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  • Ceux qui ne transigent pas

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    Celui qui explique aux parents de ses lycéens que le créationnisme est une doctrine imaginée en sept jours lors d’un séminaire sur l’évolution interrompu par une soudaine panne d’électricité dans tout le comté / Celle qui croit aux miracles quand on peut les géo-localiser au niveau du diocèse / Ceux qui refusent l’idée même que des mitochondries les ont précédés sur terre avant même qu’Adam le Glébeux ne fasse sa première demande à cette bonne vieille Eva encore vierge dans le Jardin de l’époque / Celui qui commence volontiers ses cours d’histoire naturelle par des citations de la Genèse et du Kama Sutra pour témoigner de son respect des croyances n’excluant pas selon lui l’Unique Vérité de la science dure / Celle qui s’accroche avec passion à celui en lequel elle devine un relent de positivisme et mérite selon elle d’être arraché aux griffes de Satan / Ceux qui se font détester des sectateurs de la Bonne Semence dont la prise de pouvoir sur Le Courrier des lecteurs du quotidien local se trouve par eux raillée avec force lazzis et horions / Celui qui prépare le cadavre de son ancien prof de biologie qui exigeait une crémation immédiate différée pour la présentation à la communauté de cet ancien enseignant darwinien viré du lycée mais soumis aux mêmes règles de politesse funéraire que tout un chacun et chacune / Celle qui ne trouve qu’un tract posthume anticlérical dans les papiers laissés par son conjoint toujours monté contre les croyants et pas un mot pour elle qui ne croyait pas plus que lui tout en restant une fille de quaker évitant les histoires / Ceux dont on conserve le corps embaumé dans la chambre froide où le saumon fumé lui rappellera peut-être ses folles partie de pêche avec ses bottes également prêtes pour le grand retour,etc.

    (Ces lignes légèrement persifleuses découlent de l lecture de la nouvelle tendre et grinçante d’Alice Munro intitulée Le réconfort - liste établie aux soins intensifs de l'hôpital de Rennaz où séjourne l'auteur après une entourloupe cardiaque...)

  • Vendange tardive

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       images-4.jpeg      (A propos du Journal intégral de Julien Green et de son génie de romancier. Feuilleton de lecture )

    Il y a plus de vingt ans que Julien Green, né avec le XXe siècle, a quitté ce bas monde , en laissant une œuvre dont je n’avais encore qu’une vague idée il y a un mois de ça, étant resté sur le seuil de deux ou trois romans (à savoir Moïra, Adrienne Mesurat et Le visionnaire) que j’avais achetés en édition de poche dans les années 60 et qui ne m’avaient pas «accroché », sans que je ne me l’explique aujourd’hui ni ne me le reproche d’ailleurs: cela s’est fait comme ça, et lorsque Robert de Saint-Jean, compagnon du grand écrivain que j’avais rencontré à propos d’un livre de mémoires qu’il avait publié à la fin des années 8o, s’était inquiété de savoir ce que je pensai de l’œuvre de son ami, je n’ai su trop quoi lu répondre et l’ai probablement étonné et peiné alors que je portais tant de vive et admirative attention à son livre à lui. 

    Or voici que, récemment, lisant les lettres échangées par Joseph Czapski et son jeune ami Jean Colin, peintre lui aussi, je tombe à plusieurs reprises sur le nom de Julien Green, qui s’intéresse aux œuvres respectives de deux amis et déclare, après avoir visité une exposition parisienne de Czapski, que les toiles de celui-ci sont « encore plus lugubres» que ses romans...

    Sur quoi, me trouvant de passage à Paris pour quelques jours, et retrouvant un soir mon ami Roland Jaccard, j’apprends par celui-ci qu’une nouvelle édition complète non expurgée du journal de Green vient de paraître dans la collection Bouquins, à laquelle il vient de consacrer deux pages dans le magazine Causeursous un titre accrocheur que je trouve aussitôt du pire mauvais goût : « Julien Green, un esthète des pissotieres+, ce que je reproche aussit’ot à l’infâme Roland dont je ne savais pas, au demeurant, qu’il a bien connu l’écrivain - d’où l’intérêt de son témoignage au titre si réducteur. 

    Mais fallait -Il publier le journal intégral de Julien Green, où tout ce que l’auteur en avait estimé inpubliable de som vivant - notammment à propos de ses cavalcades sexuelles de jeune homme et de maints portraits de ses pairs écrivains joyeusement brocardés - avait été expurgé, alors même qu’il autorisait ses héritiers à le divulguer post mortem pour qu’on sache tout de lui ?

    L’un de nos amis communs - Pierre-Guillaume de Roux-, qui trouve lui aussi calamiteux le titre de notre affreux-jojo, se jure de s’en tenir à la version de La Pléiade, estimant que notre «part d’ombre » n’a pas à être dévoilée et aujourd’hui moins que jamais où tout devient pâture de la meute.

    Quant à moi, ayant bel et bien acquis le volume en question et m’étant plongé avec la plus vive attention, parallèlement à un retour aux romans, dans ce journal dont me frappe aussitôt l’exigence totale d’honnêteté et de sincérité sans fard, je ne suis ni particulièrement intéressé ni choqué non plus par les «passages» relevant de la vie privée de ce digne garçon très corseté en apparence et passablement dévergondé à ses heures - et après ?

    Après il y a la vie, il y a les autres et il y’a l’amour. Par respect pour les vivants, à commencer par ses proches, Julien Green a trié ce qui est publiable et ce qui ne l’est pas. Faut-il le lui reprocher ? Bien sûr que non. Lorsque Gide le presse d’être plus explicite, après avoir reproché à Proust de travestir sa passion sous les traits d’Albertine, Julien Green exprime son mépris à l’égard de ce goût du scandale manifesté par le vieux faune dont les expression du désir et de la passion amoureuse restent bien guindées dans ses romans. Il en va tout autrement chez l’auteur de Moïra,dont le calme apparent n’exclut pas de terribles passions et des pics de violence.

    Ceci dit, il reste intéressant, pour une lectrice ou un lecteur libres d’esprit, de découvrir une partie de la vie sexuelle de l’écrivain, indéniablement frénétique par moments, et dont les détails et les mots sont aussi crus que ceux duJournal particulier de Paul Léautaud , avec un aperçu parfois gratiné des coulisses du monde littéraire et culturel parisien des années 20 à 40 et cent anecdotes , cent portraits, cent croquis de mœurs rappelant ceux du Journal de Jules Renard dont la partie scabreuse a été détruite par Madame.

    Il n’y a pas de Madame chez Green mais un compagnon, dès l’année 194, dont la présence irradie un amour profond et durable de très haute volée affective et intellectuelle qui n’exclut pas , durant leurs annnées de jeunesse les rencontres sensuelles latérales ou la petite musique en trio .

    De quoi grimacer ou se féliciter de cette «sortie de placard», pour user d’une formule actuelle qui ne signifie à peu près rien pour un romancier tel que Julien Green ? À vrai dire celui-ci rappelle très justement, à propos de L’amant de Lady Chatterley, que parler de sexe comme le fait D.H. Lawrence, relève d’un anti-puritanisme qui est encore une façon de donner trop d’importance à la chose, dont il entend parler lui, avec rigueur précision, appelant un cul un cul et dans les limites de ce qu’elle est - ce que Léon Bloy appelait « la petite secousse » alors que l’amour est autre chose.

    Dès les premières années de son journal (il entre alors dans sa vingtaine), Julien Green m’a captivé pour des raisons qui ont peu à voir avec ses goûts et autres pratiques sexuels, alors qu’il multiplie les observations pénétrantes sur L’Amérique, l’Histoire, la littérature en général et ses travaux personnels en cours, dans une langue parfaite de simplicité et de sereine lucidité ;  et tout naturellement le besoin m’est venu de passer de cette base des faits aux projections de la fiction, et la nouveau choc : Moïra!

    Avant d'en venir à cette fascinante plongée au cœur de la psychologie tourmentée d’une espèce de fou de Dieu dont le refoulement explose soudain, je note encore la saisissante maturité du jeune auteur du journal tout en me rappelant qu’il a perdu sa mère à quatorze ans, sans doute un énorme déchirement, et qu’il a vu la guerre de près - et plus tard Malraux, constatant l’inconsistance d’une certaine jeune littérature, dans les années 30-40, évoquera avec Green cette expérience cruciale pour un écrivain qu’est la guerre, comme Céline l’aura prouvé mieux que personne…

    (À suivre…)

     

     

  • Proust contre le désespoir

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    Lorsque Joseph Czapski racontait la duchesse de Guermantes aux prisonniers du goulag.

    Il y a vingt ans paraissait, à Lausanne, un livre à la fois émouvant et pénétrant, intitulé Proust contre la déchéance et constitué de causeries improvisée entre 1941 et 1942 par le peintre polonais Joseph Czapski, devant ses camarades prisonniers du camp soviétique de Griaziowietz.
    Après la déportation de quatre mille officiers polonais dans le camp de Starobielsk, près de Kharkov, depuis octobre 1939 jusqu’au printemps 1940, quatre cents d’entre eux furent déplacés à Griaziowietz, qui survécurent au contraire de leurs autres compagnons de captivité. Czapski lui-même fut l’un des rares rescapés du massacre de Katyn.
    Officier sans arme en sa qualité de pacifiste, Czapski explique pourquoi, afin de surmonter leur abattement et leur angoisse, les prisonniers polonais imaginèrent de se donner mutuellement des cours ou des conférences, selon le savoir et les compétences de chacun. Tandis que d’autres parlaient d’histoire, de philosophie, de science ou d’alpinisme, Czapski lui-même fit une série d’exposés sur la peinture française et polonais, ainsi que sur la littérature française.
    « Je vois encore mes camaraedes entassés sous les portraits de Marx, Engels et Lénine, harassés après un travail dans un froid qui descendait jusqu’à quarante-cinq degrés sous zéro, qui écoutaient nos conférences sur des thèmes tellement éloignés de notre réalité d’alors. Je pensais alors avec émotion à Proust, dans sa chambre surchauffée aux murs de liège, qui serait bien étonné et touché peut-être de savoir que vingt ans après sa mort des prisonniers polonais, après une journée passée dans la neige et le froid, écoutaient avec un intérêt intense l’histoire de la duchesse de Guermantes, la mort de Bergotte et tout ce dont je pouvais me souvenir de ce monde de découvertes psychologiques précieuses et de beauté littéraire ».
    4700fd8071a5456a5c5562f46c737b66.jpgC’est en 1924 que, venant à Paris, Joseph Czapski découvrit le premier volume d’A la recherche du temps perdu, mais ce ne fut qu’à la lecture d’Albertine disparue qu’il se plongea dans l’univers proustien avec passion, profitant d’une longue maladie pour lire l’œuvre entière. La maladie de Proust est d’ailleurs très présente dans la présentation qu’il fait de son entrée en littérature, soulignant en outre le séisme qu’a représenté la mort de la mère.
    Artiste lui-même, dont la première partie de l’œuvre disparaîtra presque entièrement dans les ruines de la guerre, Joseph Czapski est sensible à la transmutation d’une vie si précaire en œuvre filtrée : « La lente et douloureuse transformation de l’homme passionnel et étroitement égoïste en homme qui se donne absolument à une œuvre qui le dévore, le détruit, vivant de son sang, est un procès qui se pose devant chaque créateur ». Et de comparer alors Proust à Conrad « quittant définitivement la mer pour entreprendre l’immense labeur de son œuvre littéraire ».
    Comme une mise en abyme, la remémoration de La Recherche par un prisonnier de guerre gravement atteint dans sa santé, sans livres ni documents à sa disposition, est elle-même une véritable création, et d’autant plus que Czapski n’est ni philosophe (il s’en excuse) ni critique professionnel (il en surclasse plus d’un…), mais lecteur et artiste, qui met en valeur la nouveauté de la phrase et de la forme proustienne tout en ramenant son théâtre prodigieux à la filiation de Saint-Simon et de Balzac, mais à l’opposé du « naturalisme sous la loupe » qu’on a prétendu.
    Un lecteur qui n’a jamais lu Proust découvrira, dans ce livre miraculeusement arraché à la déchéance, un chemin tracé vers un auteur qu’on a dit, à tort, réservé aux élites ou entaché de snobisme mondain. Czapski l'éclaire avec une intelligente simplicité, visant ensuite au plus profond. Ainsi, tout en relevant le fait que le mot « Dieu » n’est jamais écrit dans les milliers de pages de La Recherche, observe-t-il ceci que « quand même et peut-être juste à cause de cela, cette apothéose de toutes les joies passagères de la vie nous laisse un goût de cendre « pascalien » dans la bouche. »
    Un jour que je m’émerveillais, en présence du Czapski octogénaire, du fait que jamais, à lire ses écrits terribles (à commencer par Terre inhumaine, son récit de voyage à travers le goulag) il ne donnât l’impression d’avoir été tenté par le désespoir, il me répondit que non: que la vie des camps lui avait parut moins désespérante que la souffrance d’un premier chagrin d’amour à vingt ans, toute pareil à la détresse du Narrateur après la disparition d'Albertine...
    6b4b5773a27cfc256c29d2b28324049e.jpgJoseph Czapski. Proust contre la déchéance. Conférences au camp de Griazowiecz. Editions Noir sur Blanc. Lausanne, 1987. Le livre vient d'être réédité sous une nouvelle couverture, chez le même éditeur.

    Images: manuscrit de la conférence, et peinture de Joseph Czapski

    A voir aussi: le dernier film d'Andzej Wajda, consacré à la tragédie de Katyn, disponible sur DVD.

  • Entre le loup et le papillon

     

    nabokov.jpg(Sur les ailes de la mémoire)

    Il fut l'un des plus grands écrivains du XXe siècle. Citoyen du monde, il avait fait de la poésie sa patrie. Diverses publications illustrent les multiples aspects de son génie...

     

    Vladimir Nabokov, que les jeux mimétiques des papillons émerveillaient, pensait que «l'art tout entier est illusion, comme d'ailleurs la nature» qu'il taxait d'«excellente tricheuse». images-1.jpeg

    Illusionniste dès son enfance, il associait l'origine de la poésie à une menterie initiale, qu'il illustrait ainsi dans un entretien de la BBC datant de 1962: «J'ai toujours pensé que la poésie est née lorsqu'un petit garçon des cavernes est revenu en courant à travers l'herbe haute vers la grotte en criant dans sa course: «Un loup, un loup!» alors qu'il n'y avait pas de loup. Ses babouins de parents, chez qui on ne plaisantait pas avec la vérité, lui donnèrent une raclée, sans aucun doute, mais la poésie était née — une mystification était née dans les herbes hautes.»

    Est-ce à dire que l'art de Nabokov se réduise à une mystification? L'auteur de Lolita ne fut-il qu'un brillant manipulateur de chimères se complaisant dans son palais de reflets au mépris de la réalité souffrante? Ne sera-t-il jamais sorti de la tour d'ivoire des littérateurs prônant «l'art pour l'art»?

    De telles questions renvoient à une série de malentendus souvent entretenus, avec une malice hautaine, par l'écrivain lui-même qui fuyait, en multipliant les pirouettes, tout ce qui ressemblait à un lieu commun ou à ce fatras de vérités à bon marché dont regorge le discours commun et qu'il qualifiait du terme russe mal traduisible de «pochlost», désignant «une camelote éculée, des clichés vulgaires, le philistinisme dans toutes ses phases, des imitations d'imitations, des «profondeurs» en carton-pâte».

    Position décentrée

    Plus précisément, dans la littérature contemporaine, Nabokov visait «le symbolisme freudien, les mythologies mangées aux mites, le discours social, les messages humanistiques, les allégories politiques, le souci exagéré des classes et des races et les généralisations journalistiques que nous connaissons tous». vladd.jpg

    Cette opposition farouche à certain esprit du temps ne se limitait pas, pour autant, à la position réactionnaire d'un esthète coupé de la réalité et de la vie, non plus que d'un cynique insoucieux de la tragédie contemporaine. Bien au contraire, elle procédait d'une expérience existentielle marquée par la cruauté et la bêtise des hommes.

    L'effondrement de la Russie, que son père (grande figure du libéralisme russe, assasiné) s'efforça d'empêcher au plus haut niveau contre l'autocratie bornée et la fureur révolutionnaire, puis l'exil et la pauvreté, ont été autant d'épreuves qui fondent la perception du monde et les opinions de Nabokov, jamais soumis à aucune idéologie ni à quelque parti politique que ce soit.

    Pratiquant un décentrage systématique, jamais il ne sacrifiera non plus aux opinions générales, bonnes selon lui pour «la gazette d'hier». Or cela ne signifie pas pour autant qu'il se désintéresse de la «réalité», dont ses livres constituent une exploration subjective et jubilatoire inépuisable.

    «Vous pouvez vous approcher constamment de la réalité, expliquait-il, mais vous ne serez jamais assez près, car la réalité est une succession infinie d'étapes, de niveaux de perception, de doubles fonds, et par conséquent est inextinguible, inaccessible.»

    Lorsqu'on lui demandait s'il croyait en Dieu, Vladimir Nabokov que son père avait libéré très tôt de l'obligation de fréquenter l'église (où il s'ennuyait ferme), répondait qu'il en savait plus à ce propos que ce qu'il pouvait exprimer avec des mots, comme si le mystère du monde dépassait les pouvoirs du langage.

    Dans sa remarquable introduction au premier volume des Œuvres romanesques complètes, Maurice Couturier montre bien, cependant, que ces propos ne sauraient faire conclure (comme s'y emploient depuis peu certains critiques) qu'il y avait du métaphysicien, voire du mystique en puissance chez Nabokov, tout en soulignant le prodigieux pouvoir d'éveil de la sensibilité et de l'intelligence de son œuvre, marquée au sceau du plaisir sensuel et ponctuée d'éclats de rire.

    Œuvres romanesques complètes I. Introduction par Maurice Couturier. Bibliothèque de La Pléiade. Gallimard, 1720 pp.

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    Etincelant Arlequin

    Romancier prodigieusement inventif et mémorialiste admirable (rappelons le merveilleux Autres rivages), Nabokov fut également un poète (un recueil de ses Poèmes et Problèmes d'échecs a paru chez Gallimard) et un maître de la nouvelle, ainsi qu'un critique aux jugements redoutables. Du nouvelliste, nous avions découvert l'art au fil des recueils publiés chez Julliard (notamment Mademoiselle 0, évoquant sa gouvernante vaudoise) ou chez Gallimard (La Vénitienne) ces vingt dernières années.

    A l'occasion du centenaire de Nabokov, son fils Dmitri a réuni, pour la première fois, les nouvelles en un seul volume, soit 67 pièces organisées par ordre chronologique. Simultanément reparaît un autre recueil, initialement publié sous le titre d'Intransigeances, et réintitulé Partis pris, des entretiens donnés par Nabokov à travers les années, dûment corrigés ou arrangés par lui, qui constituent une source passionnante de jugements sur son œuvre et son travail.

    À ces conversations savoureuses s'ajoutent onze «lettres aux rédacteurs» où s'exerce la faconde furibarde (et drolatique) du censeur (contre l'éditeur français de Lolita, Sartre ou ses détracteurs), et cinq articles de lépidoptérologie où Nabokov reste, comme partout, écrivain jusqu'au bout des ailes...

    Vladimir Nabokov: Nouvelles. Edition complète et chronologique. Laffont, Collection Pavillons, 779 pp. Partis Pris. Laffont, collection Pavillons, 300 pp.

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    Vera la muse

    Les épouses de très grands écrivains ne jouent que rarement un rôle de premier plan, sauf post mortem, en veuves plus ou moins abusives.

    Avec Véra Nabokov, il en va tout autrement, dont l'amour et la présence, mais aussi le soutien concret voué à celui qu'elle considéra d'emblée comme le plus grand écrivain de sa génération, justifient sans doute la biographie détaillée et instructive que lui a consacrée Stacy Schiff.

    D'innombrables témoins ont dit la complicité tendre des Nabokov, qui semblaient encore deux enfants acoquinés jusque  dans leur grand âge.

    «Non seulement ils étaient inséparables, écrit la biographe, mais leurs phrases fusionnaient, à l'écrit comme à l'oral.» Cette relation avait débuté au temps des vaches maigres, à Berlin, où Véra Evseïeva Slonim avait trouvé refuge et rencontra Vladimir en 1923.

    D'ascendance juive, elle fuit avec lui l'Allemagne nazie pour la France et les Etats-Unis. Très intelligente et cultivée, Véra Nabokov ne fut en rien l'esclave soumise de son génie d'époux. Sa biographie nous en apprend beaucoup sur les difficultés matérielles rencontrées par lecouple, notamment en Allemagne et aux Etats-Unis, que Véra l'aida à surmonter de manière décisive.

    Supervisant l'héritage de son mari avec une rigueur taxée d'«omnisciente» par son fils. Véra Nabokov (décédée à Vevey en 1991) n'avait rien pour autant du bas-bleu ou du «dragon». La figure que restitue Stacy Schiff est à la fois imposante et nuancée de nabokovienne malice. 

    Stacy Schiff: Véra Nabokov. Grasset, 455 pp.

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