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  • Chemin faisant (59)

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    Una Sapienza - Se faire réveiller par les doigts de la pluie tambourinant sur la tôle d'une caravane à douze euros la nuit   relève du confort si l'on songe qu'il est des pays où il ne pleut jamais et dans lesquels douze euros représentent plus qu'une somme, mais cette musique matinale ne m'a  pas enchanté ce matin que par défaut: c'est en effet que je préfère, en bohème demeuré, cette sorte de bien-être frugal au fade wellness à programme-santé et autres bains de bulles.

    En outre la pluie incite à la lecture, et c'est ainsi que j'ai repris, sous ses pizzicati, celle de L'Université de Rebibbia de Goliarda Sapienza, me replongeant dans l'Italie du peuple et du Padre padrone d'hier soir, du seul côté cependant des femmes.

    Goliarda01.pngGoliarda est une artiste intello de haute volée, fille de grands militants du socialisme historique et elle-même célèbre à un moment donné sur les planches italiennes (elle fut en outre l'assistante de Luchino Visconti), qui s'est fait volontairement foutre en taule en chapardant les bijoux d'une amie friquée, et ce livre magnifique raconte comment, de la dépression où elle s'enfonçait, elle s'est sauvée en se mêlant aux femmes "perdues" de Rebibbia, voleuses ou junkies, meurtrières ou "politiques" liées au terrorisme de la fin des années 70  - telle étant l'université de Rebibbia, prison romaine pour femmes où Goliarda en apprend un bout de plus sur la vie.

     

     Le nom de MORCOTE.- La lecture  et la prison sont de meilleurs refuges, quand il pleut, que les cimetières, mais le nom de MORCOTE m'est alors revenu je ne sais pourquoi, lié à quel souvenir d'enfance, et j'allais y aller ,mais j'ai noté encore cette phrase de Goliarda qui évoque un bonheur d'amitié lui venant en prison: "Le moment le plus beau - qui n'en a fait l'expérience ? c'est quand votre soeur vous passe autour des bras un écheveau de laine souple. On est assise sur le lit et elle commence à enrouler ce fil infini: petit cocon, au début, qui tout doucement, suivant la voix qui raconte, grandit jusqu'à devenir gros et rond comme un soleil"...   

     

    Balades22.jpgFemme de bronze. - Et cela s'est fait comme ça: le temps de mon pèlerinage à Morcote, alors que je m'attardais dans le petit cimetière lacustre à terrasses superposées jouxtant l'église de Sant'Antonio Abate accrochée à la pente: le soleil a fendu la grisaille pour se poser sur cette femme de bronze noir, comme enclose dans son silence compact et doux à la fois, parfaite de forme et comme hors du temps, signée Henry Moore et veillant sur le repos durable de je ne sais quel riche notable du nom de Carlo Bombieri.

    Goliarda Sapienza n'a pas eu droit à si prestigieux hommage, mais la pente de Morcote m'a rappelé celle de Positano cher à son souvenir, et la stèle funéraire élevée à Gaeta, où elle repose, porte cette inscription non moins pure et parfaite: À la mémoire d'une voix libre.

     

    Goliarda Sapienza. L'Université de Rebibbia. Traduit de l'italien par Nathalie Castagné. Le Tripode, 2013, 220p.

     

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  • Chemin faisant (58)

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    Ma cabane au Canada . - De Lugano, dont la façade monégasque de place d'affaires me rebute de plus en plus, je m'impatientais de m'éloigner, et le nom de GANDRIA s'est alors imposé à mon attention, me rappelant la proche côte italienne qu'on longe en arrivant des Grisons, sa route calamiteuse et ses hôtels décatis campés tout au bord du lac, mais c'est avec un nouvel étonnement, tout de même, que j'ai passé, ce soir, du front de lac outrageusement luxueux de Castagnola et ses palaces aux obscurs petits bourgs italiens d'après la frontière, semblant réellement d'un autre monde, vingt ou quarante ans en arrière, mais immédiatement plus à mon goût,plus vivants et vibrants.

    Hélas j'arrivais trop tard pour y trouver encore une chambre libre, mais j'avisai alors le nom quasiment effacé, sur un placard de bois vermoulu, de CAMPEGGIO SAN ROCCO, aussi me lançai-je dans la remontée improbable d'une pente à n'en plus finir serpentant entre murs de vignes et jardins suspendus, riant sous cape de pouvoir étrenner ainsi ma tente à arceaux et sardines d'opérette acquise pour l'occase, grimpant et grimpant encore à bientôt cinq cents mètres à l'aplomb du lac, n'y croyant plus au moment de déboucher sur un système de terrasses comme en trouve en Valais ou à Bali, toute dévolues au camping; et déjà le plus souriant jeune barbu m'accueillait et me proposait, plutôt qu'un carré d'herbe pour ma tente à arceaux, vu le mauvais temps qui s'annonçait: une caravane à 12 euros la nuit pourvue d'une véranda de bois à pampres de vigne et luminaires automatiques - bref le paradiso subito...   

     

    Padre padrone. - Et déjà j'étais prié à souper: dès qu'installé, le jeune barbu, fils du propriétaire des lieux, m'avait proposé de partager le repas du soir avec les rares résidents de ce début d'automne, et voici que, d'autorité, son père proprio des lieux, Gian Carlo de son prénom, octogénaire fort en gueule et en gestes, me sommait de prendre place à ses côtés pour ne plus me lâcher de la soirée.

    Quatre heures durant, ensuite, je me suis régalé d'humanité comme dans aucun cinq étoiles. De pappardelle maison, bien sûr, et de chasse de saison, arrosés de Nero d'Avola, mais surtout de parlerie fraternelle avec ce vieux conquérant de l'inutile me racontant son équipée d'ado de quatorze ans au Piz Badile, ses virées avec le jeune gang de varappeurs dont Walter Bonatti était le plus talentueux et le plus fou, sa jeunesse au temps du Duce (son irrésistible imitation des discours du Duce), ses transhumances de son Milan natal à ces hautes terres - et la Madre se taisait à ses côtés, le Figlio parlait à une autre table  avec deux belles, et deux Bâlois, attachés à ces lieux heureux depuis des lustres, nous avaient rejoints pour refaire le monde en langue alternée de Dante et de Goethe...

     

    Balades14.jpgE la nave va... - Un jour me disais-je, en regagnant ma capite à tâtons, un peu titubant, aussi cuité que vanné mais heureux quelque part, un jour j'amènerai Lady L. en ce lieu, tout en pensant: ou peut-être que non. Peut-être que si, me disais-je, car elle partage ton goût de la simplicité et du bon naturel, mais comment ne pas se dire, aussi, que ce quelque part est partout ? Or je lui avais déjà dit ce soir-là, débarquant à San Rocco, à elle qui se trouvait pour lors aux Amériques parmi les siens: je lui avais dit par SMS que j'avais trouvé là le lieu des lieux. Mais va: je te connais, je nous connais, nous avons déjà notre cabane au Canada - e la nave va...