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  • Anne Cuneo la lutteuse

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    Femme de coeur et de cran, romancière très appréciée du grand public pour ses sagas scrupuleusement documentées (l'un des rares auteurs suisses à avoir dépassé les 100.000 exemplaires) Anne Cuneo nous a quittés à l'âge de 78 ans, le 11 février 2015. Les éditions Héros-Limite entreprennent une série de rééditions de ses livres, amorcée avec Le Maître de Garamond. 

     

    Le mélange des tribulations personnelles et des convulsions de notre époque imprègne l'oeuvre d'Anne Cuneo, principalement dans sa première partie à caractère autobiographique. Dans le sillage d'autres femmes de grand mérite, telles Alice Rivaz ou Yvette Z'Graggen, Anne Cuneo a vécu l'émancipation de la femme du triple point de vue existentiel, littéraire et politique, non sans s'imposer comme l'un des auteurs suisses les plus lus et les plus traduits du moment. 

     

    Les difficultés n'ont pas été épargnées, et dès son plus jeune âge, à celle que la mort tragique du père antifasciste (en 1945), l'exil et le cancer marqueront à travers les années, entre autres épreuves surmontées avec autant de détermination que d'énergie dans le travail tous azimuts du journalisme, de l'écriture romanesque et théatrale, mais aussi du cinéma. De façon très remarquable, elle a su déjouer à sa façon les problèmes du déracinement et de l'identité en poussant à l'extrême le particularisme helvétique du multilinguisme puisqu'elle ajouta, à sa langue maternelle, la pratique professionnelle du français, de l'allemand et de l'anglais. Journaliste de métier, figure bien connue de la télévision romande, chroniqueuse à 24 Heures de la vie alémanique et zurichoise (elle vivait dans le quartier populaire du Niederdorf), Anne Cuneo avait tiré, de sa pratique journalistique, le souci d'une écriture claire et simple, coupant court à toute ornementation littéraire pour transmettre au lecteur les éléments de son observation ou de son émotion.

     

    Le projet d'Alice Rivaz, grande dame non moins engagée de la génération précédente, d'assumer pleinement une écriture de femme sera vécu, par l'auteure de Gravé au diamant (1967), l'un de ses mémorables  premier livres, dans une intense présence au monde et sur les multiples fronts de l'écriture-exorcisme, du roman historique ou policier, entre autres.

     

    Née à Paris en 1936 dans un milieu cultivé opposé au fascisme mussolinien, passée d'Italie en Suisse après la mort de son père, Anne Cuneo a connu, dès son adolescence à Lausanne où sa mère fut obligée de la "caser" dans un internat catholique où, pauvre, elle faisait à la fois office d'élève et de servante, les conflits de classes qu'elle théorisera plus tard en bonne marxiste de ces années-là.

     

    Lorsqu'elle s'explique,en 1971, sur ce qui la pousse à écrire, Anne Cuneo se campe dans une posture à la fois défensive et intraitable,en contraste avec le ton souvent éthéré des lettres romandes dominées par les figures du prof et du pasteur.

     

    "Je me suis toujours considérée comme un reflet (un des reflets) du groupe social dans lequel je vis", affirme-t-elle alors avant de préciser: "reflet d'une situation, je ne pouvais me faire que miroir. Je ne pouvais pas écrire n'importe quoi. Il y a un ordre d'urgence. Quoi que cela me coûte, le temps presse trop pour que je chante les pommiers en fleurs, la pleine lune qui, réellement, me brûle et me tord. L'urgence ,ce sont les problèmes quotidiens".

     

    Dans La Vermine datant de la même époque où je la revois présenter les oeuvres de Chester Himes ou de Scott Fitzgerald dans un cercle d'étudiants progressistes impatients de se cultiver hors de la grisaille académique, elle parle au nom des laissés-pour compte de la nouvelle société d'abondance, de même qu'elle introduira le thème des immigrés dans le diptyque du Portrait de l'auteur en femme ordinaire (1980-82).

     

    Entretemps, son témoignage personnel "en situation" aura cristallisé, après une très attachante chronique de ses premières années lausannoises intitulé Le Temps des loups blancs,  dans Une cuillerée de bleu (1979) évoquant le cancer qui l'a frappée et sa découverte de la médecine "de classe". 

     

    Dès la fin des année 80, la romancière va se déployer dans les plus grandes largeurs de romans-enquêtes historiques très documentés, retraçant les trajectoires de personnages d'exception méconnus du grand public, tel le virginaliste Francis Tregian (dans Le Trajet d'une rivière) ou l'imprimeur Antoine Augereau dans Le maître de Garamond, un troisième "pavé" se trouvant consacré, sous le titre d'Objets de splendeur, à Shakespeare et son époque.

     

    D'inégale densité, tant sous l'aspect du contenu que de l'écriture, l'oeuvre d'Anne Cuneo témoigne, avec sincérité et batailleuse vigueur -notamment dans ses écrits les plus personnels, tel le journal d'une grossesse non désirée dans Mortelle maladie - de la condition de la femme dans lea seconde moitié du XXe siècle, et plus encore reflète une trajectoire personnelle jamais alignée.  

     

    Éditions: Â l'enseigne des éditions Héros-Limite, La Petite bibliothèque Anne Cuneo vise à réunir les fresques historiques de cette grande figure de la littérature romande, au rythme d'un ouvrage par an. 

     

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  • L'ami retrouvé

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    Une lecture de la Commedia de Dante (57)
     
    Purgatoire. Canto XXIII. Corniche des gourmands. Rencontre de Forese Donati. À propos du "contrepasso"...
    Les mécanismes du châtiment définitif (en enfer) ou de l’expiation « tarifée » assortie d’un lointain espoir, sur les corniches du Purgatoire, sont assez simples en apparence, qui obéissent au système du contrapasso, équivalent à l’idée qu’on est châtié par où l’on a péché, comme ici l’excès de gourmandise est puni par un excès de privation qui fait que les ombres des gloutons de naguère sont émaciées à faire peur, la peau à se faire percer par les os et les yeux comme des trous de bagues qui auraient perdus leurs joyaux – les images du poète sont plus concrètes et parlantes que jamais…
    Or voici que, de la troupe passante des gourmands affligés, surgit une figure connue du poète lors de leurs communes « années folles », ainsi que François Mégroz qualifie le temps ou Forese Donati, frère de Corso lchef du parti des Noirs, a fréquenté Dante, lequel aura pleuré sa mort comme celle d’un proche.
    La rencontre entre les deux amis est, une fois de plus, tendrement émouvante, contrastant avec les atroces rigueurs des circonstances puisque Forese n’en a pas fini d’expier une faute non passible, au demeurant, de l’opprobre infernal définitif à cause de l’intercession – comparable à celle de Béatrice pour son ami - de sa propre moitié, dont il fait l’éloge de la vertu, opposée au dévergondage des Florentines de l'époque, avant de soupirer, ayant coupé à aux flammes éternelles, qu'il savoure pour ainsi dire « la douce absinthe du châtiment »...
    Quant à son ami Alighieri, il lui explique que c’est grâce à Virgile qu’il se trouve en ce lieu, et que sans Béatrice il lui serait impossible de poursuivre son ascension vers la lumière paradisiaque, interdite en revanche au poète latin non baptisé, etc.

  • Ce que dit le silence

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    « Qui sait, dit Euripide, il se peut que la vie soit la mort et que la mort soit la vie »
    (Léon Chestov, Les révélations de la mort)
     
     
    Pour Emilia, en mémoire de Pierre-Guillaume.
     
    La suprême ignorance est là,
    de ne plus savoir si
    de la nuit avant l’heure,
    ou du jour et ses leurres
    sont ce qu’ils sont ou ne sont pas…
     
    L’étrange chose qu’une rose
    qui ne parle qu’en soi
    et dont jamais aucune foi
    n’osa dire qu’elle dispose…
     
    Les mots ne voulaient dire que ça:
    qu’ils savent qu’ils ignorent
    que le silence dort,
    et que la mort n’existe pas…
     
    Peinture JLK: Al Devero.

  • Comme un rêve d'enfant

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    Ils parlaient avec des images
    que j’écoutais muet:
    ne lisant qu’au vu des visages,
    à l’aperçu des yeux
    décelant un autre langage
    d’une voix inconnue,
    ils étaient d’une beauté rare,
    mais ce dire inutile
    trouble d’autant, futile,
    ce qu’ils disaient en se taisant…
     
    Le rêve n’a rien d’innocent:
    les livres que j’ouvre au hasard,
    imprévisiblement, me soufflent
    à tout coup des pensées,
    et comme on dévisage je traduis,
    interdit, ce que la-dans on me dit
    comme tombe d’un ciel d’orage-
    une incertaine moquerie…
     
    Le froid angoissant du social
    vous attend à l’éveil:
    il vous repousse des cravates,
    et loin de tout sommeil
    le règne de l’épate exclut
    toute métamorphose -
    ici les mots diront les choses,
    fini l’enchantement -
    ah que revienne le tourment
    de l’enfant qui rêvait…
     
    Peinture: Anker.

  • Le grand pardon

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    Shakespeare en scène (27)
    Les Comédies. La Tempête
    C'est une sorte d'épure que ce sublime poème dramatique soumis aux trois unités de la tragédie classique et qu'on range pourtant parmi les comédies de Shakespeare alors qu'il échappe à tous les genres où en consomme plutôt la fusion.
    On l'a dit et répété : La Tempête est l'œuvre-somme de Shakespeare, qui apparaît en démiurge , tour à tour tonnant comme Jupiter et se coulant dans les airs de la plus pure musique, bestialement sauvage et suprêmement raffiné, juge et partie sous tous les masques, vengeur organisant un procès qui est aussi le sien et le nôtre à tous, et finissant par invoquer le pardon sans exclure son frère félon et cette brute de Caliban qui n'est aussi bien que son double artiste et barbare, pétri de boue comme Adam le Glébeux et lui-même double comme l'est l'evanescent, angelique et démoniaque Ariel.
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    Que nous dit Shakespeare dans La Tempête ? Par la voix de Prospero, il nous dit que "nous sommes faits de la même substance dont se forment les songes", formule plus shakespearienne tu meurs, mais encore ?
    À vrai dire il incombe à chacun de dire ce que lui dit cette pièce, et les interprétations constitueront autant de projections qu'il y a de voyageurs dans l'auberge espagnole.
    Le titre du bel essai du maître de théâtre que figure Peter Brook cristallise mon sentiment personnel: La qualité du pardon. Mais on pourrait aussi se la jouer Houellebecq et y voir La possibilité d'une île, comme métaphore de la résilience. Ou bien, dans l'acception marxisante d'un Jean Guehenno, auteur d'un Caliban et Prospero bien oublié, y voir une fable de la lutte des classes, et les freudiens ne seront pas en reste. Ou encore, dans l'optique chrétienne, une apologie de la bonté évangélique, et pour un René Girard: le top du mimétisme accréditant sa théorie un peu lourdement ressassée dans Les feux du désir. Ainsi de suite, sans épuiser la polysémie de la chose, qui doit être vécue autant que vue où lue.
    L'histoire des mises en scène de La Tempête serait sûrement aussi révélatrice du goût de chaque époque, que la typologie des Calibans et des Prosperos successifs, des Ariels ou des Mirandas.
    Dans la version de la BBC réalisée par John Dorrie en 1980, Miranda et Ferdinand (Pippa et Christopher Guard) sont de beaux amoureux de love story promettant à papa de rester purs avant le mariage. Le Prospero de Michael Hordern est imperialement puissant et doux, et David Dixon est un Ariel d'une présence saisissante, lui aussi, entre l'elfe androgyne et l'avatar apollinien des forces invisibles dont Caliban est le contraire vociférant en incarnation du ressentiment, mais pas que, vu qu'il est sensible lui aussi aux musiques naturelles ou surnaturelles.
    Entre le chaos initial de la tempête marine et les rivages ensorcelés, la forêt dantesque et le seuil de la caverne, la pièce est à la fois un huis-clos et l'île-montagne outdoors d'un nouveau purgatoire, et cela reste pourtant, sous la baguette magique de l'auteur et maître de théâtre Prospero, alias le Big Will, la projection parfaite de la scène du monde, etc.