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  • Quignard grand écrivain mineur

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    (Dialogue schizo)

     

    Moi l’autre : - Tu as noté récemment, à propos de Pascal Quignard, que c’était en France le plus grand écrivain du moment, mais je t’ai senti hésiter…

    Moi l’un : - C’est vrai que j’hésite. D’abord parce que ça fait toujours un peu cuistre de dresser des tableaux d’honneur, comme si l’on se posait en instance de consécration, ah, ah. Ensuite du fait que si Bernanos, ou Céline, ou Proust étaient encore en vie, j’en rabattrais naturellement sur ce diplôme de « grand écrivain ». Mais je retrouve celui-ci accolé aux œuvres de Houellebecq ou de Dantec, alors...

    Moi l'autre: - Alors tu forces la note ? 

    Moi l’un : - Je dirais plutôt que j’essaie d’évaluer une œuvre littéraire absolument cohérente, intéressante et pure de tout compromis, comme l’est aussi celle d’un Richard Millet, entre autres, par rapport à une période d’eaux basses et de surévaluation médiatique qui fait un « grand écrivain » de Philippe Djian (que j’apprécie souvent, par ailleurs) ou de Christine Angot (doint je ne vomis pas tout). Fais un saut d’un demi-siècle ou un peu plus en arrière  et tâche d’imaginer quelle place occuperait Pascal Quignard dans le sommaire de la Nouvelle Revue Française…

    Moi l’autre : - Je le vois en très bonne place. Quelque part entre Charles-Albert Cingria et André Suarès. Maître prosateur et joyeux érudit. Mais dans le sommaire de la NRF, plutôt chéri de Paulhan et des lettrés  que des grands ponts à la Gide, plutôt enfilade de collines que Montagne.

    Moi l’un : - J’aime aussi cette notion du massif. Or, il y aurait pas mal de révision à faire, avec le recul, de ce point de vue. Je pense notamment à Ramuz, toujours considéré avec une certaine condescendance par nos amis français. Ou à Giono. Ou à Jules Romains, complètement snobé par tout un monde académique et parisien. Ou à Julien Green. Et bien entendu à Simenon… Simenon, Romains et Ramuz qui, soit dit en passant, étaient appréciés bien plus sérieusement par de grands écrivains « étrangers », comme Miller, Buzzati ou Dos Passos, que maints auteurs français plus en vue de la même époque. Mais je ne suis pas sûr que Miller, Buzzati ou Dos Passos eussent éprouvé le même enthousiasme pour l’œuvre d’un Quignard...

    Moi l’autre : - Là, tu mélanges les genres. Quignard n’est pas un romancier « massif » comparable à ces trois-là…

    Moi l’un : - Très juste Auguste : l’auteur de La barque silencieuse est essentiellement un essayiste-conteur-poète. Prosateur à pointes enfin. Or, à ces divers égards, c’est bel et bien ce qu’on peut appeler un grand écrivain, je dirai, comme pour Cingria, Suarès ou, en d'autres langues, Walter Benjamin, Ludwig Hohl ou Ramon Gomez de La Serna : grand écrivain mineur.

    Moi l’autre : - N’est-ce pas restrictif ?

    Moi l’un : - Pourquoi ? Tu as quelque chose contre les mineurs ?

  • Black Box (1)

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    Sur Dieu en son apparence roborative, et sur ses avatars non moins surprenants, sur l'incendie fatal à l'immense Bibliothèque de Lambert Schlechter et sur notre façon de faire face et pièce...
     
    En mes pénates lacustres, ce dimanche 8 novembre 2026. - Mon amie dite (par moi) la Professorella me raconte, par WhatsApp, la story de l’Athée victime de la Route (chauffard connu pour sa présence aux messes dominicales), transporté à l’hôpital de la région, déclaré mourant dans l’ambulance, refusant la présence de l’Aumonier belge attaché aux urgences, et mourant bel et bien selon les normes, mais qui revient pourtant contre toute attente, qui remue sous son linceul et demande à boire un Coca light à la veilleuse de nuit affolée qui rameute tout l’étage, y compris l’Aumonier belge, lequel l’interroge illico sur ce qu’il a vu Là-Bas, de l’Autre côté, et se glace de tout son sang à la réponse de l’Athée souriant avec la malice le plus candide : She’s black…
    Or Il y a quelque chose d’également enfantin dans le double rire que nous partageons (toujours via What’App) avec la Professorella, dont je sais la défiance envers l’image biblique (ou pseudo-biblique) punitive du Vieux prétendant châtier la Créature issue de son propre raté initial de Manigancier tribal, également moqué par une Emily Dickinson imperturbable.
    Bref, j’entame cette journée des Saintes Reliques dans l’impatience joyeuse de creuser deux ou trois Questions liée à ma lecture actuelle de Carson, laquelle affirme noir sur blanc, dans l’essai lyrico-sardonique intitulé La vérité sur Dieu, que « Dieu bande », que « les murs extérieurs de Dieu sont en verre » et qu’elle voit « un million d’âmes escalader les murs de l’intérieur pour échapper à Dieu qui brûle », que « parfois Dieu vous envoie une crise », qu’avec la neige d’avril « Dieu attend dans le jardin » que Dieu « force certains et que « certains entendent passer un nuage au-dessus d’eux », comme j’ai senti une main se poser sur mon épaule d’enfant l’autre nuit, etc.
    Je reconte aussi, à la Professorella, que Lambert Schlchter, un autre de mes « amis vitaux » (selon le concept forgé par Thomas Bernhard) m’a fait pleurer l’autre soir (enfin disons : les larmes aux yeux) avec son récit détaillé des « planches » livrées aux flammes et réduites en cendres durant la nuit du Grand Incendie fatal aux 60.000 livres de sa bibliothèque, planches par lui sciées et ajustées, planches réparties ent soixante étagères, planche Cioran (tous ses livres rassemblés en vue d’un travail académique) et planche Thomas Bernhard (50 titres), planches de Georges Haldas (15 livres) et de Katherine Mansfield, planche Gombrowicz (15 livres) et planche Buzzati dont il lit et relit (comme moi) les carnets d’In quel preciso momento, oui j’étais au bord de chialer en pensant au faune de 86 ans désormais peloté par un essaim de soignantes en son asile de Luxembourg aux fenêtres donnant sur le Grand Parc, avec lequel je parle par petits écrans connectés comme Dieu et Satan quand ils s’ennuient l’un de l’autre, etc.