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  • A l'écoute de la poubelle

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    Martine * ne sait plus à quel saint se vouer. Vous connaissez Martine: elle est à l'édition littéraire ce que le soldat fidèle est à toute armée. Martine donnerait sa vie pour un bon livre. Martine est entrée en édition comme sa cousine Bluette * de Clermont-Ferrand choisit d'offrir sa vie à l'Epoux divin, et sa fonction de Lectrice aux prestigieuses Editions Madrigal * relève à ses yeux du sacerdoce au même titre que le titre actuel de Bluette, Abbesse crossée de son couvent.

    Des lustres durant, la tâche de Martine consista, dans sa cellule feutrée du sanctuaire de la rue Saturnin-Potin *, à trier, à réception des 333 manuscrits quotidiennement reçus par l'illustre maison, le bon grain de l'ivraie. A savoir, en termes non châtiés: fiche au panier l'essentiel de ce papier. Sans le moindre état d'âme, se rappelant que l'élection rarissime du génie (comme celle du spermatozoïde zélé) suppose un sacrifice multitudinaire, Martine répéta donc mille fois ce geste, à la fois sévère mais juste, de balancer 999 manuscrits sur mille à la poubelle.

    Or voici que, tout récemment, une note de service tombée des hautes sphères de Madrigal, probablement sous l'influence de l'occulte service commercial de l'institution, s'en est venue rompre la sublime ordonnance de la tâche de Martine en ces termes clairs et nets:

    Le Service Lecture est prié, désormais, de se mettre à l'écoute de la poubelle.

    A l'écoute de la poubelle: voilà ce qu'on demande à Martine. Mais que cela signifie-t-il au fond ? Martine le sait mieux que personne, qui poubellise depuis tant d'années ce qu'un grand auteur de la maison (Céline le maudit) appelait non sans dédain misogyne la « lettre à la petite cousine ». Autrement dit: le bavardage quotidien, la confidence à ras la fleurette, le cancer du chien de Paul * ou les fantaisies sexuelles des perruches de Jeanne *, bref le tout-venant de l'immense déballage alimentant, tous les soirs, le Confessionnal cathodique et, tous les matins, les tabloïds dont Martine n'envelopperait même pas les déchets de la salade de sa tortue Clitemnestre *.
    Certains lecteurs, méfiants envers les « cimes » de la Littérature ou simplement attachés aux « choses de la vie », l'auront peut-être déjà conclu: votre Martine est une oie blanche corsetée. Ce qu'elle balançait à la poubelle relevait peut-être de ce qu'il y a de plus vivant dans l'expression humaine. Le maudit Céline n'a-t-il pas lui-même donné du galon au populo et du brillant à la dégoise ? A vrai dire, ils auront pris Martine pour une autre, tant il est vrai que la littérature brassant la vie et la langue, de Rabelais à Cendrars ou de Villon à Guilloux, l'a toujours « vachement branchée », pour causer comme sa nièce Elodie *. Mais une chose est le récit au premier degré d'une aventure style Papillon, et tout autre chose la transposition que suppose la magie du conte et de la fiction, vieille comme le monde et qui fait se taire tous les peuples quand retentit la formule-sésame d' « il était une fois ». Autant dire que ce n'est pas la vie simple, mais la platitude que Martine vouait jusque-là à la poubelle. La parole intime n'a jamais rebuté non plus Martine, qui aime sentir le souffle de Montaigne à fleur de page, ou les jérémiades de Rousseau, les rosseries de Léautaud, les notes journalières de cette suave peste de Jouhandeau, les pages déchirantes d'Hervé Guibert en ses derniers jours. L'aveu personnel ne relève en rien, aux yeux de Martine, de la fameuse poubelle, à l'opposé du ragot qui flatte les plus bas instincts de la foule ou de l'étalage éhonté qui fait désormais « pisser le dinar », selon l'expression d'Elodie.

    Mais à quel Bienheureux se vouer alors, si le saint des saints du Critère littéraire se trouve à son tour contaminé ? Martine se tâte. Va-t-elle rendre son tablier et rejoindre Bluette en son désert ? Penchée sur sa poubelle, Martine reste à l'écoute depuis ce matin. Et si son éditeur la faisait raconter à son tour sa story ? Elle a des choses sûrement porteuses à raconter, Martine ...

    * Noms et prénoms fictifs.

  • L’aura d’Alice Rivaz

    Les personnages d’Alice Rivaz me rappellent à tout moment la douce grisaille des photos des années 40 ou 50, avec une double nuance plus aiguë, en ce qui concerne la protagoniste de Jette ton pain, de souffrance ou d’insoumission.
    « On écrit parce qu’on s’enfonce et qu’on ne peut plus aller nulle part », écrivait Tchekhov au jeune Gorki, et c’est précisément ce qui arrive à ce personnage de tendre vieille fille restée auprès de ses parents et à laquelle sa mère, qui ne manque pas une occasion de lui rappeler combien elle s’est elle-même sacrifiée pour ses semblables, fait maintenant valoir qu’elle a encore de la chance de pouvoir se « rendre utile » ainsi…

    « Je suis une vieille orpheline à la recherche de trésors perdus », écrivait Alice Rivaz dans Comptez vos jours, et c’est vrai qu’il y a chez elle de l’enfant prolongé, avec ce sens de la justice et même cette intransigeance, ce souci de conséquence que manifestent les enfants ; mais rien pour autant de niais ou de doucereux chez cette femme qui s’est mêlée au monde et qui n’a pas l’air de se faire plus d’illusions sur l’équité de la société que sur les mirages de l’amour.

    En me rappelant la musique, du côté de Bach ou du Beethoven de chambre, de ses romans et de ses récits aux si beaux titres, de Nuages dans la main à La Paix des ruches, ou de L’Alphabet du matin à De mémoire et d’oubli, il me semble ressentir exactement ce qu’elle prête à son personnage dans Jette ton pain, et qui vaut d’ailleurs à mes yeux pour toute lecture importante : « Ce qu’il lui reste après une lecture, c’est une saveur, une odeur, des couleurs, des images, des êtres, une sorte d’aura, ou encore un sentiment d’horreur ou de beauté, ou de pitié (ou tout cela à la fois), un grand désir de créer à son tour un univers. Un amour renouvelé des autres, le ravissement et l’angoisse d’être en vie, la révélation de ce qu’elle est, mais aussi de ce qu’elle pourrait être. »

  • Mon Amérique


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    Mon Amérique, ce matin, s’appelle Douna Loup. Je ne connais pas cette bonne femme, cette Genevoise du bout du lac, cette gamine de vingt-huit ans et des bricoles, mais son premier roman, L’Embrasure, m’a ramené ce matin en Amérique : au seuil de mon Amérique, quand j’ai découvert à quinze seize ans Thomas Wolfe dans la bibliothèque de la maison, au cœur de mon Amérique, dans les forêts et les bibliothèques de mon enfance et de mon adolescence et d’aujourd’hui et de tout le temps.

    Douna Loup m’a tout de suite rappelé l’Amérique de Céline et de La Bouche pleine de terre de Branimir Scepanovic, l’Amérique de Paul Morand et d’Agota Kristof, avec ses mots précis et différents, ses mots enfilés sur des fils tendus ou des lianes souples, ses mots et ses phrases qui vont direct au corps et au cœur et à l’esprit et à l’âme puisqu’il y a à n’en pas douter une âme derrière les mots et au bout des mots avec autant de mystère.

    L’Amérique du chasseur de Douna Loup m’a tout de suite rappelé la forêt de La Bouche pleine de terre, surtout quand le chasseur découvre celui qui s’est laissé mourir sous les arbres par goût de l’absolu.

    Mon Amérique est donc liée à ce goût de l’absolu qui brasse le goût et le dégoût du monde, et c’est ce goût des choses rendu par les mots que vivifie immédiatement l’écriture inouïe (au sens propre de jamais entendue) de Douna Loup, ce goût des mots qui ont du fruit et de la bête dans le monde où tout a un nom, même le mystère.

    Tu commences à lire Aline de Ramuz, ce serait ton Amérique de naguère, tu te lances à dix-huit ans et des poussières dans ce premier livre d’un gamin de vingt-quatre ans, et tu te te le rappelles comme de ce matin : c’est ça, c’est là, c’est comme ça, la vie, la beauté et la cruauté de la vie sont comme ça, la vie de cette gamine de peu qui s’amourache du fils du notable du coin qui la saute et l’abandonne la poussant au suicide, c’est l’histoire de toujours et de partout, comme Roméo et Juliette à Vérone ou au village, tout ce qu’on apprend en rêvant d’Amérique pour buter sur la réalité qui est, en somme, le grand sujet de L’Embrasure de Douna Loup, la beauté et la cruauté de la vie et peut-être l’amour là-dedans qui se faufile comme la biche au bois.

    Trois sacrées bonnes femmes m’ont beaucoup appris de la réalité, je veux dire : ces bonnes femmes d’Amérique qui ont pour nom Flannery O’Connor, Patricia Highsmith et Annie Dillard, toutes trois réalistes à mort avec le même goût de l’absolu.

    Mon Amérique est un besoin vital de poésie qui est aujourd’hui nié par les bruyants, les distraits, les inattentifs que nous sommes tous plus ou moins. Cette poésie est immédiatement perceptible dans toutes les nouvelles de Flannery O’Connor, dans Les braves gens ne courent pas les rues ou dans Mon mal vient de plus loin, comme elle l’est dans les milliers de pages de Thomas Wolfe ou de Paul Morand dressant New York devant nous, dans la transe musicale du Voyage au bout de la nuit ou dans la fuite éperdue du désespéré de La bouche pleine de terre qui n’a pas rencontré Eva, la femme que nous rencontrons dans L’Embrasure de Douna Loup…

    (À suivre...)

  • Femme de coeur et de mémoire

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    Veuve est honorée à la Jacqueline Veuve est honorée par la Cinémathèque suisse, à Lausanne, avec une rétrospective et la projection de son dernier film, « C’était hier ».

     

    On voit d’abord le beau château de Lucens, au second plan d’un magnifique champ de fleurs jaunes, tandis qu’une voix féminine égrène Le Temps des cerises. Puis arrivent une quinzaine de vieillards débonnaires, derniers représentants d’une classe de « primaire supérieure» photographiée il y a plus de septante ans de ça et qui se retrouvent, plus ou moins fringants. 

    Tel est le décor et tels seront les acteurs  d’une remémoration qui va faire alterner deux récits : d’une part, la vie à Lucens durant sept décennies, fortement marquée par le développement puis le déclin de l’industrie locale des pierres taillées pour l‘horlogerie et la joaillerie, et, d’autre part, le leitmotiv des passages du Tour de Suisse cycliste dans la bourgade vaudoise, dès 1937 où brillait le nom du fringant Léo Amberg, vainqueur de l’année en question. Or, mêlant documents d’archives (photos ou films) et témoignages filmés aujourd’hui, au fil d’un montage vif et jamais pesant, Jacqueline Veuve ajoute, à son palmarès déjà impressionnant, un film à la fois très personnel et très intéressant par son approche d’une communauté contrastée (riches et pauvres cohabitant parfois durement) et en butte à l’évolution économique et sociale.

    À l’écoute

    La double force de Jacqueline Veuve, entre autres qualités de grand artisanat cinématographique, a toujours été son objectivité, du point de vue social, et son empathie humaine. Issue de la bourgeoisie locale (son grand-père est capitaine d’industrie, qui dirige la fabrique Reymond et caracole fièrement à cheval), elle documente la vie des ouvriers dont le témoignage de certains n’est pas tendre. Dureté de conditions de travail, sévérité de la redoutable Mademoiselle Emma dont le mot d’ordre est « travail, travail, travail », salaires précaires, mobbing occasionnel : les faits sont là, sans donner lieu pour autant à un réquisitoire.

    Car Jules Reymond, comme le fameux industriel Louis-Edouard Junod  chez lequel il s’est formé, fait de son mieux à la tête d’une entreprise de type « familial ». Des logements sociaux, diverses associations d’intérêt public et l’attention occasionnelle de Madame Reymond (une bûche pour le Noël des plus pauvres) complètent un tableau nuancé. Telle dame  dira qu’elle a vécu « au paradis » chez les Reymond. D’autres durciront le trait. Résultat pour tout le monde aujourd’hui : de la taille de quatre  pierres à l’heure par ouvrier, on est passé à 10.000 pièces au laser. Et le « cimetière industriel » des Reymond est à vendre sur Internet…

    Et c’est demain… 

    Pas plus que dans ses autres films, Jacqueline Veuve ne distille de nostalgie sucrée. Le contraste de la couleur actuelle et du noir/blanc capte les charmes de chaque époque, ici avec une évocation de la bicyclette passant de l’objet de luxe au véhicule « popu », là en commentant l’évolution du Tour de suisse par la voix d’un vieux passionné de la petite reine. Et l’attention portée sur la désaffection progressive d’une grande fête de naguère, à l’Ascension, va de pair avec l’apparition finale, sur un balcon de la gare, d’une famille de jeunes Noirs. Nulle aigreur au demeurant, mais voilà, semble dire Jacqueline Veuve : c’est comme ça. Or c’est ce type de constats qu’on retrouve, en aval, chez plusieurs jeunes cinéastes romands, tel le Lionel Baier de Celui au pasteur ou tel le Jean-Stéphane Bron de Connu de nos services. Est-ce à dire que la doyenne du cinéma romand ait fait école ? Disons plutôt qu’elle a montré l’exemple d’un regard non partisan, laissant les faits parler par eux-mêmes…  

     À la Cinémathèque

    • C'était hier (2010)

     Avant-première romande: Mardi 3 octobre, 17h
    à la Cinémathèque suisse, Lausanne
    dans le cadre d'une Rétrospective Jacqueline Veuve
    (toutes les projections en présence de la cinéaste)

    La mort du grand-père (5 octobre 18h30 )
    Jour de marché (10 octobre, 18h30)
    La nébuleuse du cœur (12 octobre, 18h30)
    La petite dame du Capitole (en avant-programme:
    Irène Reymond, artiste peintre; 17 octobre, 18h30)
    Un petit coin de paradis (19 octobre, 18h30)

    Sortie en Suisse romande : 6 octobre 2010
    Sortie en Suisse allemande : 10 février 2011