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19/01/2017

Retour au pays

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Michael Ondaatje fait partie de cette constellation d’écrivains qu’on pourrait dire du melting pot - tels aussi V.S. Naipaul, Salman Rushdie, Hanif Kureishi ou Jamaica Kincaid -, que leur origine et leur trajectoire ont particulièrement sensibilisés aux chocs de cultures contemporains.

Né au Sri Lanka en 1943 dans une famille aisée et haute en couleurs (qu’il évoque dans Un air de famille, paru à L’Olivier en 1991), Ondaatje a fait ses études en Angleterre avant de s’établir à Toronto où il a longtemps enseigné la littérature. Poète et romancier, il acquit une réputation internationale avec La peau d’un lion (Payot, 1989) et L’Homme flambé (L’Olivier, 1997), couronné par le Booker Prize et devenu Le patient anglais au cinéma. Avec Le fantôme d’Anil, Michael Ondaatje donne assurément son meilleur livre à ce jour, qui paraît en même temps, dans la traduction française de Michel Lederer, que le recueil de poèmes intitulé Ecrits à la main.

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- Qu’est-ce qui vous a poussé, vous qui avez quitté le Sri Lanka depuis tant d’années, à vous replonger dans sa réalité la plus tragique ?

- C’est un sentiment de responsabilité qui m’a tenaillé à l’époque des événements atroces qui ont coûté la vie à tant de mes compatriotes. Je savais que je devrais parler de ce thème des disparitions, mais le livre n’est venu que progressivement, au fil de mes recherches sur le terrain et dans les archives. C’est le roman le moins «personnel» que j’aie écrit, mais je l’ai vécu comme une souffrance, avec des périodes de complète dépression. J’étais déjà retourné dans mon pays d’origine que j’ai fait visiter à mes enfants, comme je le raconte dans Un air de famille, puis j’ai commencé à me documenter et, à l’occasion de nombreux séjours, j’ai multiplié les rencontres de personnes qui pouvaient témoigner de ce qui s’était passé. Le roman s’est d’abord «écrit» ainsi, au fil de mon enquête, puis les personnages me sont apparus.

- Ces personnages relèvent-ils de la fiction ou de l’observation directe ?

- Un seul d’entre eux, le vieil épigraphiste Palipana, procède d’un «modèle» vivant. Tous les autres sont des «types» que j’ai cristallisés à partir de multiples exemples.

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- Vous sentez-vous particulièrement proche de tel ou tel d’entre eux ?

- J’éprouve une tendresse particulière pour Gamini, le jeune médecin qui représente ces héros sans noms se vouant à leur tâche dans des conditions souvent effrayantes.

- Pour quelle raison avez-vous choisi la forme romanesque plutôt que le témoignage ou l’essai ?

- Parce que je suis romancier et que c’est dans cette forme que je pouvais traduire le mieux les aspects existentiels et émotionnels du drame, ou la correspondance constante entre l’individuel et le collectif. De nombreux essais existaient déjà, riches en faits ou en réflexions. Mais je tenais, pour ma part, à rendre «physiquement» l’atmosphère de cette période marquée par une peur omniprésente. Par ailleurs, seule la fiction me permettait de saisir les composantes obscures et irrationnelles qui éclairent les faits. Comment expliquer, par exemple, que les disparitions allaient de pair avec l’effacement systématique de l’identité des disparus, décapités ou brûlés ? Seuls des personnages vivants me permettaient de suggérer la détresse de tous ceux auxquels on a arraché des proches et qu’on a empêchés de vivre leur deuil.

- Vous dites, à un moment donné, que «la raison d’être de la guerre était la guerre». Est-ce un fait nouveau ?

- Il est clair que ce type de guerre civile dont on ne peut plus identifier les protagonistes, et dont la violence semble l’unique motivation, a quelque chose d’une nouvelle industrie. La Seconde Guerre mondiale me semble le dernier conflit soumis à des lois élémentaires, où l’on savait qui se battait contre qui. Ce qui s’est passé au Sri Lanka, comme au Liban ou dans les Balkans, en Amérique latine ou en Afrique, relève d’une guerre chaotique où le terrorisme aveugle devient la norme. En l’occurrence, trois parties s’affrontaient, alors que l’Etat lui-même entretenait des guérillas parallèlement à ses troupes régulières. La guerre n’est plus alors qu’une machine folle qui profite aux marchands d’armes et autres trafiquants de drogue.

- Le choix d’un protagoniste féminin est-il fortuit ?

- Certainement pas. Je tenais, en premier lieu, à exprimer la perception féminine de la violence. Anil n’est pas particulièrement sentimentale, mais elle vit la compassion dans ses tripes. Ses propres parents ont accidentellement disparu après son départ de Colombo, et elle a déjà fait l’expérience du désespoir au Guatemala, où elle a a déjà enquêté sur des disparitions en tant qu’experte en médecien légale. M’intéressait aussi le fait qu’Aneil, en tant que femme confrontée à un monde dominé par les hommes, et en tant qu’envoyée des Nations Unies, est doublement suspecte au Sri Lanka. Par ailleurs, elle incarne la femme émancipée d’aujourd’hui, qui croit que l’établissement de la vérité ira de pair avec l’accroissement de la liberté. Anil est un personnage d’aujourd’hui, formée aux techniques sophistiquées de la recherche, tandis que Sarath, l’archéologue avec lequel elle travaille, porte un regard sur le monde dans la pleine conscience du passé. Tous deux ne sont pas pour autant des types représentatifs schématiques, pas plus d’ailleurs qu’aucun des personnages du roman. Tous ont une histoire personnelle qui interfère dans leur attitude respective par rapport aux événements de l’époque.

- Le roman fait alterner l’enquête d’Anil et de Sarath, portant sur l’identité d’un jeune inconnu. Mais en quoi celui-ci est-il représentatif ?

- Le cadavre de Marin, ainsi que le nomment Anil et Sarath, et qu’ils ont retrouvé au milieu de squelettes beaucoup plus anciens, dans le site historique de Bandarawela, incarne aux yeux d’Anil le représentant de toutes les vies perdues. C’est cependant plus qu’un symbole, puisque les enquêteurs en établissent finalement l’identité tout à fait plausible.

- Le roman est ponctué, comme une sorte de litanie, par l’énoncé de faits bruts. Or curieusement, ces pages relevant de l’information dans ce qu’elle a de plus implacable, et reproduites en italiques, se modulent presque comme un chant. Pourquoi cela ?

- C’est, à vrai dire, le noyau du roman. Sur l’une de ces pages, je me contente d’énumérer le nom, l’âge et le sexe d’une série de disparus dont la liste complète remplirait des centaines de pages. En l’occurrence, je me borne à préciser où ils ont été vus la dernière fois, et le reste appartient au mystère des disparitions. Mais les noms seuls évoquent à chaque fois un roman possible. A un moment donné, la fiction, ou sa soeur la poésie, donnent aux faits un retentissement émotionnel comparable à celui du Choeur de la tragédie grecque. C’est cela que j’ai tenté de moduler dans ces pages.

- A la fin de l’enquête qu’elle a menée avec Sarath, Anil met en accusation ceux qui «nous» on tués dans un rapport explosif qui se trouve immédiatement confisqué. Or, vous identifiez-vous à ce «nous» ?

- Je ne me le permettrai pas, car j’ai vécu moi-même dans un pays protégé tandis que mes compatriotes s’entretuaient. Simplement, j’ai tenté à me façon de parler au nom de tous ceux qui font partie de ce «nous» et qui ne pourront jamais plus témoigner. Je crois que c’est le rôle de l’écrivain, aussi, d’endosser cette responsabilité. Cette démarche m’a également permis de retrouver mon pays et ses habitants.

- Quel a été l’accueil de votre livre au Sri Lanka ?

- La situation actuelle n’est évidemment pas vraiment favorable à la diffusion de la littérature, mais le roman est en voie de traduction et, jusqu’à maintenant, la réception de ceux qui l’ont lu a été favorable.

- Qu’avez-vous découvert par le truchement de ce livre ?

- Je savais d’emblée quel thème je voulais traiter, mais je me doutais pas de tous les développements que celui-ci m’amènerait à multiplier. J’ai beaucoup appris, naturellement, sur ce qui s’est réellement passé dans le pays: sur l’état de peur, la torture et les enlèvements. Mes recherches, en outre, m’ont fait découvrir de multiples aspects, ethnographiques ou historiques, culturels ou religieux sur une civilisation souvent méconnu. J’ai rencontré de fascinants personnages, comme celui que j’appelle Palipana, et le travail sur le terrain de nombreux hommes de bonne volonté m’a beaucoup impressionné. Au fur et à mesure de la composition, j’ai enfin développé une méditation sur la violence, les rapports de l’art et de la destinée humaine, la place de l’être humain sur cette planète, le sens de notre vie, qui a fini par imprégner tout le roman et lui donner une portée plus générale.

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