoigner comme au commissariat ou au tribunal – aujourd’hui aux assises des médias friands d’accusations – « on veut des noms ! »
    Or ce n’est pas minimiser les souffrances que de les confronter à la complexité de la vie, jamais réductibles aux seules sentences morales. Dans le roman de Rose-Marie Pagnard, en tout cas, la morale des bien-pensants, de telle tante bigote ou de tels voisins malveillants dans un village « gonflé de méchanceté », pèse lourdement sur les jugements portés sur telle jeune fille libre ou, d’une génération antérieure, sur telle « fille-mère » passible de la prison. Mais Sarah Popp n’est pas du genre, en tant que romancière, à se contenter d’une « dénonciation » univoque. Est-ce dire qu’elle fuit dans l’équivoque ? Pas non plus. Il faudrait alors, par manière de réponse, détailler le roman et ses rebondissements, les multiples facettes de ses personnages, « raconter » le vieil Anders et le pourquoi de sa révolte remontant au calvaire social de sa mère, raconter celle-ci et sa propre façon de se libérer voire de se fiche de son passé, raconter l’amour fou de Sarah et de Tobie en butte au qu’en dira-t-on, raconter la sensualité persistante de Sarah la quasi sexa, raconter Sarah et sa fille, Sarah et l’angoisse, Sarah et les maux - Sarah et les mots, Sarah et la magie des objets, Sarah et la fantaisie de la fée-sorcière Rose-Marie.
    Rose-Marie Pagnard est poète autant sinon plus qu’elle est romancière, à savoir que chez elle les mots et les images passent avant les « scènes à faire », qui tissent une sorte de tapisserie « musicale » aux détails reproduisant à foison la joyeuse profusion de la réalité.
     
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    Féerie kaléidoscopique
    Et c’est alors qu’il faudrait citer à qui mieux mieux, quitte à tirer « la ficelle folie ». Citer le « sac de tristesse » de l’ancien voisin bûcheron, « vieux mais propre » et fleurant le savon, le bois et le citron. Citer le syndrome des jambes de Sarah dont les cauchemars l’empêchent de dormir car « chaque nuit est un piège », telle étant la part d’ombre de ce tourbillon lumineux de neige comme produite par une usine à farine. Citer les vitrines, les concerts, les biscuits de Noël qui peut être « poussent les pensées vers la mélancolie ». Citer la « tête osseuse » à « noblesse de cheval » du faux ogre estimant qu’on est tous des maltraités de la vie ». Citer le « cœur explosif » du passé de Sarah entrevu par Tobie, lequel inspire celle-ci quand il rage. Citer le souvenir pénible du « poulailler paroissial » de la mesquine petite ville. Citer les deux enfants morts emportés par le père dans un carton à chaussures – « il faut beaucoup de calme et de propreté pour que ces faits révèlent leur beauté ». Citer la beauté partout quand on a l’âme clame et propre à l’écart des « bandits en soutanes», ou citer par la fenêtre du bus les bonds de dauphins que suggèrent les ondulations d’un pipeline russe violet sur fond de neige, citer la forêt qui « se serre autour de l’histoire » avec « cette petite histoire humaine à l’intérieur », etc.
    Rose-Marie Pagnard a l’âge des seniors et la grâce des enfants, ou plutôt de l’enfance en tant qu’instance de l’imagination sans âge, et c’est à l’enfance grave des contes que la fugue dans la neige lituanienne de L’enlèvement de Sarah Popp fait penser, à l’enfance tissée d’émerveillements primesautiers et d’effrois secrets, à ce qui nous reste de bonne rage vivace après les déceptions et les larmes, à ce qui relance notre joie.
    Dans ce conte foisonnant qui ressemble si fort à la vie, peut-être même plus réel qu’elle, il y aurait, au conditionnel de l’enfance, un poney cinquantenaire aux yeux bleus, un drôle de type nommé Robert Louis Stevenson comme le conteur fameux mort aux îles Samoa d’un AVC après avoir fait rêver les jeunesses du monde à son île au trésor, un beau garçon surnommé Chasseur qui se fait draguer « grave » par Sarah, laquelle n’est plus à la fin qu’une poussière géante ou qu’une araignée en chocolat sous le balai de la mémoire passée et future, avec les mots de Sarah Pagnard, fée et sorcière-sourcière emmêlée dans ses pinceaux et autres stylos dans sa féerie évoquant «une danse de Lapons endormis», lapins d’Alice et compagnie, sous les étoiles dont les noms (Chevelure de Bérénice ou Petit Lion) « valent le coup de vivre cent ans », enfin Sarah, agitant son kaléidoscope, se dit comme ça, « qu’il ne lui est pas nécessaire de tout comprendre, seulement de vivre et d’être amie de l’imagination ».
    Rose-Marie Pagnard. L’enlèvement de Sarah Popp. Editions Zoé, 187p.
     
    Peinture: René Myrha.

  • Comme une douce folie

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    Sur Une femme sous influence de John Cassavetes

    Qui est fou et qu’est-ce que la folie ? Comment vivre une vie « normée » par les codes familiaux et sociaux sans devenir dingue ? Y a-t-il un équilibre possible entre ce qu’on peut dire une vie poétique, intense et belle, où il y ait place pour la beauté et la bonté, la créativité et les échappées de l’amour, et une existence quotidienne dite ordinaire ?
    Telles sont les questions, entre autres, que pose ce film toujours aussi extraordinairement vif, tendre, socialement percutant, psychologiquement pertinent et artistiquement accompli dans son mélange de simplicité et de beauté brute, que représente Une femme sous influence de John Cassavetes, réalisé en 1974, qui valut un Golden Globe de la meilleure actrice à Gena Rowlands et nous rappelle quel grand comédien est aussi Peter Falk dont on sourit en passant des quelques tics familiers à un certain inspecteur Columbo...
    Ce qu’il y a peut-être de plus fou dans Une femme sous influence, c’est sa sagesse et son humanité profonde. À peu près à la même époque, une autre forme d’hystérie déchirait le couple de Taylor et Burton dans un film tiré d’une pièce d’Edward Albee, Qui a peur de Virginia Woolf ? Or, cet épisode de la guerre des sexes ne laisse en mémoire qu’une brûlure acide, d’une douleur noire, tandis que le film de Cassavetes, sans édulcoration pour autant ni happy end, inscrit chaque implosion – qu’on dirait aujourd’hui pétage de plomb – dans un contexte nuancé par la présence de la famille, des potes ouvriers de Nick, des enfants surtout, sous le signe de l'amour.
    Ce film est d'abord un merveilleux portrait de femme sensible, à la fois bonne fille pas snob et bonne mère, à laquelle Gena Rowlands donne toutes les nuances de la malice et de la naïveté feinte ou réelle, du besoin de fantaisie et de tendresse, autant que des capacités de s’occuper de la maison et des mômes de façon conséquente. Dès le début on la sent au bord d’un gouffre, autant que son jules accablé de travail sur ses chantiers, en contremaître souvent retenu la nuit. Ils se sont d’ailleurs trouvés, et mutuellement élus, sur un fond de douce folie, plus radical chez elle il est vrai – probablement lié à une réelle faiblesse nerveuse. Or, la mère de Nick, qui n’a jamais encaissé le rapt de son fils par cette femme « bizarre », fera la décision pour son enfermement en institution psychiatrique, avec l’aide du médecin de famille – pouvoirs conjoints, auquel s’allie celui du Pater familias accumulant les gestes « tout faux » malgré sa nature naturelle et pour mieux se conformer à l’image qu’il se fait du chef.
    Cassavetes1.jpgCe qui est également réjouissant, à relever après les « innovations » de Dogma, c’est que le film de Cassavetes soit si pur de toute idéologie et de tout dogmatisme. Dans les compléments, un passionnant entretien avec Michel Ciment confirme d’ailleurs ses priorités en matière d’observation et de jugement, et la philosophie qui la sous-tend. Il y a du Raymond Carver là-derrière, donc du Tchékhov. Ces auteurs-là ne démontrent pas tant qu’ils montrent. Voici le gâchis de nos vies pourries par des normes trop rigides, trop soumises au Système et à ses règles pseudo-morales ou pseudo-religieuses. À la fin d’Une femme sous influence, Mabel étant revenue de l’asile et des électrochocs, la mère de Nick comprend et semble admettre qu’elle est aussi dingue qu’avant et plus aimante encore et que rien n'y fera. De son côté, le pauvre père se voit rejeté par ses enfants jusqu’à comprendre qu’il ne les retrouvera pas sans passer par l’amour de Mabel - et de proposer alors tranquillement de « ranger ce bordel ». C’est cela même : ce film nous aide à « ranger le bordel ». Cinématographiquement cela se fait par des images simples, intimes et chaleureuse (même un chantier peut sembler intime et chaleureux), des plans alternant plages de tendresse et fureur criseuse en cadrages hyper-rapprochés, des hors- champs pour montrer ce qui se montre sans image, bref un film de purs sentiments-sensations qui fait autant mal au corps et à l’âme qu’il fait du bien au cœur…

    Cassavetes5.jpgJohn Cassavetes. Une femme sous influence, 1974. Le film est intégré dans un coffret contenant 5 DVD, avec Shadows, Faces, Meurtre d’un bokkmaker chinois et Opening night, et autant de suppléments très appréciables. Ocean, 2009.

  • Comme un autre murmure

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    J’ai perdu la femme de ma vie...
    Nul à dire n’est-ce pas,
    mais ça m’est venu comme ça:
    nature, berce-le,
    se dit on quand on a mal au cœur,
    et cette femme-là, j' te dis,
    et tu sais que j’abonde:
    c’était ma nature seconde...
     
    Enfin nature : je ne sais pas...
    Mais j’aimais bien ses bras,
    la douceur de sa peau,
    son parfum sans autres apprêts:
    verte était son odeur
    de prairie au soleil d’été,
    rien chez elle de renfermé,
    mais alors rien de ça,
    et se promenant toute nue
    sans chercher le regard:
    plus naturel il n’y a pas
    dans le vaste jardin
    je dirais: comme la gazelle...
     
    Et tout à coup on te l’arrache...
    On dit que c’est la vie,
    alors qu’on t’arrache le cœur;
    on se croit parfois seul au monde
    mais quand on te le prend,
    le monde tout à coup est là
    avec ces bras qui te proclament
    qu’être seul est immonde...
     
    Tu fais tes phrases en solitaire,
    mais elle t’écoutait:
    elle te disait cause toujours,
    mais c’était sa chanson
    en écho à ton bel canto
    s’écoutant un peu trop;
    et son ironie te plaisait
    qui te disait : écoute !
    Écoute en moi la rivière,
    écoute le torrent,
    le vent du fleuve roulant -
    écoute la clairière en toi
    écoute ma lumière,
    ou plutôt: écoute à travers nous
    la musique passer...
     
    (ce 7 janvier 2022)