
À propos de L’éléphant de Patrick Modiano et de ses résonances diachroniques dans les temps antérieurs et nos rêveries à venir…Plus Modiano l’on ne trouvera point, sans doute, en tout cas pour le moment. D’abord à cause du climat immédiat (le fameux climat Modiano) des rues de Paris, dans ce quartier à la fois central et écarté où vit le Narrateur (plus Modiano tu meurs), lequel eût aimé « faire médecin » en sa jeunesse et qui ne l’a pu faute de formation adéquate en mathématiques (les obstacle classiques faisant des héros de Modiano des anti-héros) et se retrouve affilié aux éditions du Sablier (visez le Symbole) où il est plus ou moins lecteur ou même directeur de collection, proche du patron peu malin qui le tanne pour qu’il écrive ses Mémoires ; et ensuite à cause des noms des personnages, très Modiano eux aussi, du Narrateur (Ludo Van Walle) aux deux femmes d’âge flottant qu’il observe d’abord de loin puis de tout près, la plus jeune (Yvonne Beulaigne) et Madame Thouvenin qui n’a pas d’âge ou dont la trentaine s’éternise au point de troubler la mémoire de Ludo, dont l’amnésie figure un autre thème récurrent de Modiano.
L'on voit ces jours, sur Netflix, une série brève intitulée Trouble échange et qui joue aussi sur l’amnésie d’un des quatre personnages, utilisée pour en faire le coupable d’un meurtre. Modiano ne va pas jusque-là, mais les failles de la mémoire de Ludo, ou plutôt ses errements, ses tâtons et ses retours, pourraient occulter une grand passion de jeunesse autant qu’un éventuel meurtre lié à celle-ci, tout en nous ramenant à nos propres souvenirs brouillés ou embrouillés, car le flou des souvenirs de Ludo nous renvoie à nos popres oublis et retours de mémoire – et cela nous implique au-delà de la curiosité initiale du voyeur un peu voyou sur les bords et qui pourrait devenir voyant chez un Modiano plus rimbaldien – mais on ne se refait pas.
L’on pense aussi à Simenon en lisant L’éléphant, et plus précislment au très mémorable roman « dur » intitulé La fenêtre des Rouet dont me reviennen ces mots : « Les hommes se doutent-ils que le commencement du jour est aussi mystérieux que le crépuscule, qu’il contient en suspens la même part d’éternité? On ne rit pas aux éclats, d’un rire vulgaire, dans la fraîcheur toute neuve de l’aurore, pas plus qu’au moment où vous frôle la première haleine de la nuit. On est plus grave, avec cette imperceptible angoisse de l’être devant l’univers, parce que la rue n’est pas encore la rue banale et rassurante, mais un morceau du grand tout où se meut l’astre qui met des aigrettes aux angles vifs des toits ».
Modiano ne détaille pas le physique de Ludo, mais le titre et divers indices transitoires annoncent l’épaisseur du lascar, le poids de son corps mortel contrastant avec ce qu’il y a de fragile et d’incertain dans son récit. Or les défaillances de sa mémoire nous ramènent aux nôtres, nous nous imaginons tomber par hasard sur tel ou tel personnage de notre roman passé, nous aimerions peut-être corriger ce qui n’a pas été vécu comme il eût fallu, nous serions prêt à nous accuser et peut-être à nous excuser – comme ce personnage d'une nouvelle d’Alice Munro qui se lance dans une sorte de pèlerinage des excuses à ceux qu’il a blessés -, bref cet éléphant, plus ange pantelant que pachyderme, est lui aussi du pur Modiano , etc.
Patrick Modiano. L’éléphant. 97p. Gallimard 2026