
Bourse Goncourt du premier roman en 2009, le jeune écrivain revient avec Le Sel, aux rives de Sète…
Jean-Baptiste Del Amo, Garcia de son vrai nom, 28 ans, ex-travailleur social actuellement pensionnaire à la Villa Médicis de Rome, a fait « tout juste » dès son entrée dans le « cirque » littéraire en 2008. Si son premier roman, Education libertine, n’est pas arrivé à décrocher « Le » Goncourt de cette année-là, où il était pourtant très bien placé, du moins fut-il gratifié, consolation notable, d’une Bourse Goncourt du premier roman au printemps 2009.
Avec ce premier ouvrage d’une sensualité fruitée non moins qu’acide, et d’un baroquisme très maîtrisé du point de vue de la langue, évoquant l’apprentissage sentimental et charnel du jeune Gaspard dans le Paris truculent d’avant la Révolution, Jean-Baptiste Del Amo imposait d’emblée une écriture élégante et l’art de la composition d’un vrai romancier, avec un regard féroce sur l’arrivisme social et l’avilissement d’un jouisseur désespéré.
Or ce brillant début, à l’enseigne déjà prestigieuse de la collection blanche chez Gallimard, salué par la critique et non moins bien reçu par le public, allait-il se trouver confirmé, deux ans plus tard, à l’épreuve parfois cruelle du deuxième roman ? De fait, Le Sel nous vaut une belle surprise avec un roman complètement différent de ton et d’écriture, dans le genre « choral ».
Rompant avec le baroquisme échevelé, voire excessif, d’Une éducation libertine, ce nouveau roman, plus sobre et plus limpide dans sa forme, poursuit cependant une approche des êtres qui est de la même « patte », avec une qualité d’écoute remarquable. Le décor de la cité portuaire de Sète chère à Valéry et à Brassens, et son environnement naturel de dunes et d'étangs salins, compte pour beaucoup dans le climat du roman. « C’est une ville prolétaire, une ville d’immigrés, et il y a l’eau qui me fascine », précise l’écrivain, qui s’immerge dans cette confrontation familiale tout en finesse, mais également en éclats, sous une lumière tour à tour soyeuse et cruelle.
Attentif, comme dans Une éducation libertine, aux déterminismes sociaux ou psychologiques qui marquent les comportements et les relations humaines, Jean-Baptiste Del Amo témoigne, dans Le Sel, d’une empathie humaine que son expérience personnelle a sans doute nourrie et avivée. À ce propos, on peut rappeler que, dès 2006, il avait reçu le Prix du jeune écrivain pour sa nouvelle intitulée Ne rien faire, inspirée par son expérience au sein d’une association de lutte contre le sida en Afrique. Retraçant alors les circonstances de la mort d’un nourrisson, le jeune auteur était parvenu à rendre, sans pathos, les multiples manifestations de la douleur que nous retrouvons, sous une autre forme, dans son dernier roman. Celui-ci, malgré son évidente qualité, ne figure « que » sur la liste du prix Médicis, belle distinction littéraire qui lui conviendrait cependant. Mais la concurrence sera rude. Est-ce important ?
Musiques du coeur
C’est un tour de force impressionnant que réalise le jeune auteur avec cette plongée dans les coeurs et les entrailles d’une douzaine de protagonistes de la même famille, qui se retrouvent un soir pour un repas après la mort du père, le redoutable Armand, patriarche à l’ancienne. Autour de Louise, la veuve , se retissent peu à peu tous les liens dans une sorte de spirale ascendante du temps qui va déboucher sur le présent chauffé à blanc.
Avec un art consommé, malgré certains traits trop esthétisants et certains détails discordants du tableau social, l’auteur parvient à ressaisir des personnages vivants et vibrants, comme le grand frère Albin s’arrachant à l’influence du père et s’affrontant à sa femme Emilie, Jonas traité de «pédale» à huit ans par Armand et devenant bel et bien homosexuel, ou Louise se retrouvant en face de sa fille Fanny, notamment.
Sous l’égide un peu solennelle des trois Parques (Nona, Decima et Morta), Le Sel impressionne par le brassage «proustien» de sa remémoration , qui nous rend présent et sensible tout ce qui reste caché de nos tribulations quotidiennes, et les actualise dans une sorte de musique sensible lancinante et belle.
Jean-Baptiste Del Amo. Le sel. Gallimard,284p.
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Ceux qui ne font que passer
Celui qui passe la main / Celle qui cède le pas / Ceux qui restent à quai / Celui qui est trop pur pour durer / Celle qui n’a pas désiré s’attacher / Ceux qui se sont excusés sans le penser / Celui que la méchanceté désarme / Celle que la vanité fait sourire / Ceux qui ont fait le deuil de leur enfance sans la renier pour autant / Celui qui accepte d’être devenu ce personnage décevant qu’on appelle un adulte responsable / Celle qui fait sienne la rêverie du poète ingambe / Ceux qui regardent à l’Ouest d’Ouessant / Celui qui repart en mer dès qu’il revient de montagne / Celle qui te regarde comme une sœur et parfois comme une mère et que tu regardes le plus souvent comme l’amie bonne de Vermeer penchée sous la lampe à faire son sudoku / Ceux qui se voient décliner et s’inclinent / Celui qui écoute le silence d’avant les oiseaux / Celle qui attend son taulard au Liberty Bar / Ceux qui repartent sans y penser / Celui qui habite le matin qu’il appelle l’Heure de Dieu en dépit de sa mécréance proclamée / Celle qui comprend que Dieu t’est comme un pantalon seyant / Ceux qui enfilent Dieu comme un bonnet / Celui qui réprouve cette façon par trop familière de parler de l’Être Suprême / Celle qui voit dans les petits enfants la présence de quelque chose ou de quelqu’un qui dépasse la sentimentalité pralinée / Ceux qui ont mal aux genoux de s’agenouiller mais pas mal au cœur d’en manquer / Celui qui dit hello les enfants à la sainte Trinité quand il se pointe à l’office du matin qu’il célèbre en sautillant à la manière typique du cureton Maximilien-Marie du Sacré-Cœur dit aussi Frère Lapin / Celle qui reconnaît que l’hostie lui fait plus de bien que le boudin / Ceux qui font des thèses sur Dieu avec autant d’habileté qu’ils en feraient des antithèses / Celui qui n’en a rien à branler de ces bondieuseries mais qui va prier Marie qu’elle l'aide à payer sa moto nom de bleu / Celle qui appelle enfant de Dieu le machin mou qui bouge en elle et dont le père s’est tiré / Ceux qui te sont confiés et que tu châties bien / Celles qui prient derrière les grilles / Celui qui se choisit un cercueil assez spacieux où il puisse rester en chien de fusil comme dans son lit de petit garçon / Celle qui refuse de faire urne commune avec son trop infidèle Gaston / Ceux qui trouvent que le vieux met bien du temps à cramer alors qu’ils ont toutes ses affaires à régler / Celui qui revit de savoir que le mort l'est enfin / Celle que son désespoir ramène à la joie / Ceux qui prétendent qu’ils ressuscitent tous les matins et que la mort attendra, etc.
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Le premier Labyrinthe

Ce fut mon compagnon occulte en enfance: le Petit Larousse illustré. Avec lui j’ai découvert le monde. À plat ventre sur mon lit ou dans les herbes j’ai pénétré dans le Labyrinthe en passant sous l’arche de l’A initial, et déjà la dame au profil de déesse Art Nouveau, sans cesser de souffler sur son pissenlit, me révélait que “ne savoir ni A ni B” signifiait rien de moins qu’”être fort ignorant”, et moi j’avais faim de savoir un peu tout.
Aussi j’aimais la musique que font les mots sur leurs portées typographiques, et je paressais de longues heures sous le soleil de perpétuelles vacances, égrenant le chapelet d’inépuisables litanies: “picotin”, “picoture”, “picpouille”, “picrate”...
Et puis il y avait les images, les planches et les tableaux historiques ou géographiques de la seconde partie, les têtes fameuses (saint Pie Ier, juste après Picrochole) et les notices artistiques (La pie voleuse, opéra-comique).
Le casoar avait la même coiffure hirsute et le même bec pincé que ma maîtresse de piano qui, lorsqu’elle jouait certaine Polonaise de Chopin (né en 1810 près de Varsovie, il a “rénové le style du piano”), semblait avoir autant de mains que le dieu Shiva de la gravure illustrant l’Art Hindou.
Dès que je m’ennuyais, je savais en outre qu’il suffisait, pour échapper aux lois de la pesanteur, de s’abandonner à la contemplation de la page des Navires (le majestueux “voilier” à trois mâts, nanti de son “grand cacatois”, de ses “focs” et de sa “brigantine”, mais aussi le “paquebot” et le “cuirassé d’escadre”), ou à celle, écornée, des Véhicules montrant la “litière” et le “tilbury”, la “diligence” ou le “ballon sphérique”.
Le ballon sphérique ! Dans un de nos albums des éditions NPCK (Nestlé, Peter, Cailler, Kohler) fleurant l’industrie chocolatière et l’université familiale, j’avais colorié la nacelle d’Auguste Piccard dont on disait qu’il était l’”homme le plus haut du monde”, qui avait inspiré le modèle du professeur Tournesol et que nous surprenions parfois avec sa loupe de naturaliste et ses calepins, fouinant dans les fougères ou le long de la rivière, dans les bois des hauts de ville que nous hantions toutes les fins de semaine...Et ce mot annonçant l'envol des vocables: Je sème à tout vent...