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  • Pour tout dire (40)

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    À propos de ce qu'un enfant risque en répondant à son père et comment notre voisin Müller passa de l'Opel Rekord à l'Opel Kapitän. Le suicide du petit junkie et les quartiers de nos enfances vus de la fenêtre de Simenon

    ...

    Lorsque Karl Ove, protagoniste et narrateur de Jeune homme répond à son père, celui-ci le fusille du regard ou lui bat froid ou le punit plus ou moins durement, de façon tout à fait imprévisible.
    C'est cela surtout qui effraie le petit garçon: le caractère changeant et aléatoire de la colère paternelle. Un fils ne répond pas à son père: punkt Schluss, point barre, terminé bâton. Un fils, ça se dresse, et d'ailleurs celui-ci est beaucoup trop sensible, il chiale même quand je ne le cogne pas, une vraie fille manquée mais ça se corrige. Pourtant, si la mère, sans intention mauvaise, par inattention, achète en vitesse un bonnet de bain à fleurs pour bonnes femmes au garçon qui, outré, n'en veut pas, c'est pareil pour le père: tu réponds, malappris, tu porteras ce que ta mère t'a acheté, point final ! Et si les garçons se foutent de toi à la piscine, sois un homme !

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    Quant à John, il se ramasse une gifle de sa mère parce que lui, vraiment, est d'une insolence caractérisée. John est le plus encanaillé des camarades de Karl Ove, réputé pour avoir le plus d'oncles de toute l'équipe. Or un jour qu'il se pointe chez John dont la mère est en bikini, le lascar lui lance: « Ah ah, tu regardes le derrière de ma mère ! ». Ce qui interloque Karl Ove vu qu'il n'en a rien à souder et que c'est faux. Mais la mère en bikini, qui reçoit toujours plein d'oncles à la maison, n'en colle pas moins une baffe à John, lequel ne répond pas seulement à sa mère mais aux maîtres d'école dont l'un d'eux, comme le père Knausgard , jette volontiers les récalcitrants contre les murs…

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    En lisant Jeune homme, je me suis rappelé la Lettre au père de Kafka, même si la famille petite-bourgeoise norvégienne et le père politicien de gauche sont très différents du milieu juif et du pater familias des K., mais la pétoche de l'un rappelle bel et bien celle de l'autre.

     

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    Moi qui n'ai jamais eu peur de mon père ni de nos divers oncles ou maîtres d'école , sauf un peu de Besson quand il brandissait sa baguette, je réagis moins aux petits sévices infligés par le père Knausgaard qu'au climat de méfiance et de crainte latentes évoqué par l'écrivain, qui me rappelle le climat empoisonné régnant chez nos voisins Müller, fatal à l'aîné, drogué et finissant par se jeter du fameux pont Bessières, en pleine ville de Lausanne, suscitant ce seul commentaire de sa mère à la nôtre: "J'pensais pas qu'il en aurait le courage, ce connard", etc.

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    Le monde décrit par Knausgaard n'est pas aussi sordide ou dramatique que la vie de nos voisins si propres-en-ordre d'apparence, dont le fils aîné était non désiré et qui furent « punis » du suicide de celui-ci par la mort en montagne du cadet adoré, mais l'évocation de son enfance par Knausgaard, virtuellement riche d'innombrables échos personnels chez tout lecteur, m'intéresse surtout par la qualité de son observation aux multiples focales, entre loupe et longue-vue, et surtout par son extrême porosité affective et son objectivité "sociologique" et "psychologique ».

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    Avec le même regard, je pourrais faire un plan à la fois riant et terrible du quartier de notre enfance, entre jeux interminables des nombreux enfants du baby boom des années 50-60, les soirs d'été, et comptabilité des suicides dans le même périmètre - sept à ma connaissance -, avant la construction de l'ensemble périurbain de Valmont aux trois tours de 12 étages et à la barre pourrie dont j'ai tiré la matière "sociologique" et "psychologique" d'un roman de plus de 400 pages intitulé Le viol de l'ange et qu'avec le recul je trouve trop littéraire, pas assez Simenon ou assez limpide à la Knausgaard.Simenon2.jpg


    Georges Simenon , presque mon voisin quand je créchais dans une ancienne ferme à moitié en ruine sise au lieudit Grand Chemin, en dessus d'Epalinges, sur les hauts de Lausanne, disait à peu près que le romancier soulève le toit des maisons, comme d'une boîte dont il détaillerait le contenu.
    On a parlé de « Proust norvégien » à propos de Knausgaard, ce qui se justifie à la limite extrême par sa façon de théâtraliser en 3D sa matière de mémoire, mais à cet égard , compte non tenu de l'immense frise des personnages des « romans de l'homme », l'on pourrait rapprocher la saisissante mémoire des lieux et des situations de son autobiographie de la comédie humaine du romancier, sans parler de « Simenon scandinave » pour autant.

    Cependant Knausgaard me ramène au lotissement typique du début des années 50, où mes parents ont investi notre maison familiale en 1947, avec la description « photographique » du lotissement typique de la fin des années 70 dans lequel ses parents se sont installés huit mois après sa naissance, en 1968.

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    Les maisons qu'il passe ainsi en revue, des Gustavsen (dont le père était pompier) ou des Kanestrøm (dont le père était postier), des Christensen (père marin) ou des Jacubsen (père typographe), m'ont immédiatement rappelé les maisons des Spahn (père architecte) et des Rossier (père mécanicien-brocanteur) ou des Jaton (père ouvrier, mère recevant divers oncles l'après-midi) et des Müller (père employé de banque passé en vingt ans de l'Opel Rekord à l'Opel Kapitän, et mère se tapant le facteur dit Verge d'or), et la carcasse de voiture encastrée dans un ravin dont les chenapans norvégiens se servent comme d'un bolide ou un vaisseau spatial est la réplique parfaite de la vieille Studebaker champion rose sortie de la route avant notre naissance et restée au fond du ravin voisin de la Vuachère, ruisseau qu'à l'instar de Karl Ove et ses potes fascinés par les souterrains inondés, nous aurons suivi le long de son long tunnel, de notre quartier à son débouché en amont du mythique Centre mondial de documentation anarchiste aujourd'hui remplacé par un espace arboré où les chiens sont priés de chier dans le carré de sable suisse prévu à cet effet, etc.


    Peinture ci-dessus: Chaïm Soutine.

  • Pour tout dire (39)

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    À propos de notre premier jour d'école et du langage des arbres. De l'hyper-réalisme sans pareil de Karl Ove Knausgaard. Où il est question du réel fantasmé par certains littérateurs style Régis Jauffret et de la réalité réelle transformée par la poésie.

    Est-il digne de la littérature de parler du plaisir d'un enfant à se regarder dans la glace un premier jour d'école ou de certaines chiottes souterraines dans la ville de New York, comme le fait Céline dans Voyage au bout de la nuit ? Un écrivain est-il moins écrivain qu'un autre parce qu'il raconte son envie de mettre le feu au motif qu'il a trouvé des allumettes ou détaille ce que lui disent les arbres ? Et le TOUT DIRE du réalisme ou de l'hyper-réalisme a-t-il des comptes à rendre à la la police des mœurs littéraires à la française ou à l'allemande ou style NSA ou genre KGB ?

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    Comme il fait encore nuit ce matin et que seule la rumeur de la mer toute proche accentue cette sensation particulière d'être au monde que je ressens à l'instant présent avec juste une envie de café, je me trouve en bonne disposition pour clarifier deux ou trois choses sur ce que je vois précisément maintenant (l'écran plat d'une petite télé merdique au-dessus du frigo-congélo de l'espace cuisine attenant à l'espace séjour du studio 27 que nous occupons depuis dix-neuf jours dans la subdivision locative marquée 0 de l'ensemble architectural Héliopolis avec vue imprenable sur la mer et environs trois cent mètres des vingt-trois kilomètres de dunes nous séparant de la cité portuaire de Sète, plus trois mouches qui vont se prendre une claque mortelle - mais là je me réchauffe un café avant de revenir, Tchékhov à l'appui, à mon propos d'avant l'aube.

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    Le 11 septembre 1890,à bord du navire Le Baïkal, dans le détroit de Tartarie, l'écrivain russe Anton Pavlovitch Tchékhov écrit, à son ami éditeur Alexeï Souvorine: "J'ai tout vu. La question n'est donc pas actuellement ce que j'ai vu mais comment je l'ai vu".
    Cette distinction n'a l'air de rien, alors que c'est un double programme éthique et esthétique à valeur universelle, pas moins.
    Tchékhov ne bluffe pas quand il dit qu'il a tout vu. Une enfance qui n'en fut pas une, pourrie par un père ivrogne et confit de bigoterie, soutien de famille pendant ses études de médecine, les yeux grand ouverts sur une Russie de toutes les dèches, la maladie des autres et le sang qu'il commence à cracher à vingt- quatre ans, le bagne sibérien de Sakhaline où il se rend pour en témoigner (on verra qu'il en dit tout et comment), bref la vie comme elle va et les hommes comme ils vont et ne vont pas : tout ca l'autorise, plus que certains littérateurs en chambre, à dire qu'il a tout vu, mais là n'est pas le problème ajoute-t-il: la question est de savoir comment le dire.
    Les réponses à cette question sont innombrablement variées, n'en déplaise aux petits juges et policiers autoproclamés des instances de consécration littéraire qui voudraient qu'un écrivain ne parle que de ce qu'eux ont vu, ou plus exactement cru voir avec leurs lunettes à courte vue.

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    Comme je lis toujours trois ou sept livres à la fois, je gambergeais hier, à une table de l'Hippopotamus enclavé dans l'hyper U du Grand Cap, entre Agde et le canal du Midi, après avoir acheté deux bouteilles de soupe de poisson et de gaspacho ainsi que les nouvelles de Sam Shepard réunies sous le titre d'À mi-chemin et Corniche Kennedy, un petit roman de Maylis de Kerangal que je n'avais pas encore lu, en édition scolaire éclairant la propension de l'auteur à "travailler le réel".
    La première nouvelle de Shepard, intitulée Le guérisseur, "travaille le réel" d'un kid, quelque part dans un trou de l'Amérique rurale profonde, qui assiste au sauvetage imprévu d'un hongre malappris que son père a décidé de liquider, par un inénarrable boiteux qui donne à l'enfant la preuve qu'un type à la coule peut ressusciter un cheval aussi bien que notre Seigneur l'a fait de Lazare.
    Si que tu demandes au docteur Tchékhov ce qu'il pense du "travail sur le réel " accompli par Sam le crack dans ce récit de douze pages, probable qu'il répondra en russe: "good job". Pareil à ce qu'on pourrait dire, dans un autre genre et de plus grandes largeurs, du roman Naissance d'un pont de Maylis de Kerangal, superbe ouvrage d'ingénieure littéraire "travaillant le réel" au dam des littérateurs craignant de salir les mains de la muse fameuse en sa tour d'ivoire.

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    On a lu, à ce propos, la solennelle condamnation du juge Millet (l'écrivain Richard Millet, pas le peintre des bottes de foin au soleil couchant) à l'encontre de Maylis de Kerangal, gravement coupable de "travailler le réel" autrement qu'il l'entend ou que l'entend un Régis Jauffret, dont chacune et chacun se rappelle qu'il faisait partie des rares rescapés du tsunami critique déclenché par le même Millet (alors coiffé de sa casquette d'éditeur chez Gallimard) et feu son compère Jean-Marc Roberts, concluant à l'inanité de la littérature français actuelle - sauf eux et quelques-uns s'entend.
    Or le réel "travaillé" par Régis Jauffret est- il littérairement moins entaché de "lourdeur réaliste " que celui de Maylis de Kerangal, honorant plus noblement la littérature ? Tout dépend de ce qu'on appelle littérature. Pour ma part, ce que je me suis dit, à propos des mille pages de réalisme prétendu littéraire des Microfictions de Jauffret, c'est qu'en effet ce réel fantasmagorique, systématiquement noirci par l'auteur, avérait l'expression courante selon laquelle "tout ça n'est que littérature "...

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    En lisant Sam Shepard, Réparer les vivants de Maylis de Kerangal ou Jeune homme de Karl Ove Knausgaard, je constate à présent, tandis que le jour se lève sur la mer au-dessus de laquelle plane la silhouette noire d'un mouette qui sera blanche tout à l'heure -, que ces auteurs, comme un Tchékhov ou un Amos Oz, sans rapport apparent entre eux, ont en commun un respect quasi sacré de la réalité qu'ils ne se contentent pas de reproduire comme le ferait un photomaton sans âme d'un visage, mais qu'ils transposent avec plus ou moins de précision et d'exactitude ou de justesse modulée par la patte ou la voix de chacun.

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    Je n'en finis pas de m'étonner, à la lecture du Jeune homme de Knausgaard, par la lumière qui émane de ce récit d'une enfance prodigieusement ordinaire, où le premier jour d'école est raconté comme un véritable événement à quoi contribuent la couleur et l'aspect tout neuf des effets scolaires du kid ou ses habits revêtus pour la grande occasion, avant que l'enfant ne découvre en lui l'envie plus ou moins démoniaque de mettre le feu à n'importe quoi ou détaille le langage muet des arbres, chacun selon son essence, etc.

    JLK, Martin le pêcheur. Aquarelle, septembre 2016.


    Lorsqu'un écrivain se pose en idéologue théoricien plus ou moins sectaire, décriant "l'universel reportage" comme le fit un Mallarmé ou prônant le seul "réalisme socialiste", la gratuité sublime de l'art pour l'art ou l'engagement dans la bonne troupe, il se condamne lui-même à l'étriquement au nom d'une prétendue réalité artistique plus réelle que celle de la vie, quand tout devrait se fondre et se dépasser par la poésie non dogmatique mais hyper-précise, dont la beauté se conjugue platoniquement (yes, sir) avec la bonté et la vérité, à moins de crises de dents ou de coups de sang, de révolte primaire ou de chagrins délétères , de contradictions insurmontables comme en contiennent l'art imitant la vie ou vice-versa, etc.


    Anton Tchékhov. Conseils à un écrivain. Éditions du Rocher / Anatolia,2004, 238p.
    Karl ove Knausgaard. Jeune homme. Denoël, 2026, 681 p.
    Sam Shepard, À mi- chemin. Laffont, Pavillons poche,2016, 291 p.
    Maylis de Kerangal. Corniche Kennedy. FolioPlus, 2o16, 235 p.

  • Pour tout dire (38)

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    À propos des correspondances ferroviaires et du TOUT DIRE poétique, modulés par la lecture de Lambert Schlechter, d'Olav H. Hauge et d'Adam Zagajewski, tous bien connus (!) des grandes surfaces...


    Le plus court chemin entre mon jardin suspendu et les Crêtes siennoises, via le Campo de Sienne et la Libreria senese dont le rayon poésie est au-dessous de la ceinture et suppose donc la génuflexion, serait le fil tendu du vol de missile, qui exclut hélas l'escale baroque au cimetière de Milan et le goûter de fin septembre auprès du petit Silène des jardins Boboli, donc j'opterai une fois encore pour le Pendolino et la micheline jaune aux vitesses réglées pour l'Italie variable.

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    Lorsque la dernière fois j'ai vu de loin le poète luxembourgeois Lambert Schlechter à la terrasse du bar-brasserie al Mangia, sur le Campo de Sienne, je me suis gardé de le déranger dans sa computation méditative (il annotait le dernier recueil de Guido Ceronetti, Insetti senza frontiere , du biseau de sa Plumix de Pilot) en me hâtant de rejoindre mon propre repaire de papier donnant sur cour à la pension Pianigiani.

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    Vingt ans plus tard je constate, en lisant ses Inévitable bifurcations, que notre chien fou de l'herméneutique buissonnière cite le poète norvégien Olav H. Hauge dont Karl Ove Knausgaard évoque l'interview qu'il en a faite pour un journal d'étudiants, d'abord intimidé par le revêche taiseux qui, après avoir remballé une équipe intempestive de télévision, revint tout docile et tendre au fervent garçon et à son pote photographe, pour leur accorder un entretien jugé plus tard le meilleur dde son press-book par la femme du grand poète dont la belle tête est visible sur Google Images - t'as qu'à cliquer.
    Or voici ce qu'écrit Lambert avant de citer nommément Olav H. Hauge: « on sait qu’on ne dira jamais rien de décisif, mais aux moments où se déclenche l’écriture, la plupart du temps, on pense que cette fois-ci, ça va possiblement être décisif, il y a cette sorte de remue-ménage dans les méninges, ça palpite & tremblote, il se pourrait bien que ça se déclenche, on ne sait pas encore quoi, mais ça promet, il se fait une sorte de table rase, quelque chose va commencer, peut-être, quelque chose d’inouï, littéralement quelque chose de pas encore entendu, et tout ce qu’on avait cogité auparavant, pendant des mois et des années, aura servi à préparer le déclenchement, fallait préparer le terrain, avec ses alternances d’ensemencement et ses friches, ses enchaînements de gueulerie et de mutisme, Olav H. Hauge a eu des moments pareils sans s’en rendre compte, je vis et me consume, sans rien comprendre aujourd’hui la monde qui va avec ses fleurs et ses femmes est à moi, le ciel est tout bleu, avec quelques petits chiffons blancs de nuages, puis de temps en temps une rafale de vent, au loin il se prépare sans doute un orage, d’un coup cette saloperie de parasol s’envole, avec une grosse ficelle je l’attache àma table, et je perds le fil de ma cogitation, reprends le poème de hauge, personne ici ne le connaît, il est mort il y a vingt ans, dans la solitude norvégienne, tu posséderas toute la beauté sur la terre quand moi je serai depuis longtemps parti, parti depuis vingt ans Olav, et ses syllabes viennent me contaminer la page, le monde avec ses fleurs et ses femmes », etc.
    Cela me rappelle quelques vers d'Adam Zagajewski, dans le tendre et poignant poème intitulé L'aéroport d'Amsterdam et dédié à sa mère:


    « Il faut veiller les morts
    sous l’immense chapiteau de l’aéroport.
    De nouveau nous étions des nomades,
    tu cheminais vers l’ouest en robe d’été,
    étonnée par la guerre et le temps,
    par la moisissure des ruines et le miroir où
    se reflétait une petite vie fatiguée »…


    Ce qui traluit des poèmes de Zagajewski (traluire est le verbe romand qui suggère en transparence la lumière du soleil à travers la grappe mûre) c'est la palpitation d'une âme vibrante, et voilà qu'une autre page des Inévitables bifurcations s'impose décidément à la citation: « quand à côté de moi elle dort et que je veille, regardant tout attendri dans la pénombre son visage paisible et infiniment beau, sentant le chaud de son corps dans toute sa fragilité et tout son mystère, j’ai l’impression, dans le noir de la nuit, de veiller sur son âme, si je reste en vie, écrit Chalamov à propos des camps staliniens, c’était la formule consacrée qui préludait toujours aux réflexions portant sur toute période au-delà du lendemain, anima vagula blandula, l’âme nous la sentons, mais ne la voyons pas, alors nous disons, pour simplifier, qu’elle est invisible, mais les conteurs et les peintres ont besoin de nous la faire voir, il n’est d’histoire que de l’âme, dit énigmatiquement Valéry ».

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    Ensuite, les lignes qui suivent, relatives à l'Ange de la mort et à notre âme qui tremblote, ne sont pas moins à tiroirs, mais t'as qu'à commander l'opuscule sur Amazon ou faire un saut au kiosque d'à côté où tu trouveras Tout Schlechter entre Tout Marc Musso et Tout Guillaume Dicker – et le poète aux mains brûlées conclut doucement « et quand je dis des mots d’amour, je dis parfois Séilchen qui signifie petite âme, animula, nous sortons du noir de la nuit, nous vivons, et quand elle me regarde en souriant, c’est qui tremble, c’est mon âme ».


    Lambert Schlechter. Inévitables bifurcations. Les doigts dans la prose, 2016, 161p.
    Adam Zagajewski. Mystique pour débutants et autres poèmes. Fayard/Poésie, 1999, 149p.

  • Ceux qui gèrent leur bronzage

    Rodgers25.jpgCelui qu'insupportent les airs supérieurs de la médiéviste en paréo se situant à la gauche de la gauche  au bar du Glamour / Celle qui se vexe de n'être point assez regardée ou trop / Ceux qui sont un peu justes et se prennent donc un Mojito pour trois / Celui qui offre un reste de homard aux témoins de Jéhovah qui le refusent poliment d'une seule voix avant de passer au mobilhome des Alsaciens / Celle dont le sourire soleilleux irradie l'allée Bel Horizon du camping de Palavas désormais enclos de barbelés / Ceux qui ont vu l'eau vrombir d'écluse en écluse  avant de s'écouler plus tranquillement dans la plaine où l'on voyait les péniches au ras des champs de coquelicots / Celui qui te fait un cours sur les cathares dans les dunes qui ne se souviennent de rien les connes / Celle qui est toujours de mauvais poil en constatant que son bronzage prend du retard sur celui de sa voisine du studio Manhattan / Ceux que le début de canicule fait râler autant que la dernière entrée maritime / Celui qui se sent abeille dans la ruche conviviale de la Grande Motte dont il envisage l'achat d'un studio d'où se voit la grande bleue au bout du parking hélas éclairé toute la nuit / Celle qui s'exclame "tous ces zobs" en se risquant pour la première fois sur la plage naturiste où se remarquent également "toutes ces mottes" / Ceux qui oublient qu'ils bossent au McDo de Pézenas quand ils se retrouvent a pelos  sur la plage de Cap d'Agde où se mêlent toutes les classes sociales et même des amis anglais des Giscard d'Estaing / Celle qui le premier jour a lu la première page du denier livre de Marc Musso et ensuite elle s'est concentrée sur son bronzage et maintenant qu'elle va repartir elle va se mettre au deuxième chapitre où il y a paraît-il un passage osé / Ceux qui n'ont bronzé que d'un côté cette année  et se finiront l'année prochaine / Celui qui a félicité la patronne du Lagon bleu pour ses moules frites aussi correctes que celles de Belgique et là j'exagère pas / Celle qui a gardé le moral grâce à son wi-fi / Ceux qui lisent du Huysmans avant de s'enfiler dans le Jul's si bien décrit par Michel Houellebecq à l'époque où sa peau supportait le soleil de Cap d'Agde / Celui qui se finira aux U.V. dans son 2 pièces sur cour de Vesoul / Celle qui dit "à l'année prochaine" à la Grande Bleue qui compte ses noyés  de la nuit dernière / Ceux qui ne seront pas au soleil cet après-midi mais à Roland-Garros, etc.     

     Peinture: Terry Rodgers

  • Divtseserimnet etasvil

    littérature
    Le creaveu hmauin lit dnas le dsérorde


    Sleon une étdue de l’Uvinertisé de Cmabrigde, l’odrre des lteetrs dans les mtos n’a pas d’ipmortncae. La suele coshe ipmortnate est que la pmeirière et la drenèire ltetre sionet à la bnone pclae. Le rsete puet êrte dans un désrorde ttoal snas cuaser de prbolème de letcure. Cela prace que le creaveu himaun ne lit pas chuaq ltetre dstinciteemnt et à la stuie, mias le mot cmome un tuot.

    Cttee rvéélaiton ve-t-lale ficaliter la tchâe des cnacres dans les éocles ? Et les hmomes se cmoprenrdont-ils miuex en s’exrimpant dans le désrorde ? Le dréosdre mnodial va-t-il bnéfiécier de ce nuovaeu mdoe d’exrpession en nuos fisanat vior la réatilé d’un oiel noavueu ? L’vaneir de l’epsèce hamuine s’en truoerva-t-il chngaé, voire aémiolré ?

    L’édtue de l’Uerisnivté de Cibramdge plare de leutcre mias pas d’esspreixon olrae. Si vorte ceervau lit chqaue mot cmmoe un tuot, tuot se cpmlioque au memont de vuos empxrier de vvie voix !

    Si vuos lsiez : « Le cehin oibét à son mtaîre », vuos ne pvouez oodnrner à votre cbles : « Moédr, dnone la pttapae à pnapouet ! » Le pruave Mdéor n’y pgiera que piouc ! De mmêe la crtlaé du Tjéléouarnl rsqiue de piâtr du pssaage des mtos éicrts aux mtos écnonés à 20 hurees par Pactrik Pvoire de Cazhal. Rien que Mdaame, Msonieur, Boionsr ! » jetetra la csonfuion dnas le caerevu des téésltpeucaters les puls déots en la mtraièe…

    On viot arlos la litmie de l’iérntêt de l’édtue fauemse. Ce qui se lit frot bien ne psase pas à la tléé. Est-ce à drie que le cevreau huiamn n’a pas été cçnou pour fonnonctier à plein rmiége en fcae d’un piett écran ? Tllee est puet-êrte la quioestn fonnemdatale à mteédir suos le cauqse de la cousfeife...

    Peinture: Pierre Omcikous

  • Pour tout dire (37)

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    À propos de la souffrance enfantine filtrée par le Jeune homme de Karl Ove Knausgaard. Un père atrocement normal et la bénédiction du scorpion dans le Judas d'Amos Oz. Qu'une enfance heureuse peut être aussi source de douleur...


    S'il est de notoriété universelle que la vérité sort de la bouche des enfants, le moins qu'on puisse dire est qu'elle n'est pas toujours exprimée et plus rarement encore entendue. On commence certes, dans nos pays moins soumis que naguère à l'omertà des familles et de la société, à écouter les enfants maltraités et les femmes battues, mais une zone reste grise, où la tristesse d'une enfance ne tient pas tant à la brutalité d'un père ou à la méchanceté d'une mère, mais simplement au sentiment lancinant d'un manque d’amour latent ou d’une peur patente, comme celle qui plomba les jeunes années de Karl Ove Knausgaard et de son frère Yngve.
    Mais de quoi donc se plaint cet "enfant gâté", comme le qualifiait son père, du genre inflexible, bien-pensant de gauche et ne tolérant pas la moindre contradiction de la part de ses fils ?


    On a compris, en lisant La mort d'un père, premier des sept volumes de la monumentale autobiographie romanesque de Knausgaard, que celui-ci et son frère aîné détestaient leur paternel, sans que le portrait de celui-ci ne soit détaillé dans ces quelque 600 premières pages. Or Jeune homme est plus explicite, sans nous proposer pour autant le portrait d'un monstre. Ce qui frappe en revanche, c'est la peur terrible qu'il inspire à l'hypersensible Karl Ove. Parce qu'il le gifle, le pince, lui pique le dos de la pointe de son couteau de cuisine, ou le cogne, le rabaisse ou l’ignore ? Pas seulement. À vrai dire, ses colères froides, sa façon d'humilier l'enfant et de le dominer d'un seul regard tueur ou d'une parole blessante, sont pires que les dégelées d'un paternel brutal mais capable de tendresse.


    Nous avons eu, à l’école primaire de Chailly, sur les hauts de Lausanne, un instituteur de cet acabit qui, dans sa blouse blanche immaculée et avec ses cheveux noirs brillantinés, incarnait le maître d’école « sévère mais juste », pratiquant encore l’alternative des mille lignes à recopier ou des coups de baguette, poussant même la rigueur jusqu’à la menace de la fessée à « culotte baissée ». Mon souvenir de ce Monsieur Besson n’est d’ailleurs pas tout négatif, tant il savait aussi nous intéresser à mille choses, mais je lui en voudrai toujours, petite humiliation cuisante, d’avoir accueilli, avec quelle surprise dépitée, la nouvelle de mon examen d’admission au collège réussi, moi qui n’étais que le fils d’un banal employé d’assurances, alors que mon voisin François, rejeton de médecin très en vue, restait sur le carreau contre toute logique sociale, n’est-ce pas…

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    La force du récit de Jeune homme ne tient pas à la noirceur du tableau, mais à l'accumulation de petits faits mesquins attestant le caractère totalement égoïste et froidement convenable de ce père dénué de toute empathie. Deux exemples : de manière inattendu, le père se pointe dans la chambre du fils en train de se livrer à des patiences, et lui propose de lui enseigner un nouveau jeu de cartes. Et de s’emparer de celui-ci, de jeter les cartes en l’air et d’ordonner au gosse de ramasser. Ou encore, quand Karl Ove emprunte la nouvelle pelle à neige paternelle pour aider son vieux voisin dans un bel élan de charité chrétienne (le garçon a décidé d’être bon dans ce monde méchant), voici le père surgir et injurier son fils coupable d’avoir volé SA pelle, etc. On sait déjà, longuement évoquée dans La mort d’un père, la déchéance finale du personnage, sombré dans l'alcoolisme et crevant auprès de sa propre mère, mais c'est surtout entre les lignes et entre les signes que se forme ici son portrait complété de triste Occidental social-démocrate propre sur lui et glaçant.


    14322419_10210583873699913_2064777347146797636_n.jpgUne enfance plus sombre, à la limite du sordide, fut celle du jeune Shmuel Ash à tête d'homme des cavernes et coeur de tendron, l'un des trois protagonistes du dernier roman d'Amos Oz, sûrement l'un des rares grands livres de cette rentrée d'automne. Or cette enfance, marquée par la mésentente des parents de Shmuel et son confinement dans un corridor moisi lui tenant lieu de chambre, est comme illuminée par un épisode tragi-comique qui rappellera à chacun le confort délicieux de ses convalescences enfantines, quand la maladie fait de vous un roi ou un princesse...
    Plus précisément, la piqûre d'un scorpion, à vrai dire assez promptement soignée, pousse l'enfant à s'imaginer mort et recevant l'hommage plein de regrets de ses parents désolés d'avoir été si nuls à son égard, avant le défilé, devant son cercueil, de la parentèle et de ses petites amies également effondrées et repentantes….
    « Heureux ceux qui ont souffert étant enfants » écrivait feu mon éditeur et ami Vladimir Dimitrijevic dans la postface dont il gratifia mon premier livre, au déplaisir de notre chère mère qui ne voyait pas en quoi notre enfance avait été souffrante. Or elle avait raison, autant que mon ami qui savait qu'un enfant catastrophiquement sensible peut très bien souffrir dans un environnement stable voire harmonieux.
    De la même façon, une enfance objectivement calamiteuse, comme celles de Tchékhov ou de Dostoïevski, ou marquée par la dureté mesquine, comme celles de Jules Renard ou de Knausgaard, peuvent donner lieu à des transposition littéraires « heureuses », dont le petit Marcel Proust, choyé et n'en finissant pas de se délecter de son malheur au fil de la Recherche du temps perdu, est l'exemple inégalable…


    Karl Ove Knausgaard. Jeune homme. Denoël, 581p.
    Amos Oz. Judas. Gallimard, 347p.

  • Pour tout dire (36)

     

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    À propos de la notion de chef-d'oeuvre. L'éclairage appréciable de Charles Dantzig. Un crétin nommé Gérard de Villiers. L'admirable Judas d'Amos Oz et le très attachant Homme amoureux de Karl Ove Knausgaard...  

    Notre époque d'hystérie consommatrice et de délire publicitaire raffole des superlatifs, qui le plus souvent n'enveloppent que du vide. L'appellation de chef-d'œuvre, en matière de littérature, signale assez cette inflation, qui voit proliférer les livres incontournables ce matin et promis à l'oubli ce soir.

    L'excellent écrivain et critique Charle Dantzig a fort bien traité du sujet dans À propos des chefs-d'œuvre, dont il montre la relativité des critères de définition et l'impossibilité d'en établir des listes fixes.

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    La seule idée de la réussite absolue ou de l'objet parfait est même contraire à ce qu'il y a de souvent très imparfait dans une oeuvre géniale, dont les romans de Dostoievski, à l'obscurité fuligineuse desquels le stendhalien Dantzig est peu sensible, sont la preuve multicéphale. Et la Recherche du temps perdu de Proust, chef-d'oeuvre pour son ensemble ou seulement dans Le Temps retrouvé ?

    À propos de cette somme romanesque sans équivalent au XXe siècle, le très raffiné Gérard de Villiers, juste pour me river mon clou (il sentait bien que j'étais venu l'interviewer comme on va voir quelque monstre au musée des horreurs), me lança comme ça que forcément un Proust devait me faire saliver, que lui-même estimait un crevard nul. Et l'auteur des immortels S.A.S d'affirmer que le chef-d'oeuvre contemporain par excellence était Love story, etc.

    6589936.jpgEn écoutant le crétin en question formuler ce jugement, je regardais, songeur, la statue stylisée qu'il y avait au milieu de son bureau, dans son hôtel particulier de l'avenue Foch, représentant une femme dans le sexe de laquelle le sculpteur avait soudé un kalachnikov...

    On connaît l'origine du terme, qui appelle chef-d'oeuvre l'ouvrage accompli d'un artisan aspirant à être reçu par les compagnons de son métier. Georges Simenon aimait dire de son oeuvre qu'elle était d'un artisan, mais lequel de ses centaines de romans peut être dit son chef-d'oeuvre ? Le Bourgmestre de Furnes ? Ou Les gens d'en face ? Ou vingt autres ?

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    Ce qui me semble défendable, c'est de conclure au chef-d'oeuvre "absolu" dans le cas d'une oeuvre-somme du genre de La Divine Comédie de Dante, enclose sur elle-même comme une grande sphère, tels aussi Don Quichotte ou Anna Kamarazova de Tolstoïevski.

    En lisant ces jours Judas,  le dernier roman de l'écrivain israélien Amos Oz, qui ferait un super Nobel en octobre prochain, je me disais que ce livre admirable en tous points, tant par l'originalité de sa thématique (Judas supposé le plus fervent disciple pré-chrétien de Jésus, qui se pend de désespoir en constatant que le Rabbi ne descend pas en gloire de la croix) que par l'intensité tragique de son atmosphère (Jérusalem en hiver à la fin des années 50) ,la formidable présence de ses personnages et la beauté de sa langue, a bel et bien l'étoffe des chefs-d'œuvre, mais deux autres romans au moins du même auteur Seule la mer et Histoire d'amour et de ténèbres, sont du même tissu.       

    Ce que je ne dirai pas, en revanche d'Un homme amoureux de Karl ove Knausgaard, que j'aime tout autant que Judas mais qui ne me semble pas avoir cette espèce d'accomplissement hors du temps qui caractérise à mes yeux le chef-d'oeuvre littéraire, ou Mona Lisa en peinture ou la 9e de Ludwig Van en musique, etc.

    Comme il en va des paysages habitables, la meilleure littérature n'est pas faite que de pics sommitaux et c'est tant mieux, d'autant que l'air respirable se raréfie là-haut. Pareil pour le Paradis de Dante, par trop saturé de lumière et de cantilènes en gelée divine.

    Quel chef-d'oeuvre dans l'ensemble des récits ou du théâtre de Tchékhov ? Les douze pages de L'étudiant, nouvelle cristallisant peut-être le noyau spirituel de cet écrivain qui fut autant l'honneur de la littérature que de l'humanité bonne ? La réponse devrait faire la pige à  la question...

    Conclusion d'un dimanche matin nuageux à couvert au bord de la Grande Bleue dont le doux ressac berce les ondins : révérence au paon littéraire et à l'oiseau de paradis, mais n'oublions pas le reste de la volière et la foule du métro, etc.

  • Pour tout dire (35)

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    À propos des notes de mémoire, d'un mot de Jean Dutourd et du TOUT DIRE quotidien de Iouri Olécha. Des phobies enfantines de Karl Ove Knausgaard et des considérations croisées d’un jeune Russe et d’un jeune Norvégien sur la mémoire, à un siècle d’intervalle...


    « Une idée notée est une idée perdue », me dit un jour l'académicien fumeur de pipe Jean Dutourd, ronchon de droite au style tonique et aux coups de gueule parfois bienvenus. Il le disait en romancier, et c'est vrai que le meilleur de l'invention romanesque se fait le plus souvent sans notes ou en les oubliant au moment de l'écriture.
    Une nuance peut être faite, cependant, en ce qui concerne l'écriture qu'on pourrait dire « diurne », par opposition à une composition plutôt « nocturne ». Le poète et romancier néerlandais Cees Nooteboom écrit ainsi que la rédaction d'un journal personnel ou d'un essai se caractérise par le fait qu'on sait ce qu'on va écrire, alors qu'un poème ou qu'un texte de fiction nous viennent souvent comme tombés du ciel, ou dictés de nos profondeurs.
    Cela m'est arrivé pendant les quinze ou vingt mois de composition d'un roman en vue duquel j'avais pris des cahiers entiers de notes, mises de côté tous les matins où, dès cinq heures, encore à fleur de sommeil, et jusqu'à huit heures, mes pages se remplissaient d'encre verte quasi sans ratures...

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    Le 5 mai 1930, le jeune auteur russe Iouri Olécha, déjà célèbre pour un premier roman qu'on dirait aujourd'hui « culte », intitulé L'Envie, entreprit la rédaction d'une sorte de journal par fragments qu'il poursuivit des années durant sans le publier (il fut longtemps en butte à là surveillance stalinienne) et qui se développe de son enfance à sa vieillesse, suite kaléidoscopique à la fois très réaliste et pleine de charme à laquelle j'ai repensé en lisant le troisième volume de l'autobiographie de Knausgaard évoquant son enfance. Le grand critique russe Victor Chklovski parlait de « rayon laser » à propos du regard porté par Olécha sur le monde environnant, au gré d'une technique inédite. « Olécha maîtrisait le moyen de réveiller la fraîcheur de la perception », écrit Chklovski « il maîtrisait le caractère premier des sensations. »

    Au début de son journal, Iouri Olécha écrivait : " Au lieu de commencer à écrire un roman, j’ai commencé à tenir un journal… À quoi bon inventer, « composer ». Il vaut mieux honnêtement, jour après jour, noter le véritable contenu du vécu, sans chercher à finasser autrement. Puisse tout le monde écrire son journal : employés, ouvriers, écrivains, illettrés, hommes, femmes, enfants… Quel trésor ce sera pour le futur ! Nous, qui vivons aux premiers jours de fondation d’une nouvelle société humaine, devons en laisser une multitude de témoignages ».
    Et d’ajouter vers la même époque : « J’extrais en ce moment des morceaux de ma mémoire, je les trie et les emmagasine. Il faudra ensuite en confectionner des plaques du genre de celles qu’on glisse dans les lanternes magiques et inventer un appareil qui puisse les illuminer et les projeter ».


    Dès le début de la première partie consacrée à son enfance, Olécha précise encore sa démarche : « Un jour, j’ai prêté une autre oreille au vieil adage qui dit qu’un écrivain ne saurait vivre un jour sans écrire au moins une ligne. (allusion à la phrase de Pline l’Ancien : Nulla dies sina linea, précise le traducteur). J’ai décidé de commencer à m’en tenir à cette règle et j’ai sur-le-champ écrit la première « ligne » en question. Il en est sorti un fragment assez court et, ainsi qu’il me semblé, parfaitement achevé. La même chose s’est reproduite le lendemain, et ainsi de suite, jour après jour, je me suis mis à écrire ces « lignes ».
    Et de conclure non sans candeur: « Il me semble que l’unique œuvre que je puisse écrire qui soit de quelque importance et utilité pour les gens, c’est le livre de ma propre vie ». Ce livre, jamais publié du vivant de l’auteur, mort en 1960, a été reconstruit à partir de ses archives, publié en russe en 1965 et dans sa traduction française signée Paule Lequesne, en 1995 à L’Âge d’Homme, avec une préface de Victor Chklovski. Celui-ci, insistant sur la fraîcheur très frappante des images de la « lanterne magique » d’Olécha, trouverait maints point de rapprochements entre la vision de l’enfance russe de celui-ci et celle, un siècle plus tard, de l’enfance norvégienne du jeune Karl Ove.
    Le Russe écrit : « En fait, qu’est-ce exactement que nous premier souvenir ? Vraisemblablement ce que nous prenons pour tel et qui certainement est loin d’être le premier. Nos premiers souvenirs se sont inscrits dans nos mémoires sous la forme, qui sait, de ces cauchemars qui nous visitent parfois la nuit au plus profond de notre sommeil, quand nous nous réveillons terrifiés, sans rien pouvoir nous rappeler de ce qui nous est arrivé, bien que notre cœur cogne si fort et si vite que force est de penser que l’horreur était encore avec nous à la seconde où nous avons réussi à sortir du sommeil ».

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    Et le Norvégien. « Chiens, renards et tuyaux étaient des menaces concrètes et tangibles et de ce fait elles restaient à leur place soit elles étaient là, soit elles ne l’étaient pas. Mais l’homme sans tête et le squelette grimaçant appartenaient au monde des morts, donc impossible de les maintenir à leur place de la même façon, ils pouvaient être partout, dans l’armoire qu’on ouvrait dans le noir, dans l’escalier qu’on empruntait, dans la forêt et même sous le lit ou dans la salle de bains. J’associais mon propre reflet dans les vitres à ces créatures venues de l’au-delà, peut-être parce qu’il n’apparaissait que quand il faisait nuit dehors, mais c’était horrible de voir mon reflet dans la vitre noire et de penser que ce n’était pas ma propre image mais celle d’un mort me regardant avec insistance ».
    S’ils n’ont rien de convenu ou de sucré, les regards portés sur leur enfance par ces deux auteurs ont enfin cela en commun que leur puissance d’évocation éveille en nous maints souvenirs qui nous sont propres. Ainsi de ce que raconte Knausgaard à propos de son attrait pour les souterrains ou de sa peur des ondins, de la quête à plusieurs camarades des trésors enfouis aux pieds de l’arc-en-ciel ou des odeurs respectives des maisons, etc.
    Le jeune Russe à propos de la mémoire : « Le travail de la mémoire est étonnant. Nous nous rappelons certaines choses pour des raisons qui nous sont parfaitement inconnues. Dites-vous : « À présent je vais me souvenir de quelque chose de mon enfance ». Fermez les yeux et dites-le. Vous retrouverez un souvenir que vous n’aviez absolument pas prévu. Toute participation de la volonté est ici exclue. Une image s’allume, branchée par on ne sait quels ingénieurs en arrière de votre conscience. Le diable l’emporte, ma propre volonté réside à peine en moi-même ! Elle est plutôt à côté ! Aussi, combien peu d’influence elle peut avoir sur mon être tout entier ! Combien le moi conscient, qui possède nom et désirs, occupe peu de place dans mon moi entier qui lui n’a ni désir ni nom ! Je fais la conversation, mais dans le même temps j’appartiens tout entier à la nature, et la nature ignore que pour parler je reste assis sur le divan de mon bureau. Je suis une sorte de particule électrique dans le flux d’électricité qui parcourt l’univers, dans le flux de la matière ».
    Et le jeune Norvégien : « La mémoire n’est pas un élément fiable dans la vie, pour la simple raison que la vérité n’y est pas primordiale. Et ce n’est jamais l’exigence de vérité qui détermine si la mémoire se souvient fidèlement d’un événement ou pas, mais l’intérêt de chacun. La mémoire est pragmatique, elle est traître et rusée bien que sans animosité ni méchanceté, au contraire, elle fait tout pour satisfaire son hôte. Elle refoule certaines choses dans le néant de l’oubli, en déforme d’autres jusqu’à les rendre méconnaissables, se trompe galamment sur d’autres encore, et pourtant elle se souvient de quelques-unes clairement, correctement et exactement. Mais voilà, il n’est jamais donné à personne de savoir ce dont on se souvient correctement »…


    Iouri Olécha. Pas un jour sans une ligne. Traduit du russe par Paul Lequesne. Préface de Victor Chklovski. L’Age d’Homme, 1995, 278p.


    Karl Ove Knausgaard. Jeune homme. Traduit du norvégien par Marie-Pierre Fiquet. Denoël, 2016, 579p.

    Peinture ci-dessus: Joseph Czapski.

  • Devant les ruines

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    Sur une exposition, à Sète, de l’artiste Yan Pei-Ming, Chinois naturalisé français, dont le regard sur les décombres du monde actuel a quelque chose de saisissant...


    Ce vendredi 23 septembre. – Intrigués par un article paru il y a quelques jours dans les pages culturelles de l’édition sétoise du Midi libre, où il était question des oeuvres d’un artiste chinois du nom de Yan Pei-Ming, exposées jusqu’au 25 septembre au Centre Régional d’Art Contenporain (CRAC) de Sète, nous nous sommes pointés cet après-midi sur le quai où se trouve le haut-lieu artistique en question, dans les anciennes halles frigorifiques magnifiquement réaménagées par un architecte en vue et entièrement investies par les immenses toiles de Yan Pei-Ming.

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    De cet artiste d’origine chinoise mais naturalisé français, très en vue dans l’establishment culturel et politique (Fabius était d’ailleurs présent au vernissage sétois), je ne savais rien jusque-là en dépit de son passage au Louvre et autres cimaises prestigieuses, et l’aperçu que m’en ont donné les images de Google m’ont fait craindre le faiseur pseudo-rebelle à la mode (genre assez couru chez les Chinois occidentalisés), dans la mouvance du réalisme-post-pop surfant sur les vagues plastiques de Warhol ou de Lucian Freud à grand renfort de portraits plus ou moins déformés de célébrités (d’Obama au pape François) et autres scènes d’actu si possibles trash; mais d’emblée, dès la première salle réunissant deux immenses toiles « citant » Le Caravage à vigoureux coups de brosse-balai, dans un camaïeu de nuances grises entre le noir et le blanc reproduisant pour ainsi dire les couleurs et le clair-obscur du génial Rital, nous avons été saisis.

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    Puis ce furent les variations colorées plus convenues (m’a-t-il semblé) sur le fameux pape Innocent de Francis Bacon, déjà démarqué de Velasquez, et du coup je me demandai : est-ce encore de la peinture, et quoi de nécessaire et d’unique dans ces répliques plastiques de photos d’actualité où la découverte du cadavre d’Aldo Moro voisine avec l’attentat contre Jean-Paul II, et cette virtuosité, ce savoir-faire magistral ne font-ils pas que relancer les prouesses techniques du réalisme socialiste (première inspiration de l’artiste né à Shanghai en 1960 et formé à l’époque de la révolution dite culturelle) ou du pompiérisme bourgeois de la fin du XIXe siècle ?

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    Je me suis posé la question en me rappelant nombre de démarches similaires, aux quatre coins de l’Occident artistique, puis nous sommes tombés en arrêt devant tel cauchemar pictural rappelant de loin Goya ou Saura, qui nous confronte à un vaste charnier nocturne où des chiens se disputent la pauvre chair humaine, tel portrait de Khadafi dont la tête du cadavre semble réduite à un cri réduisant à rien le jugement des Justes, ou tel grand singe à figure rouge, au milieu d’autres décombres, paraissant se demander ce qui est arrivé au monde en proie à ses cousins inventeurs de la poudre et du tout-nucléaire…

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    (À voir jusqu’au 25 septembre 2016, au CRAC de Sète)

  • Lettre à Jacques Chessex

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    Lettre à Maître Jacques entre la mer, le ciel et la forêt, à l'occasion  de la remise du prix Edouard-Rod à Pierre Béguin, marquant les vingt ans de cette distinction littéraire.

    Mon cher Jacques,

    Je ne serai pas là quand notre ami Jean-Michel Olivier lira ce matin cette lettre à l’assistance réunie à Ropraz pour célébrer le vingtième anniversaire du prix Edouard-Rod que tu as fondé, mais toi non plus n’y sera pas, et cependant je l’écris comme si tu allais la lire toi-même, de même que je continue de lire tes livres comme si tu étais encore de notre côté de la vie.

    En me rappelant nos relations parfois houleuses, que m’évoque à l’instant la mer assez agitée de ce matin d’arrière-été quelque peu orageux, je me dis que, par delà les eaux sombres, les livres seuls auront été entre nous ces messagers ailés, hors du temps, semblables à ces oiseaux dont un de tes recueils de nouvelles que je préfère se demande où ils vont mourir, si tant est que les oiseaux meurent jamais dans l’imagination des poètes.

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    De ton côté, tu m’as dit avoir beaucoup aimé l’un de mes textes, intitulé Tous les jours mourir, dans lequel je raconte nos adieux à notre père, qui nous convia un dimanche matin à une dernière journée en famille, et nous quitta en fin de soirée. Ce que je me rappelle d’Où vont mourir les oiseaux est une certaine grâce et une certaine lumière qui te sont propres, et cette une lumière semblable, dans l’évocation de la dernière journée de mon père, qui t’a touché, m’as tu dit dans la plus belle lettre que j’ai reçue à propos du livre qui nous a rapprochés, intitulé Par les temps qui courent, dans laquelle tu louais un autre récit du même ensemble autobiographique évoquant mes errances aux Etats-Unis, où je m’étais trouvé d’ailleurs à cause de toi puisque tu avais refusé une première invitation de présenter, au Texas (!) le merveilleux Charles-Albert Cingria. Or le texte en question s’intitulait Nus et solitaires, c’était une sorte de blues bleu sombre et comme l’un de tes autres textes que je préfère, dans L’Imparfait, célèbre le blues avec grâce et lumière, nous ne quittons pas la clairière de nos meilleures rencontres.

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    Je reviendrai à ce très beau moment que nous aurons vécu ensemble ici même, à Ropraz, à l’occasion de la remise du premier Prix Edouard-Rod attribué à Par les temps qui courent en 1996, mais j’aimerais évoquer d’abord un autre moment de grâce et de lumière vécu un matin de mai de je ne sais plus quelle année, sur une petite place de Saint-Maurice, en présence d’une centaine de collégiens plus ou moins du même âge que tes fils, au pied des falaises marquées VIVE CHAPPAZ où, à l’occasion d’un festival philosophique, tu avais été convié à prononcer ton Credo.

    Nous étions alors à couteaux tirés pour je ne sais plus quelle raison, mais je n’en étais pas moins présent et ce que tu as dis alors aux jeunes gens qu’il y avait là m’a si profondément touché que je suis venu, en fin de séance, te remercier et te serrer la main ; tu m’as dit que mon geste te touchait particulièrement et nous en sommes restés là, sous la belle lumière oblique qui tombait du haut des Dents du Midi, dans la grâce d’un instant.

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    Au moment où tu a fondé le prix Edouard-Rod avec quelques amis écrivains et le syndic de Ropraz, l’auteur romand le plus célèbre à Paris, au début du XXe siècle, était pratiquement retombé dans l’oubli, et je dois avouer que je n’avais pas lu un seul de ses trente romans ni aucun de ses essais quand j’ai appris que j’allais être le premier lauréat de ce nouveau prix littéraire.

    Je connaissais la bienveillante attention qu’Edouard Rod avait manifestée à Ramuz en ses jeunes années, mais j’ignorais que l’écrivain avait été proche de Zola et qu’il avait refusé d’entrer à l’Académie française pour garder sa nationalité suisse. Or ce qui m’a touché plus particulièrement, dans la définition que tu as établie du prix, c’est qu’il devait récompenser un auteur à ses débuts (ce que je n’étais plus au moins depuis vingt ans) ou à un moment de renouveau de son travail, ce que j’étais à l’évidence puisque Par les temps qui courent a été pour moi un livre-charnière, et le début de ma collaboration avec Bernard Campiche, qui en a immédiatement accepté le manuscrit et avec lequel j’ai noué des liens d’amitié et publié ensuite huit livres en moins de dix ans, dans les meilleures conditions.

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    L’émulation entre écrivains de générations différentes est un phénomène assez courant, mais les vraies complicités sont plus rares entre les bêtes d’écriture que nous sommes, selon ton expression, et le rapport qui s’est établi entre nous quelque temps, entre la composition de mon roman Le Viol de l’ange, que tu as suivie de très près, et la parution de L’Imparfait, l’un de tes plus beaux livres, est lié dans mon souvenir à un mémorable moment de partage.

    Plus récemment, assistant à la remise du prix Rod à Antoine Jaquier, j’ai repensé avec reconnaissance à la cérémonie de 1996 ; et brassant, ces dernières semaines, cinquante ans de courrier et de documents de toute sorte que je m’apprête à remettre aux Archives littéraires de la Bibliothèque nationale, suivant ton exemple, ce souvenir a été revivifié par les nombreuses cartes et autres lettres de félicitations qui m’ont été adressées à cette occasion. Moi qui me suis souvent montré critique, dans les journaux où je sévissais, envers le système parisien des prix, j’ai trouvé très bien en revanche, vraiment très bien, de recevoir ce prix Rod décerné, de surcroît, par des écrivains, sans parler de la pincée de billets qui nous a permis de surprendre nos petites filles en leur annonçant, un beau matin de février 1997, à Cointrin, que nous nous envolions pour La Guadeloupe !  

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    Vingt ans plus tard, alors que l’un de tes derniers livres revit sur les écrans par le truchement d’une adaptation où tu apparais à divers âges, alors que tu me reste infiniment plus présent par la seule magie de ton verbe, la littérature de qualité et ce que tu appelais les « saintes écritures » survivent tant bien que mal dans le chaos du monde où la fausse parole submerge trop souvent celle des poètes.

    J’ai dit longuement, devant le nombreux public qui t’a entouré à Berne pour la remise de tes archives, la reconnaissance que nous te devons, et je ne vais pas me répéter, d’autant que c’est à tous ceux qui défendent encore la littérature, soit en écrivant de nouveaux livres de qualité, comme Pierre Béguin aujourd’hui, soit en les défendant ou n’était-ce qu’en les lisant, que j’aimerais dire merci.

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    Il est possible que, me pointant tout à l’heure à l’Hyper U d’à côté, je ne trouve pas un seul de tes livres, pas plus que ceux d’aucun des lauréats du prix Rod de ces vingt dernières années. Qu’à cela ne tienne: tes livres te survivent, comme ceux de Georges Haldas ou d’Yvette Z’graggen que le prix Rod a couronnés, et d’autres œuvres d’écrivains lauréats se poursuivent avec Jacques Roman ou Janine Massard, Jil Silberstein ou François Debluë, pour n’en citer que la moitié…

    De ce bord de mer à ta lisière de forêt, cher Jacques, que les oiseaux de la poésie nous survivent…

    Cap d’Agde, en la Cité du Soleil, ce 14 septembre 2016.

     

  • Par les temps qui courent

     

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    L'honneur et le bonheur me furent accordés, en 1996, d'être le premier lauréat du Prix Edouard Rod, fondé par Jacques Chessex, pour mon livre intitulé Par les temps qui courent. Dans la foulée, Maître Jacques me fit un plus grand bonheur et un plus grand honneur encore, en préfaçant la réédition de ce livre aux éditions Le Passeur de Nantes. 

     

    Sound and fury par les temps qui courent

    Par Jacques Chessex

    De Jean-.Louis Kuffer, il n’est pas une attitude, ou un acte, qui ne montre un créateur. Romancier, poète, critique littéraire, commentateur de tableaux, peintre lui-même et dessinateur, Jean-Louis Kuffer est un artiste, au sens premier un homme d’ars, un artifex, celui qui façonne, qui invente et ne quitte jamais, même dans les moments de fatigue,un état de poésie où je le vois vivre, et se dépasser, avec une fureur allègre.

    Mais Jean-Louis Kuffer a choisi sur tous les autres le métier d’écrivain, car c’est dans l’écriture que cumule à  son regard ce qui l’attire et le passionne pour les livres, - évidemment pour les siens : la vibration et le timbre du texte, les ruses et les tours de sa syntaxe et de ses divers agencements, sa placedans l’œuvre et dans les œuvres du siècle, son retentissement précis, varié, en nous et en lui ; la voix sourde, aussi, qui court sous le texte, et que l’oreille de l’écrivain-lecteur doit capter chez l’autre et au fond de ses propres os.

    À cet endroit Jean-Louis Kuffer est un lecteur mimétique et un parfait écrivain, je veux dire : un homme d’écho à sa rumeur secrète, et à sa rertanscription patiente, têtue, aiguë, dans le manuscrit qu’il a sous la plume. Rumeur secrète ? Réseaux, appels, correspondances, portes battantes, cavernes pleines de trésors ou d’horreurs : voilà donc le métier de vivre et de l’écrire, toujours exigeant, surveillé, lucide dans les remous et les drames.

    Aussi bien l’œuvre de Jean-Louis Kuffer est-elle premièrement autobiographique : elle tire ses thèmes, sa substance, sa morale, de l’histoire de l’auteur lui-même. Elle comprend à ce jour quatre volumes, qui explorent et relatent les lieux, les figures, les circonstances de sa vie, plongeant la sonde dans un pays réel et imaginaire, très lourd de signification pratique, une sorte de deep South faulknérien, que Jean-Louis Kuffer retrouve dans sa propre rumeur, sound and fury de l’âge adulte, certes, mais élans, tourments, vœux de l’adolescence, et paysages, personnes, haltes de l’enfance heureuse et inquiète à la fois de tant de voies à pressentir et à nommer.

    Si j’écoute aujourd’hui le bruit des quatre livres de Jean-Louis Kuffer (car les livres ont un bruit, comme ils ont une densité, un poids, une distance, une couleur), je suis frappé par un bourdonnement sourd et précis, une tonne pleine d’échos, d’accords, de vibrations, de retentissements, quelque chose comme la contrebasse de Charlie Mingus et les tambours arabes modulés sous la mélodie vrillée de Mile Davis.

      L’écriture de Jean-Louis Kuffer a ce même don de rythme profond, insistant et intermittent, ce pouvoir d’association métaphorique, de liaison audacieuse et mélodieuse, de rupture soudaine – de break – dans le tempo du blues soutenu. J’ouvre Par les temps qui courent, le dernier livre de Jean-Louis, je prends Nus et solitaires et je suis immergé dans une solitude à couper au couteau et comme vibrante de sa nudité, une détresse claire où l’être presque exulte de n’être que l’être périssable, menacé, abandonné à sa soif de l’autre et de son propre salut improbable : « On venait de passer d’uneannée à l’autre et je m’étais retrouvé dans le quartier des naufragés de La Nouvelle-Orléans… Tu auras trente-trois ans cette année, me disais-je, et c’est l’âge qu’on dit du Christ en croix et celui de Mozart au Requiem ou de Rimbaud au Harrar, et toi tu n’as rien fait. 

    Toi, je, encore je, vous voyez, non point celui de l’ego à mettre en valeur mais le personnage en moi lucide, ironique, à regarder celui qui peine à devenir (ou simplement à rester) l’image en lui de l’écrivain qu’il veut être, qu’il doit être, par les temps qui courent et qui ruinent.

    Drôle d’entreprise, se raconter, quand on n’a que ses manques à dire, ou ses failles, ses errements, et la chère caverne aux trésors enfantins paraît si loin, et si proches, si invitantes sont les tentations du rire noir. C’est alors que revient le propos de Thomas Wolfe, souvent invoqué, et qui se tient en épigraphe sombre à ce livre : « Nus et solitaires, nous sommes en exil. Dans l’bscurité de ses entrailles, nous n’avons pas connu le visage de notre mère ; de la prison de sa chair, nous sommes passés dans l’indicible, l’incommensurable prison de cette Terre. »

    Il est intéressant, cet agrandissement paradoxal de la matrice à la prison du monde, de la chambre d’hôtel au voyage intercontinental, - La Nouvelle Orléans, le Texas, New York, Tokyo, Cortone, Florence, Rome, un hôpital ou le bar de la Tour, à Lausanne, ou telle rêverie dans les livres, très souvent sur les traces du pèlerin admirable, Charles-Albert Cingria, compère très aimé et célébré.

     

     Qui dit agrandissement, à l’ordinaire, dit aussi enrichissement et plaisir. Tout se passe comme si Jean-Louis Kuffer, en voyageant, se retrouvait moins cerrtain qu’au point de départ. À savoir que se déplacer n’est pas s’augmenter, ou penser plus juste, plus près de son destin ou de sa singulaité métaphysique. Charles-Albert Cingria le savait, qui s’étonnait de la multiplicité et de la ressemblance des phénomènes. Jean-Louis Kuffer, à son tour, se déplace sans illusion : c’est son style, comme celui de Charles-Albert, qui accuse la stupeur des chutes, des extases et des analogies fantastiques. Car voici une écriture au vigoureux relief, à la fois de syntaxe et de lexique, une écriture  toujours marquée d’une puissante et farouche liberté d’esprit. J’en éprouve un sentiment de connivence, d’admiration et de plaisir qui me lient, feuillet à feuillet, davantage à l’ouvrage entier.

    Mais que serait le style sans la volonté, l’esprit, le cœur qui le nourrissent et le tiennent ? Les sept chapitres des Temps qui courent sont habités par ces forces, cette tension bénéfique, et cela aussi les agrandit, comme la vision tutélaire et prophétique de Thomas Wolfe, à la dimension des seuls ouvrages nécessaires.

     

    Ecrivant sur la peinture et Czapski, « chaque toile, remarquait Jean-Louis Kuffer, si banal ou même trivial qu’en semble parfois le sujet, nous apparaît comme une tentative éperdue de transmettre une révélation ». Je réfléchis sur cette proposition, ne pouvant m’empêcher de la rapporter au travail de l’écrivain de Par les temps qui courent. J’ai toujours pensé moi aussi qu’une œuvre est forte si elle révèle plus qu’elle même, - au-delà de la matière, de l’écriture, du monumentum, du bloc mallarméen du Livre, c’est alors un lien avec le sacré, avec la merveille ou la part de transcendance qui éclaire le mystère physique du texte comme l’âme est la lampe du corps.

    « La vie est là, simple et terrible, nous dit la peinture de Joseph Czapski. » Quand il note cette évidence, comme dans les chroniques des Temps qui courent, Jean-Louis Kuffer reconnaît la rencontre, insupportable d’obscure simplicité, du réel et sa verticalité abyssale – relisez Limbes de l’Abyssin.

    Survient alors la mort du père, - voici Tous les jours mourir, où le texte à la fois porte la peine heure par heure et s’élève, par l’effet d’une plénitude grave, à une magnifique intuition de la mort dans la vie, la perte, le silence, l’impuissance du vivant, les ténèbres qui veulent gagner, la mémoire qui ne cède pas, le mot qui demeure religieux : « …je voyais les objets, je voyais le monde, et c’était le monde qui priait ».

    Peu de livres m’ont donné,depuis quelque temps une telle joie et une telle émotion. C’est aussi qu’il répond à mon vœu qu’un livre soit plus qu’un livre, si de la maille de l’écrit y naît l’Idée, ainsi dans la lutte biblique avec l’Ange, les efforts désordonnés de l’homme lui apprennent sa part de divinité, et toute page digne d’être lue manifeste cette découverte.

    Un écrivain vrai nous surprend toujours : je ne pronostique rien, je pressens. Jean-Louis Kuffer agit sur un espace très proche, battu de nos piétinements et nos combats et sur les confins où luisent les ailes des anges. Je sais qu’il explore ces territoires au plus près, au plus enfoui, avec une stupeur méticuleuse qui nous vaudra, toutes ces années qui viennent, de denses, inquiétants et beaux ouvrages de poète visionnaire et de conteur dur. Lui-même les ayant gagnés, ou reçus, comme la manne que reçoit l’errant aveugle de faim en plein désert.

    Ropraz, 1996.

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  • Pour tout dire (34)

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    À propos de nos souvenirs d'enfance, bruts ou reconstruits. D'une affirmation discutable de Roland Barthes. Des bribes de mémoires sauvées des six premières années de l'enfance de Karl Ove Knausgaard dans Jeune homme, et des contre-exemples proliférants.

    La mémoire est une drôle de machine qui fonctionne très différemment selon les individus. Roland Barthes prétendait que nos souvenirs d'enfance relèvent de la fiction reconstruite, et Karl Ove Knausgaard, dans les premières pages de Jeune homme, troisième des sept tomes de son autobiographie, réduit les souvenirs de ses six premières année à quelques séquences réminiscences étonnamment pauvre chez un hypermnésique de son espèce.

    À preuve de contraste, je sais de nombreux auteurs, à commencer par moi-même en personne, et sans compter de non moins nombreux individus qui n'ont pas l'outrecuidance d'écrire, qui ont des souvenirs bruts, relevant parfois de sensations vagues ou parfois de perceptions imagées ou verbales plus nettes, remontant aux premières années voire aux premiers mois de leur existence.

    L'exemple le plus stupéfiant, à ma connaissance, est celui du récit de l'écrivain russe Andrei Biély, intitulé Kotik Letaev, dont la première lecture a exhumé, dans ma propre mémoire, quantité de pépites enfouies dans le tout-venant obscur de ce qu'on pourrait dire notre archive dormante.

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    J'ai tenté d'évoquer , dans mon deuxième petit livre intitulé Le pain de coucou (plante forestière sous laquelle est supposé un trésor enfoui), mes plus anciens souvenirs d'enfance liés à l'écho des premiers mots entendus, ou à de premiers effrois, ou à de premiers régals lactés ou sucrés.

    Proust se souvient-il du goût du lait de Maman ? Je ne me le rappelle pas. En revanche je me souviens très bien de la chaleur odorante du petit poêle à bois, marqué Le Rêve, dans la cuisine où je trônais sur une chaise de bois dépliée à la verticale, genre tour de contrôle, , d'où j'observais ma mère en train de préparer un Stollen ou des cuisses de dames, faute de m'obéir à la confection d'une des pâtisseries aux tournures glacées ou crémeuses dont , sans déchiffrer le texte écrit par le Dr Oetker, j'admirais, médusé, les photos en noir et blanc dans le livre du magicien.

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    Autres souvenirs des trois ou quatre premières, donc avant l'écriture et la lecture: la lunette du fourneau à charbon de fonte par laquelle apparaissaient les lueurs du feu aux plus glaciales matinées d'hiver / l'odeur des Parisiennes Super du père perçue jusque par terre où j'alignerai des plots de bois / l'odeur d'eau de rasage Pitralon du Dr Cordey déboulant avec sa Porsche pour nous faire une piqûre où me soulager de l'étouffement après que j'ai avalé un verre de sirop et une abeille / l'eau qu'il ya autour de la maison où nous allons-nous installer mais ce doit être plutôt le souvenir du liquide amniotique dans lequel je flotte comme un cosmonaute, etc.

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    Plus de vingt ans après Le pain de coucou, j'ai remis ça dans L'enfant prodigue, confrontant les premières sensations vraies des prétendus verts paradis et celles de nos âges successifs, et ça commence comme ça:

    « Ce que je vois d’abord est un jardin, et cette maison dans ce jardin, et cette lumière dans la maison, mais la maison semble flotter au milieu de l’eau et c’est pourquoi je me dis que cette image me revient peut-être d’un rêve?

    Ce rêve serait celui d’un premier souvenir, et il est probable que ce soit bel et bien le premier souvenir réel qui m’est revenu par cette image peut-être resurgie d’un récit qu’on nous aurait fait de ce temps-là et qui aurait filtré dans le rêve, peu importe à vrai dire, sauf que le jardin sous l’eau relèverait alors d’une vision plus ancienne, je le comprends maintenant.

    J’aurai donc anticipé: avant le jardin il y avait d’abord l’eau cernant la maison, à laquelle on parvenait au moyen de fragiles passerelles qu’à l’instant je me rappelle avoir souvent parcourues en rêve, tantôt au-dessus de l’eau et tantôt sur le vide angoissant, et le jardin n’apparaîtrait qu’ensuite…

    C’est vrai qu’il y a beaucoup d’incertitude dans cette première remémoration, mais ces détails de l’eau et de la maison, des passerelles et du jardin me suffiront pour fixer les premiers éléments d’un récit possible de tout ce passé que je retrouve à chaque nouvelle aube avec plus de précision: les passerelles sont faites de planches de chantier disposées sur des blocs de parpaing autour de la maison dont on achève les travaux; ensuite le jardin séchera, dont le grand pommier abritera bientôt le landau du nouvel enfant.

    Et chaque détail en appelle un autre: tout se dessine chaque jour un peu mieux. On prend de l’âge mais tout est plus clair et plus frais à mesure que les années filent: on pourrait presque toucher les objets alors qu’on s’en éloigne de plus en plus, et les visages aussi se rapprochent, les voix se font plus nettes de tous ceux qui ne sont plus.

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    Tant de temps a passé, mais ce matin je les retrouve une fois de plus, ces visages et ces voix. Tout a été inscrit dès le premier souffle, pourtant ce n’est qu’à l’instant que je ressuscite ce murmure, ces voix au-dessus de moi puis autour de moi, ces voix dans le souvenir qu’on m’a raconté de ce jour de juin se levant, ces voix dans la confusion des pleurs de la première heure, ces voix et ces visages ensuite allumés l’un après l’autre dans les nuits suivantes comme des lampes à chaleur variable, ces visages étranges, ces visages étrangers puis reconnus, ces visages et ces voix qui sont comme des îles dans l’eau de la maison - et je note tout ce que j’entends et que je vois au fur et à mesure que les mots me reviennent.

    Le mot LUMIÈRE ainsi me revient à chaque aube avec le souvenir de toujours du chant du merle, alors même qu’à l’instant il fait nuit noire et que c’est l’hiver. Plus tard je retrouverai la lumière de ce chant dans celui de Jean-Sébastien Bach que relance le dimanche matin une cantate de la collection Disco-Club de notre père, mais à présent tout se tait dans cette chambre obscure où me reviennent les images et les mots que précèdent les lueurs et les odeurs.

    Cela sent le pain chaud et la chair d’enfant: cela sent mon grand frère qui est encore petit. Nous sommes dans l’eau de l’intérieur de la maison. La mère et le père sont indistincts, sauf par la voix et l’odeur, ou par le toucher des mains et des joues. Ce n’est que plus tard que le père sentira la cigarette Parisiennes et qu’à la mère seront associées les odeurs de cuisine ou de lessive ou d’eau de lavande le dimanche avant le culte. Pour l’instant ce ne sont encore que des ombres ou des lampes autour de moi. Et d’ailleurs que cela signifie-t-il: moi? Ce n’est qu’après qu’on essaie de se représenter ce chaos originel et de l’arranger tant bien que mal. Pour l’instant on n’est qu’une oreille ou qu’un nez ou que des yeux au bout des doigts.

    Tout est sensation, et plus tard seulement viendront les images et les mots et plus tard encore reviendront les sensations par les images et les mots. Mais comment tout cela a-t-il vraiment commencé?

    Plus tard seulement me sera racontée l’histoire du serpent dans le jardin, du landau et de la terreur de la jeune fille, bien avant l’histoire de l’école du dimanche. Mais en attendant ce qui est sûr est que seule l’odeur de la pomme, dans l’herbe ou je la ramasserai plus tard sous le pommier qui sera le premier vaisseau de nos enfances, seule cette odeur me reste. Et peut-être, alors, mon culte des draps frais me vient-il de là? Mon goût du vert sur fond gris et des églises silencieuses? Mon besoin de tout réparer? Je ne sais ce qui m’a été donné ce jour-là dans le landau menacé par le serpent: peut-être une conscience? Une première intuition personnelle? Mon impatience de tout expliquer ou plus exactement: de tout nommer pour séparer le clair de l’obscur et le dehors du dedans? Que sais-je?

    Mon frère aîné, dans son pyjama de garçon, ne sera jamais freiné par aucune question. Mon frère est un soleil, constate-t-on en ces années de guerre, mon frère se lève dans son parc et parle à tort et à travers, mon frère agit et ne se regarde pas. Mon frère ne sera jamais pour moi que cette question qu’il n’a pas voulu se poser. Lorsque les cendres de mon frère ont été dispersées dans le Jardin du Souvenir, j’ai ressenti cet abandon du Nom comme une atteinte personnelle, mais aurai-je jamais rencontré mon frère?

    Au milieu de la maison, donc au cœur de l’eau, se trouve le fourneau de fonte qui a l’air d’un cuirassier à l’ancre et dont la porte est percée d’un hublot de verre dépoli par lequel on voit la lueur du feu.

    On sait que le feu est un danger, mais ce n’est pas ce qui fait le plus peur, tandis que les hommes noirs venus de dehors et qui transportent les sacs de charbon à travers la maison, noirs sous leurs capuchons baissés, sont aussi effrayants que la menace, pour les enfants, d’être enfermés un jour ou l’autre dans la cave à charbon.

    Le mot DEHORS évoquera longtemps un monde mystérieux où s’affairent les pères et les oncles. Dehors il fait encore nuit, en hiver, au moment où les pères et les oncles franchissent le seuil des maisons avant de réapparaître le long des routes enneigées ponctuées de halos de réverbères, soufflant chacun sa buée ou sa fumée de cigarette pendant que, dedans, les mères et les tantes remettent du charbon ou du bois dans les fourneaux.

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    En ce temps-là, les mères et les tantes restent dedans à s’occuper de leur ménage et des enfants qui demandent plus de bras qu’on en a - surtout quand il y en a quatre, ne manque de relever notre mère, et nos tantes en conviennent.

    Notre mère n’a que deux bras, mais il lui en faudrait quatre fois plus et quatre fois plus d’argent pour nouer les deux bouts même si notre père fait son possible pour en ramener à la maison à la fin du mois. Notre mère et notre père se saignent pour nous, aurons-nous entendu dès ces années, en attendant que notre mère nous serine que jamais nous n’avons manqué alors qu’il y a tant de misère de par le monde et même chez nous.

    Le mot DEDANS signifie qu’on est à l’abri; chez nous, mais à l’abri de la misère, et la marque Le Rêve, en lettres anglaises peintes sur l’émail bleu du potager à bois jouxtant la cuisinière électrique, me revient comme un emblème des heures passées dans la chaleur odorante des matinées d’hiver à la cuisine, avant les années d’école.

    C’est là, juché sur une sorte de haute chaise articulée et transformable en siège roulant, que j’entreprends mon attentive scrutation des choses et des gens. Le potager à bois marqué Le Rêve en est un bon départ, et les préparations culinaires de ma mère ne cessant en même temps de dire: vite il me faut faire ceci, schnell il me faut faire cela. Le potager est une sorcière et ma mère est la fée en tablier du logis. Plus tard j’identifierai les hautes pattes du potager Le Rêve à celles de la sorcière Baba-Yaga dont le trépignement, à en croire mon grand frère, se fait entendre dans la forêt proche qui s’étend jusqu’en Russie où vient de s’éteindre le Petit Père des Peuples. J’aurai donc cinq ans à l’arrivée de Baba-Yaga du fin fond de la taïga, mon frère en comptera cinq de plus: plus que l’âge de raison, même s’il reste sensible à la férocité chatoyante des contes russes et se réjouit de m’en effrayer à mon tour en me les racontant dans le noir.

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    Dans les premières pages de Jeune Homme, Knausegaard consacre de remarquables pages à deux aspects de notre devenir personnel. En premier lieu, il constate que nos périodes successives sont si différentes les une des autres, genre période rose et période bleue de Picasso , qu'il faudrait peut-être que nous changions de prénom à chaque mue; puis il observe que la reconstruction de nos souvenirs dépend souvent de déclencheurs extérieurs, qui peuvent être de soudaines réminiscences remontant à la conscience comme des méduses, souvenirs involontaires « ramenés à la vie par une odeur, un goût, un bruit particulier... Il s'ensuit toujours immédiatement un sentiment de bonheur intense ».

    Ou ce sont des souvenirs liés au corps , à tel ou tel sentiment ou aux paysages : « Il me suffit en pensée d'ouvrir la porte et de sortir pour que les images m'assaillent. Le gravier de l'allée, presque bleu en été. Oh, les allées de notre enfance ! Et les voitures des années 70 qui y stationnaient ! Des coccinelles, des DS, des Taunus, des Granada, des Ascon, des Kadett, des Consul, des Amazon »...

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    Avant la parution du Pain de coucou aux éditions L'Age d'Home, mon éditeur et ami Vladimir Dimitrijevic, alias Dimitri, m'avait fait remarquer qu'il était curieux que, si profondément marqué par l'univers de l'enfance, je n'évoquasse jamais la mort. Et de fait, après m'être cru immortel jusqu'à l'âge de 35 ans, ce ne fut qu'au matin de la naissance de notre premier enfant que je pris conscience du fait que j'allais mourir. Ensuite j'écrivis donc ce petit livre pendant les deniers mois de la vie de notre père, qui en lut presque l’entier et l'aima, parfois les larmes aux yeux, mais dont les dernières pages, évoquant sa figure aimante et aimée, ne me sont venues qu'après sa mort...

  • Pour tout dire (33)

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    À propos de la mortelle indifférence et des 1300 première pages du roman autobiographique de Karl Ove Knausgaard. De la beauté de la nature et des enfants. De la sainteté et du monde des femmes.


    "L'indifférence est en fin de compte le plus grand des sept péchés capitaux car il est le seul à pécher contre la vie", écrit Knausgaard à la toute fin des 728 pages d'Un homme amoureux, rejoignant l'observation de Maurice Chappaz qui me déclarait, à la toute fin de sa vie, que l'inattention était le plus grand péché de notre époque.

    Le mot "péché" sonne chrétien à nos oreilles et c'est très bien comme ça. Maurice Chappaz était un catholique pur alors que Knausgaard, très anticlérical en ses jeunes années, ne sait pas trop ce qui lui arrive lorsque, au baptême de sa fille, il se retrouve à communier avec les croyants, mais ce qui mobilise la même réaction chez les deux écrivains se résume en deux mots, s'agissant d'indifférence ou d'inattention: manque d'amour.

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    C'était hier jour d'équinoxe , j'ai marché sur le sable pour assister au miracle du lever du soleil en compagnie de trois pêcheurs silhouettés en noir pur sur le ciel bleu virant à l'orange tandis que le vieux beatnik qui m'avait suivi avec son chien hirsute s'était assis face à la mer dans la position du lotus; et quand le disque de feu est sorti de la mer pour nous inonder de lumière dans le vent tournant de l'aube, je me suis senti défaillir de tendresse pour la pauvre humanité victime de l'indifférence glaciale des puissants et l'inattention meurtrière des prédateurs.
    Cette même tendresse, dénuée des trémolos convenus d'une sentimentalité moite de pure façade, imprègne le roman autobiographique de Knausgaard dont le miroir à deux faces se promène le long de notre vie en même temps qu'il reflète celle de l'auteur et des siens.

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    J'écris "roman" parce que la construction très élaborée dans l'espace et le temps, aux scènes admirablement dialoguées, de ce récit qui est littérairement beaucoup plus transposé qu'un ordinaire "récit de vie", relève bel et bien de la reconstruction romanesque tout en restant fidèle à ce qu'on dit le réel.
    Lorsque la libraire France Rossier, il y a un mois de ca, m'a offert La mort d'un père en me parlant d'un "Proust norvégien", ce fut en remarquant que parfois l'on se demandait si Knausgaard n'affabulait pas tant ce qu'il raconte saisit par l'aspect quasi fantastique de ses évocations, telles la déchéance alcoolique du père avant sa mort ou la scène du premier accouchement de Linda.

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    Or je ne crois ni à l'invention ou à l'exagération du récit de Knausgaard ni moins encore à la prétendue recherche du scandale de l'auteur, dont l'immense succès, tout à fait imprévisible, a fait délirer certains commentateurs inattentifs bien plus que l'écrivain, qui sait le premier ce qu'un emballement de ce genre à de trompeur et de dérisoire au vu de la vraie littérature plus durable que le temps d'une mode ou d'un buzz sur les réseaux sociaux.

     

    Un homme amoureux est-il le "chef-d'œuvre inexplicable", selon l'expression de David Caviglioli, annoncé par le bandeau publicitaire de l'édition française ? La question est de savoir ce qu'est "un chef-d'oeuvre inexplicable qui plus est magnétique et hypnotisant, selon les mêmes termes de notre fringant confrère de l'Obs qui compare par ailleurs la forme du livre à de la prose de blog cousue de clichés et sans aucune reconstruction littéraire.
    Cette sympathique foutaises en dit long, même en mode enthousiastique, sur l'inattention supérieurement éclairée d'une certaine critique dans le vent bien intentionnée mais à court d'"explications "

    Pour ma part, je n'irai pas jusqu'à comparer Un homme amoureux à cet autre "chef-d'œuvre" aussi mal foutu que difficile à "expliquer" que représente Les Frères Karamazov, cité à plusieurs reprises par Knausgaard, lequel serait le premier à vitupérer une telle comparaison tant il se juge peu de chose à côté des grandes œuvres littéraires. À un moment donné, appelé à donner deux conférences sur son "oeuvre" - les guillemets sont de lui -, il se demande d’ailleurs quels livres ont réllement compté en Norvège durant les trente dernières années précédant la parution des siens. Réponse: deux ou trois au max, alors qu'on a encensé des centaines de bouquins oubliés d'une rentrée à l'autre.
    Nulle fausse humilité chez Knausgaard, et nulle blessure de vanité quand il prononce sa première conférence devant quatre personnes (la suivante en drainera quarante), mais une lucidité frottée d'honnêteté caractérisant ce protestant (le mot est de son ami Geir) dont l'innocence fait une espèce de saint (dixit Geir itou) dont les deux compères se rient de concert, ah, ah...

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    Chef-d'oeuvre ou pas: on s'en balance, s'agissant d’un roman autobiographique exprimant merveilleusement, et à chaque page, les émerveillements étroitement emmêlés aux emmerdements de la vie. Un jour de février, lors d'un séjour chez la mère de Linda, ex-actrice du théâtre national qui n'aime rien tant que de s'occuper de la petite Vanja, Karl Vve note ceci qui relève de l’épiphanie profane :
    “Je regardai au loin. La luminosité du ciel était devenue plus mate. Inévitablement répartie dans le paysage, l’obscurité imminente était absorbée encore plus avidement par ce qui était déjà sombre, comme les arbres à l’orée du bois, leurs troncs et leurs branches étaient maintenant tout noirs. C’est sans combat, sans résistance et sans même pouvoir offrir un dernier embrasement que la faible lueur de février disparut dans une longue et imperceptible agonie, jusqu’à ce qu’il fasse nuit noire. Tout à coup un sentiment de bonheur”.
    Cependant, un peu plus tard, le même Karl Ove sera fou de rage quand il découvrira que la même Ingrid picole en s'occupant de Vanja, etc.


    Un homme amoureux est un roman d'amour et d'amitié (la relation avec Geir, bouclier humain à Bagdad et écrivain lui aussi, donne lieu à des scènes dialoguées d'une justesse sans faille) qui module tous les sentiments, fusionnels au début et plus conflictuels quand de la passion on passe à l'amour-tous-les-jours parfois plombé par les soins requis par un, puis deux, puis trois enfants, et voilà que tout va mal et que le père en fait plus qu'il n'en faut pour punir la mère de sa fatigue (alors qu'elle en fout moins que lui, c’est évident, non mais !) laquelle explose de son côté vu qu'elle n'attend de lui que de l'amour, etc.


    Chef- d'œuvre ou pas, Un homme amoureux, plus encore que La mort d'un père , innove assurément par sa façon, tout à fait explicable, de restituer les temps alternés de la vie quotidienne et de la réflexion sur le sens de notre existence, avec un art consommé dont la fluidité et le naturel (apparent mais très travaillé) se combinent dans l'inflexion d'une voix unique qui filtre à merveille dans la traduction française plastique et musicale de Marie-Pierre Fiquet.

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    Bon mais c'est pas tout ça: faut maintenant aller prendre l'air - on avait pensé à Sète avec Lady L. qui marche pour l'instant le long de la plage "ou le sable est si fin", vaillante sur sa malléole en voie de réparation, et ce ne sera pas pour s'arrêter au cimetière marin, mais non: rien que la vie à Sète, et merde pour les sceptiques et la littérature aseptisée...

  • Pour tout dire (32)

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    À propos de Pierre Assouline, qui dénigre méchamment Karl Ove Knausgaard et se rachète avec Pajak, Jaccottet et Thomas Bernhard, entre beaucoup d'autres, dans son injuste, lacunaire, subjectif à outrance et non moins passionnant Dictionnaire des écrivains et de la littérature, qui honore à sa façon l'art du TOUT LIRE...

    Il a fait ce matin une aurore aux doigts de rose telle que l'a chantée le jeune Homère il y a un peu moins de trente siècle, à peine un battement de cils dans le long récit du monde, et je me suis dit "encore une journée divine !" en écho à la vieille peau de cet intraitable soiffard solitaire de Sam Beckett, et ensuite: " oh le beau jour !" pour faire bon poids et à plus tard la fin de partie par manière d'envoi .


    À propos de Beckett, ce qu'en écrit Pierre Assouline dans son Dictionnaire de la littérature et des écrivains est assez faible, réduisant le personnage à l'arbre sec de Godot, à la sécheresse et à l'incommunication. Courte vue archi-convenue de jacteur superficiel, comme on en trouve dans les pages de cet ouvrage relevant parfois du pire piapia parisien, heureusement compensées par la majeure partie d'entre elles, intelligentes et sensibles, pertinentes et réellement amoureuses.

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    Comme je suis en train, depuis un mois, de lire le magnifique "roman" autobiographique de Karl Ove Knausgaard, dont Assouline a parlé avec une condescendance proportionnée à sa totale inattention - il aura lu cette "lettre à mézigue", comme il qualifie idiotement cette grande entreprise littéraire, en diagonale, pour la qualifier avec cette vulgarité qui ne lui est pas coutumière - je me trouve bien placé, après quelque mille pages marquées au sceau d'une attention au monde quasi sacrée et d'une tendresse farouche, pour juger de la sottise distraite des quelques lignes consacrées ici sous la rubrique de "Proust norvégien " taxé en trois lignes de "juste assommant, interminable et dénué d'intérêt ".

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    Par contraste, même un peu bref, ce qu'écrit Assouline à propos de Proust montre assez la capacité de pénétration de ce grand lecteur doublé d'un écrivain à pappatte surfine à ses heures. À la rubrique Céline, même qualité de l'éloge avec le bémol obligatoire sur les pamphlets antisémites. Mais les pages les plus intéressantes de ce Dictionnaire sont ailleurs, me semble-t-il.
    Pierre Assouline, objectivement parlant (des recherches scientifiques l'ont prouvé, etc.) est un fou de littérature intéressant, aussi considérable que le sont un Philippe Sollers (qu'il expédie en huit lignes nous ramenant au foutage de gueule parisien, où l'œuvre de son confrère pontife est réduite au Dictionnaire amoureux de Venise lui-même réduit à un auto-portrait de Sollers) ou un Charles Dantzig, lequel vient de rééditer, dans la collection Bouquins, son propre Dictionnaire égoïste de la littérature française, augmenté d'inédits très intéressants et de La guerre du cliché.

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    Comme ces deux autres polygraphes en vue, auxquels on pourrait ajouter M. Angelo Rinaldi qu'Assouline gratifie de deux entrées très louangeuses (on sait que les voies de l'Académie française passent par plusieurs portes, et la révérence à l'incontournable Finkielkraut en fera trois), Pierre Assouline est un connaisseur amoureux dont la passion profonde dépasse les ronds-de-jambe et les éternuements de plus ou moins mauvaise foi. Il est d'ailleurs en bonne compagnie avec maints grands écrivains (à commencer par un Nabokov) qui multiplièrent les âneries en condamnant des œuvres échappant à leur compréhension ou à leur simple attention.

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    Pierre Assouline, parlant des auteurs ou des livres qu'il aime vraiment, peut être un compagnon de route épatant. Si vous aimez être confirmé dans vos goûts (étant entendu qu'un chroniqueur qui pense et ressent comme vous ne peut être que très très très bon...), vous aimerez ses pages consacrées à Marcel Aymé, Saul Bellow, Thomas Bernhard, Nicolas Bouvier, Joseph Conrad, Amos Oz, Philip Roth, Frédéric Pajak, Sebald ou Walser, notamment. Si vous souscrivez au littérairement correct à la française vous vous sentirez en compagnie chic à la lecture, les yeux au ciel, des longues tartines qu'il beurre à la gloire de Pierre Michon, Patrick Modiano ou Pascal Quignard, non sans excellents arguments d’ailleurs, avant de balancer le coup de pied de l'âne à un Houellebecq outrageusement caricaturé.
    Pour ma part ce que je préfère, chez Assouline, ce sont les surprises, et par exemple d'être bousculé dans mes préjugés. Avant de lire son article consacré à Elfriede Jelinek , je pensais pis que pendre de la nobélisée autrichienne. Eh bien au temps pour moi: j'inscris le titre d'Enfants des morts dans la liste de mes lectures à venir ces sept prochaines années.
    Et puis, comme Knausgard le dit à propos de l'art contemporain, incluant tous les discours même à propos de minimalisme ou de fumisteries quelconque, les caprices de la mode et les fluctuations du marché, la littérature est aussi faite d'une nébuleuse d’épiphénomènes comme les agents littéraires ou l'argent, les blogs et les best-sellers, la censure et les liseuses, que le journaliste Assouline traite avec souplesse et légèreté.
    Nettement moins substantiel que les recueils monumentaux du Sollers lecteur, et avec moins de charme personnel et de fantaisie qu'un Dantzig, Pierre Assouline n'en a pas moins un ton à lui, une capacité de synthèse parfois aussi éblouissante que son expression, et des plaidoyers aussi inattendus qu' originaux (pour Tony Duvert le pédophile au style stylé, l'éditeur Robert Laffont ou la chèvre de monsieur Séguin) qui font de son Dictionnaire un remarquable magasin de curiosités et une incitation tonique au TOUT LIRE.

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    Ce grand défenseur de Simenon conseille la lecture de Pedigree à qui voudrait entrer dans l'univers d'un des plus grands romanciers de langue française du XXe siècle. Pour ce qui concerne la lecture d'Assouline, - mais seulement après l'intégrale de l'autobiographie de Karl Ove Knausgaard, cela va sans dire -, je conseille son mémorable recueil d'essais intitulé Rosebud , ses biographies magistrales deGeorges Simenon et Gaston Gallimard - on peut se passer de son pléthorique Hergé avant 77 ans-, et ce Dictionnaire des écrivains et de la littérature qui a lui aussi valeur, a l'évidence et comme il en va pour Sollers à Venise, d'un autoportrait en constellation avec trous noir et percées de lumière...
    Pierre Assouline. Dictionnaire des écrivains et de la littérature. Plon, 882 p.
    Charles Dantzig. Les écrivains et leurs mondes. Dictionnaire égoïste de la littérature française. La guerre du cliché. Laffont, collection Bouquins, 988p.
    Karl Ove Knausgaard. Jeune homme. Denoël & d’ailleurs. 581p.

  • Passeurs de livres

    littératureL'Arche du critique littéraire

    Il en va de la critique littéraire comme du gardiennage de ménagerie, avec les obscures servitudes et les satisfactions jubilatoires qui en découlent assez semblablement. L’on pourrait dire qu’il y a du Noé chez le passeur de livres appelé à faire cohabiter, dans son arche, les espèces les plus dissemblables, voire les plus adverses.
    Cela suppose une empathie à peu près sans limites, et qui requiert un effort souvent inaperçu. Sans doute ne s’étonne-t-on pas, au jardin zoologique, de ce que tel formidable Sénégalais commis au ravitaillement du tigre royal entretienne, à la fois, un sentiment délicat à l’égard de la gazelle de Somalie ou de la tourterelle rieuse. Mais voit-on assez quel amour cela dénote ? De même paraît-il naturel qu’un passeur de livres défende à la fois la ligne claire de Stendhal ou de Léautaud et les embrouilles vertigineuses de Proust ou l’épique dégoise de Céline, ou qu’il célèbre les extrêmes opposés de la nuit dostoïevskienne et des journées fruitées de Colette. Or cela va-t-il de soi ?
    L’on daube, et non sans raison, sur le flic ou le pion, le médiocre procustéen, l’impuissant enviard à quoi se réduit parfois le critique. Mais comment ne pas rendre justice, aussi, à tous ceux-là qui s’efforcent, par amour de la chose, d’honorer le métier de lire ?
    Car il n’est pas facile de distribuer ses curiosités entre toutes les espèces sans tomber dans l’omnitolérance ou le piapia au goût du jour, puis de maintenir une équanimité dans l’appréciation qui pondère à la fois l’égocentrisme de l’Auteur, le chauvinisme non moins exclusif de l’Editeur et les tiraillements de sa propre sensibilité et de son goût personnel. Cet équilibrage des tensions relève du funambulisme, mais c’est bel et bien sur ce fil qu’il s’agit d’avancer pour atteindre le Lecteur.

    Image: Claude Verlinde.

  • Pour tout dire (31)

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    À propos de la mousse-party de samedi et du puritanisme stigmatisé par Janine Massard dans son dernier roman Question d’honneur. Des simulacres de plaisir et de l'obsession des confesseurs. De la nécessité de détendre l'atmosphère…


    Des grappes de bulles savonneuses s'élevaient l'autre jour de l'invisible piscine du Jardin d'Eden d'à côté, sur fond de tonitruantes basses binaires, les libertins autoproclamés se défonçaient en toute liberté dans l'enceinte des hauts murs les protégeant des supposés puritains, et je contemplais le vol gracieux des hirondelles, peu soucieuses visiblement de débats sur le burkini ou l'accouplement en public, en pensant à l'horrible nuit évoquée par Janine Massard dans son livre récemment paru sous le titre de Question d'honneur.

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    Janine Massard raconte, sur la foi d'un témoignage brisant tardivement un secret de famille, l'histoire affreuse d'une jeune fille violée à la fin d'un bal de campagne, qui se retrouve enceinte et immédiatement stigmatisée par son père instituteur et notable de la paisible localité lémanique où se passe l'histoire - ledit père étant le parangon de ce qu'on appelle dans ces régions un « mômier », équivalent protestant du bigot catholique, aux yeux duquel l'honneur familial et social doit être défendu avec une rigueur sans faille, en vertu de la doctrine salafiste du coin que représentait le calvinisme en ces années point trop éloignéesJanine . Janine Massard invoque le souvenir de feu son ami Jacques Chessex dans le prologue de son roman, qui aurait excellé dans le traitement de ce thème.

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    De fait, Maître Jacques figure par excellence l'écrivain à la fois puritain et anti-puritain qu'on retrouve dans les sociétés moralement très corsetées, reproduisant à l'envers la logique du surveiller et punir comme l'ont fait, au rebours du catholicisme le plus rigoureux, un Sade (qui fascinait d'ailleurs Chessex) ou un Jean Genet transformant le rituel de l’eucharistie en messe noire.
    Le regard de Janine est moins « théologique » et érotomane que celui de Maître Jacques, surtout attaché à la condition des femmes, qu'elles soient soumises par consentement conventionnel, comme la mère de la pécheresse, ou vouées à l'opprobre et au châtiment des Justes.

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    Les grappes de bulles poisseuses d'une pool-party marquent-elles un progrès par rapport aux braises du feu purificateur dans lequel un père invoquant la Loi du Seigneur fait disparaître le fruit du péché avant d'envoyer sa fille se faire voir ailleurs ? Je n'en suis pas sûr, violence mise à part, dans la mesure où le simulacre de plaisir me semble aussi douteux que la parodie de pureté, tous deux soumis à un code conformiste.


    Si l'on regarde tranquillement ces phénomènes que sont la soumission ou l'insoumission obligatoire, ce qui frappe est la même tension frisant souvent l'hystérie, comme dans le moralisme obsessionnel du Docteur Tissot faisant de l'onanisme plus qu'un péché: une terrible maladie détournant le jeune ouvrier ou la jeune paysanne de son Devoir, le voyeurisme de droit divin des confesseurs ou l'immoralisme furibond d'un Sade prônant la sodomie des tout-petits.
    Tout ça est lassant pour qui aime la vie, la nature, les bonnes et belles gens ou les bains à poil (ou en costume à bretelles et volants) dans la mer marine sous le ciel céleste. Cela étant, la parole des écrivains, quand elle ressaisit la complexité humaine au-delà des schémas bien-pensants, est plus que jamais nécessaire et possiblement libératrice, mais les « mômiers » se retrouvent dans toutes les religions et les idéologies, aujourd'hui autant que naguère, comme l'avaient bien vu et dit Rabelais ou Montaigne.

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    À la page 104 de ses Inévitables bifurcations Lambert Schlechter cite Lucrèce à propos d'Epicure: « La vie humaine, spectacle répugnant, gisait / sur la terre écrasée sous le poids de la religion / quand pour la première fois un homme, un Grec / osa la regarder en face, l’affronter enfin », etc.
    Oui, on peut dire ca. Mais on peut dire aussi que n’importe qui peut aujourd’hui se réclamer d’Epicure à trop bon marché, ou que le Sermon sur la montagne nous a peut-être fait plus avancer, en tant que frères humains que les délires énervés du divin marquis - et la dispute s'emballe sur Facebook tandis que les hirondelles se préparent à migrer au dam des frontières et autres plus ou moins fantasmatiques chocs de civilisations.


    En reprenant les Inévitables bifurcations de Lambert Schlechter, avec une pensée amicale rétrospective à la pauvre Gisèle de Question d’honneur, on lit que « la concupiscence, comme dépravation, comme péché, saint Augustin, le grand maître à penser de l’Occident, la voit déjà à l’œuvre chez le nourrisson, dans le VIIIe chapitre du premier livre des Confessions, où il se place sous les auspices de la Bible en citant le livre de Job : car nul n’est pur de péché, non pas même le petit enfant dont la vie n’est que d’un jour sur terre (coup de blues d’un scribe aussitôt pris pour parole de Dieu) et pour le nourrisson qui ne demande qu’une chose, boire le lait de sa mère, Augustin utilise à dessein le verbe de la concupiscence « convoiter » : était-ce un péché de convoiter le sein en pleurant, et il répond que oui, c’était répréhensible, c’était une avidité mauvaise, la malédiction est déjà sur l’enfant avant qu’il naisse, et Augustin de citer le psaume 51 : j’ai été conçu dans l’iniquité (c’est-a-dire par l’accouplement de mon père et de ma mère) et c’est dans le péché que ma mère m’a porté, dans les manuels de confession et de pénitence, libri poenitentiales, en vogue depuis le Moyen Âge, et jusqu’au XIXe siècle et au-delà, une part importante est consacrée à la sexualité, on a dénombré au cours des siècles plus de 400 ouvrages de ce genre, de façon souvent très détaillée & explicite ils dénombrent et décrivent les péchés commis dans ce domaine, tout ce qui n’est pas pure mécanique de procréation est péché, les positions autres que la missionnaire sont « contre nature » et donc péché, les caresses buccales, cunnilingus et fellation, sont péché, l coït anal est péché, l’accouplement pendant les menstrues est péché, c’est péché aussi pour les époux de se voir mutuellement nus, les célibataires frustrés qui rédigent ces manuels à l’adresse des confesseurs qui ont pour mission de terroriser les croyants reprennent l’idéologie de saint Paul et des Pères de l’Eglise : haine du monde, haine du corps, haine de la femme, haine du sexe et obsession de la virginité, et ils ont beau mentionner que Jésus, en principe, n’a rien contre le mariage, puisqu’il a au début de sa vie publique, pris part à un festin de noces, mais uand Jésus se met à parler de sexe, voir Matthieu XIX, 12, il valorise ceux qui en vue du Royaume des Cieux et sont coupé les parties génitales, quand j’ai passé quelques heures à étudier les manuels de confession et de pénitence, j’ai hâte de lire quelques pages de Montaigne, Essais, livre III, chapitre 5, « sur des vers de Virgile », cinquante pages magnifiques, lucides et ludiques, sur les choses du corps »…

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    Enfin, les menées infernales n’étant pas éternelles, le barattement binaire de la disco d’à côté a pris fin dimanche soir, et comme la bonne vie ordinaire continue nous continuons de pécher, à poil ou en soutanes seyantes, le long des dunes de Sète ou ailleurs en remerciant la vie de faire la pige à la mort et à tous ses suppôts, ce que nous nous réjouissons d’exprimer dans la langue du Grand Inquisiteur, gracias a la vida...


    Janine Massard, Question d’honneur. Bernard Campiche, 2016, 217p.
    Lambert Schlechter. Inévitables bifurcations, Les doigts dans la prose, 161p.

  • Pour tout dire (30)

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    À propos de la prochaine glaciation, d’un roman en chantier de Karl Ove Knausgaard évoquant le prophète Ezéchiel, des fringues de Madame Swann et des cornflakes de Lambert Schlechter. Où l’on voit que tout communique plus ou moins quand par amour on s’efforce de « faire chier la mort », etc.


    Le « Proust norvégien » peut toujours gratter : jamais il ne fera parler les étoffes comme le divin Marcel qui jamais, soit dit en passant, ne parle de Dieu, alors que Lambert Schlechter y revient à tout moment à sa façon entre l’annotation de deux paperoles style : « d’ici trois quatre milliards d’années le soleil va devenir encore plus chaud, mais je sais que je ne serai plus là, ça me rassure, je note sur un Zettelchen :patates persil cornflakes lait, ferai mes achats, puis lirai, encore, Sloterdijk, du musst dein Leben ändern », etc.

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    « Tu dois changer ta vie », se répètent tous les jours ces « fourmis papivores », selon l’expression de Zorba le Grec raillant son ami le scribe sirotant son verre de sauge, et même Henning Mankell se le sera seriné une année avant sa mort, tout en écrivant son Sable mouvant qui m’a touché bien plus que le Mars de Fritz Zorn à l’époque où celui-ci venait de succomber à son crabe, car Mankell reste impatient de changer sa vie même s’il sait que la prochaine glaciation en Suède, vers l’an 3333, limite notre devenir - comme Peter Sloterdijk il fait tous les matins son fitness gymno-poétique de mec attaché à travailler son immunité joyeuse, comme Lambert Schlechter il dit à la femme qu’il aime, « tu existes donc je suis, j’aime la vie où nous sommes, la mort c’est pour un autre jour », et v’là que me reviennent les mots de notre ami Thierry Vernet dans ses carnets : « La mort, ma mort, je veux la faire chier un max à attendre devant ma porte, à piétiner le paillasson. Mais quand il sera manifeste que le temps sera venu de la faire entrer, je lui offrirai le thé et la recevrai cordialement ». C’est la version soft de notre ami Thierry, avec laquelle contraste la version hard de Lambert Schlechter, qui publie un recueil de poèmes sous le titre d’Enculer la camarde

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    La mort d’un père, premier tome du cycle autobiographique de Karl Ove Knausgaard, s’ouvre sur trois pages évoquant la mort physique du cœur humain avec l’objectivité froide d’un légiste ou d’un employé des pompes funèbres comme on en trouve dans l’épatante série Six feet under. Mais cet aspect strictement physiologique ne nous apprend rien sur le père de Karl Ove, pas plus que les débats à n’en plus finir « autour de Jésus » ne nous instruisent vraiment sur la nature du présumé Sauveur.

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    Pendant que sa femme attend leur premier enfant, l’écrivain Knausgaard travaille comme un damné sur un roman maintes fois recommencé et dans lequel il sera question du prophète Ezéchiel et des deux frangins mythique Caïn et Abel en version scandinave. Il est très peu question de Dieu dans l’autobiographie de l’écrivain norvégien, extrêmement attentif en revanche à tout ce qui relève de ce qu’on appelle la transcendance, et sa façon de parler des gens, de son père (par défaut et dépit) et de son frère Yngve, puis de sa future seconde femme Linda et de leur petite fille aussi adorable que despotique, avec une attention bonnement religieuse qui s’accentue au fil des 1000 premières pages de son autobiographie (j’en suis à la page 512 d’Un homme amoureux), en attendant le retour à son enfance dans le troisième tome intitulé Jeune homme.

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    Dans la foulée, alors que la phrase de Knausgaard se distingue absolument des extravagants chichis de la prose proustienne, l’on pourrait dire tout de même que l’attention de l’auteur norvégien aux objets et aux gestes rituels de la vie quotidienne procède de la même ferveur amoureuse qui, à un moment donné, amène le Narrateur à faire « parler » les toilettes de Madame Swann, comme lorsqu’il souligne qu’ « on dirait qu’il y avait soudain de la décision dans le velours bleu, une humeur facile dans le taffetas blanc, et qu’une sorte de réserve suprême et pleine de distinction dans la façon d’avancer le bras avait, pour devenir visible, revêtu l’apparence, brillante du sourire des grabds sacrifices, du crêpe de Chine noir »…

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    Le romancier israélien Amos Oz reprend la balle du jeune homme au vol, pour en faire une sorte de grand pataud hirsute à barbe noire fleurie de talc de bébé, qui renonce momentanément à ses recherches sur la figure de Jésus dans la tradition juive, s’engageant comme lecteur du soir chez un très vieil érudit du nom de Gershom Wald auprès duquel il rencontre la « maîtresse » de celui-ci (au sens dominant et non amoureux), la belle Atalia qui le traite aussitôt comme un ado prolongé.
    Au cours d’une de leurs premières soirées de discussion, le vieux Gershom vitupère les pamphlets anti-chrétiens que lui cite le jeune Shmuel, notamment La polémique de Nestor le prêtre, remontant au Moyen Âge, en affirmant que, « pour argumenter avec Jésus-Christ (…) il convient de prendre de la hauteur et non de se vautrer dans la fange ». À propos, alors, de l’amour universel qu’on suppose au cœur du message de Jésus, Gershom s’interroge non sans bousculer les petites objections du jeune homme : « Pouvons-nous nous aimer les uns les autres sans exception ? Jésus a-t-il aimé tout le monde sans exception ? Y compris les changeurs aux portes du Temple quand, aveuglé par la fureur, il renversa leurs tables ? Ou lorsqu’il déclara, « Je ne suis pas venu apportera paix sur la terre, mais le glaive » ? Aurait-il pu oublier, en cet instant, le précepte de l’amour universel ou de tendre l’autre joue ? Et le jour où il incita ses apôtres à être comme des serpents et doux comme des colombes ? Et surtout lorsque, selon saint Luc, il ordonna : «Amenez-mois mes ennemis, ceux qui ne voulaient pas que je règne sur eux, et qu’on les égorge en ma présence ». Où était donc alors passé le commandement d’aimer aussi – et surtout – ses adversaires ? Au fond, qui aime tout le monde n’aime personne. Voilà comment on peut discuter avec Jésus le Nazaréen, pas en proférant des insultes ».
    Alors le jeune Shmuel d’objecter : « Les Juifs qui ont composé ces textes polémiques l’ont certainement fait sous l’influence des biimades et des persécutions des Chrétiens »…

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    Sur quoi l’intraitable béquillard y va de sa fulmination voltairienne qui plairait sans doute à notre compère Lambert Schlechter : « Le judaïsme, le christianisme – et n’oublions pas l’islam – dégoulinent de bons sentiments, de charité et de compassion, tant qu’on ne par le pas de menottes, de barreaux, de pouvoir, de chambres de torture ou d’échafauds. Ces religions, en particulier celle nées au cours des siècles derniers et qui continuent à séduire les croyants, étaient censées nous apporter le salut, mais elles se sont empressées de verser notre sang. Personnellement, je ne crois pas en la rédemption du monde. En aucune façon. Non parce que je considère qu’il est parfait. En aucun cas. Il est retors, sinistre et rempli de souffrances, mais qui veut le sauver versera des torrents de sang. Buvons notre thé et oublions ces horreurs. Le jour où les religions et les révolutions disparaîtront – toutes sans exception – il y aura moins de guerres sur la planète, croyez-moi. L’homme est par nature constitué comme un bois tordu, a dit Emmanuel Kant. Inutile de le redresser au risque de se noyer dans le sang. Vous entendez comme il pleut dehors ? Il est presque l’heure des informations ».
    Après avoir lu cette forte page de Judas, hier soir, j’ai passé une heure à dépouiller une quinzaine de magazines français de droite et de gauche (Marianne et le Figaro Magazine) que nous a filés notre vieux voisin promenant tous les matins, en pagne vert, son petit yorkshire.

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    Or ce que dit le personnage d’Amos Oz se vérifie à toutes les pages de la paperasse médiatique, entre abrutissement de grand luxe et séquelles sans nombre du chaos migratoire et des guerres entretenues au nom du Dieu multiface, meurtres en série sur les autoroutes ou nouvelle secte relançant la folie pseudo-religieuse à l’enseigne de Falun Gong, d’autant plus populaire que ses membres se voient brimés par le pouvoir chinois - et le serpent de se mordre la queue, etc.


    Amos Oz. Judas. Traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen. Gallimard, coll. Du monde entier, 347p.
    Lambert Schlechter. Inévitables bifurcations. Les doigts dans la prose, 161p.
    Karl Ove Knausgaard. Un homme amoureux. Folio Denoël, 727p.

  • Pour tout dire (29)

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    À propos de l'homme de théâtre portugais Domingo Semedo retrouvé en rêve, et des femmes dans le Journal intime d'Amiel. Du portrait hypersensible de Linda Knausgaard dans Un homme amoureux et d'un accouchement épique. Lorsque l'enfant paraît et comment le père résiste à la mère pour finir son roman.

     

    14358759_10210579160182078_2656369548380352518_n.jpgLes rêves nous envoient d'étranges messages, dont les associations d'idées ou d'images évoquent parfois le magma des romans en gestation. La nuit dernière ainsi, où plutôt à l'aube de ce dimanche, je me suis retrouvé dans le même train que l'homme de théâtre portugais Domingo Semedo, mort depuis des années après avoir été plus ou moins soupçonné par certains d’avoir foutu intentionnellement le feu à son théâtre, ce que je n'ai jamais cru, mais plus incroyable encore m'a paru, dans le rêve, le fait qu'après m'avoir ignoré quelque temps (je croyais qu'il me faisait la gueule), et m'ayant ensuite gratifié d'un sourire lumineux en me reconnaissant, il engagea bientôt la conversation sur les portraits de femmes dans le Journal intime d'Amiel dont il me rappela que le vieux Tolstoï le lisait comme une Bible, sur quoi je renchéris à propos des remarquables paysages évoqués par l'immense randonneur qu'était aussi Amiel alors qu'on se le figure toujours casanier et nombriliste.

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    Domingo Semedo était une figure de la vie théâtrale lausannoise, dans les années 70 à 80, je crois me souvenir qu'il avait eu maille à partir avec la police politique de Salazar, et c'était, en marge du théâtre institutionnel, un découvreur et un défenseur de textes originaux, au même titre qu'un Philippe Mentha quoique plus modestement et avec plus d'ombrages caractériels à l'égard des critiques, et notamment des miennes dans les colonnes de la Gazette de Lausanne.
    Ces souvenirs me reviennent comme liés, subconsciemment, à ma lecture, hier soir, de pages frisant le fantastique quotidien, dans Un homme amoureux, où Knausgaard raconte l'accouchement homérique de Linda, dont les longues douleurs sont palliées au gaz hilarant et qui aboutit à un pic d'émotion bouleversant tout pareil à celui que nous avons vécu à la naissance de notre premier enfant; et dans la foulée je me rappelle soudain que j'ai été surpris et non moins ravi, un jour, de parler de cette émotion avec Jacques Gardel, ancien camarade de la Jeunesse progressiste lausannoise devenu lui aussi un homme de théâtre en vue, plus radical que Semedo, dans la lignée de Grotowski, et que j'ai retrouvé sur Facebook.

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    Avec Jacques, donc, dont j'ai parfois vertement critiqué certaines mises en scène, et souvent reconnu aussi l'originalité et le courage des entreprises (l'inoubliable Echomort en je ne sais plus laquelle des années 70), nous étions tombés d'accord, tout bohèmes que nous fussions, sur l'inimaginable changement, dans nos vies , qu'avait représente l'apparition d'un enfant.
    Certains lettreux inattentifs, et autres journalistes culturels se croyant à la page, réduisent les 16.000 pages du Journal d'Amiel aux ruminations introspectives d'un prof genevois velléitaire qui marquait d'une croix navrée chaque « rechute » dans la délectation morose de la manuélisation solitaire.

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    Or ce cliché de la « noix creuse » est aussi injustement réducteur que les images, bien plus idiotes encore, qu'on a diffusées dans les médias à propos de Karl Ove Knausgard, tantôt taxé de « Proust norvégien » et tantôt de rocker du laptop ou de serial violeur des secrets de famille.
    Henri-Frédéric Amiel fut un observateur sans pareil de la micro-société genevoise qu'il fréquentait, un témoin remarquable de la vie intellectuelle européenne et ses vues prémonitoires sur l'avenir collectiviste de la Russie ne sont pas d'un mol branleur de cabinet. Surtout, et là ca préfigure les amours fantasmatico-masochistes de Proust, c'est un portraitiste de femmes carabiné, cherchant la perle rare et passant en revue une centaine de fiancées potentielles avant d'en choisir une seule et de se trouver toutes les raisons de ne pas se déclarer.


    maria_og_karl_ove_raps_1_foto-_fanny_zaabi_behrer.jpgL'auteur d'Un homme amoureux est, par comparaison avec ces deux champions de l'amour imaginaire et de la valse-hésitation, un garçon beaucoup plus aimant en réalité, à la fois très doux quoique teigneux par instinct de conservation, et qui pleure quand il n'en peut plus. Au fil des pages d’Un homme amoureux se dessine, en outre, un magnifique portrait de Linda, femme douce et forte autant que Karl Ove est intense et fragile - laquelle fragilité ne l’empêchera pas, sous la pression de son éditeur et pour en finir avec son roman en chantier, d’envoyer paître Linda et la petite le temps de mener à bien son propre accouchement littéraire, après lequel seulement il fera son devoir de père moderne...
    Les larmes de Karl Ove dans La mort d'un père, dont on ne saura que plus tard pourquoi il le détestait tant, et les larmes de désespoir soudain qui lui viennent quand Linda conclut que leur union est impossible, n'ont rien d'une rage de mec narcissique ou sentimental: leur source est plus profonde, voire mystérieuse.
    Amiel, lui, chiale à tout moment sur lui-même, et ça me fait marrer comme quand il se croit essentiellement un poète (ses bouts rimés sont hélas d'une platitude totale) et qu’il se dit que son journal ne vaut rien du point de vue littéraire.
    Je parle en connaissance de cause puisque j'ai survécu quelque temps, à raisonde cinq francs la page, de la dactylographie des pages manuscrites du Journal en voie de publication à L'Age d'Homme, à laquelle je consacrai des heures dans une petite mansarde parisienne de la rue de la Félicité, à l'été 1974, quelques mois après la publication de mon premier livre.

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    Où Karl Ove Knausgaard rejoint cependant Amiel et Proust, c’est dans son aperçu superbement détaillé de la micro-société artistico-littéraire qu’il fréquente à Stockholm, qui n’a rien à voir évidemment ni avec les milieux académico-bourgeois du diariste genevois, ni non plus avec le quartier du faubourg Saint Germain, mais la précision, la minutie du regard et l’aptitude à théâtraliser le quotidien découlent de la même attention extrême, avec parfois plus d’intensité et de cœur que chez ses aînés.
    Ainsi, par exemple, de l'évocation de la naissance de Vanja, qui recoupe, image par image, celle que j'ai faite dans mes carnets des Passions partagées, à cela près que notre enfant ne vint pas en dix heures mais dans le temps raccourci d'une césarienne.

    Cela étant, l’apparition relève du même miracle absolument banal et sans pareil : 

    « Voulez-vous recueillir l’enfant ? demanda la sage-femme en s’adressant à moi.
    - Oui.
    - Venez. Mettez-vous là.
    - Je fis le tour du tabouret et me postai devant Linda qui me regarda sans me voir.
    - Allez, encore une fois, poussez. Vous y êtes, poussez !
    J’avais les yeux pleins de larmes. L’enfant sortit d’elle tel un petit phoque et mes mains le reçurent.
    - Ooooh, m’écriai-je, ooooh.
    Le petit corps, gluant et chaud, faillit me glisser des mains mais la jeune stagiaire était là pour m’aider.
    - Il est sorti ? Il est sorti ? demanda Linda.
    - Oui, dis-je enlevant le petit corps vers elle et elle le posa sur son sein et je sanglotai de joie et Linda me regarda pour la première fois depuis des heures et me sourit.
    - Et c’est quoi ? demandai-je.
    - Une fille, Karl Ove, c’est une fille,
    - Elle avait de longs cheveux noirs collés sur la tête. Sa peau était grisâtre et comme couverte de cire. Elle poussa un cri, jamais je n’avais entendu un son pareil, c’était ma fille qu’on entendait et j’étais au centre du monde. Ca ne m’était jamais arrivé mais cette fois j’y étais, j’étais au centre du monde. Autour de nous, le silence régnait, la nuit régnait, mais là où nous étions, la sage-femme, la stagiaire, Linda, moi et le tout petit enfant, c’était la lumière. »
    De fait, telle est la lumière...

  • Vivre avec sa douleur

     

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    À propos de Vivre près des tilleuls, roman à dix-huit pattes relevant le défi d’évoquer, d’une seule voix, le drame d’une femme foudroyée par la perte d’un enfant. Coup médiatique à base de démagogie doloriste, de la part du collectif des jeunes auteurs romands de l’AJAR, ou réussite littéraire avérée ?


    On s’est peut-être dit, avant de lire Vivre près des tilleuls, que c’était mission impossible. Enfin quoi : un livre à dix-huit pattes, pour traiter d’un sujet aussi délicat que la mort d’un enfant, et lancé par un buzz d’enfer genre coup médiatique, non mais ! Et puis on s’est payé le livre, on l’a ouvert et, commençant par la postface en manière de déclaration d’intention, intitulée La fiction n’est pas le contraire du réel, on a mieux cadré le projet: on a mieux vu les kids en réunion avec leurs ordis persos.


    Ensuite, passant de la théorie joliment filée au travail littéraire proprement dit, via l’Avant-propos de l’archiviste Vincent König, on a commencé de sentir la bonne vieille odeur de la littérature en basculant doucement dans le cercle magique de la fiction tandis qu’apparaissait le personnage d’Esther Montandon, cette imaginaire romancière romande (née en 1923) évoquant un peu Alice Rivaz ou plus tard Anne Cuneo, sortie de la « cuisse » des dix-huit jeunes auteurs romands et nous rejoignant par le truchement de carnets « oubliés » dans une enveloppe marquée FACTURES où se trouve relaté, sur des petits feuillets épars, le drame qui l’a foudroyée à quarante ans passés, quand sa petite Louise de quatre ans, vainement attendue pendant des années lui fut arrachée par accident…
    La vérité d’un texte ne se mesure pas avec d’autres instruments que la sensibilité de chacun, donc je ne parle que pour moi, plein de doute et de questions a priori sur la démarche de l’AJAR, et ensuite supris contre toute attente. Pas un instant, cependant, je n’aurais regimbé à l’idée que de jeunes auteurs nés dans les années 80 se mêlassent (comme ça se prononce) d’évoquer les années 60, ni d’avoir vécu personnellement le drame affreux de la mort d’un enfant. Mon scepticisme portait ailleurs : sur un résultat par trop fabriqué, sans épaisseur ni fibre personnelle. Or la surprise est là : que les 63 séquences constituant les carnets d’Esther Montandon s’agencent, comme par miracle, dans une suite bel bien marquée par un ton particulier, accordé à un vrai regard, passant de l’abattement à la rage ou du désarroi à l’égarement.

    Nulle forte secousse d’émotion pour autant, qui prendrait le lecteur aux tripes, mais de multiples tremblements intimes marquant cette traversée du chagrin jusqu’au désespoir qu’un Peter Handke figurait dans une sorte de brume de tristesse atteignant les objets eux-mêmes. D’une réelle qualité littéraire, le texte ne pêche jamais par excès de pathos ni d’esthétisme. Tout m’y semble juste.


    L’art de « faire vrai »…


    Edgar Degas, peintre et écrivain, dit quelque part que l’art consiste à faire du vrai avec du faux, et cela marque le passage des faits à la fiction. Du côté des faits éprouvés dans sa chair vive par un individu, on pourra lire le récit déchirant d’Antoine Leiris, dans Vous n’aurez pas ma haine, témoignage d’un homme dont la femmne a été assassinée au Bataclan. Tout autre, on l’a compris, est la démarche de l’AJAR, dont les auteurs, par delà l’astuce « en abyme » des carnets d’Esther Montandon, ont accumulé les trouvailles narratives appropriées.
    Un exemple : lorsque Esther, effondrée après l’accident qui vient de coûter la vie à Louise, cherche les mots qu’elle va adresser à sa mère au téléphone, avant de se rappeler soudain que celle-ci est morte depuis des années…
    Ou cet autre épisode de l’invitation à un mariage, que lui envoient des amis connus au Rwanda, qui la convient avec son mari... et Louise dont ils ignorent le décès.
    Plus encore, avec de constants glissements entre temps et lieux, le kaléidoscope narratif reconstitue le cadre de vie d’Esther, qui change en cours de route, et l’évolution de sa douleur, apaisée par des voyages ou la rencontre d’un autre homme, etc.
    J’imaginais, au mieux, un exercice de style relevant de la création collective, mais Vivre près des tilleuls est plus que ça : un vrai livre. Passons donc sur le buzz antérieur et les (joyeuses) gesticulations post partum des kids, relevant de la Star Ac littéraire d’époque, puisque Esther Montandon, que nous avons rencontrée, existe…
    L’AJAR, Vivre près des tilleuls. Flammarion, 127p.
    Antoine Leiris. Vous n’aurez pas ma haine. Fayard, 138p.

  • Ceux qui ferrent les cigales

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    Celui qui brise ses chaînes en rêve / Celle qui milite pour la libération de la liberté / Ceux qui se savent en enfer mais ne désespèrent pas / Celui qui a pris la tangente dès ces années-là / Celle qui ajoute au poids du monde / Ceux qui  ne voient que les défauts de la réfugiée / Celui qui se blesse aux tessons de l’enceinte / Celle qui se coupe en parlant / Ceux que leur surpoids achève / Celui qui lit Les âmes mortes et se demande quelle créature a pu écrire ça / Celle qui évite les vampires même dans les soirées habillées / Ceux qui savent qu’une goutte de fiel peut gâcher un pot de  miel /  Celui qui doit beaucoup à l’âme russe / Celle dont le corps est tiède et l’esprit froid / Ceux qui ricanent quand ils entendent le mot « âme » / Celui dont le Moqueur bafoue la dignité muette / Celle dont le prénom reste secret / Ceux que toute violence insupporte / Celui que l’insouciance du beau gosse importune / Celle que toute discordance intrigue d’où sa passion pour Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski / Ceux qui découragent les alizés / Celui qui bat les buissons ardents / Celle qui charme le grutier taciturne / Ceux qui gâtent l’ambiance par envie / Celui qui n’écoute que les tousseux influents / Celle qui tance ses pensées inappropriées en société choisie / Ceux qui se morfondent loin des clairières / Celui qui réfute le sermon rabat-joie / Celle qui jette un froid dans l’effusion de la party fleurie / Ceux qui vendent leur fils ingénieur  à leurs voisins introduits chez Ernst & Young / Celui qui sacrifie les tourments de sa conscience sur l’autel de la productivité marchande dont il espère des rentrées propres à satisfaire le Seigneur / Celle qui se perd en conjectures après s’être trouvée enceinte / Ceux qui nous veulent trop de bien / Celui qui décide ce matin de moraliser son profil Facebook / Celle qui se demande si tu vas bien quand tu ne chattes pas / Ceux qui disent « pouce » quand il y a trop de « like » , etc.  

  • Mémoire vive (104)

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    Annie Dillard: "Pourquoi lisons-nous, sinon dans l'espoir d'une beauté mise à nu, d'une vie plus dense et d'un coup de sonde dans son mystère le plus profond ?"

    Ce mercredi 3 août. – Conduisant ce matin Lady L. à l’hôpital, après sa très mauvaise chute dans le sentier de La Désirade, j’ai fait l’acquisition, en me baladant à Montreux, du Dragon du Muveran de Marc Voltenauer, ce polar nordico-préalpin dont on a beaucoup parlé dans nos régions (où il « cartonne » véritablement, ayant dépassé les 20.000 exemplaires) et que je suis curieux de juger par moi-même. Au vu de la moue ou des propos dédaigneux de plusieurs lettreux a priori contrariés par toute forme de succès populaire, et dans la foulée du phénomène Dicker, je m’en fais pour ainsi dire un malin devoir…

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    (Soir) - Contre toute attente, j’ai tout de suite été « scotché » par la lecture du Dragon du Muveran, aux chapitres brefs et bien ancrés dans le pays, sans trop donner pour autant dans le réalisme terrien pour ne pas dire lourdement terre à terre. L’auteur n’a d’ailleurs rien du littérateur de terroir, en phase (comme on dit) avec la société actuelle, ne serait-ce qu’avec son arrière-fond de classe moyenne émancipée (sur les hauts de Gryon où prolifèrent les résidences secondaires) et son inspecteur gay cultivé lancé dans une enquête carabinée.

    °°°        

    Petits emmerdements physiques de l’âge. Vives douleurs plantaires, soudaines lancées articulaires aux genoux, crampes cruelles la nuit et souffle court le jour en remontant la pente. Eh mais, on se passerait bien de tout ça, pourtant il paraît que « c’est la vie »…          

    °°°

    TCHEKHOV.jpgIl y a pas mal de temps que j’avais entrepris la lecture du Secret de Tchékhov de Wanda Bannour, puis je l’ai laissé de côté, lui trouvant un air par trop didactique à la russe, mais c’était injuste me dis-je à reprendre cette étonnante reconstitution de la vie littéraire à la fin du XIXe siècle, par le truchement d’un journal fictif de Souvorine et d’écrits non moins fictifs de Tchékhov. Wanda Bannour a visiblement tout lu à propos de l’un et de l’autre, et ce que j’ai cru d’abord le regard d’un bas-bleu recomposant laborieusement un pseudo-journal, se déploie à vrai dire en récit romanesque très documenté et très vivant, que j’ai repris avec autant d’intérêt que de plaisir. Bref, je me suis amendé, et j’aime bien aussi ce mouvement de réexamen qui n’est pas tant de repentir que d’exigence de plus d’attention. J’avais mal regardé, etc.       

    °°°

    Je suis impressionné par la lecture de Clous, recueil de poèmes d’Agota Kristof publié à titre posthume. Poésie très noire, apparemment désespérée comme l’était celle de Francis Giauque, et pourtant non: il y a là-dedans de la lumière et de la musique, qu’il m’incombera de détailler plus précisément.        

    °°°         

    Ce lundi 15 août. – C’est aujourd’hui l’anniversaire de la mort de Reynald, le 15 août 1985. J’ai retrouvé récemment le poème que je lui avais consacré, repris et amélioré, dont l’abbé Vincent, à qui je l’ai envoyé, m’a dit qu’il l’avait beaucoup touché.

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    À l’ami disparu

    En mémoire de Reynald.

    Ce soir j’avais envie de te téléphoner, comme ça, sans raison,

    pour entendre ta voix, comme tant d’autres fois.

    Après tout c’était toi, déjà, ces longs silences.

    Mais je sais bien, allez vous étiez occupés :

    les patients, les enfants, l’éternelle cadence.

    Ce n’était plus, alors, le temps de nos virées

    au biseau des arêtes ;

    ou comme ces années en petits étudiants dans l’étroite carrée :

    les rires, avec ta douce, que nous faisions alors !

    L’emmerdeur d’en dessous qui cognait aux tuyaux.
    tout ce barnum : la vie !

     

    Et ce soir de nouveau j’aurais aimé semer

    un peu ma zizanie.

    Ou parler avec toi, comme tant d’autres fois.

     

    J’avais presque oublié ce dimanche maudit,

    cette aube au bord du ciel

    au miroir effilé,

    la griffe de ta trace

    au-dessus des séracs.

    Tu vaincras, tu vaincras scandes-tu : tu vaincras!

    L’orgueil de ton défi !

      

    Mais soudain à la Vierge là-haut qui te bénit -

    à toi sans le savoir est lancé le déni

    d’une glace plus noire.

    Ce dimanche maudit, juste à ton dernier pas.

    Et ce cri ravalé, et ce gouffre creusé.

    Et l’effroi des parois – et la mort qui se tait…

     

    Sais-tu que je t’en veux ce soir,

    ami, parti tout seul

    comme un bandit !

     

    (ce 13 décembre 1987,

    après le 15 août 1985)

     

    °°°

    Que pèse la douleur en poésie ? Ou plus exactement_ que pèse la poésie devant la souffrance des hommes ? Le philosophe allemand Theodor Adorno a écrit ceci, dont on a fait un usage souvent réducteur, mais il l’a bel et bien écrit : «Plus la société devient totalitaire, plus l’esprit y est réifié et plus paradoxale sa tentative de s’arracher à la réification de ses propres forces. Même la conscience la plus radicale du désastre risque de dégénérer en bavardage. La critique de la culture se voit confrontée au dernier degré de la dialectique entre culture et barbarie : écrire un poème après Auschwitz est barbare, et ce fait affecte même la connaissance qui explique pourquoi il est devenu impossible d’écrire aujourd’hui des poèmes ».

    Avec le recul, et après les multiples nuances apportées à cette « interdiction » de la poésie par Adorno, la réflexion sur le rôle et la valeur de la poésie face à la barbarie, autant que celui de l’art, est à reprendre plus sereinement dans la foulée de l’Esthétique hégélienne, etc.

    Pour ma part, j’ai toujours préféré la compagnie des poètes à celle des philosophes, exception faite des penseurs qui sont à la fois artistes et poètes, de Pascal à Sloterdijk.       

    1793524950.jpgCe samedi 20 août. – Il m’est arrivé hier quelque chose que je n’imaginais pas avant-hier, consistant à découvrir un livre d’un écrivain norvégien quadra qui pourrait être mon fils par l’âge, comme je pourrais être le petit-fils de Marcel Proust si la Providence en avait eu la fantaisie, et dont la démarche autobiographique visant l’inatteignable absolu du TOUT DIRE, à la fois courageuse et vouée au scandale, recoupe celle des carnets que je tiens depuis la fin des années 60 - où, précisément, cet auteur du nom de Karl Ove Knausgaard a vu le jour -, dont j’ai publié plus de 2000 pages sur lesquelles seules 500 pages, dans le volume intitulé L’Ambassade du papillon, traduisent cette aspiration au TOUT DIRE puisque je n’y ai fait aucune retouche en dépit de coupes nécessitées par le format du livre, entre autres pages jugées impubliables par l’éditeur

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    Or Knausgaard a poussé le bouchon bien au-delà de ce qu’on pourrait dire la ligne rouge de la pudeur ou de la protection de son entourage, et d’emblée la lecture de La Mort d’un père m’a saisi et passionné, mais à la fois conforté dans mon actuelle position de réserve personnelle qui aurait dû m’interdire, en principe, de blesser des personnes vivantes en les nommant dans un livre publié - ce que j’ai pourtant fait dans L’Ambassade du papillon...  

    Ce qui m’intéresse alors dans le cas de Knausgaard, dont la démarche est aussi radicale et peut-être détestable (lui-même dit détester ce qu’il écrit et regretter de se comporter en « tueur ») que littéraire, c’est précisément que son apparence « brute de décoffrage » va bel et bien de pair avec une démarche littéraire de type proustien transposée dans notre époque de langage avarié et d’indiscrétion généralisée, avec une vivacité narrative, une limpidité et une originalité dans les variations de focale de son observation qui relève de la littérature considérée comme une sorte de journal de bord de l’humanité, ainsi que la définissait John Cowper Powys.

    C’est à cause de Proust que j’ai découvert hier Knausgaard, ou plutôt grâce à l’une de mes libraires préférées, du nom de France Rossier, à la librairie La Fontaine de Vevey (on parque sur la Grand’Place et c’est à droite au début de le rue du Lac très prisée ces jours par les touristes de partout), à laquelle j’ai d’abord dit mon peu d’empressement de lire les livres de la rentrée, assez occupé que je suis ces jours à (re)lire l’intégrale de la Recherche du temps perdu à raison de dix pages par jours, et cinq ou sept autres livres de la pile de cinq ou sept cents qui attendent.


    Du moins lui ai-je acheté, par curiosité, le roman écrit à dix-huits mains par les kids de l’AJAR, sous le beau titre de Vivre près des tilleuls ; le dernier recueil de textes d’Erri De Luca intitulé Le plus et le moins, deux récits de l’écrivain-voyageur Richard Kapuscinski (Il n’y aura pas de paradis et Le Christ à la carabine) et un roman islandais que m’a recommandé un vieil ami de Facebook, le tout jeune Maveric (moins de 20 ans), D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds, signé Jón Kalman Stefánnson.

    Or au moment où j’allais payer cette (bonne) pioche, France Rossier me dit « attendez voir ! », et la voici se diriger vers le rayon des poches d’où elle revient avec cette Mort d’un père de Knausgaard qu’elle tenait à m’offrir gracieusement, me promettant la lecture d’une autobiographie tellement hors du commun, voire invraisemblable, qu’on pouvait subodorer une affabulation, mais enfin j’en jugerais, en tout cas si ce n’était pas Proust ça y faisait penser parfois.

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    Et de fait, deux quarts d’heure plus tard, attablé devant une Suze sur la terrasse du café du Signal (à gauche en montant la route qui conduit au Vallon de Villard par les Bains de l’Alliaz, dont le patron est top sympa), je trouvai, dans les premières pages de La mort d’un père, consacrée à notre façon de planquer les morts sous des draps (au bord de la route en cas d’accident de voiture, ou à la morgue) et d’en évacuer la réalité physique sous terre, etc., puis dans les pages qu’il consacre à l’immuabilité des yeux dans un visage (on vérifie au selfie ou sur les derniers portraits de Rembrant), ou encore à la redoutable réalité que représentent les soins d’une enfant en bas âge et les vacations ménagères d’un père moderne, au détriment de sa passion d’écrire, quelque chose d’effectivement proustien chez cet écrivain qui confesse d’ailleurs avoir « bu la Recherche du temps perdu » et dont un thème de la réflexion narrative porte immédiatement sur notre situation dans le Temps…

     

    °°°

    cfd8d7a5baa1bb9748cdd2fe9437edec.jpgLa façon dont Knausgaard parle, la quarantaine passée, du premier regard porté sur les jeunes filles en fleurs de son adolescence, m’a aussitôt projeté quarante ans en arrière, comme la première apparition de son père, en train de jardiner, m’a rappelé le nôtre retournant un carreau de terre pour y trouver tantôt un tibia et tantôt un crâne – la terre de notre jardin provenant de l’excavation de l’ancien cimetière de la Sallaz sur les hauts de Lausanne…

    °°°

    Les écrivains qui attaquent le roman familial (dont un Philippe Sollers) ou le réalisme prétendument « populiste » (un Charles Dantzig) me font sourire, me rappelant un Alexandre Zinoviev fustigeant l’idéologie soviétique avec une furia d’idéologue soviétique, ou que tous ceux qui brocardent le nombrilisme des autres avant de tout ramener à eux.

    °°°

    Knausgaard n'écrit pas un roman familial : il écrit la vie.

    °°°

    Il est clair, à mes yeux, que la meilleure littérature me ramène à moi, mais ce moi est propre à tous. L'on voit ces jours un collectif de jeunes écrivains romands, attroupés sous le sigle de l’AJAR, s'en prendre au moi sempiternel de l'auteur « classique » pour lui opposer leur travail de groupe tellement plus convivial et libéré du nombrilisme, n’est-ce pas.

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    Or cette niaiserie « jeuniste » à peut-être du bon momentanément, comme tout exercice sportif ou artisanal, classe de violon ou atelier d’écriture à Missoula. Mais ensuite ? Qui fait les vrais livres ? Qui d’autres que des cinglés solitaires, des âmes sensibles perdues sur un atoll au milieu de la foule, un Bouvier ou un Cendrars et pas un collectif de groupies de Bouvier ou de Cendrars, etc. Une chose est de construire une bonne série télévisée, genre Six Feet under, et ça peut se faire en collectif de pros de haut niveau, mais autre chose est d’écrire la première page de La mort d’un père, où se trouve décrit le mécanisme inéluctable de la mort d’un corps humain au milieu des objets qui l’entourent, globalement indifférents au phénomène, ou le début du Voyage au bout de la nuit ou la scène de la mort du prince André dans La guerre et la paix, etc.

    °°°

    Unknown-2.jpeg« La littérature me semble ce qui fait essayer de sortir de soi pour parler de tous », écrit fort justement Charles Dantzig dans Les écrivains et leur mondes, paru récemment dans la collection Bouquins et constituant un exceptionnel creuset de jugements (et parfois de préjugés) sur la littérature précisément, avec le défaut ( ?) de tous les écrits personnels de privilégier les goûts personnels de l’auteur.

    °°° 

    Le TOUT DIRE en matière d'intimité, en cette époque d'exhibition exponentielle, licite et consommable à grande échelle, commercialisable et donc industrialisée, est paradoxalement plus délicat, voire difficile, pour un écrivain d'aujourd'hui, et notamment pour ce qui touche aux sensations et aux sentiments réels éprouvés par un enfant ou un adolescent confronté à l'éveil de la sensualité ou à une première passion, au premier sperme ou au premier sang.

    Je note ce qui précède en marge des pages de La mort d'un père consacrées au premier sperme, dont il remarque l’odeur de mer, et au premier délire amoureux du jeune Karl Ove, suscité par une certaine Hanne, officiellement petite amie d'un autre gars de leur âge, par conséquent plus ou moins inatteignable, mais dont l'intensité folle, plus fantasmatique que réellement incarnée, rappelle les sentiments non moins extrêmes éprouvés par le Narrateur de la Recherche à l'égard de la petite Gilberte Swann qui le chambre, le snobe, l'attire et le repousse comme il le fait lui-même pour attiser et désamorcer puis relancer sa jalousie, etc.

     °°°

    Dire que la mort n'existe pas semble un paradoxe, et pourtant il y là une vérité que j'ai reconnue en lisant les derniers mots d'une grande épopée romanesque serbe intitulée Migrations et que mon ami Dimitri appelait le plus beau roman du monde, à savoir: "Les migrations existent. La mort n'existe pas".

    Je dirais plus précisément à l'instant (mon i-Phone indique 9h.14) que la mort n'existe qu'aux yeux de la vie humaine, sans préjuger de ce que ressentira notre chien Snoopy devant mon cadavre si je défunte avant lui comme c’est fort probable...

    Karl Ove Knausgaard a vu son premier mort à l'été 1998, alors qu'il allait sur ses trente ans, le cadavre étant celui de son père. Tandis qu'il se trouvait là avec son frère Yngve, le bruit d'une tondeuse à gazon, à côté de la chapelle où reposait le défunt, lui fit craindre un instant que celui-ci ne se réveille, sous le regard vaguement narquois de son frère aîné. Et lui de noter une quinzaine d'années plus tard: « Ce fut un instant horrible: Mais lorsqu’il fut passé et que malgré tout le bruit et les émotions mon père demeura immobile, je compris qu’il n’existait pas, Le sentiment de liberté qui m’envahit alors fut aussi difficile à maîtriser que les vagues de tristesse l’avaient été et il trouva la même échappatoire: un sanglot totalement indépendant de ma volonté ».

    Or je me rappelle que le même type de sanglot, irrépressible, m'a secoué au volant de notre voiture quand ma nièce (et filleule) Virginie m'a annoncé, sur mon portable, que mon frère venait de mourir, et c'était en 1997, alors qu'il n'était âgé que de 55 ans.

    °°°

    BookJLK7.JPGLa première fois que j'ai vu mon père nu, c'était aux douches du tennis jouxtant l'ancien cimetière de la Sallaz, et la dernière fut après sa mort survenue le 8 mars 1983 dans notre maison natale des hauts de Lausanne, au terme d'une inoubliable journée passée en famille autour du mourant, notamment marquée par une énorme platée de spaghettis au début de l'après-midi, après la dernière entrevue de notre père et de notre première petite fille âgée de 6 mois - tout cela que j’ai détaillé au fil d’une autre litanie intitulée Tous les jours mourir, dans le recueil de récits autobiographiques de Par les temps qui courent, paru en 1994.

    Je note ces détails ce matin d'une parfaite limpidité (nous avons la chance de ne pas avoir de parents ou d'enfants sous les décombres de tel village d'Ombrie ou de telle ville de Syrie) en me rappelant les pages de La mort d'un père consacrées à ce que je viens d'évoquer, où Karl Ove Knausgaard parle aussi de son rapport avec un monde dans lequel on taxe d'irréalité ce qui est précisément le plus réel, et de réel ce qui relève du fantasme.

     °°°

     D'aucuns affirment que le seul amour de Marcel Proust fut sa mère, transformée en grand-mère dans la Recherche. Un biographe moyennement subtil affirme que le cher Marcel était une femme du point de vue sexuel. André Gide, lui, reprocha à Proust de faire de son chauffeur et gigolo hétéro corse Agostinelli une Albertine probablement lesbienne à ses heures. Certains célèbrent le côté fiction de la Recherche. D'autres estiment que Proust n'a rien inventé, etc.

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    Quant à moi je pense que tout se tient dans cet imbroglio, dont le noyau est un coeur de réacteur atomique auquel sont reliés tous les points de la circonférence personnelle et familiale, sociale et pour ainsi dire universelle de la réalité perceptible puisque l'écrivain est aussi curieux de mode féminine que d'info récente (les avatars de l'affaire Dreyfus ou la visite à Paris du tsar de toutes les Russies), des progrès de la médecine ou de la vie des salons littéraires, des bordels pour messieurs aimant les messieurs ou des goûters de femmes riches parlant stratégie militaire, de tous les parlers populaires ou du snobisme et de l'imbécilité des gens les plus en vue, etc.

     

     °°°

    tumblr_static_tumblr_static_anryebyhl3408scs88ssc4csk_640.jpgLe TOUT DIRE de Proust peut être obscène, mais il n'est jamais vulgaire. il en va de même du TOUT DIRE de Knausgaard, qui est plus direct que celui de Proust sans être vulgaire non plus. La langue de Proust, extraordinairement artiste, parfois surchargée comme le salon de Sarah Bernhardt croulant de bimbeloterie plus ou moins exotique au milieu des plantes d'ornement vivantes ou peintes, des meubles tarabiscotés et des brûle parfums ou des oiseaux vivants ou empaillés - la phrase de Proust est fin-de-siècle comme celle de Knausgaard est début-de-siècle, par exemple quand il est avec son grand frère dans la salle d'attente des pompes funèbres (qu'il compare à celle d'un dentiste) en vue de l'enterrement de leur père, avec ce bout de dialogue qui fait court pour en dire long:

    "Pauvre papa, dis-je.

    Yngve me regarda.

    - S'il ya quelqu'un qui ne mérite pas la pitié, c'est lui.

    - Je sais, mais tu vois ce que je veux dire.

    Il ne répondit pas. D'abord grave pendant quelques secondes, le silence devint tout simplement du silence".

     

    °°°

    Définir le genre d'une œuvre littéraire d'envergure est aussi délicat, parfois, que de classer une œuvre d'art. L'un des meilleurs livres de Georges Simenon, Pedigree, est un roman autant qu'une autobiographie, alors que les prétendus romans de nombreux auteurs contemporains ne sont que des auto-fictions ou des journaux intimes déguisés qui accusent une pauvreté d'imagination totale.

    Ce qui apparie Proust et Knausgaard est alors peut-être là: dans leur imagination respective, qui leur fait donner vie à des cendriers ou des miettes de brioches, à savoir: la symphonie des sentiments humains et les intermittences du coeur.

    Personnellement, je n'ai jamais été obligé par mon père de pêcher le cabillaud avant de foncer à l'école, et mon père n'a pas fini dans la déchéance alcoolique, mais la façon de sensibiliser ces épisodes, comme l'évocation de la campagne norvégienne traversée par les deux frères en début de deuil, me touchent autant que l'incommensurable tristesse de Marcel après la mort de sa grand-mère ou la beauté tout à fait gratuite d'une robe d’une ancienne cocotte se la jouant grande bourgeoise, lorsque le jeune Narrateur vexé de se voir largué par sa petite amie va faire du charme à la mère de celle-ci en lui faisant entendre qu'il ne tient plus du tout à sa fille pour que ça se répète et tourne peut-être à son avantage - enculage de mouches qui aboutit à cette phrase d'anthologie:

    “Les jours où Mme Swann n’était pas sortie du tout, on la trouvait dans une robe de chambre de crêpe de Chine, blanche comme une première neige, parfois aussi dans un de ces longs tuyautages de mousseline de soie, qui ne semblent qu’une jonchée de pétales roses ou blancs et qu’on trouverait aujourd’hui peu appropriés à l’hiver, et bien à tort. Car ces étoffes légères et ces couleurs tendres donnaient à la femme - dans la grande chaleur des salons d’alors fermés de portières et desquels les romanciers mondains de l’époque trouvaient à dire de plus élégant, ce qu’ils disaient “douillettement capitonnés” - le même air frileux qu’aux roses qui pouvaient y rester à coté d’elle, malgré l’hiver, dans l’incarnat de leur nudité, comme au printemps”.        

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    Bref, tout ca n'est que littérature, mais c'est la vie même et pour tout dire: c'est le parfum de la vie transformée et quintessenciée, etc.     

    Ce mercredi 31 août. – J’ai comme l’impression que mes variations sur la lecture de Karl Ove Knausgaard, modulées  en suite sous le titre de Pour tout dire, sont en train de devenir un texte en soi, distinct de ces carnets. Je vais donc leur réserver un espace propre, qui pourrait bien devenir un livre en soi…  

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    Quant à ces carnets, je vais continuer à les tenir avec cette légère distance qui marque tout ce que j’écris désormais par rapport à mon « vécu », comme on dit, etc.  

     

    °°°

    Peter Handke, dans L'heure de la sensation vraie: «Dans la mesure où le monde se remplissait pour lui de secrets, il s'ouvrait et pouvait être reconquis. Lorsqu'il traversa un pont à proximité de la gare de l'Est, il vit en bas, à côté de la voie, un vieux parapluie: il n'était plus une indication pour autre chose, mais un objet en soi, beau ou laid, beau et laid, tout ensemble avec tous les autres».

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  • Pour tout dire (17)

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    À propos de la réalité réelle selon Patricia Higshmith. De ce qu’il y a parfois de pesant dans le manège des enfants, et plus encore des parents d’enfants. Ce qu’il ne faut pas dire sous peine d’être isolé… 

    Lorsque je lui ai rendu visite dans sa petite maison de pierre du hameau tessinois d’Aurigeno, en février 1988, la fameuse romancière américaine Patricia Highsmith, que Graham Greene a qualifié de « poétesse de l’angoisse », m’a dit que ce qui l’intéressait le plus était la réalité.


    Sa réalité à elle, telle que je l’ai perçue dans son environnement tout modeste, alors que ses droits d’auteurs mondiaux lui auraient permis de vivre dans un palais de Malibu, se résumait à un univers tout simple, voire étriqué, au pied des hautes parois de la montagne, avec sa machine à écrire de marque Olivetti et ses vieux jeans, point de télévision (à cause de sa peur du sang, m’a-t-elle avoué) et pas une goutte de scotch à m’offrir après m’avoir fait lanterner trois quarts d’heure derrière sa porte, peut-être pour me punir de mes vingt minutes de retard...

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    Or, très curieusement, j’ai aimé ça. J’ai aimé sa gueule revêche à terrible lippe d’ancienne jouisseuse, qu’un sourire a éclairé quand je lui ai offert deux dessins de nos filles, une boîte d’Amaretti et un jeu de tarots trouvé la veille à Muralto.

    J’ai aimé rencontrer une vieille jeune fille de 67 ans effrayée par la vie, dont les sombres nouvelles de Catastrophes, son dernier recueil qui motivait notre rencontre, disent l’effroi devant la folie des hommes. J’ai aimé qu’elle ait apprécié, en pro, que je lui soumette mes questions dans un courrier préalable. J’ai aimé jouer le rôle de l’emmerdeur qui vient interroger la romancière célèbre détestant parler de ses livres. J’ai aimé que peu à peu elle se radoucisse et dédicace un de ses livres à nos filles. J’ai aimé ses belles réponses à mes questions, notamment quand je lui ai demandé en quel animal elle aimerait être réincarnée et ce qu’elle dirait à un enfant à propos de Dieu. J’ai bien aimé aussi qu’à un moment donné, lasse de parler d’elle-même, elle renverse la situation en m’interrogeant sur Georges Simenon, pour lequel elle avait le plus grand respect d’artisan à artisan, et j’ai aimé retrouver la substance de mes réponses dans la double page qu’elle a oubliée quelque semaines plus tard dans le journal Libération.
    Enfin j’aime le ton sans apprêt des quelques lettres que je garde d’elle, où elle revient sur ce qui la révoltait le plus à l’époque et qu’elle me reprochait un peu de n’avoir pas assez mis en valeur dans mes reportages au Matin et au Magazine littéraire, rapport à la politique israélienne en Palestine. J’ai repensé à Patricia Highsmith en lisant les premières pages d’Un Homme amoureux de Karl Ove Knausgaard et plus précisément à une nouvelle de je ne sais plus quel recueil, peut-être intitulé Le réseau (à vérifier) où elle raconte l’exclusion d’un jeune homme débarquant à New York tâchant de se faire accepter dans un certain milieu, lequel le scie bientôt parce qu’il ne dit pas exactement les choses qu’il faut dire ni n’adhère au goût partagé par la « bande » , comme le pauvre Swann se fait exclure du clan des Verdurin…

    karove Knausgård.jpgKarl Ove Knausgaard, comme Patricia Highsmith, est d’une hypersensibilité qui fait qu’il a toujours essayé de s’intégrer à des groupes et toujours souffert d’en être plus ou moins écarté faute de dire les choses qu’il faut au moment où. Dans La mort d’un père, on le voit se reposer sur son frère aîné, plus dégourdi que lui, pour se faire une petite place, alors même qu’il va publier son premier livre. C’est un timide, comme souvent les vrais écrivains, et c’est un teigneux, comme Patricia Highsmith.

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    Ce qui est tout à fait étonnant, dans la progression du récit autobiographique de Knausgaard, dans Un homme amoureux, c’est que les scènes enchaînées, dialoguées, remarquablement campées même quand il s’agit d’un banal anniversaire de petite fille un peu chiante entourée de toute sorte de parents confrontant leurs opinions sur le permafrost et la retraite anticipée - on dirait aujourd’hui: l’Etat islamique et le Brexit, participent en somme de la même grande littérature discrète mais tyrannique, nourrie de la tyrannie des petites filles et des mères inquiètes, des petits garçons trop souvent déçus par leurs père et des papas ne sachant plus à quels saints se vouer, qui nous parle à travers Tchékhov et Carver ou Thomas Bernhard et tant d’autres qui refusent d’obtempérer.


    Knausgaard se décrit en responsable désigné, par les autres, d’un jardin d’enfants supposé pilote voire exemplaire, et cela lui pèse. Les conversations des bons parents lui pèsent et il le dit alors que d’habitude on évite. De la même façon, Patricia Highsmith dit ce qu’il ne faut pas dire au point de passer pour une vraie chieuse.
    D’ailleurs c’était une lesbienne, et sûrement une espèce de communiste outre qu’elle fumait comme une usine. Et puis elle est morte : est-ce que ça se fait d’être mort quand le monde appartient aux jeunes qui disent ce qu’il faut au moment où la caméra tourne ?!
    Pour ma part, revenant aux récits de Knausgaard, je constate que je n’ai jamais rien lu de tel, s’agissant du conformisme latent qui nous empêche peu ou prou d’exprimer ce que nous pensons vraiment au milieu de nos proches ou de nos moins proches, qui ne soit ni du sarcasme ni de la satire, mais du constat que seule la vraie littérature, sans préjugé ni parti pris, dévoile pour nous aider, peut-être, à mieux affirmer notre liberté…

     

  • Ceux qui passent les bornes

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    Celui qui se salit en se torchant avec la dernière couverture de Charlie-Hebdo / Celle qui a perdu deux enfants sous les décombres et réclame leurs corps pour les offrir aux gourmets du néo-Charlie avec la sauce tomate du sang de Cabu / Ceux qui se demandent ce qui serait arrivé si le nauséeux magazine Détective avait publié les photos des corps déchiquetés des martyrs de Charlie-Hebdo en les présentant comme une goûteuse bouillabaisse / Celui qui ne prône pas l'interdiction de Charlie-Hebdo mais sa ruine par le refus de l'acheter sans excuses aux martyrs d'Amatrice / Celle qui n'a jamais entendu parler du torchon qu'est devenu Charlie-Hebdo et n'en pleure pas moins son père écrasé par sa propre maison / Ceux qui n'en deviendront pas mahométans pour autant / Celui qui se rappelle la façon de Pierre Desproges de friser le code sans jamais basculer dans l'abjection / Celle qui n'a jamais vu trace de vulgarité chez Alcofribas Nasier dit Rabelais / Ceux qui ne respectent rien même pas leur propre merde / Celui qui aime les petits nuages pommelés des douces matinées d'Ile-de-France ou de Beaucee ou de Pannonie centrale tant qu'à faire / Celui qui déshonore le si beau prénom de Felix / Celle qui trouve que 300 Ritals de moins c pas grave / Ceux qui rigolent comm des oufs sur le matelas d'euros qu'ils doivent à la mort de leurs camarades / Celui qui gueule que ces Ritals savent pas rire alors que nous en France on a plein de toques et un clown président ah ah / Celle qui pratique l'humour noir en baisant avec des nègres en sang comme au bon temps des colonies / Ceux qui ce matin regardent leurs porcs avec tendresse, etc.

  • Pour tout dire (14)

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    À propos de l'immonde dernière UNE de Charlie-Hebdo et de ce qu'elle nous dit de l'abjection abusant du droit de TOUT DIRE. Sur la beauté, par contraste, des relations mimétique liant les deux frères Knausgaard, très finement détaillées dans La mort d'un père. Du trésor de mémoire brassé à pleines mains par le fils cadet en train de nettoyer la maison de sa grand-mère souillée par son père en fin de vie. Du somnambulisme et des magies de l'enfance. 

    La découverte, ce matin sur les réseaux sociaux, de l'abjecte dernière couverture de Charlie-Hebdo accommodant les victimes de la tragédie d'Amatrice à la sauce italienne, me fait tellement gerber que, colère, j'en serais presque à souhaiter que les responsables de cette ignominie soient ensevelis sous les décombres de leur locaux soudain frappés par un tremblement de terre. Mais un meilleur traitement consisterait peut-être à les obliger à reverser les bénéfices de cette provocation aussi vulgaire qu'inhumaine aux familles des victimes...

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    Or en même temps que je découvrais cette saloperie, je lisais les pages de La mort d'un père consacrées aux années de jeunesse de Knausgaard, où celui-ci évoque le même genre de dérapages satiriques – sans rien pour autant de la visée cupide des cyniques nauséeux de Charlie-Hebdo - qui auront marqué certains de ses écrits, dans une revue estudiantine où il faisait ses débuts de journaliste occasionnel. 

    Vingt ans plus tard, en nettoyant la merde paternelle dans la maison de sa grand-mère, il juge ses exploits de jeunesse sans se battre les flancs mais sans invoquer non plus l'argument, galvaudé par certains, de la liberté de TOUT DIRE.

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    La théorie développée par René Girard sur la relation mimétique trouve, dans le rapport entretenu par Karl Ove et son frère aîné Yngve, autant que dans le lien d'amour-haine les attachant à leur père, une illustration magnifiquement détaillée par l'autobiographe, à commencer par le constant effort du jeune garçon de plaire à son brillant grand frangin, quitte à se rabaisser lui-même alors que son modèle se déglingue un peu avec les années. 

    9780857862310.jpgSur Messenger, l'autre soir, une nouvelle « amie Facebook » me parlait de l'essai d'un jeune journaliste américain du nom de Jonah Lehrer, qui affirme que Proust fut sans le savoir un précurseur des neurosciences. De son côté, le « Proust norvégien », revenant sur deux interviews de grands auteurs norvégiens, puis se livrant à une mise en abîme mémorielle étonnante à partir des marques de lessives ponctuant ses souvenirs, relance lui aussi une espèce d’anamnèse d'une remarquable précision à double valeur poétique et, peut-être, scientifique.
    Ce que Jonah Lehrer affirme de Proust pourrait-il être appliqué à une autre « entreprise qui n'eut jamais d'exemple » telle que les Confessions de Rousseau ? Comme Jean Starobinski n'est pas encore mon « ami Facebook », je laisse la réponse en suspens. Le neurobiologiste Francisco Varela étant inatteignable lui aussi pour cause de décès , je ne saurais attester la valeur scientifique de la phénoménologie de la perception comparée chez Rousseau, Proust et Knausgaard, mais ce qui est sûr est qu’il y a chez celui-ci un sismologue de la mémoire autant qu'un auto-analyste psychosomatique (notamment dans sa remémoration des errances somnambuliques qu'il partage avec son frère et son père) dont les observations ressuscitent nos propres souvenirs avec une fraîcheur et une limpidité parfaites.

    Unknown-3.jpegEn voici un exemple aux pages 444-446 de La Mort d’un père, où le nettoyage de la bauge paternelle inspire ces lignes au fils :
    « L’odeur de chlore et le design de la bouteille me ramenèrent aux années 70, plus précisément au placard sous l’évier de la cuisine où se trouvaient les produits d0entretien. Le Cif n’existait pas à cette époque mais il y avait de l’Ajax en poudre dans une sorte de flacon, rouge, blanc et bleu. Du savon noir. De l’eau de Javel dans sa bouteille en plastique bleu avec son bouchon à rainure sécurisée qui n’avait pas changé. La marque OMO aussi. Et puis il y avait une boîte de lessive avec l’image d’un enfant qui tenait la même boîte et, sur celle.ci, encore l’image de l’enfant et ainsi de suite. Est-ce que c’était la marque Blenda ? En tout cas je m’aiguisais l’esprit sur cette mise en abyme, finalement infinie et qui existait aussi ailleurs, dans la salle de bains par exemple, où, en en tenant un miroir derrière sa tête, on pouvait voir les images se réfléchir à l’infini tout en rapetissant jusqu’à l’invisible. Mais que se passait-il au-delà du visible ? Est-ce que la réduction se poursuivait ? «Il y avait tout un monde entre les marques de l’époque et celle de maintenant, et avec elles me revenaient les bruits, les goûts, les odeurs, c’était totalement irrésistible comme l’est tout ce qu’on a perdu, tout ce qui a disparu. L’odeur d’herbe tondue à ras et nouvellement arrosée quand on est assis sur le terrain de foot après l’entraînement, l’ombre immense des arbres immobiles, les cris et les rires des enfants qui se baignent dans le lac de l’autre côté de la route, le goût fort mais sucré de la boisson énergétique XL-1. Ou encore le goût de sel qui remplit fatalement la bouche quand on plonge dans la mer, même si on l’a bien pincée en fendant l’eau, le chaos de courants et de bulles d’air en dessous mais aussi la lumière dans les algues et les plantes et les rochers nus, les grappes de moules et les colonies de balanes d’une incandescence tranquille et modérée sous le soleil au zénith d’un ciel bleu et sans nuages par une journée d’été », etc. 

    P1080655.jpgAprès cela d’éminents commentateurs littéraires ou médiatiques parisiens à la Pierre Assouline, la ramenant au seul motif que les livres de Knausgaard « cartonnent », selon l'expression hideuse en usage, prétendront que l'autobiographie du Norvégien n'est qu'un magma informe. Mais passons sur ces piètres lecteurs aux lunettes de béton…

    Autre récit de mémoire de Karl Ove Knausgaard, revenant sur ses débuts de journaliste littéraire, alors qu’il suivait les cours d’une académie d’écriture, au tournant de sa vingtaine. hauge_stige.jpg
    Comme il m'a été donné de faire, en plus de 40 ans, plusieurs centaines d'interviews d'écrivains tantôt très connus et tantôt moins, je ne suis donc pas trop mal placé, après en avoir réussi un certain nombre et foiré quelques-unes, pour apprécier le récit de deux rencontres, l'une bien préparée et réussie malgré de grosses difficultés à apprivoiser le vieux bougon (le poète Olav H. Hauge, fameux en Norvège), et l'autre complètement loupée faute de préparation, aboutissant, après corrections du texte par l’écrivain lui-même (le non moins prestigieux Kjartan Fløgstad, incarnant LE grand auteur norvégien de l’époque aux yeux du jeune homme) au refus de toute publication par l’interviewé, à la grande honte de l’intervieweur…
    L'humiliation (que son père lui a fait subir maintes fois) autant que les échecs ont valeur initiatrice au même titre que les réussites, et le ressentiment est lui aussi une composante positive dans l'apprentissage du métier de vivre et d'écrire.

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    C'est en tout cas ce que je me dis au fil de la lecture des dernières pages de La mort d'un père de Karl Ove Knausgaard, de loin le plus beau livre que j'aie lu depuis 2015 qui fut pour moi l'année de l'Atlas d'un homme inquiet de Christoph Ransmayr, et l’idée m’enchante que l’autobiographie-fleuve de Knausgaard me réserve encore deux volumes traduits (Un homme amoureux et Jeune homme, totalisant déjà 1300 pages) et trois autres à venir,  d'autant plus que cette lecture se poursuivra tantôt du côté de Sète (dès la semaine prochaine) puis en Californie (en février 2017), après d’éventuels sauts à Paris ou Bergen , parallèlement à la suite de la (re) lecture de la Recherche du temps perdu du « Knausgaard français » dont il me reste au moins 2000 pages à savourer en bonus – et qui dit que les jeune retraités ne lisent plus, non mais ?

  • Ceux qui mettent tout à plat

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    Celui qui t’explique que la solution de la question est dans la question point barre / Celle qui affirme qu’au niveau du concret tout indique qu’une incinération fait gagner du temps et de l’argent terminé bâton / Ceux qui coupant les cheveux en quatre finissent par se les arracher / Celui qui harnache la réticence et lui plante aux flancs ses étriers argumentaux scientifiquement prouvés / Celle qui n’y va pas par quatre chemins creux telle Tell le héros qu’a fichu sa flèche en pleine pomme du bailli torve / Ceux qui répètent à la commission de surveillance que celui qui a vu voira / Celui qui couche son idée sur le papier qui le réveille la nuit pour lui faire des petits / Celle qui règle la question par la réponse à tout genre Bricoville / Ceux qui choisissent le cercueil à fond plat avec vue sur les allées bien habitées / Celle qui se fait toute petite dans le caveau de famille où ça sent le vieux comme à l’époque / Ceux qui enterrent la star avec ses perruques selon ses volontés de chauve tardive / Celui qui dit après moi le déluge en constatant que les tornades sur Phûket confirment ses prédictions d’opiomane lucide / Celle qui répète en langue inca classique : « Quand volcan fâché volcan cracher sur lama »/ Ceux qui ont travaillé la question tout l’été pendant que la cigale faisait du karaoké mais qui c’est-y qui va déchanter quand elle voudra se réfugier dans le bunker de la fourmilière eh eh / Celui qui prétend que la clim profite aux femmes alors que sa sœur prétend le contraire comme quoi ça discute dans la famille / Celle qui reproche à Jean-Pa d’émettre trop de gaz carbonique quand il la prend à froid / Ceux qui reprochent au railleur de dérailler alors que la fonte des glaciers concerne nos enfants et les enfants de nos enfants et les enfants des familles recomposées si ça se trouve qu’ils survivent avec tous ces avocats buveurs d’eau / Celui qui regrette de ne plus pouvoir laver des ces aquarelles à la Turner dont les glaciers se vendent encore au Japon / Celle qui estime que sans les Maldives l’océan fera « plus propre » / Ceux qui récusent le droit d’ingérence des ouragans dont les prénoms féminins ne trompent personne / Celui qui propose de mettre la canicule en équations et de convoquer ensuite un congrès d’algébristes fiables / Celle qui ramène la question en termes de genre et propose qu’on discute du féminin de LA crise qui ne procède objectivement (selon son analyse) que de LE dérèglement climatérique / Ceux qui remettent le grabataire à plat vu que ce qu’il dit ne tient pas debout / Celle qui ingambe s’agenouille en pensée devant le Seigneur  dont la posture en croix la fait souffrir de même / Ceux qui font un plat froid de l’Avenir tant il est vrai que la Nature se vengera comme l’a dit le poète : « Ô Nature berce-les chaudement »…