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  • Chemin faisant (100)

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    Les amants de Minuit. - Le grand navire Night tout blanc du Bonheur International reposait sur le flanc, dans mon rêve de minuit, lorsque le premier gémissement, qui m'a d'abord semblé de douleur, m'est parvenu de la chambre d'à côté, assez lancinant pour me réveiller, bientôt suivi de toute une suite de soupirs de croissante intensité modulant les vagues de plus en plus débridées de la plus réjouissante volupté, me rappelant alors, dans le film Padre Padrone des frères Taviani, la saisissante séquence nocturne durant laquelle, du haut des montagnes et de loin en loin, on entend exulter la même jouissance collective des femmes...

    Pure beauté. - Or, m'étant levé ce matin bien dispos, sous le ciel bleu de Tunisie, je resongeais à ce concert nocturne quand, du seuil de ma chambre, je vis surgir, de celle d'à côté, une silhouette voilée de noir de la tête au pied, suivie d'un très grand jeune homme beau de visage et le regard sombrement doux, le type même du salafiste à longue barbe de soie floche et robe grise.

    Cependant une plus grande surprise m'attendait, quelques instants plus tard, dans la vaste salle du petit-dèje "à l'arabe" où se pressait tout un monde de vieux enturbannés aux femmes pieusement voilées - on me parla d'une communauté religieuse algérienne de passage -, lorsque je surpris, derrière une colonne, le visage absolument découvert, ma soupirante de la nuit sirotant son café. Alors là le choc: la grâce, sans rien de soumis ni d'humilié d'apparence, le rayonnement de la pure beauté juvénile.

    Un autre regard. - En bonne logique occidentale ou "moderniste", surtout après ce que je savais des conflits liés au voile intégral, j'aurais dû, alors, ce matin-là, trouver un argument de plus contre ce fameux niqab, voilant en l'occurrence une telle merveille. Et puis non, curieusement, peut-être aussi me rappelant les ébats nocturnes de ces deux jeunes gens, je me dis qu'en somme, en dépit de cette irruption involontaire dans leur sphère intime,  je ne savais rien d'eux, de leur vie, de leur monde; que je n'étais ici qu'un passant - un "étranger" comme tant de regards me le rappelaient à tout instant -, et toute envie d'en juger me parut alors dérisoire...    

            

  • Chemin faisant (99)

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    Mohamed. - Les cireurs de pompes, au figuré, m'ont toujours fait horreur. Ainsi du fâcheux Ueli Maurer, ex-président de la Confédération, qui a osé dire l'autre soir à Sotchi, à la télé, que le Tsar-flic Poutine était son ami et l'ami de la Suisse, comme il n'a pas eu honte d'affirmer, lors d'un séjour présidentiel à Pékin, qu'il fallait désormais tourner la page de Tian'anmen. Quant au cireur de chaussures Mohamed, sans travail à 42 ans, quatre garçons à charge, seul à Tunis pendant que sa femme et sa mère tâchent de survivre à Kasserine, je l'ai laissé briquer mes Mephisto's non sans gêne de le voir ainsi à mes pieds. Or c'était hier et il m'est revenu ce matin avec un grand sourire de connivence, me proposant cette fois un café que nous avons siroté avec tout le temps de nous raconter nos bouts de chemin; et ce qu'il m'a dit de la fin des années Bourguiba, des rapines du clan Ben Ali et de ses difficultés actuelles d'assurer le minimum vital aux siens m'a touché sans qu'il ait fait mine de se plaindre, sonnant aussi plus vrai que les glose pléthoriques consacrée à la question du jour: et maintenant ?

    Quel profit ? - À ceux qui n'en finissent pas de me recommander de "profiter" de ce séjour tunisien, je ne réponds pas plus que s'ils m'enjoignaient de "profiter" du Sahel ou du Qatar, tant cette notion de "profit" m'est étrangère, mais ce n'est même pas de morale qu'il en va. De fait je compte bien, mieux que profiter au sens d'en avoir "pour mon argent", m'imprégner de réalité tunisienne, comme j'ai commencé de le faire en visionnant déjà treize films récents sur mon ordi et en me perdant ces jours dans les rues et les foules, à subir la nuit dernière ma voisine d'en dessus niqabée le jour et n'en finissant pas de hululer de volupté après le dernier appel du muezzin, ou la vociférante manif islamiste de ce matin vers le ministère de l'intérieur, et les livres nouveaux, une nouvelle amitié, ma douce au téléphone de ses hauteurs enneigées, les journaux et les confidences de Mohamed...

    Identité et filiation. - Aussi je me la suis jouée Freddy Buache, cet après-midi, en m'installant au premier rang du cinéma Parnasse où se donnait, pour 3 dinars, le nouveau long métrage de fiction de Taïeb Louhichi, L'Enfant du soleil. Pas un chef- d'oeuvre assurément, mais un belle histoire bien filée avec de beaux acteurs et de l'émotion en crescendo.

    L'idée centrale en est intéressante, qui voit le jeune Yanis, en quête de paternité, débarquer chez un romancier qui lui semble avoir raconté sa propre histoire, non sans raison comme on le verra...

    "Et si nous allions voir la mer ?" demande finalement l'écrivain, infirme depuis l'accident de voiture qui a coûté la vie au père du garçon, émouvant écho au drame vécu par le réalisateur lui-même.

    Et le film de s'achever sur une reconnaissance mutuelle, magnifiée par les paysages de la région de Bizerte. Or, finalement révélés l'un à l'autre par un lien de filiation indirecte, les deux personnage que tout semblait opposer (le jeune DJ fou de hip hop et le sexagénaire supérieurement cultivé) s'étaient déjà rapprochés au cours d'une séquence où, soudain, la sublime incantation d'une voix d'Afrique établit entre eux un imprévisible lien...

  • Ceux qui vont à tâtons

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    Celui qui obtient de moins en moins de réponses / Celle qui se sent au bord d’un gouffre / Ceux qui ne communiquent plus que par signaux de fumée / Celui qui n’a jamais été très écouté par les RG / Celle qui n’ose plus parler de crainte de déranger / Ceux qui se sont lassés de leur présence mutuelle / Celui que la futilité ambiante déstabilise réellement / Celle qui parle déco avec une agitation extrême / Ceux qui ont juré de se parler mais plus tard / Celui que le vertige physique saisit dans la cabine de téléphone désaffectée / Celle qui vacille dans ses nouvelles bottines Dior / Ceux qui éprouvent soudain le froid de l’incommunicabilité / Celui qui prend rendez-vous chez le réparateur de couples / Celle qui appelle au secours dans l’ascenseur bloqué au sous-sol tandis que l’eau monte avec les rats / Ceux qui n’ont aucuns problèmes et encore moins de solutions à ceux-ci / Celui qui n’entend pas ce que lui dit sa compagne Agnès vu qu’il a gardé son casque où La Force du destin se joue à pleins tubes / Celle qui se cherche une cigarette pour la jeter finalement à la tête de la flûtiste irascible / Ceux qui se trouvent un peu cons de ne plus se joindre que par SMS / Celui qui n’en plus de se retenir de dire ce qu’il a sur le cœur sans se rappeler exactement quoi à l’instant / Celle qui préfère retourner à son feuilleton / Ceux qui mettent la radio un peu plus fort / Celui qui se retrouve à Schaffhouse sans se rappeler le motif de son départ précipité / Celle qui fait suivre ses bagages à Djerba / Ceux qui se répandent en annonces-surprise / Celui qui se demande comment faire face à la platitude / Celle qui pallie l’indifférence de son psy par un regain d’attention à sa chienne Burqa / Ceux qui « travaillent la relation » sans se parler / Celui dont l’insomnie brûles les dernières cartouches / Celle qui pense essentiellement en termes de conso / Celles qui estiment que le quotidien régional a fait des progrès au niveau conso / Celui qui se sent soudain de trop dans ce groupe d’abrutis de Top Niveau / Celle qui espère une prise d’otages au niveau du bureau / Ceux qui n’ont pas l’imagination du pire et c’est ça le pire / Celui qui se risque à dire ce qu’il pense au groupe dit Libre Parole / Celle qui estime que la pensée de Cédric est a priori suspecte / Ceux qui problématisent le contenu du message au niveau de la déviance / Celui qui danse sur le volcan éteint / Celle qui calme le volcan en lui parlant posément / Ceux qui n’entrent plus en matière que par leurs avocats pacsés / Celui qui se dit en réparation / Celle qui attend de voir pour n’en rien croire / Ceux qui comparent leurs affects relationnels à une bulle fiscale / Celui qui joue son va-tout et m’importe quoi / Celle qui exige un moratoire sentimental au niveau du couple à trois / Ceux qui ont un parcours de santé de retard / Celui qui essaie de calmer celle dont la chienne dévore les jeans de ceux qui découchent à côté / Celui qui rêve à contre-courant / Celle qui veille le mort à crédit / Ceux qui sombrent les yeux ouverts, etc.

    Image : Terry Rodgers

  • Chemin faisant (98)

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    Le niqab en question. - Je ne pensais pas y revenir aussi tôt, vu que la Tunisie et les Tunisiens ont bien d'autres aspects plus avenants à faire valoir,  mais les médias locaux de ces jours y ramènent, annonçant que le ministère de l'intérieur va sévit contre le niqab, ou voile intégral.  

    Unknown-6.jpegOr, à peine avais-je passé en revue, ce matin sur une terrasse de l'avenue Bourguiba, les premières pages de La Presse, du Temps et du Quotidien, qu'une élégante silhouette toute noire au visage invisible, mais probablement jeune à en juger par sa tournure et les baskets de son compagnon, traversa mon champ de vision comme pour illustrer ma lecture...

    Si l'argument invoqué aujourd'hui par les autorités implique le risque de dissimuler, sous le niqab, quelque terroriste armé, un récente affaire, hallucinante par les dimensions qu'elles a prises, de l'hiver 2011 au printemps 2012, prouve que l'arme de guerre du niqab est peut-être plus efficace quand elle devient ce qu'on pourrait dire la robe-prétexte du fanatisme. Je veux parler, évidemment, de l'affrontement, parfois d'une extrême violence, qui a eu lieu des mois durant dans l'enceinte en principe protégée de la Manouba, université de Tunis, opposant UNE étudiante refusant de se dévoiler, soutenue par une camarilla de prétendus défenseurs de la liberté religieuse, par ailleurs étrangers à l'université, et les autorités et autres professeurs de celle-ci.

    Vu de l'extérieur, un tel conflit pourrait sembler dérisoire, ne concernant en somme que les "élites" académique. Or il faut y voir, au contraire, un exemple emblématique de l'utilisation perverse d'un précepte vestimentaire, d'ailleurs sans fondement théologique sérieux, dans l'intimidation d'une communauté vouée, par nature, à la défense de la liberté de penser et d'agir.

    habib-kazdaghli-2-b7f6c.jpgphoto_habib.jpgDe cet incroyable feuilleton, qui a impliqué jusqu'aux plus hautes autorités de l'Etat (peu glorieusement il faut le dire), face à un doyen (Habib Kazdaghli) faisant figure de héros, un livre témoigne jour par jour, intitulé Chroniques du Manoubistan et signé par un professeur de non moins grand courage (Habib Mellakh) qui a lui-même été gravement molesté. 

    Question pratique. - En voyant passer, sur le pavé de l'avenue Bourguiba, le gracieux fantôme noir de la fille au niqab, je me disais: et pourquoi pas si ça lui chante, et à son jules ?   Bien entendu, le fait de cacher son visage paraît plus triste qu'original, outre qu'on voit peu de scaphandriers ou de représentants du ku-klux-klan déambuler en plein jour sur les rues, mais un peu de loufoquerie n'est-il pas tolérable ?

    Or il en va tout autrement, bien entendu, d'une étudiante supposée prendre place dans un auditoire, montrer  à ses camarades son minois et  regarder bien franchement ses professeurs. Que ceux-ci se voilent serait, d'ailleurs, aussi peu pratique à l'usage, que le niqab de leurs étudiantes. On comprend qu'ils défendent plus qu'un principe: une façon de confiance réciproque, ainsi que l'exprime Habib Melkach en termes clairs et bienveillants.

    Qui est pervers ? - Dans l'affrontement qui a  opposé la porteuse de niqab et les autorités de la Manouba, le plus stupéfiant est en somme le soupçon,porté par les défenseurs du voile intégral, contre les professeurs accusés de vouloir "dénuder" leur virginale étudiante. On a bien lu: dénuder. Montrer son visage équivaut à se dénuder . Et s'opposer à un tel délire revient, forcément, à céder à la libidinosité la plus crasse.

    Tout cela prêterait juste à sourire si ces Chroniques du Manoubistan ne révélaient, en fait, une affaire gravissime relevant, à tous les niveaux de la société, d'une sorte de plan de déstabilisation et d'intimidation relevant du terrorisme obscurantiste. C'est un livre à lire et à méditer. Je me réjouis d'en rencontrer bientôt l'auteur et son pair doyen. La Tunisie à venir peut être fière de ces deux-là...

    Habib Mellakh. Chroniques du Manoubistan. Préface de Habib Kazdaghli. Editions Cérès, 326p.