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  • Dans la paix intranquille de Walser

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    La figure du Taugenichts romantique, ce propre-à-rien qu’on pourrait dire l’incarnation du rêveur en rupture de ban, opposant les rythmes de son horloge intérieure aux trépidations de la vie sociale, et dont l’apparente marginalité dissimule un constante besoin de recentrage personnel - cette figure d’errant aux semelles de vent hante assurément toute l’œuvre de Robert Walser. Pour autant, il serait réducteur de ne voir en Walser qu’une sorte de poétique électron libre ou de sublime échappé de la société, laquelle n’aurait trouvé que l’enfermement pour le circonvenir. La liberté de Robert Walser n’est pas où certain esprit bourgeois ou pseudo-libertaire (deux faces de la même pièce) voudrait la situer, et sa rébellion est d’un autre ordre que celle que d’aucuns affichent par simple conformité à l’esprit du temps.

    Le titre toponymique de Seeland, réunissant six proses narratives de l’époque biennoise (entre 1913 et 1920) « autour » de La promenade déjà connue par une première édition séparée (chez Gallimard, en 1987, dans une traduction de Bernard Lortholary, dégage une semblance de sérénité poétique qu’accentue encore l’admirable paysage de Hodler reproduit en couverture, parfaite image de contemplation au miroir de l’eau et du ciel bleu pervenche. Or le recueil est aussi, comme toute l’œuvre de Walser, un lieu d’intranquillité et de tensions, le plus souvent résolues par la sublimation poétique mais ne cessant pour autant de sous-tendre l’enjouement candide du poète s’émerveillant de « cela simplement qui existe », pour citer cet autre promeneur inspiré que fut Charles-Albert Cingria, pour rejaillir de loin en loin en loin en accents de détresse ou de refus radical.

    La promenade de Robert Walser n’est pas d’un égotiste flâneur pépère, mais d’un « Monsieur le paresseux » en incessant travail d’unification, le poète étant celui-là même, comme l’écrivait Pierre Jean Jouve, « qui unifie ». On le voit dans ces proses errantes comme on le constate, à fleur de voix, dans les propos recueillis par Carl Seelig dans les révélatrices Promenades avec Robert Walser, celui-ci n’aura cessé de penser et de méditer à sa façon, avec une lucidité jamais démentie, à partir des plus simples objets mais parfois aussi sur de plus « grands sujets » ; et le rêveur se fait alors moraliste non-consentant.

    Un seul exemple : de l’enseigne dorée, ostentatoire, « nouveau riche » d’une banale boulangerie, le voici dégager toute une fulmination à valeur de manifeste esthétique non moins que philosophique, écologique voire carrément politique, tant qu’on y est, montrant là encore le lien caché entre l’infime détail et l’ensemble, le goût du pouvoir d’un artisan faisant le paon ou celui d’un faisan mondial prêt à flatter l’ hybris de la nation en déchaînant ses armées…

    On sait un puits de larmes au fond du jardin de Robert Walser. Plus on le pratique, en outre, et plus on découvre la richesse et la complexité, les ombres et les failles, les faiblesses, mais aussi les acquis de haute lutte de cette œuvre infiniment vivifiante


    Robert Walser. Seeland. Préface et traduction de l’allemand par Marion Graf. Zoé, 217p.

  • Fugues et variations

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    En lisant Fugitives d'Alice Munro

     

    1. Fugitives ***

    "C'était la deuxième fois qu'elle laissait tout derrière elle", est-il précisé au milieu de cette nouvelle dont la protagoniste, Carla, se trouve plus ou moins prise au double piège de sa vie commune avec Clark, garçon carré qu'elle aime pourtant bien, et de leur voisine l'insinuante Sylvia que sa jeunesse vigoureuse attire fort. Pourtant on pressent que Carla reviendra une fois encore, comme réapparaît presque magiquement, après avoir disparu, la chèvre Flora...

    Comment disparaître vraiment et changer de vie quand on reste attaché à certaines réalités terre à terre (Carla s'occupe de chevaux avec Clark) en dépit de son besoin d'indépendance ? La réponse peut varier selon les jours... "J'ai toujours éprouvé le besoin d'un genre de vie plus authentique", avait écrit Carla sur un billet laissé à ses parents au moment de sa première fugue, et cela devait se passer dans les années 60-70. Or elle revient à Clark  avec plus de souplesse, même si la question de la fugue (et donc de la liberté) reste présente à l'horizon de leur vie.

     

    2. Hasard ****

    "Peu de gens, très peu, ont un trésor. Et quand on en a un, il faut s'y accrocher. Il ne faut pas se laisser prendre au piège et permettre qu'on vous l'enlève".

    Or qu'en est-il de ce trésor (ou de ce piège ?) pour Juliet, qui a rencontré par hasard un homme, il y a quelques mois, qui la relance et qu'elle va rejoindre sans savoir du tout ce qui l'attend. Elle qui a toujours vécu ses amours par l'imagination d'abord, se retrouve, après un voyage où un autre hasard lui fait croiser la route d'un désespéré, chez cet Eric qui, peut-être, partagera son trésor ? Plus que l'opposition du hasard et de la nécessité, Alice Munro file le thème des affinités sélectives et des choix à la fois tâtonnants et régénérateurs.

     

    3. Bientôt ***

    Après les lieux récurrents dans Secrets de Polichinelle (avec la ville de Carstairs), ce nouveau recueil, paru en 2004, module la réapparition de certains personnages, tel celui de Juliet revenant dans trois nouvelles. La voici donc liée à Eric et mère d'une jeune Penelope qu'elle va présenter à ses parents du genre vieux jeunes des sixties.

    La période étant à la dislocation de la cellule familiale, on voit la complicité, liant naguère Julie et son père, se défaire, et ses rapports avec sa mère se tendre alors qu'un prêcheur, ami de celle-ci, lui fait la morale sur l'éducation religieuse qu'elle devrait "offrir" à sa fille. Tout cela sur fond de société vacillante, au fil d'un récit aux dialogues toujours finement ciselés.

     

    4. Silence****

    Un sentiment pesant, même lancinant, voire affreux, se dégage  de cette troisième nouvelle consacrée au personnage de Juliet, dont la fille Charlotte, en sa vingtaine, s'est retirée sur une île dans une Centre d'Equilibre Spirituel. Après une période de six mois durant laquelle toute relation avec sa fille lui a été interdite, Juliet débarque en ces lieux pour apprendre que, par choix spirituel, Charlotte ne la verra pas - et les "soeurs" de la communauté de lui faire sentir qu'elle n'aura pas satisfait à la faim mystique de son enfant, donc bien fait pour elle. Sur quoi les jours, les semaines, les années passent, sans revoyure. Jusqu'au moment où Juliet comprend que sa fille a bel et bien choisi de l'exclure de sa vie, comme ça. "C'est donc cela le chagrin", aura-t-elle découvert...

     

    5. Passion ***

    Les bifurcations existentielles retiennent toute l'attention d'Alice Munro, que ses nouvelles illustrent de multiples façons. Ainsi voit-on, ici, la vie conventionnelle et assez morne de Grace, apparemment promise à un jeune homme bien timide et bien plat, se transformer à la faveur d'un accident mineur (elle se blesse le pied sur une plage) qui la fait passer de ce Maury à son frère aîné Neil, médecin et marié, alcoolique sur les bords et nettement plus profond et vivant que son nigaud de fiancé. Avec son art subtil et tout de nuances, la nouvelliste nous fait glisser ainsi imperceptiblement d'un univers formaliste  au monde des sentiments et des sensations, introduisant bonnement la vie dans le train-train de Grace.

     

    6. Offenses ****

    Les secrets de famille ne sont plus, au début du XXIe siècle, ce qu'ils étaient jadis, et de nouvelles configurations suscitent de nouveaux conflits larvés et autres traumatismes.

    Un bon exemple en est  donné ici, dans un milieu supposé "évolué" où Lauren, ado fille de journaliste en vue, est amenée à se poser des questions sur ses parents après qu'une femme de sa connaissance, aussi suavement que perfidement, lui a parlé de ces enfants qu'on adopte et des souffrances qui en résultent.

    Bien au-delà du "cas" familial ou psychologique, et sans défendre aucune thèse ni morale, Alice Munro se contente d'observer, comme à l'accoutumée, des individus en proie à leurs sentiments, leurs doutes, leur  drame éventuel.

     

    7. Subterfuges. ****

    La dramaturgie shakespearienne foisonne de surprises, qu'on retrouve ici dans l'évocation d'une passagère passion de jeunesse. Folle de théâtre, Robin a fait un soir, après le spectacle et constatant qu'elle a perdu son porte-monnaie, la connaissance d'un chic Monténégrin qui lui vient en aide avant de la bouleverser par un simple baiser, assorti d'une proposition de se revoir... l'été prochain.

    Combinant le portrait de deux soeurs en vif contraste (la romantique toute pure  et la disgraciée jalouse) avec un  récit à rebondissement clignant de l'oeil au Big Will, la nouvelliste se fait le plaisir de surprendre son lecteur, qui ne demande pas mieux...

     

    8. Pouvoirs ****    

    L'intérêt porté par Alice Munro aux personnages les plus divers, et particulièrement aux femmes de toute extraction et de tous caractères (souvent bien trempés) nous vaut une très remarquable frise de portraits en ronde-bosse engagés dans une suite de situations non moins significatives.

    Ainsi des deux figures féminines les plus notables de cette nouvelle: Nancy l'effrontée qui croit tout maîtriser avec légèreté, quitte à être démentie, et Tessa la mal fagotée d'apparence dont on découvre les étonnants pouvoirs.

    En filigrane, entre la fin des années 1920 et les sixties de la contre-culture, toute une époque se déroule avec ses motifs et ses figures, ses projets fous et ses rendez-vous manqués. Et cette question revenant à tout moment dans les nouvelles d'Alice Munro: que sommes-nous, qu'êtes-vous, que sont-ils devenus à travers les années ?   

     

    Alice Munro.  Fugitives. Traduit de l'anglais (Canada) par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso. Editions de l'Olivier, 340p. 

  • Les temps de la vie

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    À propos de L'Amour d'une honnête femme d'Alice Munro

      

    1. Riches à crever

    L'amour fou d'un enfant est chose plus fréquente qu'on ne croit, délicat à traiter  en littérature. La Lolita de Nabokov n'en est pas du tout un bon exemple, car la nymphette n'est plus un enfant et le roman module le seul point de vue du pervers Humbert Humbert. La vraie passion  muette d'une petite fille est autre chose, dont nous trouvons l'évocation lancinante, mais nuancée, dans la première nouvelle, magnifique, de ce recueil datant de 1998 qui en contient huit, dont trois au moins d'une qualité exceptionnelle.

    Débarquant à l'aéroport de Toronto après avoir passé une année scolaire avec son père, Karin, onze ans, s'est grimée comme une "putain adulte" pour son retour auprès de sa mère, que sûrement elle choquera, tout en espérant en "jeter" aux yeux de Derek, l'ami de celle-là qu'elle est secrètement mortifiée de ne pas trouver à l'accueil.

    Avec une extrême finesse, et comme en sourdine , Alice Munro détaille la passion de Karin pour cet homme à la fois charmant et assez narcissique (il essaie d'écrire un livre, avec l'aide de la mère), qui ne se doute à peu près de rien, jusqu'au moment où la flamme de l'ado se déclare au propre, si l'on peut dire. Tout cela revu par delà les années, auxquelles a survécu le sentiment fondamental de solitude éprouvé par Karin.    

     

    2. Avant le changement

    Il y a eu, pour les femmes du XXe siècle, un avant et un après. Avant et après la pilule. Avant et après la décriminalisation de l'avortement. L'histoire de la jeune narratrice de cette nouvelle, évoquant l'entre-deux de l'avant et de l'après, est significative. Fille d'un médecin dont elle découvrira qu'il pratique la chose en secret, elle est fiancée à un Robin, aspirant pasteur bien propre de sa personne,  qui lui fait un enfant mais ne désire pas qu'elle le garde, ce qu'elle fait pourtant (le baby sera immédiatement adopté) à l'insu des deux hommes.

    Au fil des lettres qu'elle écrit à Robin, comme autant de rapports, l'on découvre une jeune femme en train de prendre son sort en mains entre deux lâches. Le père essayera d'acheter son silence avec une grosse somme, avant de rejoindre les "anges" qu'il a contribué à faire, et Robin sera quitte de toute honte (et probable rejet de sa communauté religieuse) vu que sa fiancée l'a protégé. Ce qui vaudra, à celle-ci, le droit légitime de faire sa vie sans lui.  

     

    3. Les enfants restent

    Les nouvelles d'Alice Munro ne ne se bornent pas à une littérature de "reflet" social ou psychologique, mais elles n'en sont pas moins très imprégnées par l'évolution des mentalités et des moeurs accentuée dans la deuxième moitié du XXe siècle, en Ontario comme partout.

    Dans cette nouvelle marquée par l'abandon abrupt d'un ménage apparemment heureux dont une jeune femme se rend coupable (comme en jugent évidemment les siens), il est question du malaise que Pauline, qui s'entend pourtant bien avec son prof de conjoint,  éprouve dans un entourage familial où les beaux-parents pèsent autant que les soins aux enfants. Impatiente de vivre une vie plus "à elle", elle se laisse entraîner par un théâtreux qui voit en elle l'idéale Eurydice d'un spectacle d'amateurs. Le gâchis sera total, surtout pour elle mais, des années après, ses enfants lui diront qu'ils ne la détestent pas, sans lui pardonner pour autant. Or qui pourrait dire si elle eût été plus aimée en restant ? That'sthe very question... 

    4. Le rêve de ma mère

     "There is always a starting point in reality", déclare Alice Munro, dont toutes les nouvelles se nourrissent de ses expériences personnelles, sans être jamais autobiographiques au premier degré - la fiction lui permettant d'accéder à une dimension plus universelle, laissant aussi plus de liberté à sa fantaisie imaginative et à son jeu sur les formes narratives. En l'occurrence, le "pacte narratif" est limite invraisemblable, puisque c'est une baby qui tient le crachoir, racontant la tyrannie implacable qu'elle a fait subir à sa mère dans ses premiers mois , lui préférant une tante à moitié dingue qui en a fait sa chose.

    Mais rien n'est invraisemblable dans la vie, et l'on comprend d'ailleurs que tout ce que raconte la fille lui a été confié par sa mère. Or c'est là du très grand Munro, qu'on imagine difficilement sous la plume d'un mec qui ne serait pas du niveau d'un, disons, Henry James...   

    5. Sauvez le moissonneur

    Les observations d'Alice Munro traitant des changements de mentalités et de comportements, dans la société contemporaine en voie de mondialisation, sont d'autant plus lucides et méritantes que la nouvelliste , comme un William Trevor, est issue d'un autre monde et fait figure aujourd'hui de vieille dame. À cet égard, les persiflages éhontés d'un Bret Easton Ellis, au lendemain de l'attribution du prix Nobel,  font bien vilaine figure de la part d'un auteur qu'on a taxé d'"enfant terrible", et dont l'oeuvre, intéressante au demeurant, n'a jamais atteint la richesse de notations sociologiques ou psychologiques, ni la vigueur ou la qualité d'empathie de la Canadienne. Le plus vieux des deux n'est pas celui qu'on croit, et le niveau déclinant des romans de Bret, de Zombies à Glamourama,est aussi là pour le prouver !

    Ce que prouve en revanche Sauvez le moissonneur, c'est qu'Alice Munro est capable de parler de toutes les générations avec la même équanimité. Ici, il s'agit du petit despotisme d'un enfant de sept ans qui impose ses caprices à son entourage, qu'il implique notamment dans un jeu vidéo confondant virtuel et réel. Dans l'atmosphère disloquée d'une famille de la middle class typique de l'époque, cet aperçu d'un chaos social et affectif qui englobe tous les âges pourrait intéresser l'auteur de Less than Zero ou Lunar Park, à supposer qu'il lise un jour une ligne d'Alice Munro qu'il juge avec sa  morgue d'auteur "culte" déchu. 

    6. Cortes Island

    Le mal est aussi présent dans l'oeuvre d'Alice Munro, sans connotation théologique (comme chez Flannery O'Connor) ni moralisante pour autant. Mais le mal n'en est pas moins là en l'occurrence, caché, secret, verrouillé, que la narratrice, qu'on appelle "la petite mariée", découvre à son corps défendant.

    L'histoire se passe dans une maison dont la jeune femme et son conjoint occupent l'entresol, incessamment surveillés par une harpie jouant les bourgeoises, qui aimerait "éduquer" la jeune femme selon son goût et se décharge, à un moment donné, de la surveillance de son impotent de mari, vieux malcontent qui se fait comprendre de la jeune femme par grognements ronchons. Or du feu couve là-dessous, qui finit par éclairer cette scène de la vie des mesquins d'une lueur à la fois lointaine et fantastique. On est au bord de la nouvelle noire... 

    7.  Jakarta

    L'expression du désir et du plaisir sexuels, en littérature, ou plus généralement de tout ce qui se rapporte aux relations physiques imprégnées de sentiments ou de sensualité polymorphe, est un des aspects les plus surprenants des Nouvelles d'Alice Munro, à qui rien de ce qui est pulsionnel ne semble étranger, sans que rien chez elle ne relève de la compulsion ostentatoire et moins encore de la jobardise.

    Dans cette nouvelle où, à une soirée genre "libérée", des adultes consentants s'ébattent en bord de plage, une femme , le temps d'une danse un peu lascive durant laquelle un homme la "baise" littéralement du regard, entrevoit ce que son jules régulier, excellent amant au demeurant, ne lui a jamais fait connaître. Mais ce n'est qu'un flash durant une soirée et la vie va passer, les uns vont changer vingt fois de partenaires et les autres vieilliront fort bien ensemble, et parfois les premiers croiseront la route des seconds, peut-être à Bali ou aux Maldives, peut-être tout à l'heure au coin de la rue ou peut-être jamais, sait-on ?

     

    8. L'amour d'une honnête femme

    Il faudrait plutôt traduire le tire de cette merveilleuse nouvelle, The Love of a good woman,par l'amour d'une femme bonne. De fait il s'agit là, sous la forme d'un véritable petit roman d'une exceptionnelle ingéniosité narrative, du portrait d'une femme dont la vocation et le bonheur consistent simplement à se mettre au service d'autrui, plus précisément en tant qu'aide soignante ou infirmière des plus mal lotis.

    Or cette âme pure , nullement bégueule ou soumise au demeurant, va se trouver confrontée à ce qui a tout l'air d'un crime, certes camouflé et peut-être inventé par une sorte de folle, mais le fait et le doute n'en sont pas moins là, qui font entrer dans sa vie ce qu'elle n'avait jamais conçu que de loin: le mal, que signifie un meurtre, fût-il peut-être accidentel.

    Là aussi on est au bord du "noir", mais la nouvelliste nous entraîne au-delà des spéculations conventionnelles à partir d'un fait divers, pour nous plonger dans les incertitudes de l'existence humaine, avec toutes les nuances de la vie réelle et sous l'éclairage sans cesse modifié du temps qui nous travaille.

     

    Alice Munro. L'amour d'une honnête femme. Points poche, 326p. 

  • Open secrets

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    À propos de Secrets de Polichinelle d'Alice Munro

     

    1. Emportés.

    Le grand thème des nouvelles d'Alice Munro pourrait se résumer par la question: que sont-ils devenus ? Que la vie a-t-elle fait de nous Comment avons nous, avez-avez-vous, ont ils évolué à travers les années ?

    Or ce thème est traité  avec une ampleur croissante dans les huit nouvelles constituant ce recueil, à commencer par la première, Emportés, d'une longueur notable - plus de cinquante pages - et dont l'action se situe dans la ville de Carstairs, en Ontario, qu'on retrouvera dans plusieurs autres histoires.

    Employée à la Bibliothèque municipale de Carstairs, Louisa, vingt-cinq ans, reçoit un jour une lettre d'un soldat engagé (cela se passe en 1917) qui l'a remarquée à la bibliothèque et lui demande des nouvelles du pays. S'ensuite une correspondance qui fait naître en Louisa un sentiment tendre et lui fait espérer quelque chose, jusqu'au jour où elle apprend que le soldat, Jack Agnew de son nom, de retour au pays, s'est marié avec celle qu'il lui avait d'ailleurs dit sa fiancée.  Un terrible accident coûte cependant la vie au jeune marié, broyé par une machine dans la fabrique de pianos dont le fils du propriétaire, Arthur Doud, rencontre alors Louisa et l'épouse...

    Qui est emporté ? C'est une question qui va revenir souvent au fil des histoires d'Alice Munro, où les déterminations historiques ou sociales, les destinées personnelles marquées par des ruptures ou des accidents, les bifurcations de l'existence ne cessent d'interférer...

     

    2. Une vraie vie  

    Les femmes d'Alice Munro ont souvent un fichu caractère, modelé par les épreuves de la vie parfois duraille. Celle que Dorrie a vécue avec son frère Albert était plutôt tranquille,  marquée par "la douceur de l'affection qui a éliminé le sexe", même si le sexe n'est jamais éliminé des nouvelles d'Alice Munro. Or ce n'est pas le sexe, ici, qui va se pointer dans la vie de Dorrie après la mort subite de son frère, mais un assez digne pasteur anglican qui la demandera en mariage. Au moment de se lancer dans cette aventure qui risque de la priver de sa "vie à elle", la sauvage Dorrie regimbe, se ravise, puis finit par se rendre à son pasteur qui l'emmène à l'autre bout du monde, partage sa vie, meurt et la laisse à sa "vie à elle" qui ressemble à tant aux autres.

     

    3. La vierge albanaise  

    Plus on avance dans la lecture des nouvelles d'Alice Munro, et plus on est impressionné par la variété des thèmes et des milieux qu'elle est capable d'investir avec la même qualité d'observation et la même empathie à l'égard des personnages les plus divers.

    La vierge albanaise est l'histoire d'une espèce de rapt "par erreur", qui aboutit à la séquestration d'une jeune touriste américaine dans une tribu des montagnes albanaises.  On pense à Somerset Maugham ou à Paul Bowles en lisant le récit des tribulations de "Lottar" par la vieille Charlotte, dont les détails de la narration ont valeur d'illustration quasi ethnographique. Mais rien de pesamment didactique là-dedans: une fois de plus, c'est une vie ressaisie dans une bifurcation inattendue qui retient l'attention de la nouvelliste, laquelle nous "capture" à son tour.

     

    4. Secrets de Polichinelle

    Des femmes disparaissent, et parfois dans les circonstances les plus anodines en apparence, comme ici au cours de la sortie de jeunes campeuses emmenées par la sexa sentencieuse Mary Johnstone. Mais qu'est-il donc arrivé à l'effrontée Heather Bell, dont on a perdu la trace durant la rando aux sources de la Peregrine River ?  

    S'il y a du mystère dans l'air, qu'on ne s'attende pas à une enquête visant à retrouver la marcheuse: ce qui intéresse Alice Munro, même quand elle touche à une littérature de genre (le polar ou le fantastique), tient à tout coup à ce qui éclaire l'intrigue de manière latérale: ici la communauté locale, les parents des filles, une quasi dingue et un éventuel pervers...

     

    Munro30.jpg5. L'hôtel Jack Randa

    Les couples qui battent de l'aile, foirent, se ressoudent ou se recomposent ont foisonné durant les années où Alice Munro elle-même quittait son premier conjoint, avec lequel elle eut quatre enfants (dont un mort à la naissance). À ce propos, il est très éclairant de lireAlice Munro writing her lives, la biographie de Robert Thacker qui a cela de particulier de raconter la vie de la nouvelliste par le truchement de ses thèmes et de ses personnages, au fur et  mesure de ses publications.

    En l'occurrence, il s'agit d'une femme qui "file" son mari jusqu'en Australie où il a suivi une femme plus jeune, dont elle pressent qu'elle le lâchera...

    Marivaudage conjugal ? Bien plutôt:  variation sur ce qui aurait pu être ou ce qui pourrait être ou mieux: ce qui pourra encore se vivre entre elle et lui.

     

    6. Un endroit désert

    Alice Munro ne fait pas qu'explorer les lieux et les milieux: elle est tout aussi attentive aux filiations et aux strates de l'histoire collective ou personnelle. On retrouve ainsi, dans cette nouvelle dont la première partie se passe vers 185o, le Nord de Huron aux pionniers confrontés à une vie des plus rudes. Plus précisément, il y est question d'une orpheline, envoyée par une institution chrétienne en ces contrées où un jeune forestier a fait savoir qu'il était en quête d'une épouse solide. Sur quoi le jeune homme meurt en forêt, dans des circonstances que plusieurs témoignages évoqueront de façon contradictoire. Or le plus étonnant de l'histoire tient à sa mise en perspective, sur une très longue durée, qui donne lieu au portrait d'une femme bien singulière, porteuse d'on ne sait trop quel secret...

     

    7. Des vaisseaux spatiaux ont atterri

    Les amateurs de SF que ce titre fera saliver en seront pour leur frais: rien, en effet, dans cette évocation de quelques jeunes gens d'une province profonde, qui se rapporte à l'univers de la conjecture.  

    Là encore, il s'agit de la  disparition d'une jeune fille, sur fond de soirées de bistrots un peu glauques où son amie d'enfance se fait draguer, puis de sa réapparition nimbée de lumière mystérieuse puisqu'elle prétend être entrée en contact avec des extraterrestres.

    Une fois encore, bien plus que l'intrigue, c'est l'atmosphère de la province canadienne, dans les années 50-60, les relations entre les jeunes filles et leur entourage qui intéressent ici l'auteur, restituant tout un monde trivial et poétique à la fois.

     

    8.Vandales.

    Pourquoi  Liza, aidée d'un complice,  s'acharne-t-elle sur la cabane, perdue dans les bois, du nommé Ladner qui vient de mourir au cours d'une opération ? Qu'a-t-elle besoin d'exorciser ou de venger en fracassant les objets quelle y trouve  ? Que s'est-il passé en ces lieux quand, dans son adolescence, elle y a connu Ladner et son amie Bea, qui l'a justement chargée de s'occuper de vérifier l'état de la maison avant l'arrivée de l'hiver ?

    Ces questions restent sans réponse, mais Alice Munro suggère tout un monde, au bord de la sauvagerie, mêlant à la fois le caractère et lemode de vie de sanglier de Ladner, la présence en eau trouble de Bea et ce qu'a vécu ou peut-être subi Liza, sans que rien ne soit dit - magie et violence confondues...   

    Alice Munro. Secrets de Polichinelle. Traduit de l'anglais par  Céline Schwaller-Balaÿ. Rivages poche 328, 336p.  

  • La profondeur des sentiments

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    1. Amie de ma jeunesse

    Dédié à sa mère, ce troisième recueil des nouvelles d'Alice Munro, datant de 1990 et publié en 1992 dans une traduction française de Marie-Odile Fortier-Masek, s'ouvre sur le portrait d'une espèce de sainte profane au prénom de Flora, type de femme sacrifiée qui a toujours fait face aux difficultés de la vie sans se plaindre de son sort, résignée à celui-ci avec le soutien d'une inexorable foi. La nouvelle est d'ailleurs l'illustration d'une forme particulière de sectarisme protestant importé d'Ecosse au Canada anglais sous l'appellation de cameronisme (du nom de Richard Cameron, son fanatique initiateur), caractérisé par un rigorisme à tout crin qu'on retrouve chez les nouveaux presbytériens.

    Flora Grieves, dans la maison de laquelle la mère de la narratrice occupe son premier poste d'institutrice à classe unique, n'a pourtant rien du bas-bleu ni rien de rabat-joie non plus. Jamais, d'ailleurs, son amie instite ne dira le moindre mal  d'elle, qui a assisté, de près puis de plus loin, à tous ses mécomptes et toutes ses poisses. La première grande épreuve infligée à Flora date du jour où, juste avant de se marier avec le fruste Robert, l'on constate que celui-ci a engrossé sa soeur Ellie qu'elle chérit malgré sa folâtrerie, transformée plus tard en terrible geignardise après moult fausses couches attribuées à la céleste justice. Ensuite débarque, dans la maison du trio, une intempestive infirmière impatiente de tout régenter, "solide matrone aussi rigidement corsetée qu'une barrique, à la tignasse frisottante couleur chandelier de cuivre, à la lippe rougie au-delà de ses contours peu généreux par nature", bref une horreur de demoiselle Atkinson qui formera avec Robert, après la mort d'Ellie, et Flora dûment dépossédée, un "couple abject".

    Entre autres attraits relevant du grand art de la narration et de l'évocation, l'intérêt  de cette nouvelle admirable tient à la mise en rapport des souvenirs de la mère de la narratrice, souffrant de Parkinson et tendant à magnifier absolument la destinée de Flora, nimbée de "majesté et mystère", et du regard plus sceptique de la narratrice elle-même, qui entremêle les fils de plusieurs vies avec la même équanimité, tout en  faisant bien sentir le côté sordide et cruel du sort de Flora, récusant tranquillement l'idéalisation pseudo-mystique de sa mère.

    2. Five Points

    ll vaut la peine d'avoir une carte du Canada sous la main pour mieux se représenter les lieux évoqués par Alice Munro dans ses nouvelles, aussi importants (ces lieux) que le sont les décennies parcourues , cette fois le tournant des années 60 avec l'arrivée de la drogue. Plus précisément en l'occurrence: Brenda le femme "libérée" et les deux mecs entre lesquels elle va et vient: Cornelius qu'elle a épousé à vingt ans, du genre travailleur dur à cuire, victime d'un accident de travail dans une mine de sel et resté un peu handicapé, et Neil, un peu plus jeune que le couple, qui a passé ses jeunes années à Victoria, sur l'île de Vancouver, et que Brenda retrouve dans un camping proche du lac Huron.

    Les thèmes de la nouvelle ont à voir, comme souvent chez Alice Munro, avec le désir variable des femmes, ou avec leur simple plaisir, si tant est que le désir et le plaisir soient jamais simples...

    Il y a donc Brenda entre Neil et Cornelius, auxquels s'ajoute la jeune croate Maria, figure du quartier populaire de Five Points, à Victoria, dont Neil raconte la nymphomanie la poussant à payer les garçons qui la sautaient, jusqu'au jour où ses dépenses firent sauter la caisse de l'épicerie familiale qu'elle tenait avec autorité !  

    Sur l'atlas mondial, on constate, entre Victoria (en Colombie britannique) où se situent les souvenirs de Neil dans les années 60 - avec Maria la Croate et ses potes découvrant le H et les drogues plus dures -, et les alentours de Logan et du lac Huron, où Brenda entretient avec lui  une relation surtout physique, à l'insu de Cornelius, une distance d'à peu près 3000 kilomètres. Or, malgré cette énorme distance, équivalent de celle qui sépare la Suède de la Sicile, l'on se trouve dans le même monde des générations de l'après-guerre occidental, au début de leur émancipation  économique ou sexuelle. Au demeurant, la narration n'en finit pas d'enrichir, en détaillant et multipliant ses nuances, l'espèce de fresque-chronique en mouvement que constitue la suite de ces nouvelles.

    3. Meneseteung

    La poésie d'Alice Munro croît en densité et en intensité au fur et mesure que ses nouvelles, comme un fleuve, vont de l'avant. Réel ou métaphorique, le fleuve Meneseteung donne ici son nom à un projet de grand poème censé ramasser et charrier toute la matière de la vie observée, captée et transposée par une femme de lettres de la fin du XIXe siècle, du nom d'Almeda Roth.

    Puissante évocation de ces temps encore marqués par les espoirs et les tribulations des émigrants, la nouvelle tire une parie de son charme des nombreuses citations pittoresques voire piquantes d'un journal local intitulé La vidette ( la traduction de Sentinelle eût peut-être mieux convenu...) qui ponctuent la narration, elle-même décalée par rapport à l'époque et donnant plus de relief aux hantises morales et aux souffrances physiques de la protagoniste liées à sa condition de femme - qui plus est de femme restée seule après la mort des siens, languissant passablement en espérant qu'un notable de la ville daigne s'intéresser à elle. Magistralement orchestrée, la nouvelle intègre, dans un tableau qu'on peut dire historique, des éléments à la fois socio-psychologiques et poétiques où les femmes et les hommes, apparemment corsetés, sont perçus dans leur intimité charnelle - tout cela porté par un souffle quasiment épique...    

    4. Serre-moi contre toi, ne me laisse pas aller

    Alice Munro n'en finit pas d'aller et de venir à travers les lieux et les années, dans la foulée de personnages cherchant à se retrouver eux-mêmes, comme il en va de la veuve Hazel, la cinquantaine, prof de biologie au lycée de Walley (Ontario) qui, pendant l'année sabbatique qu'elle a prise, se pointe, en Ecosse, dans un hôtel où son défunt époux Jack, à la fin de la guerre, a vécu certaines aventures durant son temps de garnison.

    À propos de Hazel: "C'était une de ces personnes que vous n'auriez pas été étonné de retrouver assise, dans un coin du monde auquel elle n'appartenait pas, en train de griffonner des notes sur un carnet pour enrayer la montée de la panique". Ou cette autre observation significative, à propos d'une période de déprime qu'elle a traversée avant la mort de Jack et surmontée en reprenant des études: "Qu'est-ce qui a bien pu lui redonner goût à la vie ? Elle l'ignore. Eh oui, elle doit avouer qu'elle l'ignore. Peut-être a-t-t-elle tout simplement fini par se lasser de faire de la dépression"...   

    À l'autre bout de la nouvelle, après avoir retrouvé d'autres femmes qui ont connu Jack pendant cette période dont elle se sent exclue, Hazel se pose la question qui revient plus d'une fois entre les lignes, comme en creux ou par défaut, au fil de ces récits conduits le plus souvent du point de vue des femmes: "En attendant, qu'est-ce qui rend un homme heureux ? Sans doute quelque chose de complètement différent"...

     

    8. Oranges et pommes

    Tout en racontant des histoires très différentes les unes des autres, quoique situées le plus souvent en Ontario et dans les mêmes catégories sociales, les nouvelles d'Alice Munro sont liées entre elles par la même attention, à la fois " objectives" et intimistes, portée sur les relations entre hommes et femmes, à travers les décennies et les générations, traduisant à tout coup la mutation des mentalités et des moeurs, avec une accélération croissante dès le milieu des années 60. L'institution traditionnelle du mariage, et plus généralement les relations entre hommes et femmes sujettes à des failles et séparations en nombre, constituent le thème dominant  de ces nouvelles, qu'on ne saurait dire seulement sociologique ou psychologique pour autant, tout se trouvant en effet brassé et restitué sous forme fluide et décantée d'une songerie continue "sur la vie".

    Plus précisément ici, cette nouvelle, tirant son titre d'un jeu de société innocent, en détaille un autre plus caché, où la pulsion sexuelle va susciter le trouble entre deux conjoints et un ami de passage. En apparence, "tout  baigne" dans le couple formé par Murray, héritier d'une entreprise commerciale qu'il a tenté de moderniser en se tenant à l'écart des magouilles locales, en solide garçon un peu carré, et de Barbara,  plus sensuelle et plus imaginative à la fois - elle dévore des livres et ne crache pas sur le plaisir -, jusqu'à l'apparition de Victor le Polonais, beau mec malheureux en ménage dont la présence va déboucher sur une relation triangulaire mimétique faisant craindre, à Murray, la destruction de son couple, avant que la faille entrouverte ne se referme sans que ne s'efface, tout à fait, le souvenir d'une flambée de panique jalouse et, plus profondément, de ce qui menace en somme la plupart des couples et toute relation.

     

    6. Images de glace

    Dans son observation des errements affectifs ou sociaux de la classe moyenne canadienne, au tournant des années 70-80 (on commence ici à parler de sida), cette nouvelle datant des années 90 fait un peu penser aux récits acides de Patricia Highsmith, avec une "diffusion" poétique supérieure à vrai dire. Et puis la Canadienne va plus profond dans les entrailles de ses personnages, comme il en va dans ce récit à la fois comique et tragique, évoquant la "seconde vie" d'un pasteur septuagénaire, vite remplacé après sa retraite par un disciple qu'il a sauvé de la dèche et qui tourne au fanatique alors que lui-même semble ne rêver que d'une douce fin de vie sous les palmiers hawaïens, en compagnie d'une jeune Sheila...

    Cela pour la façade. Derrière laquelle se joue une autre "pièce", à laquelle assiste la femme de ménage du vieux pasteur, ex-conjointe du redoutable disciple de celui-ci, et qui seule a compris la  secrète intention du cher homme...

    7. Grâce et bonheur

    "Bugs était en train de mourir, mais comme c'était une femme très mince à la peau blanche avant que ça commence, cela ne se remarquait pas vraiment"...

    Ainsi débute cette nouvelle sans trace de pathos, qui évoque le dernier voyage en mer de la chanteuse June Rodgers, alias Bugs, accompagnée de sa fille Averill, tendrement complice, qui rappelle volontiers aux gens de rencontre que sa mère a eu son heure de gloire, qu'elle a chanté des messes  et toute sorte de rôle, à l'opéra et un peu partout, e la nave va: "Bugs dit adieu à la terre qui disparaissait, ce doigt bleu nuit du Labrador"...

    Le Maestro Fellini sourirait à la lecture de ce récit d'une croisière un peu  symbolique évidemment, du fait de la situation, mais sur un ton évitant toute emphase et mêlant tranquillement humour et mélancolie, avec une frise de personnages finement silhouettés. Ainsi y a -t-il là une Américain "vraie fana de la course aux nouveaux amis", un professeur vieillissant et sa jeune compagne qui-a-fait-de-la-harpe, un artiste aussi laid que raseur draguant la fille de la mourante et le capitaine expliquant comment, un jour, il s'est débarrassé d'une défunte en la balançant par-dessus bord.

     

    Grâce et bonheur: c'est aussi bien ce qu'on perçoit au fil de cet aperçu d'une fin de vie joyeusement vécue, portrait d'une femme très sensible et très libre et de sa fille non moins libre et très sensible...    

     

    8. À quoi bon?

    On lit ceci dans cette nouvelle évoquant, une fois de plus, des personnages dont les vies ont été marquées par une ou plusieurs séparations, de mort en divorces ou d'adultères en renouailles "Il semble que nombre de mariages dans lesquels on s'était embarqué le coeur léger au cors des années cinquante, ou tout au moins auxquels personne ne trouvait rien à redire, ont craqué au début des années soixante-dix, avec des répercussions spectaculaires et semble-t-il, inutiles, extravagantes".

    Rien, pour autant, de bien extravagant ni de spectaculaire dans les destinées des protagonistes apparaissant ici, à savoir Morris, resté borgne depuis l'âge de quatre ans, sa soeur Joan, leur mère qui les a éduqués dans l'idée qu'ils sont plus originaux et vernis que leur voisine surnommée Mrs Furoncle et sa fille Matilda.

    On le verra souvent par la suite: plus on avance dans la lecture de ces nouvelles, et plus elles accusent une sorte de joyeuse mise en pièces des illusions de l'amour, qu'il s'agisse de fantasmes érotiques ou de rêveries romantiques, sans qu' puisse conclure au désabusement et moins encore au cynisme. Simplement: la nouvelliste ne dore pas la pilule. À quoi bon en effet ?

    9. Différemment.

    Quand les anciens hippies tournent aux bourgeois bohèmes, plus communément appelés bobos, cela donne à peu près les relations à la fois sincères et mouvantes, transformées ou réajustées en fonction de l'évolution des personnages, de cette nouvelle où le glissement de la permissivité banalisée devient cas de figure. Sans aucun sarcasme ni jugement moral, Alice Munro retrace admirablement la ronde de ces vieux-jeunes passés de la vingtaine à la cinquantaine en montant de quelques crans dans l'établissement social et qui, malgré leur mentalité "libérée", continuent de souffrir et de se faire souffrir. "Les gens évoluent de façon importante, sans pour autant changer autant qu'ils l'imaginent".

    Chose étonnante: ce n'est pas entre hommes que le mimétisme amoureux, merveilleusement observé et analysé par René Girard, s'exacerbe ici mais entre deux femmes, Georgia et Maya, la première se dupant en refusant d'être dupe et la seconde se trouvant rejetée par son amie en refusant sa prétention de vivre "différemment", acceptant les choses comme elles sont.

    10. Perruque, perruque

    Dernière nouvelle de ce troisième recueil traduit en français, publié d'abord chez Albin Michel, en 1990, dans la prestigieuse collection des Grandes traduction, cette évocation des trajectoires parallèles de deux amies - Anita et Margot -, toutes deux filles de fermiers rugueux mais fort différentes de tempérament, nous vaut une nouvelle plongée dans la vie de personnages auxquels on s'attache à proportion de leurs tribulations autant que de leurs arnaques sentimentales ou sexuelles, comme celle du grand rouquin Reul, conducteur de car qui s'entiche de la jeune Margot, dont Anita sera la première à recevoir les confidences de cavaleuse prise à son propre piège et se vengeant non moins joyeusement. Passons sur l'anecdote, car les embrouilles affectives, sociales ou relationnelles, chez Alice Munro, ne vont jamais vers la comédie superficielle, même si c'est avec légèreté qu'il y est question de la profondeur des sentiments.  

     

    Alice Munro. Amie de ma jeunesse. Traduit de l'anglais (Canada) par Marie-Odile Fortier-Masek. Rivages poche. Première édition chez Albin Michel, 1992, 284p.       

     

  • À mourir de rire

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    Retour sur La Carte et le Territoire, de Michel Houellebecq

    par Antonin Moeri  

    Ce qui m’avait frappé, en lisant Les particules élémentaires ou Plateforme, c’est l’extraordinaire drôlerie de Michel Houellebecq. Je riais aux éclats (oui, il est possible de rire aux éclats en lisant des romans), je riais aux éclats en découvrant certains personnages, certaines scènes, certains dialogues, certaines descriptions. Il se dégageait pourtant de ces lectures une morosité qui est, je crois, la marque de l’auteur. Une vision désenchantée, déprimante, du monde contemporain, ravagé par le vide, le non-sens, la marchandisation, l’avidité, le mépris de la vie, la pulsion de mort. Cette incommensurable fatigue existentielle constitue la musique de fond du cinquième roman de Houellebecq.Un peintre passablement falot, personnage sans grande imagination, un être passif, artiste en panne d’inspiration (au début du roman), dont la mère d’origine juive s’est suicidée quand il avait cinq ans, dont le père concepteur de stations balnéaires clés en main s'éteint doucement dans un établissement médico-social. Celui-ci n’a plus de goût à rien, il attend Noël pour grignoter tristement, en compagnie du fils mutique, un repas insipide. Heureusement, Houellebecq n’a pas perdu son sens du comique. Ainsi évoque-t-il un monsieur invité dans un vernissage et qui fixe d’un air hébété une sublime beauté russe évoluant dans l’espace tiède, une coupe de champagne à la main: «il avait la mâchoire à demi décrochée».C’est précisément dans les milieux de l’art moderne que Houellebecq a choisi de faire évoluer son Rastignac. Ce dernier y croisera un Beigbeder allumé et d’autres people: Julien Lepers, Jean-Pierre Pernaut. Tout cela dans une narration tranquille, traditionnelle, sans analepses vertigineuses ni trouvailles formelles audacieuses. Et le lecteur se dit: Il s’est bien assagi, l’auteur des Particules, on dirait qu’il a écrit un roman formaté pour obtenir le Goncourt. Il continue de pointer les saillies du nouveau charabia, d’aligner avec malice les noms des produits de grande consommation: chaussures, strings, vestes de sport, eaux minérales, bières, barres de chocolat, automobiles, appareils-photo, imprimantes, quatre-quatre, pneumatiques...Dans l’élan, il développe une réflexion sur la place du livre et de l’objet d’art dans un monde obnubilé par le chiffre d’affaires, la publicité, le public-cible, l’exploration des marchés, les flux tendus, la rentabilité, le pouvoir d’achat, l’investissement dans le temps libre, le Botox et le low cost. Les visites à Houellebecq, l’écrivain mondialement célèbre domicilié en Irlande, sont irrésistibles. C’est une mise en scène somptueuse. L’auteur dépressif pue, son pyjama rayé gris le fait ressembler à un bagnard de feuilleton télévisé, ses cheveux sont sales, son visage couperosé. Le Houellebecq de la fiction passe son temps au lit. Il y dort, il y mange en regardant des dessins animés. Il ressemble à une vieille tortue malade. Et il se met à pleurer quand il parle de sa Parka qui n’a vécu qu’une seule saison. Le débris torturé dodeline de la tête en dévorant une tranche de pâté. Ses mycoses le démangent. Il se gratte au sang.La scène entre Jed (désormais l’artiste français le mieux payé du moment) et son père, dont le cancer du rectum connaît une subite aggravation, est moins réussie. Pour la première fois de sa vie, l’architecte parle à son fils. Il lui explique quel genre de rêve il a nourri en étudiant l’architecture (dépasser Le Corbusier, Gropius et Van der Rohe en réalisant l’utopie de Fourier), et comment il dut se soumettre aux lois du capital «en construisant des résidences balnéaires à la con pour des touristes débiles, sous le contrôle de promoteurs malhonnêtes et d’une vulgarité infinie». Le vieillard rongé par son cancer se lance subitement dans une interminable explication, évoquant, à la fin de son discours, les projets grandioses qu’il a rangés dans des cartons et que son fiston pourrait aller voir après sa mort. Le vieil architecte parle avec enthousiasme jusqu’à quatre heures du matin. Certes, nous sommes dans un roman (et le roman a ses propres lois, sa propre morale), mais je trouve cette scène téléphonée, contrairement à celle de la visite que fait Jed à l’écrivain mondialement célèbre.Houellebecq est beaucoup plus à l’aise dans le genre farce. La jubilation qu’il éprouve alors le hisse à des sommets chaplinesques. Dès qu’il s’agit de persifler l’écologie, l’authenticité, les vraies valeurs, le terroir et autres fadaises dont s’entichent les win-win de la communication, dès qu’il s’abandonne à cette stimulante raillerie, je le suis sans réticence. La réception du Nouvel An dans l’hôtel particulier du présentateur Jean-Pierre Pernaut est digne des meilleurs satiristes. La lancinante plainte des sonneurs de biniou bretons, les brochettes Jésus-Laguiole, les larges bretelles du roi français du téléachat, le visage épanoui du présentateur vedette du 13 heures (auteur des «Magnifiques métiers de l’artisanat»), les longues péroraisons avinées de Patrick Le Lay et les performances vocales des polyphonistes corses donnent au lecteur l’impression d’assister à un film des Marx Brothers.Un murmure de consternation et d’horreur parcourt le groupe de gens, venus assister à l’enterrement de Michel Houellebecq, au moment où les employés des Pompes funèbres sortent le cercueil de la fourgonnette. C’est que les lambeaux de chair ramassés sur la scène du crime ne formaient qu’un petit tas, qu’on pouvait très bien glisser dans un cercueil d’enfant. Cette scène, tout à fait vraisemblable, m’a rappelé l’enterrement de Heini, mon oncle et parrain. Son corps ayant été coupé en deux dans un accident de voiture, ses proches ont cru bon d’employer un cercueil d’enfant, d’une longueur d’un mètre dix. La vue de ce tout petit cercueil m’avait laissé songeur.Je n’ai jamais su exactement ce qu’était ou devait être un roman. Il me semble que celui de Houellebecq a toutes les caractéristiques d’un vrai roman: présence d’une femme sublime, un protagoniste et son double, une bonne histoire, des personnages à la fois minables et ambitieux, des descriptions savoureuses, le lecteur y apprend des choses sur le fonctionnement de la police judiciaire et celui des milieux modernistes mondains, sur l’oligospermie, la dirofilariose et l’origine du bichon bolonais. Mais ce qui rend la lecture de ce roman des plus agréables, c’est que son auteur prend le parti de rire de lui-même et du monde qui l’entoure. S’il fallait mourir demain, autant partir en riant, semble nous souffler au creux de l’oreille l’auteur de La carte et le territoire.

     Michel Houellebecq. La Carte et le Territoire. Flammarion, 428p.

     

  • Le sens du comique

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    À propos de Tam-tam d'Eden d'Antonin Moeri.

    Antonin Moeri poursuit, depuis une vingtaine d’année, une œuvre narrative alternant récits, romans et nouvelles, dont la singularité et la constante évolution la placent au premier rang des auteurs romands actuels.

    Entré en lice  en 1989 avec Le fils à maman, roman relevant partiellement de l’autofiction et marqué par la double influence de Robert Walser et de Thomas Bernhard, auteurs très prisés par le jeune comédien germaniste, Moeri a donné ensuite plusieurs récits de la même veine qu’on pourrait dire d’exorcisme autobographique, tels L’île intérieure (1990), Les yeux safran (1991) et Cahier marine (1995), modulant une observation psychologique et sociale  de plus en plus variée et toujours acérée, comme dans les nouvelles d’ Allegro amoroso (1993), de Paradise now (2000) et du Sourire de Mickey (2003).

    Or, après son dernier roman intitulé Juste un jour (2007) et  marquant une nouvelle avancée dans l’objectivation du regard de l’auteur sur ce qu’on pourrait dire la nouvelle classe moyenne euro-occidentale (pendant helvétique de celle qu’observe un Houellebecq), avec une maîtrise croissante de la narration et un ton passé de l’ironie acerbe à l’humour, c’est avec une vingtaine de nouvelles à la fois mieux scénarisées et plus travaillées dans le détail, tissées de formidable dialogues, qu’Antonin Moeri nous revient cet automne dans Tam-Tam d’Eden.

    Ce qu’il faut relever d’abord est que ce livre est d’une drôlerie constante, parfois même irrésistible. Le personnage récurrent de l’ahuri mal adapté, très présent dans les anciens écrits de Moeri, n’apparaît plus ici que de loin en loin, comme ce Maurice (dans Clémentine) que sa cheffe envoie quelques jours au vert, avant un possible burn out, et qui se retrouve dans le bourg lacustre au vénérable platane (on identifie Cully, même si ce n’est pas indispensable) où se passent la plupart de ces nouvelles, dont la population a bien changé depuis l’époque de Ramuz. C’est ainsi que Maurice assiste benoîtement à une petite fête publique donnée à l’occasion du baptême solennel d’une barque baptisée du même nom que la femme camerounaise du pêcheur Henri dit Riquet, dont l’union réalise la rencontre par excellence de l’Autre et l’aspiration collective à l'intégrale Intégration. Or, rien de trop facilement satirique dans cette séquence significative des temps actuels, qui fourmille par ailleurs d’observations cocasses, traduites par autant d’expressions et de tournures de langage que Moeri, comme un Houellebecq là encore, capte et réinjecte dans sa narration ou ses dialogues. Le meilleur exemple en est d’ailleurs à noter dans le dénouement de la première nouvelle, La Bande des quatre, qui évoque les relations juvéniles d’un petit groupe dominé par « la star » Pétula, égérie des jeunes gens avant de se livrer, plus tard, à l’élevage des chèvres et d’ouvrir un gîte pour touristes dans le sud de la France, alors que le narrateur se coule dans un train-train parfait entre collègues ouverts aux espaces de délibération, très solidaires et très concernés par le tout-culturel, et vie privée réduite à une formule également recuite: que du bonheur !  

    Autant qu’il est sensible au comique des situations, qui rappellent parfois celles qu’a fixées jacques Tati dans ses films, autant l’écrivain, multipliant les astuces narratives (parfois un peu trop visiblement), échappe au ton d’une satire convenue qui épingle et moque. De mieux en mieux, Antonin Moeri parvient en effet à étoffer ses personnages, qui nous émeuvent autant qu’ils nous font rire. Ainsi ddes tribulations du  narrateur de La lampe japonaise (qui commence par la phrase « c’est juste faux ce que vous me dites, monsieur »…), solitaire et mal dans sa peau, que ses voisins bruyants emmerdent tant par leur boucan qu’il en informe les forces de l’ordre et la justice locale, pour finir par « péter les plombs » comme tant de paumés humiliés, après que tout s’est retourné contre lui.

    Si les développements narratifs ou les chutes peuvent sembler, ici et là, un plus attendus voire « téléphonés », comme dans le dénouement trop parfait de C’est lui ! évoquant un larcin, dans un magasin, aussitôt associé à la présence d’un client noir en ces lieux, la plupart des nouvelles de Tam-Tam d’Eden, à commencer par l’histoire éponyme précisément, nous surprennent par la multiplication de leurs points de vue et la richesse foisonnante de leurs observations, au point qu’on se dit que l’auteur pourrait tirer une nouvelle de l’observation d’un cendrier ou d’une paire de bretelles…

    En attendant de ne plus parler que de cendriers et de bretelles, Antonin Moeri nous entretient des drôles de choses qui saturent  nos vies en ce drôle de monde, et particulièrement des drôles de relations entre conjoints (dans Brad Pitt, par exemple) ou entre membres d’une même famille rejouant à n’en plus finir, entre autres, les liens de ronces unissant Caïn et Abel, dans Le petit, peut-être la meilleure nouvelle de l’ensemble, comme sculptée par le dialogue, lequel dépasse de loin le ping-pong verbal pour construire les scènes dans l’espace et le temps.

    Bref, Tam-tam, d’Eden est un livre qui vous fait tout le temps sourire et rire aussi, à tout bout de champ, par le comique de ses situations  et par l’humour amical qui s’en dégage. Il marque une étape importante dans la progression d’Antonin Moeri qui dispose désormais d’un « instrument » à large spectre d’observation et d’expression, gage sans doute d’autres étonnements à venir.

    Moeri18.jpgAntonin Moeri. Tam-tam d’Eden. Campiche, 235p.