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Un Persil viral !

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Vient de paraître: un assez formidable quadruple numéro du Persil réunissant , sur 64 pages, les textes d'une trentaine d'auteurs romands (tels Corinne Desarzens, Janine Massard, Sonia Zoran, Pierre-Alain Tâche, François Debluë, Antoine Jaccoud, Olivier Sillig, Blaise Hofmann, Quentin Mouron, etc.) écrits pendant et à propos de la crise psycho-politico-sanitaire du Coronavirus. 

Sous l'une des plus belles plumes romandes actuelles, l'on y trouve ainsi ce texte remarquable:

Le jour des sauges

par Corinne DESARZENS

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D’un bleu si intense, presque violacé, les sauges, si bleues, les sauges, qu’elles déteignent sur vous rien qu’en les regardant. Dans le matin bleu lui aussi, chez l’oiseau qui ouvre tout grand son bec, pour chanter, le fond de sa gorge est pourpre et après c’est le silence, le silence où on entend encore les notes, pourpre.

Arrête de parler par énigmes ! Bon reprenons, soyons sage. Il a plu hier soir, un peu, et l’odeur de la pluie s’est répandue. Cette odeur verte dans un monde à sec. La pluie qui n’est pas tombée depuis si longtemps. Les ténèbres vertes des soirs humides de la belle saison...

Ce monde qui n’est plus irrigué, même bien avant le 15 mars, m’a fait envie d’appeler, par téléphone et ce qui ne m’arrive jamais, cette émission du soir qui accueille les désemparés sur les ondes. Des abîmes de désespoirs minuscules, des victimes qui se font répondre, c’est gentil, merci de votre témoignage. Venait d’intervenir cette dame un peu perdue, à peine autorisée à un petit signe depuis sa fenêtre, mais qui surtout disait à quel point se sentir étanche aux mots inertes – financements mixtes, focus, faire redémarrer l’économie, les taxes – même si, même si, bien sûr, mais au bout du compte échouée, même les mots imprimés sur un t-shirt de celui qui se prend pour Héraclite, non, ne lui parlaient pas.
La frotter avec des sauges pour que le bleu déteigne sur elle, alors, comme les pèlerins japonais frottaient de fougères un tissu plaqué sur une certaine pierre pour qu’apparaisse le visage de l’aimé.

Crachez le morceau, Madame. Déjà que l’avant me plaisait moyen, qu’elle dirait en se lançant, je n’ai même plus envie de l’après, gurez-vous, bien bouger, bien manger, bien lire, assez de ces conseils formatés pour individus dociles, comme si on pouvait transformer chacun en petit ange exemplaire. Assez de ces dates molles, dans l’incertitude complète, histoire de montrer que les pilotes aux yeux secs tiennent la bête inconnue sous contrôle.

Alors oui, la frotter avec des sauges bien bleues. Arrête de parler par énigmes ! Il y a des mots juteux, irrigués, et puis d’autres, inertes. Des mots qui s’associent, brusquement, comme ça, et qui émerveillent. Or nous manquons d’eau et de pluie. C’est clair, non ? De moelleux et d’humecté. De tendre, quoi, à l’opposé de cette façon sèche, digitale – dommage, c’est presque un compliment par l’association à la eur, la digitale, en anglais fox gloves, ou gants de renard où on peut introduire ses doigts dedans – virtuelle, nécessaire ne cesse-t-on de vous seriner, comme si toutes les autres étaient indésirables, dorénavant inutiles, sciemment refoulées, d’ores et déjà condamnées.

Sauve qui peut ! Rendez-nous les mots pleins, nourrissants, pas seulement les mots concentrés des poètes, et la permission aussi d’avoir la voix heurtée, indécise, sans savoir très bien où elle va. La petite longueur d’avance du français face à l’allemand avec son verbe à rejeter à la n, ce lancer de nœud coulant à arrimer à l’arbre d’en face avant de s’agripper à la corde et s’avancer par saccades, par glissades.

La permission de relier des choses apparemment éloignées l’une de l’autre pour faire surgir le sens. Luchini interprétant Céline comme une partition de musique. La voix de Fiona Apple. Kacey Mottet Klein, le nez froncé, hilare, fonçant sur son scooter. Les répliques d’Arletty qui ravivent toutes les couleurs. Ce dégustateur français venu de Saint- Emilion coincé dans notre pays qui en est à la description de son 700e vin. Le goût, le suc. Pas les couleuvres à avaler.
Arrête de... Non, le retour au vert, à l’humide et au respect ne peut se réduire à des taxes pour mettre des bâtons dans les roues et freiner les mouvements.

Rétablir les circulations, voilà l’urgence, les tout petits ruisseaux, les rus – ça c’est un vieux mot – qui en rejoignent d’autres, le trajet de métro qui s’illumine en entier par un réseau de lumières clignotantes, le let des constellations, là-haut, qui portent un nom. Les livres, forcément, qui ne disparaîtront jamais tant qu’il y aura deux mains pour accueillir un peu de langage, quelqu’un pour s’éloigner de la tribu et retranscrire les écritures qui, justement, là-haut...

Alors ce vert qui court partout, et ce bleu qui déteint. De l’eau pour essorer ce qui colore artificiellement. De l’eau, bien sûr, puisque la maison est en train de brûler et qu’on n’est pas foutus de poser les bonnes questions. C’est clair, c’est clair ?
Souvent, sur les ondes, des spécialistes de domaines très di érents tentent justement de les rétablir, ces circulations, et la porte s’entrebâille juste un peu pour tenter de considérer l’ensemble mais arrive toujours le moment, patatras, où l’animatrice ou l’animateur les coupe, plus le temps, mesdames messieurs, le journal, eh oui, il est l’heure du journal, elle, il leur coupe la tête à tous, il n’y a plus de liquide dans les tuyaux et le poisson reste à sec.

C’est le besoin d’eau qui m’a incitée à téléphoner, à me lancer, par saccades et glissades, jusqu’à ces fameuses ténèbres vertes des soirs humides de la belle saison, que l’animateur, incrédule, – encore une folle, faisons mine de lui donner toute la place pour mieux s’esquiver – m’a fait répéter comme un mantra.

C’était déjà ça.

Contester la nouvelle façon de parler revenait à détacher un pan énorme de la montagne : une incivilité au moment de serrer les rangs, pardon, de s’unir virtuellement selon les exigences d’une situation bel et bien extraordinaire qui risque de durer très longtemps.

Allo, on ne vous entend plus très bien...

Envie de lui apporter des fraises, il y a tellement d’eau dans les fraises, à la dame perdue et insatisfaite par tant de mots desséchés. Nous sommes si peu humectés. Plus de sonorités ni de timbres. Au sens vocal autant que postal, ces timbres qui d’ailleurs ne se lèchent plus. Nous manquons d’eau, de baisers, de salive.

... la communication est mauvaise, on va devoir s’arrêter...
Durant les huit heures que dure le processus de rumination, saviez-vous que la vache produit cent vingt litres de salive par jour ?
... oui, on vous rappellera volontiers, promis...

 

 

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