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  • Mémoire vive (105)

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    À La Désirade, ce mercredi 31 août. – J’ai comme l’impression que mes variations sur la lecture de Knausgaard, données en suite sous le titre de Pour tout dire, sont en train de devenir un texte en soi, distinct de ces carnets. Je vais donc leur réserver un espace propre, qui pourrait bien devenir un livre de plus.
    Quant à mes carnets, je vais continuer à les tenir avec cette légère distance qui marque tout ce que j’écris désormais par rapport à mon « vécu », comme on dit, etc.


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    Unknown-10.jpegCe qui m’intéresse chez Knausgaard est la part de réalité inaperçue (ou non dite) qu’il éclaire, qui m’a toujours semblé, à moi aussi, une composante importante de la réalité, le plus souvent négligée, voire occultée. Ce que Jean Vuilleumier appelait les interzones, qu’il a explorées à sa façon dans son propre rêve éveillé.
    La lecture de La mort d’un père me renvoie presque à chaque page à des périodes ou des épisodes de ma propre vie. Il est ridicule de prétendre que ce livre est écrit n’importe comment, sans composition ni style particulier, comme le prétend Pierre Assouline, mais il est vrai qu’il semblera banal ou plat à ceux qui attendent d’un livre action et rebondissements. Or très curieusement, le récit de Knausgaard établit bel et bien une tension et presque un suspense, en tout cas le désir de savoir la suite même si tout ce qui se passe est d’ordre sensitif et affectif.


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    La suite de chroniques que j’ai entreprise avec Pour tout dire sera peut-être une alternative au projet de Mémoire vive, dans la mesure où elle travaille la matière de mémoire d’une façon plus directe et dynamique, avec toutes les occurrences, existentielles ou littéraires, mais aussi artistiques (peinture et cinéma), sociales ou politiques, du TOUT DIRE quotidien. La lecture de Knausgaard en a été le point de départ, mais je vais multiplier les développements et les digressions tous azimuts en variations « hélicoïdales » ou diachroniques, etc.


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    Jusqu’à quel point s’humilie-t-on, en tant qu’individu de sexe mâle, à participer aux tâche ménagères et aux soins requis par de petits enfants ? En ce qui me concene, même si j’y ai consacré infiniment moins de temps que Lady L., jamais je n’ai eu le sentiment de perdre mon temps ni de me trouver rabaissé à m’occuper des petites ou de la vaisselle.


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    La lecture d’Un homme amoureux me confronte à tout moment à ce que j’aurai fait de ma liberté, et plus précisément à la question d’un éventuel « sacrifice » de celle-ci.

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    Or plus j’y pense et plus je me félicite d’avoir fait quelques « concessions », par rapport à ma liberté antérieure, au nom de notre vie partagée, de la cohabitaion avec ma bonne amie et de l’accompagnement de nos enfants. Seul petit regret parfois : d’avoir liquidé mon antre des escaliers du Marché, mais ce luxe bohème eût peut-être paru une entame à ma nouvelle « fidélité », par conséquent, etc.


    Cap d’Agde ce samedi 10 septembre. – Je notais, il y a plus de vingt-cinq ans, cette phrase de je ne sais qui (Jouhandeau peut-être, ou Chardonne ?) que je trouvais belle : « Tout est bonheur pour cet innocent, cette sorte d’ange qui n’a jamais touché à la vie », mais ce que j’en pense à soixante-neuf ans se résume à ceci : littérature…


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    Sur quoi je recopie ici les notes de ce petit carnet à spirales non daté, qui doivent se situer autour des années 90 au vu de mes lectures du moment, notamment Le Temps du mal de Dobrica Cosic.
    Par exemple ceci que je contresigne aujourd’hui : « Il est clair que l’amour est une affaire de peau, mais c’est ne rien comprendre que d’en déduire qu’il est seulement épidermique et superficiel. Ce qu’il faut reconnaître au contraire, c’est la profondeur de la peau. »


    A contrario, je note, ce 10 septembre 2016, que le dévoilement des peaux ne va pas de pair avec un surcroît de vérité même érotique, ni moins encore ( !) d’un supplément d’âme.


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    Ou ceci que j’aurais pu écrire ce matin : « Le spectacle de nos congénères n’est pas toujours encourageant selon les lieux que nous fréquentons. Ainsi de l’humanité des supermarchés ou des aires d’autoroutes, ou celle qu’on voit s’agiter à la télé et celle qu’on imagine plantée devant sa télé – tout cette multitude à la fois repue et inassouvie, qui tourne en rond et s’ennuie ».


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    On dit souvent qu’il ne faut pas juger mais comprendre – devise de Georges Simenon -, mais qui comprend sans juger, même Simenon ?


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    “Il est difficile d’échapper au sentiment-sensation de schizohprénie quand on s’exprime quotidiennement dans un journal de grande audience. En ce qui me concerne, en tout cas, je constate qu’une fois sur deux je ne dis pas la moitié de ce que je pense dans mes papiers de 24Heures. Ce n’est pas que je mente, même par omission, mais bien plutôt que le milieu – le journal lui-même, et la considération du lecteur – me contraigne à un certain relativisme ou, souvent, une réserve de pondération qui bride ma nature naturelle…”


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    “Compte non tenu des enfants et des âmes simples, il n’y a peut-être de regard innoncent que dans nos rêves, et l’on voit alors quel chaos cela signifie, où l’on régresse à l’état limbaire ou subaquatique dont on ne peut rien tirer. Le sexe sans amour, ou plus généralement : le sexe stérile, n’est-il pas qu’asservissement ?”


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    Ce 10 septembre 2016, je le dirais autrement : que ce qu’on appelle « le sexe », à savoir le culte du corps et de la jouissance sexuelle, est devenu un véritable bouillon de sous-culture, à la fois dégradée et surdéveloppée du point de vue commercial, dont un lieu comme le village naturiste, dans sa zone échangiste, de Cap d’Agde, figure une « tête de gondole » européenne.


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    “Il ne faut juger qu’en connaissance de cause, pièces en mains, sinon tu t’abstiens”.


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    “Situation à la Houellebecq : la collègue qui invite le bureau chez elle et se dénude sous l’effet de l’alcool, sans que personne ne comprenne pourquoi - juste certains qui se demandent si elle a un secret, etc.”


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    “Portrait de l’arriviste froid impatient de prouver qu’il en a : le nouveau rédacteur en chef qui se pointe une fin de soirée à la rédaction où nous sommes tous plus ou moins crevés et, triomphant, sort une culotte de femme de son baise-en-ville !”


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    En Suisse ont dit « bonne fin de matinée » ou « bon début de soirée », on dit « merci, merci bien » et « service, pas de quoi », on dit tout ça comme pour empêcher que rien ne soit dit, etc.


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    On est (parfois) entouré de bruit et sans la moindre possibilité de faire cesser ce tapage. Il faut qu’il soit dit que « ça bouge » et donc que « ça vit ». Or ce boucan n’est qu’une turbulence rythmée du vide - rien que du chaos.


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    “J’aimerais arriver à faire plus court, plus net et plus dense, plus direct et plus vrai. Il s’agit de simplifier et de plus en plus. Hélas...”


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    “Il y a en moi un moine franciscan, un stoïcien à la romaine, un mystique matinal et un bluesman du soir, un cousin de Tchékhov et d’Oblomov, une âme sensible et un sanglier qui cohabitent tant bien que mal – à vrai dire plutôt bien que mal”.


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    Situation paradoxale et assez typique du moment (vers 1990), où Dimitri publie les discours de Slobodan Milosevic et Le Temps du mal de Dobrica Cosic, ancien dignitaire communiste désormais considéré comme un « père de la nation » et qui aurait très bien pu siéger dans le comité central à l’époque où celui-ci envoyait le père de notre ami en prison…


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    “La déception que nous inspirent nos amis les plus chers est plus riche d’enseignements que toutes les avanies que nous subissons de la part de nos « ennemis ». De même est-ce par lucidité sur soi-même qu’on peut accéder au respect de soi. Du moins l’aurai-je vécu comme ça”.


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    “Les histoires qui m’intéressent le plus, plus que les réalistes, sont les plus réelles. Des histoires qui communiquent, physiquement et métaphysiquement, le double sentiment-sensation du réel et du plus-que-réel. Constante de mes préoccupations : la littérature qui me communique le sentiment-sensation de l’accablement et, en même temps, la force de lui résister sous l’effet de l’émerveillement”.


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    La métaphore de Dürrenmatt, selon laquelle la Suisse serait une prison sans barreaux, dont les habitants seraient les gardiens, tient-elle la route ? À vrai dire, je la trouve excessive, mais juste. Vérité de poète, évidemment plus vraie que celles du sempiternel « oui, mais »…


    À propos de Vivre près des tilleuls, signé par dix-huit jeunes auteurs romands de l’AJAR.


    On s’est peut-être dit, avant de lire Vivre près des tilleuls que c’était mission impossible. Enfin quoi : un livre à dix-huit pattes, pour traiter d’un sujet aussi délicat que la mort d’un enfant, et lancé par un buzz d’enfer genre coup médiatique, non mais !
    Et puis on s’est payé le livre, on l’a ouvert et, commençant par la postface en manière de déclaration d’intention, intitulée La fiction n’est pas le contraire du réel, on a mieux cadré le projet ; on a mieux vu les kids en réunion avec leurs ordis persos, et passant ensuite de la théorie joliment filée au travail littéraire via l’Avant-propos, on a commencé de sentir la bonne vieille odeur de la littérature en basculant doucement dans le cercle magique de la fiction tandis qu’apparaissait le personnage d’Esther Montandon, cette imaginaire romancière romande (née en 1923) évoquant un peu Alice Rivaz ou plus tard Anne Cuneo, sortie de la « cuisse » des dix-huit jeunes auteurs romands et nous rejoignant par le truchement de carnets « oubliés » dans une enveloppe marquée FACTURES où se trouve relaté, sur des petits feuillets épars, le drame qui l’a foudroyée à quarante ans passés, quand sa petite Louise de quatre ans, vainement attendue pendant des années lui fut arrachée par accident…
    La vérité d’un texte ne se mesure pas avec d’autres instruments que la sensibilité de chacun, donc je ne parle que pour moi, plein de doute et de questions a priori sur la démarche de l’AJAR, et ensuite supris contre toute attente. Pas un instant, cependant, je n’aurai regimbé à l’idée que de jeunes auteurs nés dans les années 80 se mêlassent (comme ça se prononce) d’évoquer les années 60, ni d’avoir vécu personnellement le drame affreux de la mort d’un enfant.
    Mon scepticisme portait ailleurs : sur un résultat par trop fabriqué, sans épaisseur ni fibre personnelle. Or la surprise est là : que les 63 séquences constituant les carnets d’Esther Montandon s’agencent, comme par miracle, dans une suite bel bien marquée par un ton particulier, accordé à un vrai regard, passant de l’abattement à la rage ou du désarroi à l’égarement. Nulle forte secousse d’émotion pour autant, qui prendrait le lecteur aux tripes, mais de multiples tremblements intimes marquant cette traversée du chagrin jusqu’au désespoir qu’un Peter Handke figurait dans une sorte de brume de tristesse atteignant les objets eux-mêmes. D’une réelle qualité littéraire, le texte ne pêche jamais par excès de pathos ni d’esthétisme. Tout m’y semble juste. Edgar Degas, peintre et écrivain, dit quelque part que l’art consiste à faire du vrai avec du faux, et cela marque le passage des faits à la fiction.

    Du côté des faits éprouvés dans sa chair vive par un individu, on pourra lire le récit déchirant d’Antoine Leiris, dans Vous n’aurez pas ma haine, témoignage d’un homme dont la femme a été assassinée au Bataclan.
    Tout autre, on l’a compris, est la démarche de l’AJAR, dont les auteurs, par delà l’astuce « en abyme » des carnets d’Esther Montandon, ont accumulé les trouvailles narratives appropriées. Un exemple : lorsque Esther, effondrée après l’accident qui vient de coûter la vie à Louise, cherche les mots qu’elle va adresser à sa mère au téléphone, avant de se rappeler soudain que celle-ci est morte depuis des années… Ou cet autre épisode de l’invitation à un mariage, que lui envoient des amis connus au Rwanda, qui la convient avec son mari et Louise…
    Plus encore, avec de constants glissements entre temps et lieux, le kaléidoscope narratif reconstitue le cadre de vie d’Esther, qui change en cours de route, et l’évolution de sa douleur, apaisée par des voyages ou la rencontre d’un autre homme, etc.
    J’imaginais, au mieux, un exercice de style relevant de la création collective, mais Vivre près des tilleuls est plus que ça : un vrai livre. Passons donc sur le buzz antérieur et les (joyeuses) gesticulations post partum des kids, relevant de la Star Ac littéraire d’époque, puisque Esther Montandon, que nous avons rencontrée, existe…


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    Le cinquième tome du Manifeste incertain de Frédéric Pajak, consacré à Van Gogh, me passionne autant par sa façon de résumer-concentrer le vie de Vincent, dans un récit très limpide et à la fois très nourri des faits les plus significatifs (et parfois inaperçus), que par ses dessins en contrepoint, parfois d’une grande force expressive. Or je ne suis pas loin de penser que Pajak, en Suisse romande, est l’auteur qui, actuellement, m’intéresse le plus et dont je me sens émotionnellement le plus proche.

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    Lettre à Maître Jacques entre la mer, le ciel et la forêt.

    Mon cher Jacques, Je ne serai pas là quand notre ami Jean-Michel Olivier lira cette lettre à l’assistance réunie à Ropraz pour célébrer le vingtième anniversaire du prix Edouard-Rod que tu as fondé, mais toi non plus n’y sera pas, et cependant je l’écris comme si tu allais la lire toi-même, de même que je continue de lire tes livres comme si tu étais encore de notre côté de la vie. En me rappelant nos relations parfois houleuses, que m’évoque à l’instant la mer assez agitée de ce matin d’arrière-été quelque peu orageux, je me dis que, par delà les eaux sombres, les livres seuls auront été entre nous ces messagers ailés, hors du temps, semblables à ces oiseaux dont un de tes recueils de nouvelles que je préfère se demande où ils vont mourir, si tant est que les oiseaux meurent jamais dans l’imagination des poètes.


    De ton côté, tu m’as dit avoir beaucoup aimé l’un de mes textes, intitulé Tous les jours mourir, dans lequel je raconte nos adieux à notre père, qui nous convia un dimanche matin à une dernière journée en famille, et nous quitta en fin de soirée. Ce que je me rappelle d’Où vont mourir les oiseaux est une certaine grâce et une certaine lumière qui te sont propres, et cette une lumière semblable, dans l’évocation de la dernière journée de mon père, qui t’a touché, m’as tu dit dans la plus belle lettre que j’ai reçue à propos du livre qui nous a rapprochés, intitulé Par les temps qui courent, dans laquelle tu louais un autre récit du même ensemble autobiographique évoquant mes errances aux Etats-Unis, où je m’étais trouvé d’ailleurs à cause de toi puisque tu avais refusé une première invitation de présenter, au Texas ( !) le merveilleux Charles-Albert.

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    Or le texte en question s’intitulait Nus et solitaires, c’était une sorte de blues bleu sombre et comme l’un de tes autres textes que je préfère, dans L’Imparfait, célèbre le blues avec grâce et lumière, nous ne quittons pas la clairière de nos meilleures rencontres. Je reviendrai à ce très beau moment que nous aurons vécu ensemble ici même, à Ropraz, à l’occasion de la remise du premier Prix Edouard-Rod attribué à Par les temps qui courent en 1996, mais j’aimerais évoquer d’abord un autre moment de grâce et de lumière vécu un matin de mai de je ne sais plus quelle année, sur une petite place de Saint-Maurice, en présence d’une centaine de collégiens plus ou moins du même âge que tes fils, au pied des falaises marquées VIVE CHAPPAZ où, à l’occasion d’un festival philosophique, tu avais été convié à prononcer ton Credo.
    Nous étions alors à couteaux tirés pour je ne sais plus quelle raison, mais je n’en étais pas moins présent et ce que tu as dis alors aux jeunes gens qu’il y avait là m’a si profondément touché que je suis venu, en fin de séance, te remercier et te serrer la main ; tu m’as dit que mon geste te touchait particulièrement et nous en sommes restés là, sous la belle lumière oblique qui tombait du haut des Dents du Midi, dans la grâce d’un instant. Au moment où tu a fondé le prix Edouard-Rod avec quelques amis écrivains et le syndic de Ropraz, l’auteur romand le plus célèbre à Paris, au début du XXe siècle, était pratiquement retombé dans l’oubli, et je dois avouer que je n’avais pas lu un seul de ses trente romans ni aucun de ses essais quand j’ai appris que j’allais être le premier lauréat de ce nouveau prix littéraire.
    Je connaissais la bienveillante attention qu’Edouard Rod avait manifestée à Ramuz en ses jeunes années, mais j’ignorais que l’écrivain avait été proche de Zola et qu’il avait refusé d’entrer à l’Académie française pour garder sa nationalité suisse. Or ce qui m’a touché plus particulièrement, dans la définition que tu as établie du prix, c’est qu’il devait récompenser un auteur à ses débuts (ce que je n’étais plus au moins depuis vingt ans) ou à un moment de renouveau de son travail, ce que j’étais à l’évidence puisque Par les temps qui courent a été pour moi un livre-charnière, et le début de ma collaboration avec Bernard Campiche, qui en a immédiatement accepté le manuscrit et avec lequel j’ai noué des liens d’amitié et publié ensuite huit livres en moins de dix ans, dans les meilleures conditions.

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    L’émulation entre écrivains de générations différentes est un phénomène assez courant, mais les vraies complicités sont plus rares entre les bêtes d’écriture que nous sommes, selon ton expression, et le rapport qui s’est établi entre nous quelque temps, entre la composition de mon roman Le Viol de l’ange, que tu as suivie de très près, et la parution de L’Imparfait, l’un de tes plus beaux livres, est lié dans mon souvenir à un mémorable moment de partage.


    Plus récemment, assistant à la remise du prix Rod à Antoine Jaquier, j’ai repensé avec reconnaissance à la cérémonie de 1996 ; et brassant, ces dernières semaines, cinquante ans de courrier et de documents de toute sorte que je m’apprête à remettre aux Archives littéraires de la Bibliothèque nationale, suivant ton exemple, ce souvenir a été revivifié par les nombreuses cartes et autres lettres de félicitations qui m’ont été adressées à cette occasion.


    Moi qui me suis souvent montré critique, dans les journaux où je sévissais, envers le système parisien des prix, j’ai trouvé très bien en revanche, vraiment très bien, de recevoir ce prix Rod décerné, de surcroît, par des écrivains, sans parler de la pincée de billets qui nous a permis de surprendre nos petites filles en leur annonçant, un beau matin de février 1997, à Cointrin, que nous nous envolions pour La Guadeloupe ! Vingt ans plus tard, alors que l’un de tes derniers livres revit sur les écrans par le truchement d’une adaptation où tu es censé revivre, alors que tu me reste infiniment plus présent par la seule magie de ton verbe, la littérature de qualité et ce que tu appelais les « saintes écritures » survivent tant bien que mal dans le chaos du monde où la fausse parole submerge trop souvent celle des poètes.
    J’ai dit longuement, devant le nombreux public qui t’a entouré à Berne pour la remise de tes archives, la reconnaissance que nous te devons, et je ne vais pas me répéter, d’autant que c’est à tous ceux qui défendent encore la littérature, soit en écrivant de nouveaux livres de qualité, comme Pierre Béguin aujourd’hui, soit en les défendant ou n’était-ce qu’en les lisant, que j’aimerais dire merci.


    Il est possible que, me pointant tout à l’heure à l’Hyper U d’à côté, je ne trouve pas un seul de tes livres, pas plus que ceux d’aucun des lauréats du prix Rod de ces vingt dernières années. Qu’à cela ne tienne : tes livres te survivent, comme ceux de Georges Haldas ou d’Yvette Z’graggen que le prix Rod a couronnés, et d’autres œuvres d’écrivains lauréats se poursuivent avec Jacques Roman ou Janine Massard, Jil Silberstein ou François Debluë, pour n’en citer que la moitié…
    De ce bord de mer à ta lisière de forêt, cher Jacques, que les oiseaux de la poésie nous survivent…


    (Cap d’Agde, en la Cité du Soleil, ce 15 septembre 2016)

    Aux yeux des échotiers médiatiques, qui jugent sur les on-dit et les photos de Keystone, Knausgaard passe pour un frimeur alors que c’est au contraire un type plutôt timide et gêné par son extrême sensibilité, capable de pleurer quand il est bouleversé, comme à la mort de son père ou lorsque Linda se montre par trop dure avec lui.51mLCXrryBL.jpg


    Or ce qui me frappe, au fur et à mesure que j’avance dans la lecture d’Un homme amoureux, c’est son extrême porosité et l’intensité de son amour qui explique la beauté du portrait que, peu à peu, comme en creux, il fait de Linda. Les pages d’Un homme amoureux relatives aux éclats marquant la vie du couple durant les mois qui précèdent l’accouchement de Linda, ou la soirée de la saint Sylvestre 2003 entre amis où chacun y va de son autocritique, à la manière de la « nuit des conteurs » de Peter Handke, sont tout ce que j’aime en matière d’observation quotidienne nuancée, d’une assez féroce drôlerie.


    Aussi, je suis impressionné par le mélange de douceur et de force expressive de cet auteur. J’ai lu ce soir la longue scène de l’accouchement de Linda, qui touche presque au fantastique tellement elle est intense, alors qu’il s’agit d’un épisode banal de la vie ordinaire, et juste après il évoque la longue période durant laquelle, contre l’avis de Linda, et presque jusqu’au point de rupture, il consacre tous ses jours et ses nuits au roman qu’il a promis à son éditeur et qui passe par moult formes et tribulations, enfin il fait le portrait de son beau-père bipolaire qui est également une sorte de ronde-bosse romanesque, bref tout ça représente un rare bonheur de lecture.


    Ce lundi 19 septembre. - Je passe en revue les magazines de gauche et de droite que notre vieux voisin nous a filés (une douzaine de Figaro-Magazine et de Marianne) et relève quelques faits qui m’intéressent, plus précisément : l’aveuglement des autorités françaises devant la progression de l’islamisme plus ou moins radical (Jacques Julliard, naguère modéré, affirme maintenant que l’islam est radical par définition, ce qui se discute…), l’impunité des élus et autres élites plus ou moins corrompues, la situation désastreuse des migrants et plus particulièrement le sort des miliers de requérants d’asile qui s’entassent dans la « jungle » de Calais; la Realpolitik des deux potentats rivalisant de cynisme en Turquie et en Russie, la résurgence des croyances de masse dont témoigne par exemple le succès mondial de la secte de Falun gong, rappelant autant les pratiques de la scientologie que celles de la secte Moon; les assassinats sur les autoroutes et les débats à n’en plus finir sur la place du religieux dans notre société, entre autres tendances vestimentaires, documentaires nostalgiques sur la bonne vieille France d’antan (de Jeanne d’Arc à Jaurès) ou nouvelles recette du terroir genre couille d’âne de la cougnette façon berrichone, etc.


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    La façon de restituer la vie quotidienne en scènes dialoguées entrecoupées d’évocations de moments significatifs ou de paysages, de réflexions sur la vie ou sur l’art, entre autres portraits de proches ou d’amis et de gros plans sur Linda ou Vanja, fait d’Un homme amoureux une espèce de roman d’amour et d’amitié d’un ton de plus en plus personnel et attachant, autant qu’il est stimulant pour le lecteur-écrivant que je suis.
    Dans les pages que je viens de lire, où il est question de la neige et d’un séjour chez la mère de Linda, le récit est reconstruit avec une telle grâce qu’il devient tout naturellement scène de roman. Knausgaard est attentif, autant qu’un Peter Handke, à ce que celui-ci appelle « l’heure de la sensation vraie », comme l’illustre l’évocation d’un après-midi de février, relevant soudain de l’épiphanie profane.


    Ce vendredi 23 septembre. – Intrigués par un article paru il y a quelques jours dans les pages culturelles de l’édition sétoise du Midi libre, où il était question des oeuvres d’un artiste chinois du nom de Yan Pei-Meng, exposées jusqu’au 25 septembre au Centre Régional d’Art Contenporain (CRAC) de Sète, nous nous sommes pointés cet après-midi sur le quai où se trouve le haut-lieu artistique en question, dans d’anciennes halles frigorifiques du marché au poisson magnifiquement réaménagées par un architecte en vue et entièrement investies par les immenses toiles de Yan Pei Weng.

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    De cet artiste d’origine chinoise mais naturalisé français, très en vue dans l’establishment culturel et politique (Fabius était d’ailleurs présent au vernissage sétois), je ne savais rien en dépit de son passage au Louvre et autres cimaises prestigieuses, et l’aperçu que m’en ont donné les images de Google m’ont fait craindre le faiseur pseudo-rebelle à la mode (genre assez couru chez les Chinois occidentalisés), dans la mouvance du réalisme-post-pop surfant sur les vagues plasiques de Warhol ou de Lucian Freud à grand renfort de portraits plus ou moins déformés de célébrités (d’Obama au pape François) et autres scènes d’actu si possibles trash, mais d’emblée, dès la première salle réunissant deux immenses toiles « citant » Le Caravage à vigoureux coups de brosse-balai, dans un camaïeu de nuances grises entre le noir et le blanc reproduisant pour ainsi dire les couleurs et le clair-obscur du génial Rital, nous avons été saisis ; puis ce furent les variations colorées plus convenues (m’a-t-il semblé) sur le fameux pape Innocent de Francis Bacon, déjà démarqué de Velasquez, et déjà me demandai : est-ce encore de la peinture, et quoi de nécessaire et d’unique dans ces répliques plastiques de photos d’actualité où la découverte du cadavre d’Aldo Moro voisine avec l’attentat contre Jean-Paul II, et cette virtuosité, ce savoir-faire magistral ne font-ils pas que relancer les prouesses techniques du réalisme socialiste (première inspiration de l’artiste né à Shanghai en 1960 et formé à l’époque de la révolution dite culturelle) ou du pompiérisme bourgeois de la fin du XIXe siècle.

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    Je me suis posé la question en me rappelant nombre de démarches similaires, aux quatre coins de l’Occident artistique, puis nous sommes tombés en arrêt devant tel cauchemar pictural rappelant de loin Goya ou Saura, qui nous confronte à un vaste charnier nocturne où des chiens se disputent la pauvre chair humaine, tel portrait de Kadhafi dont la tête du cadavre semble réduite à un cri réduisant à rien le jugement des Justes, ou tel grand singe à figure rouge, au milieu d’autres décombres, paraissant se demander ce qui est arrivé au monde en proie à ses cousins inventeurs de la poudre et du tout-nucléaire, etc.


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    Les questions que pose le Judas d’Amos Oz sont des plus intéressantes, liées à la fois à l’attitude des Juifs par rapport à Jésus, et à la fondation de l’Etat hébreu. La grande réussite du roman, à mes yeux, tient à l’équilibre tenu entre ces deux thèmes réellement incarnés par le truchement des trois protagonistes, combinant plusieurs générations et plusieurs points de vue et modulant, de surcroît, divers aspects de la trahison pour le moins inattendus. Or tout se fond dans un récit très vivant, aux pesonnages et au décor extrêmement présents, sans compter la langue très imagée et très évocatrice de l’écrivain-poète.


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    Au fil d’un entretien paru ce matin dans Le Monde avec un des grands idéologues de l’islamisme pur et dur, proche d’Al Quaida, la journaliste s’évertue à faire passer pour un type fréquentable. Deux pleines pages pour dire quoi ? Que ce barbu « frais et rieur » s’est distancé de son ami terroriste Al-Zarkawi ! Quel soulagement, n’est-ce pas !
    Quant à moi, je n’y ai vu qu’un nouvel avatar de l’idiotie utile volontiers relayée par le grand journal français qui, à l’époque glorieuse de Mao et de ses gardes rouges, montrait la pire complaisance au nom d e l’objectivité, etc.
    Bref, j’ai composé une liste assez carabinée, intitulée Ceux qui prônent le djihadisme bio, que j’ai illustrée avec l’effrayante grande toile de Yan Ping-Mei représentant un front noir de femmes en burkas, etc.


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    La description très précise et, surtout, très plastique, du monde de l’enfance, dès les premières pages de Jeune homme, troisième tome de l’autobiographie de Knausagaard, a quelque chose de très évocateur, et pour chacun je crois ; en tout cas je ne cesse, en découvrant ce monde de l’île de Tromlyø, pourtant si différent du nôtre mais dont chaque détail est grossi comme sous une loupe, de me retrouver soit dans les hauts de Lausanne, dans le quartier de notre enfance, soit au Wesemlin, à Lucerne, où je ne me suis jamais senti à l’aise mais où j’ai éprouvé des sensations d’autant plus vives, à vrai dire inoubliable, comme j’en ai égrenées dans Le pain de coucou.


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    Ne rien attendre de personne, ne faire que donner et n’espérer rien en retour : c’est une règle correspondant à la fois à mon expérience de l’inattention et de l’indifférence de tant de gens, mais aussi au sentiment profond que j’éprouve que donner est meilleur que recevoir.


    À La Désirade, ce vendredi 30 septembre. – Retour a casa ce soir, après un voyage ralenti par les encombrements routiers, mais agrémenté par la lecture de deux belles nouvelles de Ian McEwan, dont la meilleure constitue une assez superbe évocation de Los Angeles. Cela étant je ne serai pas fâché de retrouver, ce soir, notre maison sur la hauteur et mes travaux divers - ce qu’on appelle nos pénates.

  • Pour tout dire (71)

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    À propos du don et de la réciprocité, de la générosité intéressée, du Charity Business, du mécénat spéculateur et de l'amitié gratuite. Ce que nous dit Timon d’Athènes d’un certain William Shakespeare...


    Plus je vais et plus je ressens de joie à donner sans contrepartie, et plus aussi je me sens reconnaissant envers la vie, qui donne elle aussi sans rien demander.
    J'ai relevé récemment, dans l'autobiographie de Karl Ove Knausgaard, dont la profondeur à été taxée de superficialité par ceux dont l'inattention trahit la double incapacité d'accueillir et de donner - j'ai relevé donc ce trait qui nous est commun de trouver plus enrichissant de donner que de recevoir.

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    Il va de soi que j'aime bien, comme un peu tout le monde, les cadeaux. Ceux qui me font le plus plaisir sont les carnets que m'offrent nos filles ou Lady L. à leurs retours de voyages plus ou moins lointains. J'ai beaucoup aimé aussi recevoir un magnifique paysage de Karl Landolt de la part de mon cher Alfred Berchtold, le plus grand historien (environ 2 mètres quand il se tient debout même un peu penché) que je connaisse, doublé d'un homme à la pénétration spirituelle rare, resté l'enfant qu'il fut à Montmartre où son paternel représentait la firme suisse Landis & Gyr, et que ses petits condisciples de la communale surnommaient Pingouin. Monsieur Berchtold m'a énormément donné, notamment lors de la préparation du livre issu de nos entretiens que j'ai intitulé La passion de transmettre, publié à la Bibliothèque des Arts, mais je sais que l'attention respectueuse que je lui ai offerte lui a aussi été un don précieux.

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    Nous parlions hier soir, avec de jeunes amis décidés à s'engager dans une action "humanitaire", du don sans contrepartie. Cette idée défendue par la trentenaire Marine, qui n'a rien pour autant d'une sainte nitouche, m'intéresse dans la mesure où elle privilégie le désintéressement personnel pour se concentrer sur le don réel. Dans la même conversation, il a été question des millions récoltés par une organisation caritative suisse pour les victimes du séisme de Katmandou, jamais distribués aux intéressés pour des raisons politico-administratives, entre autres motifs chaotiques.
    Alors quoi ? Donner pour donner ? Ou donner pour rien, si n'est entretenir sa bonne conscience ? Donner les yeux fermés pour la seule beauté du geste ? Bullshit !
    Le don qui me remplit de joie se fait les yeux et le cœur grand ouverts, et compte sur moi pour vérifier que tu l'as bien reçu. Si je t'envoie gratos mon dernier livre, ce n'est pas pour que tu me remercies comme d'une boîte de truffes ni que tu m'en fasses des compliments plus ou moins sincères, mais parce que ce don me fait le même plaisir que celui d'avoir écrit ce livre et que cette joie-la ne se comptabilise pas; et si le livre est content de se savoir lu, moi ça ne me regarde plus, sauf que je tiens à l’oeil notre amitié qui exige une autre forme de réciprocité. Poil au nez.
    Autant dire que l'art de recevoir est aussi une forme de don, et qu'il n'y a pas d'amitié ou d'amour sans accueil ni reconnaissance en partage.

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    La générosité intéressée prend aujourd'hui de multiples formes, exacerbée par l'omniprésente obsession du profit ou du retour sur investissement, et ce qu'on appelle le Charity Business en est le plus douteux avatar.
    La pièce de Shakespeare intitulée Timon d'Athènes illustre la double face, claire et sordide, d'une folle prodigalité aboutissant à une non moins folle misanthropie au motif que sa largesse a été sans retour.

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    Un mec hyper-riche du nom de Timon, hyper-généreux avec ses amis poètes fauchés et autres artistes dans le besoin, achète pour ainsi dire l'amitié de tout le monde en régalant les uns et les autres à sa table, jusqu'au jour prochain où son intendant, à qui on ne la fait pas, lui annonce que ses dons insensés ont vidé les caisses et les coffres de sa maison. Alors, à peine affolé, sûr que ses amis vont le tirer de son hyper-endettement, l'adorable Timon découvre la déplorable réalité en constatant que tous se défilent avant de se défouler contre lui en belles paroles bien morales de faux-culs stigmatisant sa coupable imprévoyance et sa damnable imprudence, etc.
    Sur quoi le tendre Timon, le doux amis des arts et de la culture, le sponsor de tous les projets hyper-cools se réveille dans le froid du monde et, réfugié sous un rocher sauvage, loin d'Athènes la pute et de ses flatteurs pourris, se déchaîne dans un discours anti-social et anti-tout aussi follement lucide (et vain) que l'a été son fol aveuglement.

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    Ce qu'il y a de bien avec Shakespeare, c'est qu'il n'est jamais moralisant, où plutôt que les plus sages paroles qu'il nous balance ne sont pas le fait de pères sourcilleux ou de mères avisées, de conseillers graves, d'experts psychologues ou de théologiens multitâches, mais de foldingues joyeux et de bouffons inspirés.

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    L'amitié vraie a les yeux ouverts et ne se paie ni de mots ni de monnaie de singe, et l’amour à l’avenant. Si tu exiges que je trahisse mes sentiments ou mon idée du monde par amitié, je vais t’envoyer faire ami-ami ailleurs; et si tu me la joues à l'Amour-Toujours ou me fais du chantage à la Moi-ou-Personne, je saurai, ma douce Lady L., que ce n’est pas toi qui parles mais qu’on a piraté ton profil sur Facebook, etc.

  • Pour tout dire (70)

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    À propos des droits humains et de la fausse parole qui fait dire aux grands mots (LIBERTÉ, EGALITÉ, FRATERNITÉ, DÉMOCRATIE, etc.) le contraire de ce qui est. Des contradictions de Rousseau et de Jean Ziegler. Qu'il n'y a plus rien à accomplir au nom d’aucune idéologie, mais tout à faire pour cultiver le jardin du monde...


    Je lis à l'instant, sous la plume de mon ami Jean le fou, alias Jean Ziegler, un éloge vibrant de Jean-Jacques Rousseau, ce bienfaiteur supposé de l'humanité qui fut aussi un père nul et un homme assez détestable.

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    Le dernier livre de Jean Ziegler, Chemins d'espérance, nous confronte à tout moment à ce genre de contradictions entre un idéal humaniste et son incarnation "trop humaine", en décrivant de l'intérieur le fonctionnement d'une immense machine capable en même temps de produire de l'espérance et d'en bloquer l'application. Jean Ziegler lui-même, converti au catholicisme, se dit toujours et encore communiste alors que la grande et généreuse idée de Marx et consorts a justifié une partie des crimes les plus monstrueux du XXe siècle, et ses contradicteurs ne manquent pas de rappeler qu'il fut aussi l'ami des révolutionnaires Khadafi et Castro en fermant pieusement les yeux sur les atteintes aux droits de l'homme en Lybie ou à Cuba, alors qu'il les défend dans le monde au plus haut niveau institutionnel, etc.

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    Je regardais l'autre soir le vieux lutteur tiers-mondiste sur le plateau de l'émission Infrarouge de la Télé romande, dialoguant avec la formidable Carla Del Ponte , ancienne procureure de la Confédération qui fit tomber l'immunité parlementaire du député socialiste après la parution de La Suisse lave plus blanc, mais devenue aujourd'hui sa collègue aux Nations unies, et je repensais à l'injonction de l'auteur de Retournez les fusils, dont le sous-titre n'est autre que "choisir son camp".
    Ah bon, et lequel ? Celui de Rousseau larguant sa progéniture à l'assistance publique ou de Voltaire spéculant sur la traite des Noirs ? Celui d’Obama ou celui de Poutine ? Celui de Staline ou du banquier Safra ?
    À propos de Voltaire, je me suis souvent demandé ce qu’il voulait dire à la fin de Candide, quand il conclut, après moult turpitudes et tribulations vécues par son héros, qu'il faut cultiver son jardin ? Est-ce de résignation individualiste qu'il s'agit, ou plutôt de permaculture futuriste visant à l'amélioration du jardin planétaire ?

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    Notre fille Julie, qui vient de fêter ses trente-et-un ans, me demande un texte de réflexion sur les droits humains pour le site de la nouvelle association qu'elle vient de fonder, avec quelques jeunes amis, en faveur des orphelins du Cambodge.
    Or le peu de lumière personnelle que je puisse apporter à cette question des droits humains portera d'abord sur la terrible logomachie qui règne dans ce domaine, qui fait que les mots censés désigner les plus nobles aspirations (Liberté, Egalité, Fraternité, Démocratie, Tolérance, Droits de l’homme et tutti quanti) sont devenus des baudruches vidées de leur sens, ainsi d’ailleurs que Ziegler en donne de multiples exemples.
    Si Jean le fou me demande de choisir mon camp entre capitalisme et communisme, Hamas et Likoud, Trump ou Clinton, libéralisme ou gauche de la gauche, je me sens aussi incapable d’adopter aucune posture publique qu’en mon for intérieur de me répondre clairement à moi-même. Je sens intimement ce qu’est la justice et l’injustice, l’honnêteté ou l’imposture, le juste et le faux, le bien et le mal, mais choisir mon camp dans le chaos des choses et la confusion des mots me semble impossible.
    J’admire le combat inlassable de Jean Ziegler contre les faux-semblants d’une Suisse au-dessus de tout soupçon, les multiples complicités de nos banquiers sans visages et de nos juristes vénaux avec le crime organisé, ou l’abominable cynisme des multinationales entretenant la faim dans le monde, mais son idéologie ni son histoire personnelle ne sont les miennes, et je me sens libre de l’envoyer promener s’il m’enjoint de choisir mon camp.
    Il y a cinquante ans de ça, au lendemain du bac, j'ai lu de mes yeux l’atroce inscription ARBEIT MACHT FREI au fronton de l’ancien camp de la mort d’Auschwitz, en Pologne socialiste où nous trouvions avec un compère. Je me croyais communiste en débarquant dans ce pays dont j'ai bientôt entrevu la chape de plomb qui l'écrasait, et les mots dont je me grisais ont perdu de leur éclat comme les expressions de la novlangue inventée par Orwell dans son roman 1984 où le « Ministère de la Vérité », le « Ministère de la Paix » et celui de « l’Amour » enseignent que « la guerre est la paix », que « la liberté est l’esclavage » et que « l’ignorance est la force ».
    Dans la confusion des temps qui courent, le Prix Kadhafi des droits de l'homme (sic) attribué à Nelson Mandela, puis à Jean Ziegler (qui l'a à vrai dire refusé) est-il plus monstrueux que le Nobel de la paix honorant un Henry Kissinger ou que l'Axe du Bien désignant la stratégie du chaos de l'Amérique impérialiste ?
    Telles sont les questions que je ne cesse de me poser en me gardant de toute résignation et plus encore de tout cynisme.
    Cultiver son jardin consisterait peut-être alors, pour d'honnêtes jeunes filles et autant de jeunes gens de bonne volonté, à retrouver le sens premier des mots et à évaluer leur adéquation aux choses qu'ils désignent, avec un surcroît d’attention et de sens critique, avant de faire quoi que ce soit. Travailler rend libre en effet, mais reste à savoir de quel travail il s’agit, et de quelle liberté...

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    L'association solidaire de Julie et ses amis s'intitule Sign4change, dans la langue de Rousseau: signez pour que ça change. Ainsi donc, cultiver son jardin pourrait consister en cela aussi: signer de son nom la promesse de parrainer concrètement Lucky l'orphelin cambodgien trouvé il y a quelques mois dans un sac poubelle, le long d’une rue de Phnom Penh, recueilli et confié aux soins de l’association khmère SFODA (Sacrifice Families and Orphans Development Association) avec laquelle Sign4change a établi son premier partenariat.
    Or la liberté de signer de mon nom cette promesse, vitale pour Lucky et tant d’autres enfants perdus, m'est particulièrement précieuse à l'instant de me rappeler que Rousseau ne donna même pas un prénom à aucun des cinq enfants qu'il abandonna, etc.

  • Pour tout dire (69)

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    À propos d'un vers de Lamartine, de Racine et des sarcasmes du professeur B. Quand Lady L. enfreignit l'interdit magistral des vieux caciques de l’ancien Collège Classique Cantonal. Des voies impénétrables de la reconnaissance.


    Je ne sais trop pourquoi tel alexandrin romantique du cher Lamartine me revenant ce matin à la mémoire en l'absence de Lady L. ("Un seul être vous manque et tout est dépeuplé") m'a rappelé Racine et le Collège Classique Cantonal de Béthusy, haut lieu de formation publique des fils de familles lausannois comme-il-faut jusqu'en 1956, date funeste de sa transformation en établissement secondaire accessible aux filles.
    Je me souviens comme d'hier de l'accueil navré fait à celles-ci par la vieille garde des enseignants du Collège Classique, et plus précisément le regard sarcastique d'un certain professeur B., au parler précieux et à la moue de César Auguste blasé, membre par ailleurs notoire du Club alpin à l'époque fermé au sexe justement réputé faible, qui faisait lire du Racine à notre classe en attribuant les rôles de héros aux jeunes filles et ceux de Bérénice ou de Phèdre aux garçons en train de muer, pour mieux se foutre en somme de nous.

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    Nous avions alors entre dix et douze ans, ce qu'on dit l'âge de raison alors que c'est surtout celui de l'éveil du cœur, et je n'ai cessé de me rappeler la morgue du solennel pédant - il devait cependant avoir moins de cinquante ans et je découvris plus tard en lui un germaniste raffiné sous ses dehors coincés, et ce fut le même lettré qui nous révéla vingt ans plus tard La fin de la nuit de Friedo Lampe, pure merveille traduite et publiés par ses soins aux éditions L’Âge d’Homme...
    J'en veux au professeur B. d'avoir peut-être dégoûté pas mal d'entre nous de Racine en particulier et des humanités classiques en général, mais je me souviens aussi du grand respect qu'il vouait à la littérature et de la soudaine passion le saisissant tel jour pour nous raconter son ascension des Drus par la farouche face Nord - tout cela ne manquant pas en somme de panache.
    Si la mixité des classes nouvelles parut le premier signe de décadence aux yeux des vénérables pontes du Collège Classique, la multiplication soudaine des enseignantes de moins d'un demi-siècle et sans chignon strict et bas gris acheva de marquer la fin d'une époque, notamment symbolisée par sept grands fauteuils de cuir brun foncé disposés en cercle, au milieu de la Salle des Maîtres et réservés aux caciques.

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    Jeune enseignante débarquant en ce même lieu une douzaine d'années après mon propre passage, peu après l'an 68, Lady L. fit alors l'expérience des survivances de l'ancien régime de l’établissement en se risquant à prendre place sur l'un de ces sièges magistraux, pour se voir aussitôt remise à l'ordre...


    À présent que tous ces vieux de la vieille sont morts et enterrés, dont quelques-uns étaient de véritables personnages de théâtre, dûment affublés de surnoms (il y avait notamment Mordache et Soupape, Féfesse et Paillasse), je me prends à leur trouver, avec le relief bien marqué de leurs tics et travers, des qualités qui se sont souvent diluées par la suite dans le pédagogiquement correct. Pas un once de nostalgie au demeurant, mais de la reconnaissance à tout le moins.
    Enfin j’imagine Lady L. quelques années encore après ces temps héroïques, s’efforçant d'expliquer mot à mot le vers de Lamartine à ses petites Somalienens ou aux beaux éphèbes afghans de ses classes d'accueil, commençant donc par "Un seul être vous manque et tout est dépeuplé" et ensuite passant à Racine: "Pourrai-je sans trembler lui dire que je l'aime", etc.

     

  • Pour tout dire (68)

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    À propos d'un redoutable emmerdeur familial et du chat Tobermory. De l'irrésistible besoin parfois de TOUT DIRE à propos de ses proches, en mal ou en bien...


    La famille est le premier théâtre, d'abord castelet de marionnettes et ensuite scène élargie à l'italienne, où nous nous familiarisons avec la comédie humaine entre chuchotements et cris, scènes comiques ou dramatiques, tantôt avec masques et tantôt à faciès découverts.
    Or lisant le très épatant petit roman d'Emmanuel Venet paru récemment chez Verdier sous le titre de Marcher droit, tourner en rond, je me suis rappelé le non moins irrésistible Tobermory, ce chat doté de parole par son maître écrivain Saki (alias H.H. Munro) qui lui fait dire tout haut ce qu'il pense des bipèdes qu'il observe tout bas, quitte à éventer moult secrets de famille ou de société.


    S'il y a du Tobermory chez le narrateur de Marcher droit, tourner en rond, c'est, plutôt qu'un chat facétieux : un drôle d'oiseau que ce passionné de Scrabble et de catastrophes aériennes, atteint en outre du syndrome d'Asperger, donc à la limite de l'autisme mais pas vraiment, intellectuellement performant et d'une lucidité à pointe de laser mais d'une sociabilité inférieure à celle du bonobo moyen.

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    Sans être un amateur de déballage public de saletés ancillaires, ledit narrateur n'en est pas moins rétif au maquillage hypocrite des faits, et c'est pourquoi, assistant à son quatrième enterrement à l'âge de 45 ans, il s'indigne d'entendre l'éloge absolument tendancieux, voire outrageusement fallacieux de sa défunte grand-mère Marguerite, par une dame Vauquelin de la Pastorale diocésaine qui, sans l'avoir jamais rencontrée, la présente comme une belle âme généreuse et comme une femme de gauche alors que c'était une vraie peste cousue de préjugés mesquins.
    En cassant le morceau à propos de sa grand-mère Marguerite, qui a cocufié son Adrien avant d'encourager son alcoolisme pour avoir la paix, le narrateur entreprend un tableau de groupe carabiné à la Dubout (où plutôt à la Deschiens, pas loin d'un Houellebecq), dont la verve va de pair avec l'élégance déliée d'un Marcel Aymé.
    Aves le défilé des parents et alliés, oncles et tantes (au propre et au figuré vu que le fils de la tante Solange est gay au dam de Marguerite qui n'est tolérante que dans son éloge funèbre), c'est toute une France actuelle et toute une société contemporaine que l'auteur passe en revue non sans goriller la langue de coton qui transforme un balayeur débonnaire en technicien de surface.
    La Famille française d'Emmanuel Venet pourrait être suisse romande ou wallonne, suédoise ou canadienne, mais la patte de l'auteur, son humour et le raccourci de ses formules, ressortissent bel et bien au génie clair et prompt de notre langue.
    Ah mais il y a trois heures que Lady L. a été emmenée en salle d'opération pour une intervention relativement bénigne mais nécessaire à la jambe droite (fracture du péroné et complications ligamentaires) , et le ciel dégagé des brumes matinales m'incline à penser qu'elle aussi émerge des vapes.
    Donc revenons à de meilleurs sentiment vu qu'il n'ya pas que de la haine dans les familles et qu'on peut cesser de tourner en rond en parlant droit, etc.


    Emmanuel Venet. Marcher droit, tourner en rond. Verdier, 122p, 2016.
    Saki (H.H. Munro), Nouvelles complètes, traduites par Gérard Joulié. L'Age d'Homme, 662p.

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  • Pour tout dire (67)

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    À propos de la place du traître dans L'Enfer de Dante. Iago ou la nuit de l'âme. Avatars chrétiens et juifs de Judas, notamment dans le dernier roman d’Amos Oz...


    Le pire péché selon Dante est celui du traître, qu'il place au plus bas de la fosse glaciale de son Inferno, où Judas n'en finit pas de se les geler; mais d'aucuns en jugent autrement comme on le verra en lisant le dernier livre du grand romancier israélien Amos Oz, oublié récurrent par les tristes plaisantins du Nobel de littérature.
    Cependant, en littérature précisément, il est un autre personnage, à mon sens plus inquiétant que le Judas des évangiles, dont on ne sait pas grand chose en réalité, et c'est celui de Iago, véritable incarnation de l'envie démoniaque et meneur de jeu suavement terrifiant de la descente aux enfers du glorieux et fragile Othello.
    Selon l'expression de Victor Hugo, le Iago de Shakespeare est "la nuit de l'âme", et c'est aussi , de part en part, le ricanement du malin, avec ou sans majuscule. Iago attise le désir et sème le doute pour empoisonner tout ce qui semble amour pur et lui échappe, et c'est en jurant amitié qu'il distille sa haine, en divisant qu'il règne sur les cœurs jamais tout purs non plus de ceux-là qui l'appellent "l'honnête Iago", en célébrant la beauté qu'il montre sa hideur.
    Une lecture conventionnelle peut confiner le prodigieux personnage de Shakespeare dans la figure d'un monstre, en récusant son humanité comme on le fait d'un Hitler ou, dans la tradition chrétienne, d'un Judas considéré comme la figure déicide par excellence.

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    Or le Iago de Shakespeare nous épouvante et même nous fascine à proportion de sa part d'humanité et de ce qu'il nous dit de nous-mêmes. Deux acteurs fabuleux, dans la version d'Othello produite par la BBC en 1981, à savoir Anthony Hopkins en Othello et Bob Hoskins en Iago, nous font sentir la proximité profondément équivoque de ces deux faces du même trouble passionnel, qui ne peut aboutir qu'à la mort.
    Iago est un traître pétri de ressentiment jaloux "trop humain", et si Shakespeare lui fait inscrire explicitement ses plans dans une "théologie du diable", Othello n'a rien d'un ange pour autant. Shakespeare ne se prend pas pour un apôtre, au contraire de ceux qui ont fait de Judas l'incarnation du déicide dont l'opprobre poursuit tout un peuple depuis plus de vingt siècles.
    Mais le Judas des chrétiens est-il le seul vrai Judas ? Et si Judas avait été le premier à croire à la divinité du rabbi Iéshouah, au point de l'envoyer à Jérusalem et à la Croix pour lui permettre d'en triompher en ce monde ?

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    C'est en tout cas cette conjecture apparemment subversive, mais inscrite dans la tradition juive, que le jeune Shmuel Asch, l'un des protagonistes du Judas d'Amos Oz, étudie et développe. Ce Judas-là, riche (donc non soupçonnable de trahison pour une somme par ailleurs ridicule), bien plus intelligent et cultivé que les autres apôtres plutôt rustauds, aurait été ainsi le premier chrétien (avant le Christ qui n'y pensait pas et avant Paul par qui tout commença effectivement), le seul à ne pas redouter la Croix vu qu'un fils de Dieu ne saurait vraiment mourir cloué, etc.
    La question de la traîtrise est au cœur du Judas d'Amos Oz, très loin cependant des obscures bassesses d'un Iago, mais très proche des méditations shakespeariennes sur l'origine de la guerre et l'hybris des nations.
    Si la figure de Judas cristallise la haine anti-judaïque depuis vingt siècles, les fondateurs de l'Etat d'Israël , dans le roman d'Amos Oz, désignent un autre traître en la personne d'un certain Shealtiel Abravanel, partisan d'un accord équitable avec les Arabes alors même que Ben Gourion inaugure la politique dont nous constatons aujourd'hui les désastreux effets.
    Pas plus que Shakespeare , le romancier israélien - taxé lui-même de traîtrise par les ultras politiques ou religieux de son pays - ne désigne les Bons et les Méchants ni le "mal absolu" qu'incarneraient Iago ou Judas.
    La littérature n'établit pas un nouveau catéchisme ni ne propose aucun programme politique idéal: elle ne fait que poser des questions et nous aider à mieux déchiffrer le TOUT DIRE humain, voire "trop humain"...

  • Ceux qui ont des principes

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    Celui qui par principe ne prête qu'aux pauvres peu dépensiers / Celle qui dit que le vice d'Archimède déplaît aux boulons de la paroisse des essieux / Ceux qui en principe sont plutôt centre gauche mais qui si Trump passe se remettront au minigolf / Celui qui sort du bus quand un sculpteur y coule un bronze / Celle qui a gardé sa mentalité de lutteuse à la culotte après que ce sport fut déclaré l'apanage des Alémaniques blonds et fessus / Ceux qui impriment des sentences optimistes sur des bandes de calicot qu'ils brandissent devant la prison des Visitandines / Celui qui valide le ticket du cheval misant sur le nouveau pape sympa / Celle qui rue dans les brancards syriens au motif qu'ils provoquent des bouchons sur l'autoroute du Fun / Ceux qui font un safari dans la jungle de Calais / Celui qui clame "Plus jamais ça" avant de remonter dans le tank de la paix / Celle qui demande aux droits de l'homme s'ils sont clean / Ceux qui retombent toujours sur leurs pieds de biches / Celui qui affirme que les principes doivent être adaptés à la nouvelle situation et ça mon gars ça se négocie pas ou alors on va au procès qui a un prix comme tu sais / Celle qui en tant que néo-bas-bleu attitré de la fac des lettres de Geneva Airport ne saurait décrier la poésie de Joan Baez qu'on a dit la Desdémone des campus de la grande époque où elle-même portait des colliers de coquillages peints à la main et autres signes de libération à tous les niveaux / Ceux qui accoutument de voir tout en noir quand le soleil rit jaune / Celui qui reste droit dans ses bottes à l'instant d'ouvrir son parachute doré / Celle qui a toujours vu le beau côté des choses quand ses amants socialistes l'emmenaient aux Bahamas ou aux îles Caïmans / Ceux qui de Donald Trump disent que ce n'est même pas un Mickey, etc.

  • Pour tout dire (66)

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    À propos de notre vie quotidienne, de l'identité de Shakespeare et de l'autre Homère. De la poule populiste qui découvre un couteau dans la cour du théâtre du Globe...


    J'ai fini par convaincre Lady L. qu'il était déraisonnable qu'avec une fracture du péroné elle s'obstine à vouloir se rendre elle-même ce matin au garage de Saint-Légier pour y faire changer les pneus (on sent l'hiver) de notre Honda Jazz Hybrid en recommandant au garagiste de faire le nécessaire en cas d'usure limite des pneus d'hiver, au motif qu'avec la neige, où nous habitons, ça craint un peu sans 4 x4.

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    Convaincre une fille de garagiste, qui fut aussi un culturiste et un cuisinier de talent, qu'elle n'est pas seule à pouvoir assurer en matière de gestion du matériel automobile, relève de l'exploit, mais à deux jours de son opération à la Providence je suis content de l'avoir vu fléchir à l'instant même où, pianotant sur son i-Phone, elle m'a parlé des "dernières recherches" portant sur l'identité de William Shakespeare dont certains "spécialistes", après tant d'autres, viennent de révéler, comme c'est écrit ce matin dans Le Matin, quotidien populiste à qui rien de ce qui relève de la fausse révélation n'est étranger, que plusieurs de ses pièces auraient été écrites à plusieurs ou par une autre main - ah les malins !
    L'identité de Shakespeare est un serpent de mer à la queue aussi longue que celle d'Homère, mais il n'y a que les cuistres et les niais actuels, obsédés du copyright et autres limiers à la petite semaine impatients de démasquer celle qui se cache sous le nom d'Elena Ferrante, pour s'étonner que certaines des œuvres les plus géniales issues de la cervelle et du cœur humains aient peut-être conjugué le savoir-faire de plusieurs ateliers (des assistants de Michel-Ange sous la voûte de la Sixtine aux nègres de l'écurie Dumas), ou que l'unique Auteur Superstar échappe aux repères de l'Etat-civil.

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    Dans ses très remarquables mémoires parus récemment sous le titre ironique de Dieu & moi, l'helléniste Jean Soler raconte comment, après avoir lu la Bible de A à Z et appris l'hébreu pour mieux démasquer les impostures de ceux qui attribuent les écrits bibliques (et notamment les tables de la loi de celui qu'on appelle Moïse alors que son identité reste bien plus problématique que celle de Shakespeare ou d'Homère) à un seul Dieu, il a entrepris de relire intégralement L'Iliade et L'Odyssée pour en découvrir le noyau antimilitariste radical, et la voix unique qui porte la poésie homérique.
    Or ce qui frappe aussi, en lisant Shakespeare, c'est la voix unique et incomparable qui traverse l'œuvre, parfois intermittente voire sporadique, mais reconnaissable en dépit de la sidérante variété des genres et des tons de l’oeuvre, de la "pire" trivialité à la plus sublime inflexion de sagesse ou de douceur.


    On pourrait relever qu'il n’y a qu'un Dante, et c'est vrai que la bio d'Alighieri est connue, même si l'on n'est pas sûr qu'il ait tué de sa main, mais l'essentiel est ailleurs là aussi : que la Commedia résulte d'une cristallisation poétique sans égale alors même qu'elle est inimaginable sans les contributions d'Aristote et des troubadours chantant l'amour courtois, de Virgile et d’une jeune fille qui passait par là, sans oublier les fantaisies de ses traductrices et traducteurs...

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    Lady L passe des heures à faire des patiences et cette personne me reste un mystère à bien des égards, mais j'ose dire que je la connais. Elle tient à la fois de Gaïa, la fameuse camionneuse soviétique à qui on ne la fait pas, de Matriona la paysanne berbère et de je ne sais quelle vierge pure peinte au poil de martre par je ne sais quel maître inconnu, mais son âme est unique que reflète son visage.
    Elle me demande à l'instant de ne pas oublier, avec les pneus et les courgettes, le savon antiseptique dont elle a besoin et de changer un billet de mille pour payer la livraison du bois samedi qu'elle ne pourra superviser vu qu'elle sera toujours aux bons soins des petites mains non encore identifiées de la Providence, etc.

  • Pour tout dire (65)

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    À propos de l'amoureuse lecture de Shakespeare par Victor Hugo et John Cowper Powys, en contraste avec les platitudes érudites d'un nouveau dictionnaire aux lacunes significatives


    La collection à l'enseigne du Dictionnaire amoureux décline ce qualificatif de manière plus ou moins heureuse, comme l'illustrent précisément ses deux derniers titres, dédiés respectivement à la littérature, sous la plume très subjective d'un Pierre Assouline parfois très librement injuste et non moins souvent pertinent par réelle passion, et à Shakespeare, dont l'immense rayonnement amoureux de l'œuvre me semble réduit à un inventaire académique ou anecdotique dénué de souffle et de style, signé François Laroque.

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    Il faut lire ce qu'écrit cet universitaire bon teint de Victor Hugo, avant de revenir aux pages extraordinaires que celui-ci consacre à Shakespeare (contre le trop fameux bon goût français et la jalousie de Voltaire), pour mesurer ce qui distingue le docte savoir livresque de la passion généreuse d'un poète honorant le génie d'un père.
    François Laroque prétend que Victor Hugo ne parle que de lui dans son éloge de Shakespeare. Or il y a beaucoup plus de considérations pénétrantes et révélatrices sur les œuvres et leur portée, dans les 383 pages d'Hugo, que dans le pavé de 918 pages de Laroque dont les lacunes (une entrée archi-convenue sur Iago taxé de figure du mal absolu, mais rien sur Othello !) accentuent l'impression de superficialité lettrée et "à la page" de l'ensemble, où l'on cite Houellebecq et Sollers pour mieux ignorer René Girard ou John Cowper Powys, commentateurs tellement plus inspirés que ceux-ci.

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    Victor Hugo sur Hamlet: "Hamlet. On ne sait quel effrayant être complet dans l’incomplet. Tout, pour n’être rien. Il est prince et démagogue,sagace et extravagant, profond et frivole, homme et neutre. Il croit peu au sceptre, bafoue le trône, a pour camarade un étudiant, dialogue avec les passants, argumente avec le premier venu, comprend le peuple, méprise la foule, hait la force, soupçonne le succès, interroge l’obscurité, tutoie le mystère. Il donne aux autres des maladies qu’il n’a pas; sa folie fausse inocule à s maîtresse une folie vraie. Il est familier avec le spectres et les comédiens. Il bouffonne, la hache d’Oreste à la main. Il parle littérature, récite des vers, fait un feuilleton de théâtre, joue avec des os dans un cimetière, foudroie sa mère, venge son père, et termine le redoutable drame de la vie et de la mort par un gigantesque point d’interrogation”.
    Victor Hugo parle-t-il de lui-même dans ce portrait d’Hamlet ? Nullement.

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    Et voici John Cowper Powys, cet autre titan des lettres anglaises, romancier océanique et génial critique, dans le chapitre des Plaisirs de la littérature consacré à Shakespeare:
    “Il est impossible de s’immerger dans le théâtre de Shakespeare comme l’oint fait quelques grands acteurs et bon nombre de rats de bibliothèque sans acquérir - comment dirai-je ? - une sorte de partialité émotionnelle qui, par-delà toutes nos petites lâchetés, tous nos petits égoïsmes et toutes nos petite bigoteries personnelles, indique imperturbablement, telle l’aiguille d’une boussole, le Courage, la Magnanimité et un Esprit ouvert ! Et cette généreuse ouverture d’esprit, qui est la note dominante du théâtre de Shakespeare, revêt. à mesure qu’on s’en imprègne et que s’approfondit et s’enrichit notre expérience personnelle, certains aspects des plus surprenants. Elle devient en fait une méthode mentale nous permettant de nous passer de tous les systèmes philosophiques et, je dirai même presque, de nous passer d cela philosophie elle-même !”
    Et sur cette même ligne distinguant la poétique shakespearienne de toute philosophie: “À travers toutes ces pièces les grands problèmes philosophiques sont peine effleurés; et presque toujours, quand les choses deviennent intolérablement tragiques, c’est avec une parole comme “le reste est silence” dans Hamlet, ou “cetteséparation vient à point” dans Jules César, ou “bordé de sommeil” dans La Tempête, ou encore “Je vous défie, étoiles !” dans Roméo et Juliette que, l’esprit ouvert, la magnanimité et le courage de son Message sont préservés. Ce que fait Shakespeare dans ces moments critiques, c’est indiquer toute la tragédie de la vie humaine par un mot, par une petite phrase qui est comme unir, un sanglot, un soupir ou un gémissement, mais qui en out cas n’a rien à voir avec cette espèce d’apologue philosophique ou éthique qu’on trouve chez les Français ou les Grecs ou les Français”.

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    Ceci dit, ne jetons pas le corpulent rejeton du professeur émérite Laroque avec l'eau de son bain un peu tiède. Sinon réellement amoureux, son Dictionnaire reste appréciable à maints égards, n'était ce que pour nous informer, entre autres vues sur le siècle de Shakespeare et les occurrences passées ou actuelles de sa mise en théâtre, de l'usage des oignons ou de la connotation sexuelle du Chiffre O dans l'œuvre du grand Will...


    François Laroque. Dictionnaire amoureux de Shakespeare. Plon, 918p. 2016.
    Victor Hugo. William Shakespeare. Nelson, 383p.
    John Cowper Powys. Les Plaisirs de la littérature, traduit d l’anglais par Gérard

  • Pour tout dire (64)

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    À propos de la pratique actuelle de l'évaluation, poussée jusqu'à la folie dans un épisode de la série satirique Black Mirror. Laquelle a démarré sur le mode zoophile avec une férocité réjouissante...


    Attention vous êtes noté! Dès que vous ouvrez l'œil le matin vous êtes jaugé et jugé. Un coup d'œil à votre smartphone et ça y est: votre premier sourire positif du jour, capté par le premier smartphone qui vous pointera au lit, dans la rue ou au bureau, vous vaudra une note, laquelle sera aussitôt comptabilisée pour l'établissement de votre bilan.


    Votre idéal est entre 4 et 5. Si vous êtes sympa avec tout le monde et faites bien ce qu'il faut comme il faut selon les codes établis, sans fumer ni traiter votre voisin de fucking bastard, vous avez des chances de ne pas être rétrogradé à la note 3 ou pire. Le 2 c'est déjà la honte. Et les 1 j'te dis pas: paria !

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    Un monde où tout un chacun juge ou est jugé à tout moment par son entourage proche ou lointain, en fonction d'une notation immédiatement inscrite sur son profil d'identification accessible à tous : tel est le soft goulag que détaille le premier épisode de la troisième saison de la formidable série anglaise Black Mirror, qu'on pourrait dire l'actualisation panique, jusqu'aux limites de l'humour noir, des observations de Ray Bradbury dans ses Chroniques martiennes ou de Dino Buzzati dans son Voyage au enfers du XXe siècle, entre autres aperçus du cauchemar climatisé de notre "brave new world ".


    Le premier épisode de la première saison de Black Mirror était déjà du plus réjouissant mauvais goût à l'anglaise. Il y était question du chantage subi par le premier ministre du royaume, qui devait baiser une truie en public - la séquence filmée se trouvant diffusée sur toutes les chaînes du monde et sur YouTube évidemment - , faute de quoi la fille de la reine, enlevée et séquestrée, serait exécutée par ses ravisseurs.

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    Or l'originalité de cet affreux épisode, d'une réalisation parfaite à tous égards, tenait au fait que la séquence de zooporno intense, filmée et vue par le monde entier, se trouvait recyclée au titre de première œuvre d'art du genre en notre siècle toujours friand d'avant-garde...
    Les épisodes suivants de Black Mirror sont moins hard, mais parfois plus virulemment pertinents, notamment quand ils touchent à la robotisation progressive de notre civilisation mondialisé et numérisée qui introduit Big Brother à tout bout de connection.

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    L'épisode de La chute en est une illustration qui devrait faire réfléchir la jeune fille ou le jeune homme dont la raison de vivre se borne à obtenir un 4 voire un 5 dans sa notation personnelle.


    La protagoniste, notée précisément 4 et parfois plus, est attendue au mariage de sa meilleure amie dont tous les invités sont des plus que 3. Or en chemin, il lui arrivera divers mécomptes qui la feront perdre des points et louper son avion, pour se retrouver à faire du stop sur une route où l'embarque une camionneuse qui n'affiche même pas un 2 !
    Autant dire que l'épisode relève du parcours initiatique jusqu'au moment où la charmante 4, tombé e à 2, débarque au mariage de son amie pour TOUT DIRE à cette compagnie de 0 humains !


    Nota bene: les 3 premières saisons de la série Black Mirror sont disponibles sur Netflix4

  • Pour tout dire (63)

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    À propos d'Hamlet retrouvé les yeux dans les yeux et de Jean le fou aux Nations unies. De la douce fureur des purs et de l'abjection des vautours spéculateurs. Du refus d'obtempérer commun au prince du Danemark et à l'intraitable Jean Ziegler , de la rumeur du monde et du reste qui est silence...

    Comme il faisait encore splendidement jour hier au théâtre naturel du monde vu de La Désirade (imprenable vue sur l'immense lac européen sur fond de montagnes poudrées de première neige), j'ai tiré les rideaux rouges de mon antre pour me concentrer sur cette autre scène circonscrite par l'écran de mon i-Mac, à revoir Hamlet joué rien que pour moi par Derek Jacobi dans la réalisation label BBC de Rodney Bennett. 
    Peu avant ces trois heures et trente-quatre minutes de cette projection privée, j'avais lu les cinquante premières images du dernier livre de mon ami Jean le fou, alias Ziegler, notamment consacrées à ce qu'on appelle les fonds vautours, caractérisant l'un des aspects les plus monstrueux du néolibéralisme prédateur.

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    Assister à la première des quatre grandes tragédies de Shakespeare (avec Othello, Macbeth et Le Roi Lear) dans une petite chambre ou un écran d'ordinateur fera fonction de double mise en abyme (on se rappelle qu'Hamlet confond son oncle usurpateur par je truchement d'une pièce dans la pièce) est une expérience qui peut paraître absurde, étant entendu que Shakespeare vise a priori la scène en 3D et le public populaire, pourtant cette extrême proximité m'a aidé, après moult autres versions, à mieux voir deux aspects essentiels à mes yeux de la pièce : primo, qu'Hamlet est le moins aliéné des personnages de la pièce, même s'il joue au fou et se retient de TOUT DIRE autrement que par éclats sporadiques, et, secundo, qu'il est bien moins fragile et bien plus proche de nous tous qu'on le croit, figurant l'homme nu sous les étoiles , doublement mal barré de naissance puisque venu au monde dans un foutu sac de peau et dans le berceau funeste d'un fils de roi.

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    Le premier personnage à paraître sur la scène du nouveau live de Jean Ziegler est une sorte de Lady Macbeth super-liftée et couverte de bijoux clinquants, en la personne de la mère de l'actuel l'émir du Qatar, là cheikha Mozah bint Nasser al-Missned, honorée un peu partout au motif qu'elle incarne l'une des vestales le plus en vue de l'actuel culte du Veau d'or. Si cette figure d'épouvante est à l'honneur à l'ONU, chargée en automne 2015 de présenter l'Agenda 2030 de l'ONU aux dignitaires du siège européen réunis au palais des nations, c'est que les Qataris paient. Et Jean Ziegler de rappeler que l'émirat est "un pur mercenaire des États-Unis", siège de la plus grande base militaire aérienne du monde, dont les maîtres exercent un droit de vue et de mort sur leurs esclaves étrangers.

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    Hamlet n'est pas né au Qatar, aussi pourri que le royaume du Danemark, mais son refus intérieur de consentir à l'abjection ambiante me semble aussi radical que celui du fils de juge bernois en rupture de conformité depuis son départ de la maison pour Paris où il rencontra Sartre, lequel l'envoya en Afrique avant que Che Guevara , de passage à Genève, lui conseille d'agir dans le cerveau du monstre, etc.
    En apparence , dans son costard trois pièces genre banquier genevois, Jean Ziegler n'a rien d'un guérillero ni du héros métaphysique en lequel on identifie parfois Hamlet, mélancolique et velléitaire. Mais derrière les apparences j'entrevois deux purs qui refusent les faux-semblants d'un ordre mondial fondé sur le meurtre et sa répétition.

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    À passé 80 ans, Jean le fou, secondé par sa femme Erika, peut faire figure héroïque aux yeux de son fils, le théâtreux gauchiste Dominique Ziegler. Sacré petit clan ! Et sacré bouquin que ces Chemins d'espérance, auquel ils ont tous trois mis la main, où défilent soudain les spectres grimaçants d'une tragédie shakespearienne contemporaine, avec les grands prédateurs des fonds vautours que sont Michael F. Sheehan, alias Goldfinger, Peter Grossmann ou Peter Singer, trois prédateurs milliardaires, parmi d'autres, qui vampirisent les pays pauvres en spéculant sur leurs dettes.
    À côté de ceux-là, le roi fratricide Claudius, oncle d'Hamlet baisant la mère de celui-ci, paraît aussi platement criminel par tradition que le fut probablement le vieil Hamlet, et l'on comprend le dégoût et le peu d'empressement relatif du fils à venger son père, comme si rien n'avait de sens. Mais le refus du mensonge ne le lâchera pas, pas plus que mon ami Jean le fou n'obtempère même s'il sait que l'idéal communiste à été pourri dès son application et que Lénine ou Marx ne sont plus que prétexte à "words, words, words".

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    Le témoignage de Jean Ziegler me fait penser à celui que l'ami absolument fidèle de Hamlet , le limpide Horatio, rendra devant les hommes, à cela près que Jean le fou n'a cessé de payer de sa personne à la manière d'un Guillaume Tell tiers-mondiste intraitable sous les pluies acides. Je le revois, un soir de Salon du livre à Paris, immensément seul sur un banc du métro, comme Hamlet reste fondamentalement aussi seul que chacun d'entre nous malgré la rumeur du monde , et "le reste est silence"...
    Jean Ziegler. Chemins d'espérance . Seuil, 2016.

  • Pour tout dire (62)

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    À propos de ce qui distingue le rire du sourire, et l'amitié d'une relation intrusive. Des Fables de la fredaine de Sergio Belluz et du tutoiement au propre et au figuré. De la pudeur et de l'impudence. Ce que j'ai appris de René Girard.


    Je venais d'éclater de rire, l’autre soir, en lisant sa fable intitulée Le matou séduisant et la folle souris, lorsque mon ami Sergio B, connu sous le nom de Sergio Belluz par les 3957 amis que je compte sur Facebook, m'a appris par texto qu'il était triste ces jours après la mort de son père, me disant aussi que de le vivre lui a rappelé mon récit intitulé Tous les jours mourir évoquant le dernier dimanche de la vie de notre père, en mars 1983, à l'âge de 68 ans, donc une année de moins que moi à l'instant (il est 3 heures du matin et j'ignore encore quel temps il fera ce jeudi 21 octobre 2016), mais une année de plus que Louis-Ferdinand Céline mort en ronchonnant à 67 ans alors que mon père s'en est allé en nous souriant.

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    Sergio m'a confié ensuite que son père et lui ont eu le temps de se parler et mieux: de se rapprocher une dernière bonne fois après des années de malentendus ou de malécoutés, et de se quitter dans l'affection.
    Je relis à l'instant sous la plume joyeuse de Sergio: "Une folle souris / Qui plus est dévoyée / S'entichant d'un matou / Se fit dévorer crue au premier rendez-vous".
    C'est tout Sergio cela: ce mélange de réalisme presque janséniste et de malice à la Marcel Aymé - pour ne pas citer La Fontaine qui va trop de soi -, de lucidité quasi panique et de sagesse acquise d'expérience.
    Cinq vers de plus pour préciser la nature de l'expérience: "Songez-y bien / Vous qui vous éprenez / D'un très beau prédateur / À la fausse douceur / Qui cherche à vous croquer".
    Et le dernier quatrain pour la route:
    "Il en est des amours / Comme il en est du reste: / Certaines sont fort cruelles / Et d'autres sont mortelles ".

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    Sergio et moi ne nous tutoyons pas. Or une coïncidence a voulu que, le soir même où il m'a fait rire et compatir, je venais de mettre un terme à une amitié Facebook devenue intrusive et même grossière par excès de tutoiement, stupide et vulgaire.
    Le tutoiement prématuré est une caractéristique des amorces de relations entreprises sur Facebook, parfois aggravé par une muflerie d'époque non moins typique. Cependant il va de soi qu'on peut se tutoyer au propre et au figuré. Je n'ai jamais tutoyé certains de mes plus chers amis plus âgés que moi, mais ce n'était pas une règle. Sur Facebook, je ne réponds au tutoiement que si ça me paraît juste. C'est ma façon de maintenir la distance dans un monde où la muflerie se croit tout permis.
    Sur Facebook, l'excellent Maveric G., remarquable sujet de moins de 20 ans avec lequel nous échangeons depuis au moins trois ans, n’a jamais répondu à mes tu que par des vous, et c’est très bien comme ça. Mais je tutoie aussi pas mal de croulants de mon âge, dont quelques sémillantes vieilles dames, et je tutoie le kid de la littérature romande que figure Quentin Mouron, au fil d'une relation marquée par ce que je crois un affectueux respect mutuel. Avec Sergio, notre vous est un tu et l'inverse serait vrai.

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    Le fond de la question à été éclairé par René Girard dans ses pages consacrées à la double médiation, externe et interne, qu’on peut résumer comme ça: deux amis vouent la même passion à la peinture islandaise et au rock progressif, sans la moindre rivalité, juste pour l'amour de la chose. Telle est la médiation externe.
    Autour du feu de camp, Saint-Ex le disait en ces termes lumineux: l'amitié (ou l'amour selon le cas) ce n'est pas de se regarder mais de regarder ensemble dans la même direction.
    La médiation externe correspond à mes relations avec Sergio, dont je partage le goût pour les écrits de Paul Léautaud ou pour l'opéra, lui plutôt Rossini et Verdi et moi plutôt Verdi et Puccini.
    Dans sa configuration interne, la médiation se corse de rivalité, claire ou sourde, de psychologie et de curiosités parfois légitimes et parfois poisseuses. Shakespeare est le champion du monde toute catégorie du repérage de ces deux modes de relation, à l'enseigne des alliances fertiles et des rivalités obscures, de l’amour indéniable et des feux de l'envie.

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    Les fables de la fredaine de Sergio Belluz, parues il y a peu aux fameuses éditions Irida dont chacune et chacun savent le siège à Nicosie, produisent un réjouissant florilège de relations claires ou plus tordues, entre animaux multiples et multiplement accouplés, tels l'aigle frustré et la lapine lasse, le taureau bien monté et l'habile lézard, entre trente autres exemples plus ou moins édifiants, relançant en somme les observations respectives d'un Ovide en son art d'aimer et d'un La Fontaine dans ses propres fredaines.
    L'œuvre de René Girard est une enquête anthropologique sans pareille sur les soubassements mimétiques des relations humaines et de leur expression sous toutes les formes. La guerre et l'amour constituent son territoire d'observation , du plus petit détail (la façon de Proust de ruser avec le désir) aux grands champs de batailles des feux de l'envie selon le Big Will.
    Ah mais il fait maintenant bien jour et bien gris, et Lady L. me rappelle que nous avons tous deux rendez-vous tout à l'heure chez le docteur H et qu'ensuite il faudra passer à la déchetterie, puis à la Migros où jadis le franc était plus gros - mais le débat s'est rouvert naguère comme une plaie avec la décision de la Banque nationale de le faire encore plus gros, et la Coopé ne semble pas faire la différence, etc.

  • Pour tout dire (61)

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    À propos des gradations d'âge et de qualité finement distinguées dans le roman autobiographique de Karl Ove Knausgaard. De la régression actuelle dans la puérilité narcissique des immatures égalitaires. Du bien que ça fait d'admirer une tulipe ou de buter sur le mystère d'Hamlet.


    L'esprit du temps, ou plus exactement son manque total d'esprit, se caractérise par la tendance à niveler toute différence et toute gradation dans le repérage des qualités de tel objet ou de telle personne, ce qui équivaut à nier la réalité du temps et donc de toute expérience.
    Je n'ai cessé de penser à ce phénomène actuel, qui fait que certains jeunes gens de ce temps se font d'autant plus agressifs, envers ceux qui en savent plus ou ont vécu plus qu'eux, qu'ils sont ignares et s'en vantent par devant tout en se le reprochant au fond - je n'ai cessé d'y penser en lisant les quelque 1800 pages des trois premiers des six volumes du "roman" autobiographique de Karl Ove Knausgaard, véritable creuset d'observations fines en la matière.

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    Reconnaître une gradation entre son inexpérience, tout à fait naturelle et possiblement sympathique, et le savoir acquis de ses aînés, revient à déroger au conformisme ambiant entretenant l'illusion que nous sommes tous égaux point barre.
    Au demeurant il ne s'agit pas que de savoir et de diplômes, mais d'abord de peaux et d'os, du point de vue de la nature, et d'éducation, d'initiation et d'évolution dans les acquisitions de la culture, de la tribu à la pacification planétaire.
    Knausgaard, autour de sa trentaine tardive, et plutôt dans sa quarantaine, a autant de recul sur ses âges et mues successifs que le Proust de la grande synthèse, même s'il n'a pas du tout le génie océanique de l'auteur de la Recherche et que la société nivelée de nos jours est peu comparable avec celle du début du XXe siècle, mais la même gradation précise distingue les univers de l'enfant Karl Ove de celui de ses parents et grands-parents, semblable à celle que le Narrateur marque par rapport aux siens, dont il importe peu qu'il les craigne (peur constante et même panique des colères du père) ou les aime, comme il distingue les groupes se formant et se transformant au fil de l'âge.

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    Il n'est aucun auteur contemporain de la génération suivant la nôtre - laquelle à marqué une nouvelle mise en valeur hégémonique de la jeunesse devenue clientèle - à part un Michel Houellebecq, qui m'ait immédiatement et continûment autant intéressé que cet écrivain norvégien dont l'écriture est cependant loin de se hisser au niveau d'inventivité formelle et de musicalité d'un Proust, d'un Céline ou d'un Joyce.
    Là encore, le rétablissement des critères graduels s'impose, qui empêche de comparer tout et n'importe qui, Knausgaard et Proust, ou Shakespeare et Bob Dylan...
    À un moment donné, Karl Ove Knausgaard constate en observant ses grands-parents paternels , qu'ils détonent dans le cadre familial. Comme si l’on incrustait des personnages en noir et blanc dans une photo en couleur !
    Ou voici Karl Ove ruer dans les brancards: “Dans ma chambre, je n’avais qu’une hâte, celle de devenir adulte. De pouvoir décider librement de ma vie. Je haïssais papa, mais j’étais entre ses mains, pas moyen d’échapper à son pouvoir. Impossible de me venger autrement qu’en pensée et en imagination, mais là je pouvais l’écraser. Là je pouvais grandir, le dépasser en taille, lui saisir le visage d’une main et le serrer pour que ses lèvres aient la même forme que ma bouche, si ridicule à cause de mes dents qui avançaient et qu’il avait imitée tant de fois”...
    Mais du temps à passé et notre vie à connu des mues successives constituant autant de "moi " plus ou moins liés ou séparés, dont une seule voix rend compte chez un écrivain de qualité.


    Notre insignifiante biographie , dans le gracieux ballet ondulatoire des étoiles et des particules, est pourtant digne d'autant de récits que nous sommes de personnes distinctes. Par delà nos enfances et nos amoureuses initiations, nos travaux et nos journées, nous n'en finissons pas de lire l'avenir dans les mains ouvertes des livres de jadis et de tout à l'heure.

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    Le jour se lève sur les couleurs de l'automne et nous allons faire avec nos vieilles osses . Un ami m'annonçait hier soir la mort de son père alors que je venais de rire de bon cœur à la lecture de son dernier livre. L'une de nos filles peaufine la nouvelle association humanitaire qu'elle et quelques amis ont fondée pour venir en aide aux orphelins du Cambodge relevé de son martyre. Sa sœur aînée s'adapte courageusement à la vie américaine avec son conjoint de non moins bonne volonté. Lady L. se remet tout aussi crânement de sa fracture du péroné et la vie continue - gracias a la vida.


    Sur quoi je tire ma révérence à Knausgaard que je ne retrouverai que l'an prochain dans le quatrième volume traduit de son long fleuve intranquille, or perhaps should I read it in the english version of Dancing in the dark, but just now it's time to ask us again the very very question for a champion: to be or not to be, so back to Hamlet, after le toubib ce matin à 11h, etc.

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  • Ceux qui n'aiment rien

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    Celui qui enrage d'avoir à se retrouver ce matin dans le miroir avec sa gueule d'hier / Celle qui fesse son fils au dam du Conseil psychologique du jardin d'enfant syndiqué / Ceux qui lisent le prochain Goncourt avant de savoir le nom de son auteur / Celui qui ramène tout ce qui le dépasse à la hauteur de son tabouret / Celle que tu agaces quand tu lui dis ton admiration pour un tableau qu'elle n'a pas peint elle-même alors qu'on est tous égaux comme l'a dit François Hollande le chef de rayon qui a fait des études / Ceux qu'une estime de soi défaillante fait détester qu'on les critique pour la marque de leur portable / Celui qui aimerait tuer son père par conformité au complexe d'Oedipe qu'a décelé chez lui le psychiatre de Maman qui la tringle par ailleurs à sa place / Celle qui nous a fait un complexe d'Electre juste après avoir "mis ses dents" puis est rentrée dans le rang des majorettes / Ceux qui vont voir la rétrospective de Bernard Buffet qu'on a dit le Goya de l'époque Pompidou / Celui qui n'ose jamais formuler le moindre jugement personnel sur quoi que ce soit pour s'en tenir à l'avis des experts de Facebook où là t'es sûr de partager / Celle qui a vu une fois une pièce de Shakespeare à la télé sans oser dire qu'elle s'est endormie pendant la publicité / Ceux qui ne voient pas ce qui distingue Shakespeare de Bob Dylan vu que les deux sont de vieux croûtons / Celui qui cite parfois Socrate au bureau en remarquant que lui au moins sait qu'il ne sait rien sans s'aviser de cela que tous l'avaient remarqué sans le lui balancer vu que l'Entreprise conseille la discrétion / Celle qui propose un selfie à Marc Lévy dont les histoires la concernent personnellement / Ceux qui restent vides faute de rien donner, etc.

  • Sous le regard de Dieu

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    Pasternak disait écrire « sous le regard de Dieu », et c’est ainsi que je crois écrire moi aussi, sans savoir ce que cela signifie. Disons que ce sentiment correspond à l’intuition d’une conscience absolue qui engloberait notre petit texte de rien du tout dans une grande partition chaotiquement harmonieuse. Ce sentiment relève de la métaphysique plus que de la foi, mais je n’en suis même pas sûr. Il n’est pas d’un croyant, ou pas au sens des églises et des sectes, mais cela aussi se discute. Il oscille entre la philosophie non académique, le Grand Récit de la science tel que l’évoque un Michel Serres, l’art et la poésie, l’Eros et la tragédie, Apollon et Dionysos, Rabelais et Pascal, le Christ et le Zen, mais je le voudrais à l’instant sans référence aucune.
    J’écris tous les jours « sous le regard de Dieu », mais  je n’écris que pour moi, non sans penser à toi et à lui, à elle et à eux. Je ne suis personne en cet instant, mais je suis à la fois un gosse de sept ans jouant au parc Monceau, une vieille femme assise sur un banc à Cracovie, un prostitué californien du nom de Dale Bradley, un collectionneur des autographes de Purcell, un âne immobile dans le champ fleuri d'à coté, l’organisatrice des concerts de clavecin du quartier de la Muette, un punk des faubourgs de Belfast, Roméo et Juliette, Paul Cézanne ou Louis Soutter qui ne signent pas leurs tableaux, le modèle damné de Monsieur Ouine que je relis pour la énième fois, ma bonne amie et nos filles chéries actuellement en Colombie et en Jordanie, les cendres de mes parents dans leur humble tombe commune.
    Ecrire « sous le regard de Dieu » ne se réduit pas à une soumission peureuse mais nous ouvre à la liberté de l’amour. Celle-ci va de pair avec la gaîté et le respect humain qui nous retient de caricaturer Mahomet autant que de nous excuser d’être ce que nous sommes. L’amour de la liberté est une chose, mais la liberté d’écrire requiert une conscience, une précision, un souci du détail, une qualité d’écoute et une mesure du souffle qui nous ramène « sous le regard de Dieu ».

    Peinture JLK: Arrière-pays, huile sur panneau, 2007.

  • Pour tout dire (60)

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    À propos de l’expérience polonaise de Jean Soler, des vues prémonitoires de Charles de Gaulle sur la Pologne et le futur d’Israël, et de l’injustice faite par le film Shoah aux Justes polonais. Sur les vues pénétrante d’Amos Oz dans son dernier roman Judas.


    Lorsque, en l'année 1966, nous avons passé la frontière séparant l'Allemagne de l'Est et la Pologne, un compère et moi, à bord d'une 2CV cabossée que nos amis polonais baptiseraient Brzydula (qualificatif désignant un tas de ferraille) , il nous sembla passer de la grisaille carcérale d'un État policier - sur la seule observation des sinistres Vopos - à une terre plus humaine figurée par l'accueil débonnaire des jeunes douaniers polonais.
    La Pologne communiste de l'époque était censée présenter, à nos yeux d'étudiants candides, l'un des "visages humains" du socialisme, dont nous découvririons bientôt quelques aspects moins radieux, mais la famille de l'ami de mon compère, qui l'avait connu à un championnat d'aviron , nous fit le meilleur accueil avant même la découverte de la bouillonnante vie artistique polonaise qui nous sembla tellement plus vivante que la nôtre...

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    Or à la même époque, au Centre culturel français de Varsovie, un prof de littérature trentenaire du nom de Jean Soler contribuait, avec ferveur, aux échanges des cultures française et polonaise auxquels le général De Gaulle tenait profondément, fort d'une expérience personnelle remontant aux lendemains de la Grande Guerre où, capitaine, il avait participé à la lutte pour l'indépendance polonaise contre l'Armée rouge.
    Le bel hommage au visionnaire De Gaulle, de la part d'un jeune lettré qui était alors plutôt de gauche, salue la visite du grand homme à Varsovie où , en termes à peine voilés, il souhaitait l'émancipation de la Pologne, habituée aux occupations, de la lourde sujétion soviétique; discours qui fit son regain de popularité en Pologne et dont il servit une tout autre mouture non moins prémonitoire aux Israéliens, en 1968 quand, après la guerre des six jours qu'il avait vivement déconseillée, il osa dire aux Israéliens "victorieux" qu'ils s'engageaient dans un cycle "d'occupation, d'oppression, de répression, d'expulsion" qui n'en finirait pas.

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    Reconnaissant en De Gaulle le personnage le plus authentiquement génial qu'il eut jamais rencontré, Jean Soler allait en vérifier la lucidité sur le terrain puisque, en 1968 et à son grand déplaisir, lui qui préparait un film à Varsovie tout en multipliant de passionnants échanges (il monta ainsi Ionesco au théâtre avec ses étudiants), fut soudain nommé conseiller culturel à Tel Aviv.
    Jean Soler s'est fait connaître, ces dernières années, par des livres traitant des trois religions monothéistes dont il a pointé les aspects conflictuels fondamentaux (notamment dans La violence monothéiste) avant d'attaquer plus frontalement le personnage de Dieu (Qui est Dieu ?) avec un succès amplifié par le soutien de Michel Onfray et l'emballement d'une polémique l'assimilant à un antisémite.
    À ce propos, son expérience polonaise personnelle lui permet, dans les "mémoires" que constitue ce nouveau livre, de rendre justice aux 6500 Justes polonais non-Juifs signalés au mémorial de Yad Vachem, à Jérusalem , au nombre desquels figure le poète et Nobel de littérature Czeslaw Milosz.
    Pointant l'injustice ou la myopie de Claude Lanzmann dans son film Shoah, qui fait croire que les Polonais ont massivement collaboré à l'extermination des Juifs, Jean Soler rétablit la vérité selon laquelle les Polonais ont souffert des nazis (et ensuite des Soviétiques) autant que les Juifs, avec plus de 2 millions de morts et une résistance effective dont témoigne notamment le film Kanal de Wajda, consacré à l'insurrection de Varsovie fatale à 170.000 Polonais et à la destruction de leur capitale.

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    J'ai fait moi-même l'expérience, à la sortie de Shoah, dont j'ai rendu compte dans le quotidien romand Le Matin en relevant, précisément cette scandaleuse injustice - non sans souligner les grands mérites de ce film - du fait qu'on ne pouvait critiquer un objet de culture juif sans être taxé d'antisémitisme. A contrario, j'ai aussi remarqué que dire du bien d'un objet de culture israélien pouvait passer pour un parti pris sioniste. Et comment, alors, résister à là foutaise de ces partis pris idéologico-politiques, sinon par l'examen loyal des seuls faits ?


    Jean Soler : “Il n’est pas question pour autant de nier ou d’excuser l’antisémitisme présent dans certains milieux polonais, ni les pogroms qui ont visé les Juifs. Mais il convient de replacer ces faits dans leur contexte historique. La Pologne était, de tous les pays, celui qui hébergeait le plus grand nombre de Juifs. Ils n’y étaient pas si malheureux, sinon ils seraient partis. Aucune loi ne les contraignait à rester. Dans les romans d’Isaac Bashevis Singer, prix Nobel de littérature pour une oeuvre, écrite en yiddish, qui retrace la vie quotidienne des Juifs en Pologne avant la Shoah, on constate qu’il y avait de nombreux villages habités exclusivement par des Juifs qui vivaient entre eux , sous la conduite de leurs rabbins, coupés de l’histoire passée et présente de la Pologne, sans même connaître le Polonais. Imaginons que dans la province française, en 1939, il y ait eu l’équivalent. Et qu’à Paris, comme à Varsovie, un habitant sur quatre ait été juif. Oui, imaginons !


    “L’antisémitisme n’est pas un gène dont certains peuples seraient porteurs, et d’autre non. C’est un phénomène circonstanciel. Il est en rapport avec le nombre et le comportement, réel ou supposé, des Juifs en tel lieu, à telle époque. Et il se déclenche quand le pays qui les héberge est en crise. Certains se retournent alors contre eux, à la recherche de boucs émissaires”.


    Et Dieu là-dedans ?
    Jean Soler y viendra, là encore par son expérience personnelle vécue de petit catholique élevé dans la foi chrétienne par une mère aimante et qui se défit de cette croyance en sa jeunesse sans renier son héritage ni le curé de province qui l'initia au théâtre.

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    Comme j'ai la tête (et le cœur) pleins encore du grand débat politico-religieux fondant la substance du Judas d'Amos Oz, poignante projection romanesque de questions essentielles liées à la fois à l'origine du monothéisme, à l'antisémitisme effectif de toute une tradition chrétienne et à la fondation anti-arabe de l’Etat d’Israël, à la figure de Jésus vue par les Juifs ou à celle de Judas vue par les chrétiens, retrouver ce matin Jean Soler, qui me semble un aussi estimable honnête homme qu'Amos Oz, me fait ressentir une fois de plus l'immense reconnaissance que nous devons à ces veilleurs de l'esprit, de l'intelligence et de la sensibilité, qui nous gardent de la folie mimétique des chefs de meutes et des foules en délire.


    Jean Soler. Dieu et moi; comment on devient athée et comment on le reste. Éditions de Fallois, 340p, 2016.
    Amos Oz. Judas, traduit de l'hébreu par Sylvie Cohen, Editions du Seuil, 347p. 2016.

  • Pour tout dire (59)

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    À propos des vivants qui mourront demain à Mossoul pour devenir les morts-vivants d'un cauchemar auquel fait écho Antonio Moresco dans Les incendiés. Du fantastique social à l'italienne, de Buzzati à Ceronetti.

    Le TOUT DIRE des désastres de la guerre a suscité des milliers de pages en un siècle de massacres régionaux ou mondiaux, et l'on y revient ces jours, tandis que se prépare une nouvelle tuerie dans la ville de Mossoul ou la seule réponse à la barbarie en est une autre à multiples masques et mobiles contradictoires, dont les gens ordinaires seront une fois de plus les victimes - et ce sont de nouvelles pages, après Orages d'acier d'Ernst Jünger ou Voyage au bout de la nuit de Céline, qui nous transportent dans un cauchemar éveillé à valeur de fable expressionniste. Si le nom de la Tchétchénie est cité dans ces pages du nouveau roman traduit d'Antonio Moresco, Les incendiés, rien pour autant là-dedans de réaliste, au sens documentaire des témoignages recueillis par Svetlana Alexievitch dans Les cercueils de zinc ou La guerre n'a pas un visage de femme.

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    Première vision: "Je regardais dehors moi aussi, abasourdi, parce que j'avais commencé à voir, ça et là, debout à côté des amas de décombres et dès maisons et des immeubles éventrés et disloqués, les silhouettes de gens silencieux et seuls qui nous regardaient passer.
    "- Il y a des vivants ! Me suis-je exclamé.
    Non, eux aussi sont morts. Ici tout le monde est mort. Il y en avait de plus en plus, debout près des décombres de leurs maisons, qui nous regardaient en silence ".


    Deuxième vision: "Il y avait une foule énorme de morts qui nous attendaient sur la ligne noire de l'horizon du monde, et beaucoup brandissaient des armes et des drapeaux dans la nuit profonde, au milieu des étoiles ".


    Troisième vision et mise en perspective : "Il y a les morts des ratissages sauvages, les hommes qui ont fini sous les bombardements et sur les tables de torture, les femmes et les jeunes filles et les gamines violées et coupées en morceaux, nos combattants, les terroristes, mais aussi les enfants de Beslan (...) Maintenant ils sont tous morts. Le monde s'est renversé, le front a changé. Maintenant ils combattent tous ensemble contre les vivants qui les ont fait mourir.
    - Mais pourquoi ?
    - Parce que les morts n'ont plus de partie, parce qu'on est entré dans le grand royaume des morts.
    - Mais pourquoi ils se battent contre les vivants ?
    - Pour qu'il n'y ait plus de morts, il ne faut plus qu'il y ait des vivants"...


    On pense à Dino Buzzati , en plus noir, en lisant cet âpre roman de l'auteur symboliste de La petite lumière , qui traduit bien l'effroi que nous inspirent les terribles images quotidiennes de l'actualité plus ou moins banalisée par les médias.
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    Comme un Erri De Luca, Antonio Moresco, devenu écrivain à l'écart des milieux académiques, pratique une écriture intense, à la fois dépouillée et poétique. Ainsi part-on dans Les incendiés, du fond d'un monde désespérant, pour cheminer à travers les ombres en direction d'une lointaine lumière sans pour autant que l'auteur se paie de mots.


    Antonio Moresco. Les incendiés. Traduit de l'italien par Laurent Lombard. Verdier, 186p, 2016

  • Pour tout dire (58)

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    À propos d'un premier french kiss adolescent aux aspects de performance sportive. De la justesse du regard porté par Karl Ove Knausgaard sur l'enfance et l'adolescence, dans Jeune homme, et du génie incomparable de Proust, même quand il nous saoule...


    Celles et ceux qui ont vécu ou croient avoir vécu leur premier grand amour à l'âge de déraison que les psychologues austro-américains situent entre dix et douze ans, se retrouveront assurément dans une partie du récit que fait Karl Ove Knausgaard du french kiss fantastique qui l'a soudé plus d'un quart d'heure à la ravissante Kajsa, laquelle l'avait ardemment cherché et se montra collaborante au possible, en tout cas sur le moment.

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    Ainsi le présumé "Proust norvégien " relate-t-il, au détour de la page 520 de Jeune homme, cet épisode de premiers émois sensuels avec un mélange de précision triviale et de naïveté comique qui rend à merveille le malaise affolé mêlé de curiosité et de panique saisissant l'ado après qu'il a trouvé un coin d'herbe où s'asseoir avec sa petite amie officielle depuis la veille:


    “- On peut s’allonger là, dis-je en m’asseyant sans la regarder.
    Hésitante, elle s’assit à côté de moi. Fourrant la main dans ma poche, j’en sortis ma montre que je lui présentai dans ma main ouverte.
    - On mesure le temps qu’on peut rester à s’embrasser, dis-je.
    - Quoi ?
    - J’ai une montre. Tor a tenu aux minutes. On va faire mieux.
    Je posai la montre par terre, notai qu’elle indiquait huit heures moins vingt, mis mes mains sur ses épaules et la renversai en appliquant ma bouche sur se lèvres. Quand on eut atteint le sol, je fourrai ma langue dans sa bouche, elle toucha la sienne, pointue et tendre comme un petit animal, et je commençai à faire tourner ma langue là-dedans. Mes mains le long du corps, je ne la touchais que par la bouche et la langue. Nos corps reposaient sous les feuillages comme deux petits bateaux à terre, je m’appliquais à faire tourner ma langue sans qu’elle rencontre de résistance pendant que mes pensées allaient vers ses seins tout proches, ses cuisses toutes proches, ce qu’il y avait entre ses cuisses, sous son pantalon, sous sa culotte, et je me consumais. Mais je n’osais pas la toucher. Elle gisait les yeux fermés et tournait sa langue autour de la mienne pendant que, les yeux ouverts, je tâtonnais pour attraper ma montre, la trouvais et la ramenais dans mon champ de vision. Trois minutes. Un peu de salive coulait du coin de sa bouche. Elle se tortilla un peu. J’appuyai mon bas-ventre sur le sol tout en tournant ma langue encore et toujours. Ce n’était pas aussi bon que j’avais cru. (...)
    “Mmm, dit-elle, mais ce n’était pas de plaisir, quelque chose n’allait pas, elle se déplaça un peu mais je ne lâchai pas prise et déplaçai ma tête tout en continuant à faire tourner ma langue. Elle ouvrit les yeux mais pas pour me regarder, ils fixaient le ciel juste au-dessus de nous. Neuf minutes. J’avais mal à la racine de la langue. De plus en plus de salive coulait de nos bouches. Mon appareil dentaire cognait ses dents de temps à autre. (...)
    “Douze minutes. C’était peut-être assez ? Non, encore un peu. Et encore un peu, et un peu. À exactement huit heures moins trois, je redressai la tête. Elle se releva et s’essuya la bouche sans me regarder.
    - On a tenu quinze minutes! dis-je en me relevant. On a en fait cinq de plus qu’eux !
    Là-bas, près du sentier, nos bicyclettes clignotaient au soleil”.


    Ce passage me touche par son mélange physiquement perceptible de sensualité verte un peu dégoûtante et de maladresse frisant le grotesque, de souci compétitif compulsif et de pétoche paralysante.
    Sans tricher, et c'est valable pour les 580 pages de Jeune Homme, Karl Ove Knausgaard rend à la fois l'espace et le temps du passage de l'enfance à l'adolescence, les sensations et les sentiments éprouvés pour la première fois, l'importance tout à fait excessive que peuvent revêtir certains objets contribuant à la mise en valeur de sa personne, la perception de la solitude ou la tristesse d'être rejeté de la tribu scolaire ou sportive, les lieux où les moments d'immunité personnelle, les bonheurs grappillés dans la nature ou dans les prémices de l'amour.

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    Lisant, en regard de cette page, celles que Proust consacre au voyage en train de son Narrateur accompagné de sa grand-mère, destination Balbec, je me dis qu'évidemment, du point de la peinture et de la musique littéraires, Proust reste un artiste incomparable, combinant comme personne le défilé de la nature aux fenêtres du train et son double sentiment d'arrachement à l'idée de s'éloigner de sa mère et d'émerveillement diffus à l'approche d'un monde vaguement mythique (l'église de Balbec , une paysanne entrevue comme une semi-déesse, le Grand Hôtel où il va réparer sa petite santé), et je reste une fois de plus saisi par l'effet irradiant de son génie, mais celui-ci n'exclut pas pour autant mille autres façons de percevoir et de restituer notre rapport au monde par le truchement de l'écriture, qu'elle soit hyper-sophistiquée ou toute simple comme le récit d'un premier baisé foiré.
    Proust consacre deux cents pages à la valse-hésitation de son petit snobard repoussant demoiselle Gilberte pour qu'elle lui revienne afin qu'il puisse lui faire croire qu'elle lui est indifférente en espérant qu'elle se roule à ses pieds - enfin souffrant de tout ça comme une colombe blessé, alors qu'en trois pages Knausgaard, toujours juste et plutôt réservé en matière de sexe, montre comment un premier french kiss ( que nous autres appelions langue fourrée) par trop performant, aboutira, le jour d'après - Kajsa plaquant évidemment un nigaud si peu romantique-, à un premier chagrin d'amour, etc.

  • Pour tout dire (57)

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    À propos du premier groupe de rock fondé par Karl Ove Knausgaard. Des étages de Babel et de l'ambiance littéraire ou commerciale. Où l'on voit que Bourdieu n'a parfois rien à voir avec la littérature, ni jamais Anna Todd. Comment les grands livres nous grandissent et pourquoi j'aime Victor Hugo et partage le goût de Magyd Cherfi pour Brassens...

     

    Aux alentours de 1980, il avait donc onze-douze ans, Karl Ove Knausgard fonda son premier groupe de rock intitulé Caillot de sang. L'équipe initiale comptait quatre membres, mais très vite deux d'entre eux firent défection , comme souvent cela se passe même chez les grands. Wikipedia renseigne sur les multiples défections qui ont suivi la fondation de Guns N’ Roses, dont le leader Axel était un caractériel sûrement plus grave que Karl Ove.


    Celui-ci, devant un public de mamans qui suivaient placidement son évolution depuis qu'il avait incarné Joseph dans une pièce de Noël, présenta le mouvement punk en expliquant à ces dames que l'épingle de nourrice était l'emblème de cette nouvelle musique - et ensuite d'attaquer, avec son comparse Dag Magne resté fidèle à Caillot de sang, le tube de sa composition intitulé Piétine un snob. Mais que cela a-t-il à voir avec la littérature ?

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    Autant sinon plus, selon moi, que l’usage fait parfois des théories littéraires d’un Pierre Bourdieu, et plus aussi que les prétentions pseudo-scientifiques du doyen de la fac de lettre de Lausanne qui nous accueillit, à l'automne 1966, avec un funeste discours où il était précisé que ceux qui se trouvaient là parce qu'ils aimaient la littérature allaient vite déchanter vu qu'ici ladite littérature serait étudiée dans sa structure structurée et structurante avec toute la scientificité requise,etc.

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    Karl Ove, devenu très érudit en matière de rock à l'imitation de son frère aîné, plaçait très haut Led Zeppelin, Queens, le groupe norvégien Hysterica ou Sting dont il chantait dans son bain I feel, lo, lo, lo, I feel so lonely, alors que les filles de la classe en étaient encore à la daube de L'Eurovision. En outre il pensait faire les meilleures compositions de sa classe et lisait une bio de Marie Curie entre cent autres livres qu'il dévorait entre deux entraînements de foot (il rêvait d'un maillot à l'effigie de Liverpool) et de natation - les pages qu'il écrit à propos de la sensation éprouvée par le corps en immersion font la différence...
    Quelle différence ? Celle qu'on peut percevoir entre un récit de vie atrocement descriptif, genre After d’Anna Todd, et la transmutation d'une tranche de vie en objet littéraire inouï - au sens propre de jamais entendu, telle que la module Jeune homme de Knausgaard.

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    Du peu d'heures que j'ai passées dans les auditoires de la fac de lettres - plus tard je me suis rendu compte de mon incapacité physique de rester assis plus de deux heures en nombreuse compagnie dans un lieu clos -, je ne garde pas le souvenir d'une seule passion partagée, sauf avec une prof de russe dans un cours facultatif qui ne jurait que par Tchékhov et le chanteur Vladimir Vissotsky, mais de cela je suis sûrement fautif, comme Knausgaard se sent fautif d'être so lonely dans sa baignoire, etc.
    Pour ce qui concerne les théories sociologisantes de Pierre Bourdieu en matière littéraire, je me rappelle une terrible séance, au Québec, où une classe de jeunes gens de l’université Laval était censée avoir étudié, sous la férule d’un prof bourdieusard, les livres de deux auteurs romands également méconnus au bord du Saint-Laurent, à savoir Corinne Desarzens et moi-même en personne.

    Très triste sentiment alors, éprouvé par dame Corinne et moi, en constatant que pas un de ces étudiants ne nous posait une seule question, sur nos pauvres ouvrages respectifs, en rapport avec leurs sentiments personnels, positifs ou négatifs, se bornant à nous cadrer dans les schémas de Pierre Bourdieu (théorie des champs, etc.) sous l’oeil vigilant de leur prof nous regardant avec une sorte de dédain apitoyé de confesseur bondieusard.

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    Ce qui semble important à un enfant qui pénètre pour la première fois dans un souterrain mystérieux ou tremble en écoutant un conte russe consacré à la sorcière Baba-yaga ou au démon Vii, ce qui importe à un adolescent qui découvre les jeux de mots du commissaire San Antonio ou le premier 45 tours des Chaussettes noires ou des Chats sauvages ("Ah les filles, ah les filles, elles me rendent marteau !") , ce qui compte aux yeux d'une ou d'un ado de douze ou treize ans des années 60 ou 80, ou avant ou après, n'est évidemment intéressant que par le regard personnel et la capacité de transposition de celle ou celui qui en écrit la chronique.
    Les saisons successives d'After, au degré zéro de la perception sensible et de l'expression, qui encombrent nos têtes de gondoles et "cartonnent " jusqu'aux Antipodes, n'ont décidément rien à voir avec ce qu'on appelle la littérature, même si la petite cousine d’Alain Finkielkratut en consomme sans se cacher, au contraire des balades de Dylan et de l'autobiographie de Knausgaard qu'on a surnommé un Proust norvégien tapant sur sa caisse claire.

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    Tout n'est pas égal, mais tout peut faire miel. La haine vouée par le jeune Karl Ove à son père du genre pervers narcissique de centre gauche, froid et parfois sadique, m'intéresse littérairement autant que la haine vouée à Folcoche, sa mère, par le jeune protagoniste de Vipère au poing, le fameux roman (fameusement oublié aujourd'hui) d'Hervé Bazin qui représenta pour moi, autour de mes douze ou treize ans - et malgré le fait que ma mère n’avait rien d’une Folcoche -, un choc émotionnel à caractère littéraire aussi mémorable que la secousse éprouvée à l'écoute en live de la première interprétation d'Amsterdam par Jacques Brel autour de nos seize, dix- sept ans, au Théâtre Municipal de Lausanne.

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    Quand je lis les fabuleuses pages de Victor Hugo ou de John Cowper Powys consacrées à Shakespeare, dont l'œuvre suscite plus de mille publications d'experts chaque année, je souris en constatant que le titan français, autant que le géant gallois, se moquent également des critiques agenouillés aveuglément devant le Big Will ou s'étripant les uns les autres à seule fin d'établir sa véritable identité, contestant l'évidence selon laquelle Shakespeare fut un théâtreux autodidacte plutôt qu'un littérateur en chambre et n'en finissant pas de ne pas lire sa poésie avec l'oreille (un Dylan sans Fender...) et de ne pas voir la féerie invisible, à la fois hyperchargée et simplissime, de son verbe faisant écho aux myriades de voix de l'humanité entière ou peu s'en faut.
    Victor Hugo : “Shakespeare n’a point de réserve, de retenue, de frontière, de lacune. Ce qui lui manque, c’est le manque. Nulle caisse d’épargne. Il ne fait pas carême. Il déborde comme la végétation, comme la germination, comme la lumière, comme la flamme. Ce qui ne l’empêche pas de s’occuper de vous, spectateur ou lecteur, de vous faire de la morale, de vous donner des conseils, et d’être votre ami, comme le premier bonhomme La Fontaine venu,et de vous rendre de petits services. Vous pouvez vous chauffer à son incendie” (...)” Comme tous les hauts esprits en pleine orgie d’omnipotence, Shakespeare traverse toute la nature, la boit, et vous la fait boire. Voltaire lui a reproché son ivrognerie, et a bien fait. Pourquoi aussi, nous le répétons, pourquoi ce Shakespeare a-t-il un tel tempérament ? Il ne s’arrête pas, il ne se lasse pas, il est sans pitié pour les autres petits estomacs qui sont candidats à l’académie. Cette “gastrite” qu’on appelle “le bon goût”, il ne l’a pas. Il est puissant. Qu’est-ce que cette vaste chanson immodérée qu’il chante dans les siècles, chanson de guerre, chanson à boire, chanson d’amour, qui va du roi Lear à la reine Mab, et de Hamlet à Falstaff, navrante parfois comme un sanglot, grande comme l’Iliade !”

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    Et Cowper Powys: “Le secret de Shakespeare - telle la note d’un cor enchanté résonnant dans le cerveau d’un enfant ou d’un simple d’esprit - consiste à attraper au vol l’esprit de la vie, au moyen, non pas d’une fronde, mais d’un coeur hardi, d’une générosité insouciante et d’une fantaisie espiègle, plutôt que de le traquer en étudiant le taoïsme, le bouddhisme, le catholicisme ou l’hédonisme...
    C’est, bien sûr, grâce à une certaine simplicité d’esprit et une bonne santé qu’un grand nombre de sacripants des deux sexes arrivent à traverser la vie avec un minimum de casse”. (...) “Il n’y a pas de poète plus simple ni plus direct. Il n’y en a pas non plus de plus élaboré et de plus sophistiqué”.

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    La littérature est une espèce de Tour de Babel, évoluant aujourd'hui comme un Hypertexte où la jactance tend à noyer la douce voix de la personne sensible. La théorie de Bourdieu m’intéresse parfois, comme avant lui celle d’un Lucien Goldmann, ou de je ne sais pus quel autre sociologue intéressé par le sous-texte socio-politique des chansons des Stones, mais quand je lis ce que raconte l’écrivain Magyd Cherfi à propos de Georges Brassens ou de Léo Ferré, ce qui me branche en l’occurrence est, par delà la référence qui ferait grimacer notre doyen de la fac des lettres de Lausanne, la finesse élégante et le style quasi célinien de l’auteur de Ma part de Gaulois, et sa façon de restituer l’ambiance de sa jeunesse,vers 1980 (date solennelle de la fondation de Caillot de sang sur l’île de Tromlyø, rappelons-le), dans sa cité toulousaine où son goût pour la littérature en faisait un “pédé” aux yeux de ses comparses mal barrés.

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    Je me fiche bien de savoir s’ils obtiendront le Nobel de littérature avant la prochaine glaciation de l’an 3033, mais Karl Ove Knausgaard et Magyd Cherfi ont une voix, comme Shakespeare et Bob Dylan en ont une et comme Roberto Bolaño en avait une lui aussi, dont le phénoménal 2666 parle des critiques littéraires, manquant souvent si terriblement de voix personnelle, avec une verve toute rabelaisienne.
    Sur quoi je constate qu’aux dernières nouvelles on n'a pas encore entendu, à ma connaissance, la voix de Bob Dylan en réponse aux académiciens suédois. Coup de théâtre shakespearien à venir ? Bien malin qui le dira ...

  • Pour tout dire (56)

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    À propos de l'académisme suédois et du nivellisme contemporain sous ses multiples formes. Du tragique shakespearien et de Bob Dylan en Ariel. Ce qu'en dirait Stanislaw Ignacy Witkiewicz le grand sampler polonais...

    Le ciel de ce matin est bleu suède, comme les tatanes d'Elvis dans son fameux Blue suede shoes, mais c'est plutôt d'un œil norvégien que je le regarde en me rappelant les propos carabinés de Karl Ove Knausgaard sur les Suédois, dans un Un homme amoureux, dont il raille le sérieux aussi compassé que condescendant, le conformisme désormais verrouillé par le politiquement correct et le tout-bio.
    Bob Dylan se pointera-t-il à Stockholm pour y prononcer un discours comme s'en fendit un autre William que Shakespeare: Faulkner, à peu près ivre mort certes, mais qui fit néanmoins le job en beauté ? Wait and see.
    Comme j'attends volontiers, pour ma part, non sans me repasser Subterranean homesick blues ou Desolation row pour la énieme fois, qu'on m'explique en quoi Dylan peut être comparé à Shakespeare sans donner dans le nivellement le plus démago.

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    Je m'amuse un peu, ceci dit, en assistant à la crise d'indignation académique d'un Pierre Assouline trouvant affligeant le choix du Nobel de littérature de cette année, au nom de cette même prétendue sainteté littéraire qui le fait conchier les milliers de pages parfois magnifique de Knausgaard, dit abusivement le “Proust norvégien”; mais Assouline n'en a pas moins raison “quelque part” même si les textes de Dylan ont “quelque part” un vif intérêt littéraire, autant que ceux d'un Allen Ginsberg qu'on imagine (!) se pointer à Stockholm pour se déculotter devant les altesses et leur hurler son grand poème Howl que je lui ai entendu psalmodier un jour à Paris, s'accompagnant non d'une Fender mais d'un petit harmonium portable à soufflets...

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    Alain Finkielkraut, académicien comme Marc Lambron, et au contraire de son confrère bicornu, estime que Bob Dylan n'a RIEN à voir avec la littérature, mais l'instance de consécration parisienne est-elle plus crédible que la suédoise, que seul un Sartre, jusque-là , s'est permis d'envoyer promener ?
    À mes yeux, la question est ailleurs. Nous tous qui aimons la littérature, quelque goût personnel que soit le nôtre, qui nous fasse préférer Modiano ou Knausgaard (ou les apprécier tous les deux comme c'est mon cas), et Bob Dylan ou Shakespeare, nous sentons “quelque part” qu'il y a une gradation qualitative dans la substance d'une oeuvre, plus ou moins universellement reconnue mais repérable par des critères de jugement qui dépassent le caprice personnel (l'imbécile formule selon laquelle tous les goûts sont dans la nature) et font que les œuvres les plus significatives du journal de bord que représente la littérature pour notre espèce sont aussi les plus traduites et les plus commentées dans le monde entier.

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    À cet égard, je me rappelle cette extraordinaire librairie cosmopolite, dans le quartier de Kanda, à Tokyo, ou des milliers de livres et leurs traductions en diverses langues voisinent en bonne intelligence, les œuvres de Shakespeare s'y taillant la part d'un super Shogun. Or pourrait-on imaginer le même phénomène de reconnaissance autour d’un Dylan ?
    Cela pour dire quoi ? Que le Nobel de littérature, qui a certes honoré un Kawabata et un Kenzaburo Oé, et nous a souvent révélé de remarquables auteurs, comme la Polonaise Wyslawa Szymborska ou la Canadienne Alice Munro, doit être considéré, comme toutes les institutions humaines, avec la distance critique justement incarnée par un Sartre, lequel l'a injustement réduit, en revanche, à sa dimension idéologico-politique.
    Albert Camus a-t-il démérité en se pointant à Stockholm ? Évidemment pas, mais les critères de choix extra-littéraires ne plombent pas moins de nombreuses nominations (ou refus) de l'Académie suédoise, dont la seule composition fait déjà problème, au moins autant que celle du Conseil de sécurité... Combien d’Africains dans l’Académie suédoise, ou de Chinois, ou de Brésiliens ?

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    Bref, quiconque aime et respecte la littérature et les écrivains, à commencer par Bob Dylan lui-même qu'on sait un grand lecteur, sent et sait que quelque chose cloche dans cette nomination, traduisant, quoi qu’on en dise, un nivellement par le bas néfaste à tous les points de vue.

    En 1924, donc avant le prémonitoire 1984 de George Orwell, parut un roman fourre-tout génial du Polonais Stanislaw Ignacy Witkiewicz, intitulé L'inassouvissement et prophétisant l'avènement du nivellisme généralisé sur fond de société consumériste où toutes les valeurs , notamment en matière d'art et de littérature, seraient soumises à là même banalisation fade, purement utilitaire et aseptisée. Sur la même ligne contre-utopique Orwell a décrit une société plus coercitive ou le vrai et le faux, le bien et le mal se confondent - ou plus n'a rien d'importance que le consentement servile à la mécanique du Système.

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    Dans la variante cool d’un telle société, tout le monde il est Rimbaud et Björk peut passer pour la Virginia Woolf norvégienne, et Dylan se poser en sampler post- élisabéthain... Shakespeare ne pratiqua-t-il pas lui-même le sampling en remodelant d’innombrables pièces à sa façon et en leur collant bouts rimés et autres ballades de son cru ?
    Or je me disais hier soir, en relisant pour la énième fois le bouleversant récit de La Salle 6 de Tchékhov, tout en écoutant pour la énième fois la lancinante Ballad of a thin man de Dylan, que la cour des miracles décrite par le Russe compassionnel, qu'on pourrait dire l'opposé absolu de Vladimir Poutine, représente fidèlement le misérable asile de fous observé par le plus cher de mes écrivains, comme sa compatriote Svetlana Alexievitch (Nobel de littérature 2014) a témoigné de l’ignominie de la guerre et du nucléaire, nous renvoyant à notre monde de luxe et de profit où sévit peu ou prou la misère intellectuelle et morale de cette société nivelée qu’un autre Russe encore, Edouard Limonov, a justement persiflé sous l’expression d’hospice occidental...

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    J'imagine enfin Anton Pavlovitch Tchékhov, tuberculeux à mort depuis sa vingt -quatrième année, et cependant revenu du voyage au bagne sibérien pour témoigner de la condition des détenus, décrochant le Nobel de littérature et prononçant à Stockholm son discours. Plutôt du coté de Shakespeare ou plutôt de Dylan ? Ni l’un ni l’autre évidemment: parlant juste, sans fausse humilité ni morgue supérieure - juste en serviteur probe et tousseux de la condition humaine...

  • Ceux qui font le joint

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    Celui qui sait de source sûre que la pâtisserie préférée de Bob Dylan est l'Hamlet norvégienne / Celle qui a lu TOUT Shakespeare en écoutant Homesick blues en boucle mais ne se rappelle plus ni ceci ni cela vu qu'elle a rencontré Jésus en écoutant Alain Finkielkraut sur France-culture / Ceux qui signalent la pléthore du signifié dans l'œuvre de William Shakespeare que Bob Dylan ne surdétermine que par l'oreille / Celui qui n'a pas lu Annie Ernaux par l'oreille et suspend donc son jugement tandis que le wind blows dans le feuillage automnal / Celle qui constate que Pierre Assouline dégomme Bob Dylan le Shakespeare à Fender comme il l'a fait de Knausgaard le Proust norvégien à Stratocaster comme quoi y a une logique même chez les académiciens Goncourt / Ceux qui rappellent que Dylan a écrit plus de 500 chansons donc plus que Shakespeare de pièces considérées de sa seule main et encore c'est pas sûr / Celui qui explique que le sampling est le propre de Bob Dylan autant que de DJ Shakespeare qui mixait des masses de vieilles pièces pour en faire de neuves / Celle qui attend le discours de Stockholm pour se faire une idée / Ceux qui voient en Renaud un Zola avec accordéon / Celui qui affirme que Bob Dylan est le Walt Whitman du blues alors que celui-ci préférait la gymnastique suédoise et les beaux marins / Celle qui a fait du jogging avec un autre Robert Zimmerman blond et bien découplé dans les parcs arborés de Houston Texas / Ceux qui répètent qu'il faut absolument lire les Chronicles de Bob Dylan même sans savoir l'anglais / Celui qui reconnaît qu'y comprend rien aux paroles des chansons de Dylan pas plus qu'au sous-texte des tragédies de Shakespeare qui d'ailleurs finissent trop mal / Celle qui se dit la Lady Macbeth du rock industriel / Ceux qui rappellent que la tradition des bardes remontent à des temps immémoriaux genre l'époque viking avec les slips de peau de renne et les vierges nattées style Björk / Celui qui fait valoir à ses élèves de terminale que comparaison n'est pas raison tout en les invitant à plancher sur ce qui relie Raymond Carver le Tchékhov américain et Patrick Modiano le Tourgueniev français, etc.

  • Pour tout dire (55)

     

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    À propos de la confusion et du chaos planifié. Le Nobel des bouffons et la sarabande des "il faut", à la télé romande, pour sauver les martyrs de Syrie et d'ailleurs. L’impossible TOUT DIRE de la littérature en matière de politique, malgré Shakespeare et Dante. Où l’on invoque un nouveau Dunant, retrouvé par Daniel de Roulet sur les rives du lac de Constance. Quand Henry Dunant, premier prix Nobel de la Paix en 1901, fait ami-ami avec Bob Dylan...

    On ne sait plus où donner de la tête, disait hier soir mon coeur à ma raison.
    "On se sent dépassés, même le Président Obama a l'air dépassé", soupirait il y a quelque temps mon vieil ami le sage historien Alfred Berchtold, faisant écho à un autre téléphone, peu avant sa dernière révérence à note cher monde, avec le marcheur du désert Théodore Monod auquel je demandais quel avenir il voyait à notre non moins chère humanité: "Eh bien, mon cher, je ne suis pas sûr que cette idiote ait le moindre avenir, au contraire de certaines espèces d'insectes qui s'en tireront peut-être avant la prochaine glaciation".

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    Cette sensation de tituber au bord d'un gouffre d'où montaient la rumeur confuse d'un concert de rock mondial et d'un débat inextricable entre gens de bonne volonté (mais si...) m'est venue en ce jeudi soir de la nomination de Bob Dylan au titre de Nobel de la littérature 2016, alors que je me repassais l'enregistrement du débat télévisé de la télé romande, à l’enseigne d’Infrarouge, consacré à la tragédie syrienne et conclu sur un beau bouquet d'"il faut" offerte aux martyrs d'Alep et environ: il faut que cesse tout de suite le carnage, il faut obliger les parties en conflit à se plier aux Conventions de Genève, il faut interdire le droit de veto au Conseil de sécurité, mais non tout faux: il faut réformer le Conseil de sécurité, il faut reconnaître que TOUS les belligérants actuels sont coupables et passibles d'un procès devant un Tribunal international, ce qu'attendant il nous faudrait un nouveau Dunant, etc.


    Le TOUT DIRE de la littérature en matière politique est, sans parti pris, strictement inimaginable, si l'on excepte un Shakespeare, et encore, ou un Homère, ou un Dante et quelques autres. Or nous voici à l'heure des bombardements pacifistes des Russes et des Ricains massacrant des civils sous prétexte d'éradiquer un mal que leur rapacité respective a créé comme le monstre de Frankenstein, cependant que tourne à l'infini le Desolation row de Bob Dylan sur un vieux pick up rescapé des années 70.
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    C'est entendu: Bob Dylan est l'un de nos plus chers oiseaux de jeunesse, et sa voix et le contenu plus ou moins compris (!) de ses protest songs fait partie de notre mythologie, mais le hisser soudain au rang d'un Shakespeare à guitare, comme s'y emploie un académicien français, m'a paru aussi grotesque, voire traître par rapport à la double réalité de Dylan et du Big Will, à tout le moins propre à conforter une confusion totale par nivellement et recyclage dans le pire style de la récupération consumériste.
    Les bombes pacifistes américaines pleuvent sur les civils alors qu'un historien français nous rappelle que les States n'ont plus gagné une seule guerre depuis qu'ils ont perdu celle du Vietnam, et les bombes russes ne sont pas en reste, ni le cynisme proportionné de l'Arabie saoudite et des affairistes français ou suisses collaborant avec celle-ci, sans parler des antécédents coloniaux britannique et français qui ont toujours pratiqué le règne par la division - ainsi que le rappelle l'un des livres les plus importants de la rentrée littéraire “française”, ce Judas d'Amos Oz qui me rappelle que l'année même où je venais au monde, en 1947, un visionnaire authentiquement pacifiste, en la personne de Shaltiel Abravanel, s'opposait à la politique anti-arabe d'un Ben Gourion en lui prédisant un avenir de feu et de sang - Alep et Gaza même “combat”...

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    Les opinions les plus contradictoires s'expriment dans le roman d'Amos Oz, qui aurait fait un Nobel de littérature d'une autre stature que le baladin américain, et c'est ce qui caractérise le TOUT DIRE du roman, non par acclimatation du tout et n'importe quoi mais par souci d'incarner les idées en présence et de mieux essayer de comprendre une réalité hors de toute simplification idéologique ou politique.
    Autour de la table d'Infrarouge, il y avait des femmes et des hommes (à commencer par Carla Del Ponte et Jean Ziegler) dont les destinées respectives pourraient nourrir un roman au même titre que le pourraient les destinées respectives des lettrés mondialement inconnus de l'académie de Stockholm.

    Autour de la table d'Infrarouge siégeait, aussi Robert Mardini, le directeur du CICR pour le Moyen-Orient qui, d'entrée de jeu insista sur le sort des civils d'Alep livrés au carnage en dépit des Conventions de Genève symbolisant l'effort des hommes de protéger les civils en cas de guerre. Et d'en appeler à un nouveau Dunant.
    Le TOUT DIRE de la Suisse la traverse de part en part , de Genève au lac de Constance: de Genève où à vécu Le bourgeois Henry Dunant et d'où il s'est fait éjecter pour faillite frauduleuse, à Haiden où il finit ses jeunes vieux jours en contemplant le lac dont le peintre Hodler disait qu'il est "un paysage planétaire ".

    J'ai retrouvé mon ami Daniel de Roulet , dans la chronique de La Suisse de travers où il évoque Henry Dunant au fil du parcours qui relie le bourg appenzellois d'Urnäsch et la bourgade riveraine de Rorschach via le village Pestalozzi des abords de Trogen.
    Henry Dunant, le bourgeois choqué par le massacre de Solférino et décidant crânement d’”humaniser les guerres" , ou Pestalozzi le pédagogue accueillant les enfants abandonnés, ou encore Carla del Ponte et Jean Ziegler rejoints par mon ex-confrères Guy Mettan passionné de culture russe: tels seraient d'autres figures emblématique d'un TOUT DIRE littéraire consacré à la Suisse dégagée de ses clichés.
    Dans un roman phénoménologique où les enseignants de centre gauche suisses ne ricaneront plus à la seule évocation des noms de Guillaume Tell (auquel Guy Mettan consacra une pièce de théâtre et Alfred Berchtold un essai illustrant le rayonnement mondial du mythique personnage nordico-suisse), la fiction se gorgera de la réalité multiculturelle de ce conglomérat de petites nations dépassant leur hybris en esquisse d'Europe, après des siècles de tueries à motifs religieux maquillant d'autres sempiternelles motivations de voisinage ou d'envie basse.

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    Retour à mon ami Daniel de Roulet, aussi fils de pasteur qu'Etienne Barilier ou que Friedrich Durrenmatt , tous trois également typiques d'une littérature Suisse; retour à mon ami Jean Ziegler, ex-camarade révolutionnaire de Che Guevara et secrétaire du Prix des droits de l'homme institué par son ex-pote Khadafi (je n'invente rien de ce réel dépassant la fiction), et dont je me suis rapproché à la parution de son mémorable Bonheur d'être Suisse, ou encore à la géante de ce conte fantastique incarnée par Carla del Ponte, tous figurant les descendants de nos résistants de la forêt des cantons primitifs - retour donc à Daniel de Roulet au village Pestallozzi actuel et au fondateur de la Croix-Rouge:" Le village Pestalozzi, à l'écart de Trogen, recueille des enfants du monde entier. Quand ils grandissent, tibétains ou péruviens, ils aiment tellement la région qu'ils en deviennent appenzellois de souche, attablés comme ce soir au bistrot devant un alcool aux herbes, spécialité du cru".
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    Daniel de Roulet raconte ensuite, après s'être cogné la tête (il est grand) au linteau de la porte de sa chambre d'hôtel appenzellois (ils sont petits ), une compresse froide sur le front, comment Henry Dunant, après un apprentissage de banquier et des investissements dans l'Algérie conquise depuis peu, prit la nationalité française, chercha les faveurs de Napoléon III et, plouf, tomba "en touriste " dans la marmite infernale de la bataille de Solférino, 38.000 soldats ou blessés en deux jours, pas pire qu'Alep mais de quoi secouer un bourgeois genevois, ainsi qu'il le raconte dans le saisissant Souvenir de Solférino publié à compte d'auteur à 1600 exemplaires qu'il distribua autour de lui "pour promouvoir l'idée d'un protocole qui "humanise la guerre".

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    Bref , la Croix-Rouge est créé en 1863 et en 1864, la première Convention de Genève est signée par douze États, trois ans avant que Dunant ne soit déclaré persona non grata à Genève, où le député socialo Jean Ziegler , un siècle et des poussières plus tard, perdit son immunité parlementaire après la parution de La Suisse lave plus blanc, à l'instigation d'une certaine Carla Del ponte, sa collègue actuelle dans le dédale onusien des droits de l'homme - vous suivez au fond de la classe ?
    Mais comme il y a une justice dans la pétaudière mondiale, à laquelle dame Carla à notoirement contribué, Henry Dunant, en 1901, fut gratifié du Nobel, non pas du protest song bluesy frotté de rock mais de la paix, en même temps que Sully Prudhomme inaugurait la procession plus ou moins boiteuse des Nobel de littérature, etc.

  • Le gag du Nobel

     

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    (Dialogue schizo)


    Bob Dylan rejoint Sully Prudhomme. Quand le gâtisme se la joue jeunisme attardé. À quand le Nobel de la BD et du tag ou de la sitcom ? Un bel hommage du poète italien Erri De Luca…


    Moi l’autre : - Alors compère, le Prix Nobel de littérature à Bob Dylan, tu kiffes grave ?


    Moi l’un : - C’est peu dire : je me sens cinquante berges de moins ! J’me revois à Woodstock. Je plane à l’île de Wight ! Non mais j’y crois pas : j’ose pas croire qu’ils aient osé ! J’les croyais vieux jeu c’te bande, enfin quoi Modiano c’était quasiment la France de l’Occupation et les boutiques obscures, et v’là le coup de djeune. Notre vieux camarade Dario Fo se tire en douce et v’là Tambourine Man le dealer ! Tu veux quoi de plus, blaireau ?

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    Moi l’autre : - Je sens comme un relent d’ironie dans ton propos… Non mais vraiment, littérairement parlant, tu trouves que les chansons de Dylan tiennent la route à côté, j’sais pas moi, de Dante ou de Shakespeare ?


    Moi l’un : - T’as dis quoi : littérairement parlant ? Mais tu sors d’où ? T’oserais expliquer à des kids, littérairement parlant, ce que racontent les chansons de Dylan dont aucun ne connaît aucune ? Et d’ailleurs Dante et Shakespeare, tu crois qu’ils auraient eu le Prix Nobel de littérature, même s’ils assurent littérairement parlant ?


    Moi l’autre : - Ah mais tu biaises. Je vais donc de te le demander frontalement: les chansons de Bob Dylan, dont je sais que tu en aimes pas mal, relèvent-elles de la littérature, ou disons de la poésie psalmodiée, et méritent-elles d’être placées plus haut que les plus hautes œuvres présumées de la littérature américaine contemporaine, puisque c’est les States qu’on galonne enfin ?


    Moi l’un : - Tu connais Sully Prudhomme ?


    Moi l’autre : - Euh, oui, enfin, euh, non, pas vraiment…


    Moi l’un : - Ecoute ça, je ferme les yeux et te le récite par cœur :


    Le vase où meurt cette verveine
    D'un coup d'éventail fut fêlé ;
    Le coup dut l'effleurer à peine :
    Aucun bruit ne l'a révélé.
    Mais la légère meurtrissure,
    Mordant le cristal chaque jour,
    D'une marche invisible et sûre,
    En a fait lentement le tour.
    Son eau fraîche a fui goutte à goutte,
    Le suc des fleurs s'est épuisé ;
    Personne encore ne s'en doute,
    N'y touchez pas, il est brisé.


    Voilà, mon cher, les vers du premier prix Nobel de Littérature, en 1901. Un poète de l’Académie française de l’époque, que les académiciens suédois d’aujourd’hui eussent snobé, ça ne fait pas un pli.

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    Maintenant je ferme les yeux et je me pince le nez pour te chuinter cette ballade :


    Come gather 'round people
    where ever you roam
    And admit that the waters
    around you have grown
    And accept it that soon
    you'll be drenched to the bone
    If your time to you is worth savin'
    Then you better start swimmin'
    or you'll sink like a stone,
    For the times they are a' changin'!


    Moi l’autre : - En somme d’après toi, y aurait que les académiciens suédois à ne pas changer avec le temps ?


    Moi l’un : - Je ne serais pas aussi catégorique. Ce que je dirais plutôt, c’est qu’ils se sont montrés extraordinairement académiques en 1907 et qu’ils ne l’auront pas été moins cette année, même en consacrant un poète populaire non-académique selon nos codes. C’est leur choix qui est archi-convenu. Entre deux, il leur est arrivé de faire mieux...


    Moi l’autre : - Ah bon, voilà que tu sors du bois ! Donc tu ne penses pas, au tréfonds de toi, que ce choix soit si cool ?


    Moi l’un : - Je pense que c’est une totale foutaise qui apparaît dès que tu mets une chanson de Bob Dylan à côté d’un poème de Dylan Thomas, et quelque intérêt et charme qu’on puisse trouver aux ballades de celui-là. Les chansons de Dylan traduisent l’esprit et la rage, l’envie de vivre et la douleur de toute une génération confrontée, notamment, au matérialisme triomphant de l’après-guerre, au racisme et au carnage du Vietnam. De surcroît, et c’est bien moins connu, les Chronicles de Dylan révèlent bel et bien une patte d’écrivain, mais consacrer cette « œuvre » pour écarter une fois de plus celle de Philip Roth, qui aurait dû être nobélisé il y a dix ans au moins, fait figure de gag. Dans la foulée, on attend le Nobel du tag, du rap ou de la sitcom...

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    Moi l’autre : - Ceci dit, notre compère JLK nous disait, l’autre jour, que l’auteur italien Erri De Luca fait le plus bel éloge de Bob Dylan dans son dernier livre, Le plus et le moins


    Moi l’un : - Auquel je souscris - les yeux fermés une fois de plus…


    Moi l’autre : - Ah bon, parce que tu l’as lu ?


    Moi l’un : - Non seulement je l’ai lu mais je l’ai appris par cœur et le voici en bribes : « La révolte n’était pas seulement politique : il n’était pas seulement question du funeste et détestable Vietnam où étaient anéanti pour rien un pourcentage énorme de la jeunesse américaine, prise et envoyée crever et s’aigrir dans les marécages du Mékong ».


    Voilà ce que De Luca écrit d’abord, et ensuite : « Dylan sifflait le départ d’un train, en appelant dehors une génération vaste comme elle ne l’avait jamais été auparavant à l’échelle mondiale. Le monde était devenu un. Une jeunesse chantait Dylan et s’affrontait à toutes les polices, de Prague à Berlin, à Paris, à Rome, aux Etats-Unis et en Amérique du Sud. Les mêmes couplets et des airs identiques : être du même âge, avoir une même musique à jouer dans la rue ou dans un pré, donnaient des frissons. Aujourd’hui, le monde est un marché unique, à cette époque-là c’était une seule jeunesse »…


    Moi l’autre : - Et tu ne trouve pas que ça vaut un Nobel autant que celui de Kissinger ?


    Moi l’un : - Ne mêle pas les serviettes immaculées (hum) de la littérature et les torchons de la politique. D’ailleurs je continue à citer Erri De Luca les yeux fermés : «Mais lui, Dylan, ne pouvait se contenter de la politique, de l’amour. Il chantait et il passait son chemin. Il ne voulait pas, n’a jamais voulu être le guide de personne : il voulait la liberté de se perdre ».


    Moi l’autre : - Oui, c’est un bel hommage, et qu’on pourrait faire aussi de Fabrizio De André, de Jacques Brel ou de Georges Brassens et Léo Ferré…


    Moi l’un : - Dans les plus étroites largeurs, tu as raison. Mais qui aurait l’idée loufoque de les proposer au Nobel à titre posthume ?


    Moi l’autre : - Donc ta réaction n’est pas vraiment élitiste ?


    Moi l’un : - Absolument pas, et je ne crois absolument pas, non plus, à la sincérité des académiciens suédois, dont on sait qu’ils se sont battus comme des chiffonniers pour ne pas consacrer ces grands écrivains de portée internationale que sont Philip Roth (la bête noire de certains d’entre eux) ou Amos Oz l’Israélien magnifique, le poète libanais Adonis (qui a eu le front de s’en prendre à la barbarie islamiste !), Haruki Murakami le Japonais ou Antonio Lobo Antunes le Portugais, etc. Donc on te sort Dylan du chapeau et tout le monde est content d’être mécontent, en parfaite démagogie pseudo-moderne.


    Moi l’autre : - Ce qui ne vas pas nous empêcher, compère, de nous passer Desolation row en nous désolant pour plus grave que ça.


    Moi l’un : - Let’s go, it ain’t me Babe

     

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  • Pour tout dire (54)

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    À propos d'une jeune fille tabassée pour délit de lecture. Stefan Zweig et Marivaux chez les Bougnoules. L'écriture d'immersion et de libération de Magyd Cherfi et de Max Lobe. De la ressemblance humaine.

    Y a-t-il pire mal (haram) pour une jeune fille que d'être surprise en train de lire un livre ? Pour le père et le frère de Bija, la réponse est non, et le seul moyen de l'en empêcher, après lui avoir arraché ce maudit bouquin des mains, sera de lui arracher les yeux.
    Lorsque Bija surgit, le visage en sang, devant ses camarades de la cité, ceux-ci se doutent illico qu'elle vient de se faire tabasser par son père ou son frère, ou les deux, mais le motif de ce quasi massacre auquel les yeux de la belle ont à peine échappé les éberlue tout de même : à savoir que Bija s'est fait choper en train de lire Vingt-quatre heures de la vie d'une femme de Stefan Zweig, découvert sur vive recommandation de son ami Magyd.

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    Et le même Magyd Cherfi de raconter, dans le formidable récit de ses jeunes années dans la banlieue nord de Toulouse , dont les observations relèvent d'un Zola zonard: "Un jour de malheur je lui avais parlé d'un livre démoniaque de Zweig (...) qui raconte l'histoire d'une bourgeoise à qui rien ne manque et qui abandonne tout pour vivre l'amour qu'elle croit vrai et le temps de vingt-quatre heures elle finit par tout perdre.
    "Mon récit l'avait envoûtée et elle n'avait pu résister davantage. Ensuite ils l'ont surprise l'objet entre les mains et après s'être concertés, les deux bourreaux se sont mis en tête de lui arracher les yeux, d'où cette peau pendante des sourcils à la joue"...
    Et Bija de rire, dans son lit d'hôpital , après avoir raconté ça: "Quand ils m'ont attrapée j'avais fini le livre alors je pouvais mourir". Et Magyd d'ajouter: "J'ai maudit cette illusion de croire qu'un livre vous sauve, un livre quartier nord ça vous écourte le passage sur terre."
    Sur quoi l'écrivain évoque la situation de sa mère, Algérienne farouche descendue contre son gré de ses montagnes pour rejoindre son mari installé en France; mais au préalable il a exprimé la révolte des jeunes de la cité confrontés au visage ensanglanté de Bija:"La frayeur un instant effaça les sexes, toutes les différences supposées entre filles et garçons. Nous n'étions qu'un éboulis de coeur brisés. La rage à déferlé dans mon coeur".


    "- Putains d'Arabes, et de bougnoules ! Je vous hais et vomis tout ce qui me lie à vous, je conspue votre race de dégénérés sans âme, je vous encule même et vous renvoie à l'Empire qui vous a vus courber l'échine et léché le pied du maître".
    Est-ce à dire que Magyd Cherfi, avec ces injures grossières, vienne grossir les rangs des casseurs de bougnoules du Front National ? Ce serait ne rien comprendre à son travail d'écrivain, tiraillé entre deux cultures et choisissant de n'en rejeter aucune, que de le prétendre. À cet égard, Ma part de Gaulois illustre par excellence un effort de compréhension de la complexité des situations enchevêtrées du monde actuel, à l'écart de toute idéologie et à l'écoute des gens. Par delà la profusion des observations captées sur le terrain, son récit épate par la vivacité inventive de son écriture, sa drôlerie et son raffinement.

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    Animateur de théâtre et engagé dans le soutien scolaire des enfants de sa cité, Magyd évoque des situations qui rappellent le film mémorable intitulé L'esquive, décrivant la préparation d'une pièce de Marivaux dans une banlieue parisienne
    Magyd Cherfi est un conteur bien plus qu'un témoin sociologisant, dont la truculence et la musicalité des dialogues, ou le sens tragi-comique des situations, rappelle pas mal d'autres auteurs des "périphéries" francophones , dont les plus en vue sont aujourd'hui un Alain Mabanckou ou un Dany Laferrière, ou, plus près de nous, le jeune Bantou Max Lobe dont les trois premiers romans expriment le même type de schizophrénie culturelle dépassée par l'intelligence non dogmatique et le talent poético-théâtral du griot.

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    Même loin des banlieues, cette littérature nous concerne car elle nous ouvre les yeux sur une réalité perçue par la peau et le coeur, tout en revitalisant notre langue commune. Rien d'académique en cela, et "nos " jeunes écrivains feraient bien d'y aller voir de plus près.
    De fait, le livre qui fait pisser le sang de Bija peut aussi aider celle-ci à mieux se défendre, quels que soient les doutes momentanés de Magyd Cherfi.

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    Ma part de Gaulois coïncide enfin avec les années précédant le bac, obtenu par Magyd grâce à l'insistance obsessionnelle et parfois " grave chiante" de sa mère, tandis que la gauche se prépare à la victoire de Mitterrand. Or ce qu'on découvre dans la foulée est que cette perspective est d'abord très redoutée des banlieues maghrébines, tant le souvenir de l'ancien ministre est entaché de sang algérien. Mais ce qui ressort surtout du récit de Magyd tient à sa position personnelle indépendante, en contraste avec celle de son ami marxisant Samir. Une fois de plus, j'y trouve un écho à la méfiance de mon cher Tchékhov à l'endroit des formules toutes faites de l'idéologie et des raccourcis ravageurs ou mensongers de la politique.
    Parlant de sa mère et de son père, Magyd Cherfi nous ramène à la ressemblance humaine. Je n'ai pas besoin de demander à mon ami Max le Bantou qu'elle est sa part d'Helvète: ses livres plaident pour lui mieux qu'un passeport...

  • Pour tout dire (53)

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    À propos du livre qui sépare ou qui unifie. Comment l'ont vécu l'Algérien Magyd Cherfi, le Napolitain Erri De Luca et le Norvégien Karl Ove Knausgaard. Du livre sésame au livre matraque. Qu'un coup de croix sur la gueule peut faire aussi mal qu'un coup de gueule contre la Croix, etc.


    Pour Maveric, Quentin, Sacha, Antoine, Max et les autres...


    "Tu parles comme un livre, mais tu te refermes pas aussi bien ", me lança un jour mon frère, qui vers ses dix-huit ans lut les nouvelles de Jean-Paul Sartre réunies dans Le mur, dont l'une, L'enfance d'un chef, contient une scène de baise homo. Or m'y intéressant à mon tour , mon frère me mit en garde: “Mais fais gaffe hein, pasque Sartre il est pédé, c' est sûr !" Et plus tard ma mère, qui lisait du Troyat et s'étonnait de me voir plongé dans La nausée, de s'inquiéter dans un langage qui n'était pas du tout le sien: "Mais on dit que Sartre est un pédé, tu crois pas que c'est vrai ?"

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    Or voici, dans un tout autre contexte socio-culturel, la réaction violente qu'a provoquée le jeune Magyd Cherfi, dans sa cité de la banlieue de Toulouse, quand ses potes de foot le surprirent en train de lire Une vie de Maupassant:
    “Voilà donc qu’un jour je suis sorti sans cacher l’objet de tous les délits. Je me suis assis, sûr de mon fait. Pour une fois sans trembler j’ai ouvert mon livre et tranquillement j’ai basculé dans les jabots, les hauts-de-forme,, les gilets de soie, less robes à taille haute et remontées sous les seins et largement décolletées du roman Une vie de Maupassant. C’est là qu’étaient les miens, ces héros du XIXe, fardés romantiques et sans muscles.
    “Je lisais depuis quelques minutes quand trois lascars, Mounir, Saïd et Fred le Gitan se sont approchés de moi...
    “- Qu’est-ce que tu fais ?
    - Heu... je lis.
    - T’es un pédé ou quoi ? Pourquoi tu fais ça ?
    - Non mais c’est pour l’école.
    - Qu’est-ce qu’on s’en fout d l’école , tu veux des bonnes notes, c’est ça ?
    - Non, non...
    - T’as qu’à lui dire à ton prof qu’on est pas des pédés !
    - D’accord.
    - D’accord...! T’es français, c’est ça, tu veux sucer les Français ?
    - Non.
    - Et ça c’est quoi ? Montre !
    Il m’a arraché le livre des mains, a lu:
    - Une vie... de Mau...passant, c’est un pédé lui aussi !
    - Mais non, c’est pas un pédé.
    - C’est quoi alors ?
    - Un écrivain.
    - C’est ça , c’est un pédé.
    “Saïd a jeté le livre non sans l’avoir éclaté de la pointe de sa chaussure, j’ai pas bougé et un deuxième coup de pied circulaire me coucha dessus. Le temps de quelques étoiles tournoyantes, je ne savais plus s’il s’agissait de mes rêves récurrents ou d’une banale réalité orchestrée par mes soins. Enfin il était là, le coup de pompe tant attendu. Enfin je le tenais, le prétexte de la rupture.
    “Donner à ma passion de lire, d’écrire, un argument pour exister au grand jour, il en sera bel et bien terminé le “pédé”, la jouer couilles contre couilles”, etc.

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    À défaut de Gay Pride, puisqu'il n'est décidément pas pédé, au risque de décevoir ses petites brutes de potes de foot, Magyd affirmera une façon de Book Pride qui se retrouve chez son pair napolitain Erri De Luca, dont les collègues de chantier considèrent le goût pour la lecture avec la même défiance ombrageuse.
    Cependant ces deux jeunes lecteurs étaient entourée, l’un par sa mère et l’autre par ses parents du peuple napolitain moins illettrés qu’on croirait, comme Karl Ove Knausgaard quelques années plus tard, empêché par sa mère de continuer à ne lire que des bandes dessinées autour de ses sept huit ans, se trouve emmené par elle à la bibliothèque municipale et commence à découvrir l'océan des livres - comme nos propres parents nous y ont incités sans nous interdire pour autant la lecture de Red Canyon et de Vigor l'aviateur.

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    Ce que Magyd Cherfi a vécu à la découverte de ce pédé de Maupassant, Erri De Luca et moi-même l'avons vécu à peu près au même âge avec Céline en son Voyage au bout de la nuit, dont le Napolitain - race de Rital arabisant par le faciès et la langue écrit ceci:
    “Céline l’avait écrit et il avait joué du fifre au groupe d’écrivains de sa génération, les entraînant tous à sa suite pour jeter à la mer les livre des autres, comme Hamelin l’avait fait avec les rats. Son livre résistait entre mes mains sales, sommairement lavées, arrachant des pages en les tournant parce que ni mes doigts ni mes paumes ne sentaient plus rien. Seul Louis-Ferdinand me convenait ces mois-là, seul son Voyage tenait compagnie à mon va-et-vient. Et après, je n’ai plus rien lui de lui qui vaille ce ton de vie empoisonnée, volée aux autres du seul fait d’avoir survécu, une vie restée au-dessus d’un amas énorme de jeunes gens de vingt ans abattus dans les fossés par le gaz moutarde et les éclats d’artillerie”.


    Un livre peut marquer une rupture par sa seule présence. Charles Dantzig observe très justement qu'un seul objet eût paru obscène dans le biotope du fameux Loft, premier parangon de la téléréalité française : un livre ! Le même livre peut n'être qu'un signe de conformité sociale ou mieux pour l'auteur: un méga-tremplin vers la gloire et le forum de Davos ou les bons papiers panaméens.
    Retour à Céline: un livre serait une façon d'aller au bout de la nuit avec les loupiotes stellaires des mots, et le style, la musique, le rythme chers au vieux salopard de Meudon se retrouvent chez Erri le Rital et chez Magyd le Bicot.

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    Une scène brutale, a valeur initiatique, dans Ma part de Gaulois, ressaisit l'antagonisme radical de deux langages - donc de deux mondes - lorsqu'un dur de la Cité surprend le garçon en train de savourer ses alexandrins bien filés.
    Le nommé Gibon, l’un des grands de la cité, taiseux et couturé de cicatrices, l’air d’avoir quarante ans au seuil de sa vingtaine déjà marquée par les sévices en maisons de correction, interpelle donc Magyd:
    “- C’est toi le poète ?
    Je crois ne pas avoir moufté, la peur sans doute d’extraire une syllabe qui le froisserait et me verrait illico écartelé entre les poteaux du gardien de but pour finir rongé par sa mâchoire accidentée, proposé comme cible aux canonniers de la cité, en quelque sorte lapidé par une balle en cuir. C’eût été long.
    “Il ma arraché mon petit cahier de poèmes, a lu et a conclu:
    - Ca vaut chi ça, petit frère, c’est de la merde.
    D’abord je me suis dit: “Il sait donc lire ?”
    “Il a lu et cette image là est encore incrustée dans mon crâne. L’image de Gibon lisant des alexandrins à la con. Un ours lisant Flaubert, c’est ça ! J’ai vu ce jour-là un animal s’attaquer à la lecture d’un roman du XIXe siècle.
    - Prends ton stylo gamin, écris.
    Il a dicté. Me suis exécuté.
    - “Je vais te sucer la gorge et manger ta bouche, ton cul je vais le tordre comme un guidon et tu vas bouger comme une balançoire. Je vais casser ton pépin, de partout je vais t’ouvrir avec les doigts, tu vas couiner comme la bête sous les coups de mon chib, tu va mariner dans la bave, je vais plier tous tes morts et tu vas chier les défunts comme les vivants, tout ce qui vit dans ta peau je vais le torturer et quand il y aura plus que des trous je vais te fourrer à la vaillante, tu vas tourner comme les ailes du moulin, et quand tu seras plus que de la poudre j’vais te lécher l’con. Je vais t’esquinter salope,que les vautours diront y a plus que chi à manger”.
    Et Magyd, sonné, de conclure en ces termes pour lui fondateurs:
    “J’ai dégluti un litre de salive. C’a été mon premier porno, un écran s’était étalé sous mes yeux, immense. J’ai vu le plus beau film qu’il ait été donné de voir à un morveux. Je me souviens, j’écrivais et me surprenais main gauche à gratter ma braguette. Je le voyais lui, nu, gladiateur, fougueux, barbare,je la voyais elle, femelle ardente et repue. J’imaginais la Belle et la Bête. Le vrai conte était là qui sublime la femme et soulage un guerrier, et j’ai compris la baise que les Blancs appellent l’amour. Cet homme valait cinquante imams, cinquante curés et autant de rabbins, il racontait la vie, la preuve... J’ai bandé dur.
    “À la fin il m’a dit: - Dégage, bâtard, va apprendre à écrire sous les couilles à ton père”.

    The Very Question étant alors: comment donc parler français quand on est Beur ou natif de La Guadeloupe, Alsacien de souche ou Vaudois comme Ramuz, dont certain persifleur parisien prétendait qu'il était mal traduit de l'allemand ?
    Débat obsolète ? Absolument pas, et Ma part de Gaulois l'illustre comme l'a fait Sacha Desprès dans La petite galère.

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    L'identité ne se forge pas avec des bons sentiments dictés d'en haut mais avec un récit incarné dans la chair et le verbe du poète.
    Le livre peut être le sésame qui te sort de ta taule (Jean Genet y a pas mal réussi) ou te fait entrer chez Ali-Baba le fameux bibliothécaire. Ce peut être un tapis volant, mais aussi une entrée à la cour des grands et autres auteurs cultes, ou ce peut être une matraque, un Coran qu'on te fout sur la gueule avant de finir le job avec une croix à couronne barbelée.
    En lisant Erri De Luca ou Magyd Cherfi, entre cent autres vrais auteurs du feu de Dieu genre Flannery O'Connor la catho médiumnique ou Amos Oz le Juif peu orthodoxe, j'entends une voix tantôt très douce et tantôt colère que chacune et chacun indentifuera à sa façon, zen ou soufi, délicatesse d'Emily Dickinson ou des Béatitudes évangéliques, à moins que de la même source tonne soudain la voix colère et non moins pure du rabbi Ieshouah dans l'Evangile selon Matthieu de Pier Paolo Pasolini, ce sale pédé à gueule d'Arabe qui faisait du porno communiste, etc.


    Magyd Cherfi. Ma part de Gaulois, 258p. Actes Sud, 2016,
    Erri De Luca. Le Plus et le moins. Gallimard, 2016.
    Sacha Desprès. La petite galère. L’Âge d’Homme, coll. Poche suisse, 2016.


    Peinture murale ci-dessus: Charles Levalet.

     

     

  • Pour tout dire (52)

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    À propos du marcheur-écrivain-ingénieur Daniel de Roulet, le plus suisse des écrivains romands. De La couleur des jours et de la Commedia de Dante. À l'auberge avec Robert Walser.

     

    deRouletPolaroid.jpgLe fils de pasteur Daniel de Roulet, ingénieur multilingue et conjoint légal d'une musicienne, militant antinucléaire et romancier japonais à ses heures, est le plus persévérant et sans doute le plus performant marcheur de fond de la littérature romande voire francophone, et sa qualité de marathonien (il a fait New York et en a tiré un roman bleu) va de pair avec la qualification justifiée, je crois, d'auteur le plus Suisse des écrivains romands. Je le constate sans aucune ironie, au dam du monumental Ramuz qui prétendait que le littérature Suisse n'existe pas. Tout faux: la littérature Suisse existe bel et bien vu que la Suisse existe, contrairement à ce qu'affirme le plasticien démagogue Ben, et Daniel de Roulet le prouve à la fois par le mollet, les deux lobes scientifique et émotionnel du cerveau et le coeur, par ses livres et par la façon dont il défend et illustre les écrits de la littérature Suisse au sens très large puisque Paracelse y trouve sa place à côté de Robert Walser ou de Germaine de Staël.

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    La dernière marche de Daniel de Roulet, transversale, combine la traversée de la Suisse pedibus en treize étapes et la lecture de treize (voire bien plus) livres de plus ou moins illustres auteurs plus ou moins suisses, de Rousseau à Tolstoï en passant par Dürrenmatt et le vacher du Toggenbourg Uli Bräker, notamment. La journée, Daniel le marcheur marche dans sa tenue bleue de coureur de fond, et le soir il se plonge dans un bouquin après avoir savouré un souper Suisse - en Suisse on dit souper pour dîner...


    La série s'intitule La suisse de travers et a paru récemment dans La couleur des jours, publication sur papier journal à laquelle Daniel de Roulet m'a gracieusement abonné et que je découvre avec le plus vif intérêt, merci compère.

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    On sait que le poète latin Virgile compte pour beaucoup dans la marche, de l'enfer au paradis, de son confrère toscan Dante Alighieri, au titre de guide tantôt très tendre et tantôt très sévère. Tout autre était La relation nouée entre le poète bernois Robert Walser et le journaliste zurichois Carl Seelig, lequel a transcrit leurs conversations de marcheurs à travers la campagne dans un inappréciable petit livre intitulé Promenades avec Robert Walser, où il est question de Tolstoï et de Gottfried Keller entre un dîner (en Suisse le déjeuner français se dit dîner) et un souper en quelque auberge Suisse point encore notée par TripAdvisor. D'une façon analogue, le pied léger, Daniel de Roulet fait parler ses compagnons de route aussi vivants que le restent leurs écrits.

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    "Je ne puis méditer qu'en marchant" disait ainsi Rousseau, qui accompagne notre marcheur de Blonay à Charmey via le lac des Joncs et Plan Francey, ce qui fait une sacrée trotte quasiment sous nos fenêtres et à travers les monts et vaux de nos enfances skieuses (aux Paccots) ou toujours portées sur le chocolat (évoqué à l'étape de Broc suivant celle de Gruyères) , et Rousseau de préciser "sitôt que je m'arrête, je ne pense plus, et ma tête ne va qu'avec mes pieds ".
    Je ne sais plus qui a remarqué, avec une partielle justesse, que La littérature romande sortait de La 5e promenade du Rêveur solitaire, du côté du romantisme allemand frotté de lumière lémanique (la prose poétique d'un Gustave Roud ou d'un Jaccottet en sont les meilleurs exemples avant Chessex et Chappaz ), mais nos écrivains plus récents, à commencer par De Roulet, se sont bien éloignés des métaphysiques naturelles et de la mélancolique contemplation. La littérature n'est d'ailleurs intéressante qu'à contre-cliché, et ce qui vaut pour la Suisse réelle, mille fois plus intéressante que ce qu'on en dit le plus souvent un peu partout, s'applique aussi à ses écrivains et ses artistes les plus originaux .

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    Daniel de Roulet entreprend son périple de Genève à la clinique psychiatrique de Begnins pour évoquer le souvenir déchirant de la fin d'Annemarie Schwarzenbach, figure emblématique de l'écrivain-artiste fuyant sa couveuse de fille de patriciens zurichois dans la bohème européenne de haut vol, la drogue et le voyage.
    Échappée du bunker idéologique que défendra plus tard son cousin xénophobe James Schwarzenbach, inspirateur direct de l'actuel milliardaire populiste Christoph Blocher, l'auteure de La vallée heureuse (1940) préfigure la rupture abri-bourgeoise des années 69, proche d'une Ella Maillart ou d'un Nicolas Bouvier. Au demeurant, cette Suisse-là ne se borne pas non plus au nouveau cliché de l'écrivain-voyageur à la mode genre touriste esthète ou bourlingueur se la jouant Cendrars via easy jet.
    En revanche, comme le souligne bien Daniel de Roulet, la façon terrifiante dont Annemarie Schwarzenbach fut livrée, par sa propre mère, aux bons soins des psychiatres, notamment à coups d’électrochocs, avant d’être pour ainsi dire euthanasiée, constitue une métaphore du soft goulag helvétique préfigurant la sombre confession d’un Fritz Zorn dans Mars...
    La marche de Daniel de Roulet est intéressante en cela qu'elle se nourrit de multiples curiosités rétrospectives ou présentes, où le sens pratique de l'ingénieur-architecte le dispute à la sensibilité de l'humaniste cultivé - mélange très Suisse là encore.

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    Je note ces impressions en une région où Hemingway à fait de la luge en hiver et chassé la loutre en été, à l'aplomb d'un val où il a écrit la fin de L'Adieu aux armes. Daniel de Roulet aurait pu faire un bout de chemin avec lui ou chasser les papillons de nos prairies avec Vladimir Nabokov, alors que c'est du côté de Lucerne qu'il a retrouvé un Tolstoï à la fois émerveillé par la somptueuse nature et jugeant sévèrement les riches touristes anglais transformant l'indigène en larbin ...
    Comme il y a des décennies que je pratique ma propre Suisse en zigzags, seul ou en chère compagnie, le parcours de Daniel de Roulet m'est un chemin de traverse de plus, le long duquel se multiplieront les lectures et les rencontres de notre TOUT DIRE partagé - ces premières notes en appelleront donc sans doute bien d’autres....

  • Wajda pour mémoire

     

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    À propos de Katyn l’un des films du grand réalisateur polonais Andrzej Wajda, témoin de l’Histoire du XXe siècle, qui vient de s’éteindre à l’âge de 90 ans. L’auteur du magnifique Cendres et diamants et de L’Homme de fer, entre tant d’autres oeuvres de premier plan, fut l’un des initiateurs du Musée Czapski de Varsovie, à la mémoire de son ami Joseph Czapski, qui consacra sa vie à rétablir la vérité sur le charnier.

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    J'ai vu ce soir les corps tomber l'un après l'autre dans la fosse, après les balles tirées à bout portant dans chaque tête, et je revoyais le vieil homme dans sa mansarde de Maisons-Laffitte, à la fin des années 70, qui pleurait pendant que je lui lisais des pages de Nuits florentines.


    Ensuite le film de Wajda m'a laissé comme abattu, physiquement lessivé, sans voix. Je savais pourtant à peu près tout de Katyn, et d'abord de vive voix par Czapski, avant même la lecture de ses livres; je savais que tout ce qui était raconté là s'était réellement passé. Je le savais par l'esprit, mais le cinéma parle au corps, les images parlent aux sens et aux nerfs, le matraquage est réel et le fait est qu'il m'a semblé vivre ce soir dans mon corps, tout bien assis dans mon fauteuil que je fusse, l'atroce fin de ces hommes massacrés l'un après l'autre par les sbires de Staline.

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    Je savais pour l'essentiel ce que signifiait le nom de Katyn et tout ce qui l'entourait, bien au-delà du seul charnier désigné par ce nom. Je savais tout ce que, désormais, tout quidam soucieux d'en savoir plus sur cette "tragédie parmi d'autres" survenues entre 1939 et 1945: je connaissais le détail de la manipulation soviétique et l'opération de propagande longtemps entretenue en France et en Occident, visant à attribuer le massacre aux nazis. Je savais les circonstances de ce crime de masse occulté et comment, par exemple, le major-général du NKVD Vassili Mikhailovitch Blokhine en personne, vêtu d'un tablier de boucher et armé d'un pistolet allemand Walther PPK, avec l'aide de deux exécuteurs fameux, les frères Ivan et Vassili Jigarev, "traita" 7000 hommes en 28 nuits pendant que des millions de pères de famille soviétiques (présumée bons) crevaient sur le front de la même mort que des millions de pères de famille allemands (présumés méchants), et je revoyais Joseph Czapski, dont une partie de la vie avait été consacrée à rétablir la vérité sur l'assassinat des 25.000 officiers et étudiants polonais assassinés par les Soviétiques, qui pleurait ce jour-là sur une page des Nuits florentines de Heinrich Heine que je lui lisais dans sa modeste soupente où voisinaient ses toiles récentes et les centaines de carnets reliés de son légendaire journal.

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    Les bras réunis autour de ses immenses jambes pliées, ses immenses mains jointes comme pour une prière, la voix haut perchée d'un vieil enfant, Czapski m'avait donc demandé de lui lire deux ou trois pages des Nuits florentines que notre ami Dimitri aimait tant lui aussi et qu'il rééditerait des années plus tard, mais je ne me rappelle pas ce qui avait tant ému, ce jour-là, l'artiste octogénaire revenu de toutes les horreurs du XXe siècle - des bombardements de Varsovie où l'essentiel de son oeuvre avait été détruit, à la bataille de Monte Cassino où les Polonais avaient appris la forfaiture des Alliés les livrant à une nouvelle dictature. Je ne me souviens pas de la source de cette émotion si vive, mais celle-ci me rappelle, à l'instant, les mots que Varlam Chalamov consacre à la rosée du matin dont les perles scintillent au soleil, derrière les barbelés du goulag...

    Un homme est trop fragile pour résister à une balle qu'on lui tire à bout portant dans la tête. Mais le même homme fragile est capable de résister à la violence par son art ou par ses larmes.

  • Pour tout dire (51)

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    À propos de la beauté de la nature norvégienne où voisinent visons et marsouins. Une formule du New York Times. Le monde à hauteur d'enfance. La peur du père et les revues pornos. 

    Je n'étais jamais allé au sud ni à l'ouest de la Norvège , dont j'ai découvert la splendeur de la nature par le seul truchement des mots. Les gens ont aujourd'hui besoin de photos ou de vidéos à l'appui, mais avant d'aller faire un tour sur Google Images j'avais vu , ce qui s'appelle voir, le lotissement de petites maisons sur l'île de Tromlyø où les parents de Karl Ove Knausgaard s'installèrent à la fin des années 60 avec leurs deux garçons, me rappelant le même genre de lotissement des hauts de Lausanne où nos parents s'établirent à la fin des années 40, et l'évocation du voyage du quatuor familial jusqu'à la ferme des grands-parents maternels du narrateur m'a bonnement émerveillé par la découverte de ce monde de forêts et de fjords, jusqu'au pied de la montagne sur laquelle le grand-père paysan-pêcheur-apiculteur de Karl Ove, éleveur de visons à ses heures, participa à un sauvetage après le crash d'un avion - tout un univers de féerie naturelle qui m'a rappelé nos équipées familiales dans les Alpes, du pied de l'Eiger au pont du Diable en passant par des cols rappelant les sierras désertes ou les défilés du Far West de nos livres d'enfants.

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    L'originalité profonde de Jeune homme, par rapport à des kyrielles de récits d'enfance (les éditions Gallimard en ont publié toute une collection de grande qualité à l'enseigne de Haute Enfance), tient à son mélange de candeur et d'intensité brute, où le temps hors du temps de l'enfance et les ordres de grandeur propres à celle-ci sont restitués avec une plasticité proche de la 3D.
    Ainsi le lecteur se trouve-t- trimballé sur le petit tracteur à gaz du grand-père, sur fond de haute montagne et de fjord où il emmène les garçons à la pêche au cabillaud tandis que des marsouins surgissent du brouillard, et le soir ce seront les prises de becs des parents et de l'oncle communiste en dessous de la pièce où les frangins sont couchés tête-bêche.
    Et là encore le lecteur se trouve renvoyé à ses propres souvenirs, comme cette nuit de ma petite enfance où, dans la chambre glacée de la ferme d'une grand’tante veuve, j'entendais celle -ci raconter à voix basse, à mon grand-père, les dernières menées d'un malandrin en fuite à travers la campagne du nom de Gavillet. Or je me rappelle aussi que, pour arriver à cette ferme isolée de l'arrière-pays vaudois, nous avions traversé une forêt tapissée de petites jonquilles d'un jaune jubilatoire.

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    À propos de l'édition américaine de l'autobiographie de Knausgaard , un chroniqueur du New York Times écrivait ceci qui rend bien le sentiment qu'on éprouve à cette lecture : “Pourquoi voudriez-vous lire un roman norvégien en six volumes de 3.600 pages, traitant d’un type écrivant un roman norvégien de 3.600 pages ? La réponse en deux mots est que c’est bon à couper le souffle, que vous ne pouvez vous arrêter de lire et que vous ne le voudriez pour rien au monde”...
    Si le regard de Knausgaard se maintient à hauteur d'enfance, comme le miroir promené le long de la vie cher à Stendhal, la lucidité aiguë de l'auteur n'en est pas moins constante, qui met en balance l'investissement total, matériel et affectif, de la mère aux bons soins, et la noire froideur du père, distant ou moqueur, voire parfois violent, à propos desquels Karl Ove fait cet aveu significatif:
    “Elle était toujours là, je le sais, mais je n’arrive pas à m’en souvenir. Je n’ai aucun souvenir d’elle nous racontant de histoires, je ne me souviens pas qu’elle m’ait jamais mis un pansement sur le genoux ou qu’elle ait jamais assisté à une fête de fin d’année.


    “Comment cela se fait-il ?
    “C’est pourtant elle qui m’a sauvé. Si elle n’avait pas été là, j’aurais grandi uniquement avec papa, et alors là, d’une façon ou d’une autre, à un moment ou à un autre, j’aurais mis fin mes jours. Mais sa présence contrebalançait la noirceur de papa. Aujourd’hui je suis en vie, et le fait que ce soit sans joie n’a rien à voir avec l’équilibre de mon enfance. Je vis. J’ai moi-même des enfants et la seule chose que j’ai vraiment essayé avec eux, c’est qu’ils n’aient pas peur de leur père.”
    Cependant qu'on n’imagine pas, pour autant, une enfance de martyr. L’enfance assez banale - et tout à fait unique dans son flux ordinaire - de Karl Ove Knausgaard ressemble en somme aux nôtres, avec leurs lumières et leurs ombres. L'enfance est le temps des premiers émerveillements, mais c'est aussi le temps des petites et des grandes conneries consistant, par exemple à chier du haut des arbres ou à jeter des pierres sur les voitures. C'est le temps de crâner en classe, en se posant comme le meilleur, ou de se faire humilier parce qu'on affecte le genre petit saint. C'est le temps des premiers tours du monde que nous font faire nos premières lectures, - avec de remarquables aperçus touchant ici au mimétisme héroïque ou aux vertiges de l'angoisse existentielle -, mais c'est aussi la soudaine frénésie de curiosité portée à l'examen de revues pornos traînant entre sous-bois et gadoues, etc.

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    Or il y a, dans le TOUT DIRE de Knausgaard, autant d'aspects de la réalité éclairés de manière inattendue et souvent vivifiante, que de zones préservées par pudeur ou discrétion. Imbécile est alors,me semble-t-il, le reproche d'exhibitionnisme fait par d'aucuns à cet écrivain dont le TOUT DIRE, évidemment, ne dit pas tout et n'importe quoi...

  • Pour tout dire (50)

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    À propos du roman vu par Céline et de la série Black Mirror. Proust et la puce intégrée. Du professionnalisme de Michael Connelly et de la poésie dans La Route de Cormac McCarthy.

     

    Avec l'expéditive mauvaise foi dont il était coutumier en parlant de ses chers confrères, Louis-Ferdinand Céline réduisait le roman français de son époque à une variante de la lettre à la petite cousine et, plus intéressant, affirmait que, l'observation du monde contemporain passant désormais par le journalisme ou l'essai documenté, la seule marque d'originalité, pour un romancier, résidait désormais dans le style, et c'est ainsi qu'un Ramuz, fondateur d'un style comme il l'était lui-même, trouvait grâce à ses yeux.

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    Ce qui est assez comique, c'est qu'un Charles Dantzig, qui voit en Céline l'un des apôtres du réalisme littéraire qu'il attaque, fait à peu près la même apologie du style, alors que Céline réduit Proust, dont le style vaut le sien et souvent le surclasse , à du chichi de chouchou.


    À un peu moins d'un siècle de distance, et malgré l'école éphémère qui s'est posée comme le Nouveau Roman, l'on ne saurait dire qu'aucune oeuvre d'envergure n'ait dépassé celles de Proust et Céline sans réduire pour autant maintes œuvres de valeur à la simpliste formule célinienne de la lettre à la petite cousine.


    N'empêche: de Claude Simon à Pascal Quignard, ou des Sarraute et Duras à un Kourouma ou un Chessex, entre tant d'autres dont le vilain canard Houellebecq, c'est bel et bien par l'originalité de leur style, plus que par leur "reflet" réaliste, que la littérature de langue française â été revivifiée et que le nivellement culturel a été limité tant bien que mal.

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    Cela étant, c'est au dam des jugements et autres préjugés académiques, et sans provocation, que je décèle un lien direct entre la modulation proustienne de ce phénomène extrêmement répandu dans notre drôle d'espèce qu'est la jalousie et son observation vertigineuse dans un épisode (intitulé Retour sur image) de la série anglaise Black Mirror.


    De quoi s'agit-il ? De la capacité soudaine, par le fait d'une nouvelle technologie, d'accéder à tout moment au film passé de son existence et de toutes les vies circonvoisines, dans une transparence complète. Avec la susceptibilité soudain délirante du Narrateur de la Recherche du temps perdu, le protagoniste de l’épisode en question en vient, lors d'une rencontre entre amis, à soupçonner sa femme d'en pincer pour l'un des invités se la jouant viveur cynique, et de la harceler ensuite en l'obligeant à projeter sur écran les épisodes d'une ancienne liaison occultée.


    La science fiction à sans doute déjà traité le thème, mais ce qui frappe ici, dans une réalisation émotionnellement forte, c'est la découverte soudaine de ce que pourrait être l'accès permanent et ouvert à tous de nos archives secrètes. Dans l'épisode en question, une puce greffée à chaque individu le relie en outre à une mémoire collective qui permet à tout moment à n'importe quel chef de bureau ou douanier ou flic d'accéder à son "historique " enregistré.


    Comme je suis en train de (re)lire le récit du premier amour du jeune Marcel pour la jolie Gilberte, dans À l'ombre des jeunes filles en fleurs, suivant la relation non moins plombée par la jalousie entre Swann et la mère de Gilberte, ancienne cocotte devenue reine des élégances via l'ascenseur social actionné par le même Swann, j'imagine la folie furieuse qui saisirait un Narrateur disposant soudain d'une sorte de webcam panoptique branchée sur la vie secrète de ses multiples amours - l'horreur pure !

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    Ce que j'en retiens en l'occurrence, c'est que les auteurs des meilleures séries actuelles - américaines, anglaises ou nordiques, pour la centaine que j'ai visionnées -, travaillant en collectifs de haute compétence, font en somme le job aussi bien sinon mieux que des milliers de romanciers peinant à établir le moindre scénario original ou le moindre dialogue crédible, donnant en somme raison à Céline.


    L'étonnante évolution qualitative des séries télévisées condamne-t-elle pour autant les auteurs de cinéma ? Je n'en crois rien. Un Fellini ou un Godard, un Kiarostami ou un Cassavetes représentent autant de regards et de voix uniques, et je ne vous pas pourquoi l'on retirerait l'échelle comme s'y emploient ceux qui (Godard en tête d'ailleurs) concluent à la mort du cinéma après que d'autres aient déploré la mort du roman, la mort de l'homme, la mort de Dieu et l'agonie prochaine de la Barbie d'origine - et ce qui vaut pour le cinéastes vaut pour les écrivains me semble-t-il.


    Comparaison n'est pas toujours raison, mais cela peut éclairer parfois. Je me le dis en reprenant la lecture de Mariachi Plaza de Michael Connelly, impeccable artisan de ce qu'on pourrait dire le polar d'investigation, dont l'observation de reporter sur le terrain à nourri une fresque à multiples strates de la Cité des anges. Un jour que je me trouvais à Los Angeles dans une voiture de louage, c'est ainsi par mes souvenirs des tribulations de l'inspecteur Bosch que je me suis dirigé dans le grand labyrinthe, de Wilshire Boulevard à Venice ou remontant vers Écho Park en passant par Mulholland Drive...
    Mais Connelly es-il un styliste pour autant, au sens où l'entendait Céline ?

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    Je ne le crois pas. En revanche je suis sûr et certain que Cormac Mc Carthy en est un, dont La route est un poème apocalyptique au même titre que les pièces de Beckett. Et The Road a fait un tabac aux States. Donc rien n'est perdu en dépit des apparences, même s'il fait un putain de sale temps bouché, ce dimanche matin, à l’unisson de la météo mondiale.
    Or voilà que Lady L.surmonte sa douleur à la cheville en me proposant de rentrer du bois pour le feu que je vais faire en bon scout, surmontant mes propres lancinances post-opératoires. Et dire qu'il ya encore, au monde, des gens qui en bavent alors que nous avons fait tant de progrès ! Snoopy lèche à n’e plus finir sa papatte endolorie, mais ailleurs les chiens n'ont que des cadavres à se mettre sous la dent. L'art consiste peut-être, alors, à "faire la différence ".

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  • Pour tout dire (49)

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    À propos de la doc du romancier réaliste et des chasseurs d'apparts. Que les personnages de Dostoïevski n'ont point de métiers et que certains auteurs sont juste des éponges genre Simenon ou Proust. Des modulations de la beauté avec ou sans belles phrases.

     


    Les lecteurs désireux de visiter un appart de top standing dans le quartier genevois très smart des Tranchées peuvent se rendre direct à la page 159 du rompol de Julien Sansonnens intitulé Les ordres de grandeur, où l'un des protagonistes, le clinquant présentateur de télé Alexis Roch, se fait présenter son futur bien par un agent immobilier qui mériterait les compliments de Stéphane Plaza, animateur vedette de Chasseurs d'apparts sur M6.

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    Le romancier marque alors un point avec sa description du bien présenté au collègue de Darius Rochebin: “L’agent immobilier connaissait son affaire, il lu avait vanté la qualité des matériaux sélectionnés avec soin, la beauté des garnitures en marbre de Carrare dans la salle de bain, l’élégance raffinée des parquets en chêne massif finition brossé des chambres à coucher, l’étonnante luminosité du sol en marbre turquin au niveau du séjour, mais c’était surtout la cuisine qui lui avait fait grande impression. C’était une création particulièrement minimaliste, le genre de travail d’artiste à figurer dans un magazine d’architecture branché. Le plan de travail se présentait sous la forme d’un îlot massif en granit luna grey, au sein duquel était incrusté une pièce de bois Fineline noire avec des veines plus claires. Le bloc mural, également en granit, était d’un dépouillement presque absolu: seul un robinet d’acier était visible au-dessus d’un évier de forme unique, directement découpé dans la masse de la pierre”, etc.
    Et le chasseur d’apparts de commenter dans le pur style de la nouvelle société friquée des temps qui courent: “Une très belle réalisation signée Eggersmann. Toutes leurs créations sont faites sur mesure, bien entendu. C’est un peu comme posséder une sculpture unique,voyez-vous”. Et pour flatter ce client connu comme le loup blanc: “Je vous regarde tous les soirs”...

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    Très pro dans le registre artisanal, comme on pourrait le dire d'une Maylis de Kerangal avec Naissance d'un pont ou Réparer les vivants dans les domaines du génie civil et de la médecine coronarienne, Julien Sansonnens se pose également en connaisseur du wellness chic et de la gastro de pointe autant que des façons de piéger un politicien via les réseaux sociaux à coups de faux profils Facebook.
    De la même façon, le romancier paraît au fait de la psychologie en matière de viol et de violences, il est capable de sensibiliser la lectrice et le lecteur au sort d'une victime intérieurement détruite par une agression ou à la culpabilité lancinante d'un témoin se reprochant sa lâcheté, et l'on retrouve dans le magma vivant de son (très remarquable) récit, de nombreuses traces de fait divers survenus dans nos contrées ou ailleursbet dûment transposés, qu'il s'agisse de tel salarié de la radio romande accusé d'avoir téléchargé des fichiers pédophiles ou de telle jeune fille massacrée dont une rumeur vertueuse abjecte a insinué qu'elle l'avait peut-être cherché, etc.

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    Une documentation factuelle bien étayée suffit-elle à faire un bon roman ? Sûrement pas, dans la mesure où le travail du romancier se distingue à tout coup de celui du sociologue, du psychologue, du policier ou du juge. Cela étant on n'imagine pas un Balzac sans connaissance avérée des mécanismes de la finance ou des débuts du journalisme parisien, ni le commissaire Maigret sans l'expérience du Simenon chroniqueur de chiens écrasés familier des tribunaux ou des coulisses policières. À l'inverse, on peut rappeler que les romans de Dostoievski sont dénués de tout détail relatifs aux métiers de leurs personnages, alors que les récits de Tchékhov en regorgent. Autant dire que la perception et la transposition littéraire de la réalité varient beaucoup d’auteur en auteur...

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    À relever alors qu’un roman bien ficelé ou bien documenté sans odeurs ou sans épaisseur humaine risque de n'être qu'une machine à tourner les pages, comme il en pullule par les temps qui courent. Ce qui a fait le succès mondial d'un Simenon n'a rien à voir avec l'astuce des enquêtes de Maigret ou sa seule connaissance d'innombrables milieux et situations, et tout avec son incomparable porosité et sa façon hyper simple d'exprimer la complexité humaine. De façon très différente évidemment, Simenon et Proust sont de fantastiques éponges, mais l'un et l'autre ajoutent, à leur connaissance de leurs semblables et du monde, ce qu'on pourrait dire une musique personnelle, un ton unique, un charme, un climat moral ou physique, des tics ou des travers, enfin une beauté qui n'obéit pas forcément aux canons des académies ou des esthéticiennes diplômées.

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    Cette question de la beauté est essentielle à mes yeux, irradiant tous les livres que j'ai aimés, jusqu'à l'autobiographie de Karl Ove Knausgaard dont les observations et les phrases entretiennent, avec la réalité du monde et avec le langage, un rapport qui implique à la fois le sérieux terrible du regard enfantin et l'indulgence acquise d'expérience, la loyauté du récit et la poésie de l'expression.
    À un moment donné, Karl Ove, vers ses sept-huit ans, regarde, avec l’autorisation de son père une opération du coeur à la télé. Et voilà ce que ça donne:
    “Papa se leva.
    - Non vraiment, je ne peux pas regarder ça, dit-il. Comment peut-on montrer une chose pareille à la télé un lundi soir !
    - Je peux regarder quand même ? demandai-je.
    - Oui, si tu veux, dit-il en se dirigeant vers l’escalier.
    Tout au fond, la membrane battait comme un pouls. Le sang la recouvrait et elle le renvoyait, puis elle semblait se soulever jusqu’à ce que le sang déferle à nouveau sur elle et le rechasse, puis se soulève à nouveau.
    Et soudain je compris qu’il s’agissait d’un coeur.
    Que c’était triste.
    Non pas que le coeur batte sans pouvoir s’échapper. Ce n’était pas ça. C’était le fait que le coeur ne se voyait pas, qu’il dût battre en secret, hors de notre vue, oui, c’était évident, on comprenait en le voyant que ce petit animal sans yeux devait battre et tambouriner tout seul, au fond de la poitrine”.

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    Mallarmé avait des raisons de décrier "l'universel reportage" à propos du roman réduit à une image servile de la réalité, de même qu'on peut s'inquiéter de voir la littérature actuelle (ou le cinéma) envahis par le magma des faits positifs ou négatifs non transposés, réduisant l'art à une espèce de drogue suave ( la prolifération de la littérature d'évasion à bon marché) ou compulsive (le déferlement de la violence ou du sexe imbécile) au seul bénéfice de la pompe à fric branchée sur le générateur conso.

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    Par rapport à ce monde avarié, il est alors intéressant de relever que le roman noir (policier, thriller ou polar), jadis décrié par les instances littéraires plus ou moins moralisantes, notamment en Suisse romande, est de mieux en mieux reconnu comme un genre ouvert à la critique sociale ou politique, où certains auteurs surclassent leurs pairs strictement littéraires en matière de réflexion et de positions éthiques sur les dérives et autres délires personnels ou collectifs.


    Mais là encore , la photo brute ou le sermon ne seront rien sans la totalité puante ou souffrante, ou joyeusement radieuse de ce que Montaigne appelait l'hommerie, etc.