UA-71569690-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Encore une journée divine !

    244790625_10227646754261263_5861722216227265577_n.jpg
    En marchant sur le quai aux Fleurs avec Lady L. D'une série télé débile évoquant La vie de J.C., et de notre façon de "faire parler le ciel"... Flash back en octobre 2021...
     
    (Lectures du monde, 2021)
     
    DIMANCHE . – Lady L. peine un peu à marcher long ce matin, tout en gardant son port de reine sous sa couronne blond cendré. Le père Noël glisse dans sa nacelle au-dessus de nous, le long du câble qui vient d’être installé au-dessus de la statue de Fred Mercury, un culte survolant un autre, mais ce matin il fait si limpide, le lac est si clair, les gens ont l’air si détendu - sauf la Roumaine qui essaie de vendre l’une des roses de son bouquet défraîchi datant des invendus d’hier soir à la Migros - , tout me semble si parfait à part la maladie de ma bonne amie, mon genou droit qui lancine, mon souffle au cœur et le sort des jeunes Afghanes, que je ne suis pas d’humeur à critiquer quoi que ce soit même en me rappelant les humiliantes inepties vues hier soir à la télé romande où j’ai fini par regarder trois épisodes, plus imbéciles et insignifiants l’un que l’autre, de la série intitulée La vie de JC, d’une nullité qui reflète bien ce qu’est devenue le média en question, reflet lui-même d’une partie de la société suisse dont la seule vraie religion est celle du wellness et de la conformité matérialiste.
    Critiquer cela ? Se formaliser du fait qu’on dépense des sommes pour faire naviguer un Santa Claus de supermarché dans notre ciel en cette matinée lustrale, se lancer dans une polémique au motif qu’on montre à la télé de l’irrespect au rabbi Iéshoua, comme si le péché de crétinerie pouvait entacher la pointe de son dernier orteil, et quoi encore ?
    Unknown-3.jpeg
    Ma bonne amie me disait, en marchant le long du quai aux Fleurs, qu’elle n’avait plus la moindre envie de se pointer dans aucune église, me racontant l’anecdote lamentable d’une pasteure s’adressant à ses paroissiens en les appelant « mes chers schtroumpfs», et je me rappelle le désarroi de mes gentils parents protestants sommés, au culte, par un jeune théologien New Age, de lui soumettre un thème de débat convivial qu’il se contenterait de coacher - dans l’église même des hauts de Lausanne où j’ai confirmé à seize ans, transformée en « espace Dieu » avec wi-fi et coin BD pour les kids, en attendant le jacuzzi king size…
    images-18.jpeg
    Comme l’écrit virulemment le grand philosophe juif Albert Caraco, nous continuons de vivre en nous référant à un Absolu qui ne représente plus rien aujourd’hui en réalité, la réalité n’étant autre que le culte universel de l’Argent, nous manquons à l’Absolu de l’esprit qui nous ferait convenir de la relativité des choses établies depuis les temps de l’Ecclésiaste et même avant (!), dans la foulée de Nietzsche mais en plus cruellement radical, Caraco se voudrait l’éveilleur futur à la Voltaire en nous mettant en garde contre les mensonges des idéologies religieuses et politiques, mais ce qu’il écrit est si criant de vérité, si brutalement assené parfois, si magnifiquement clamé, comme d’un prophète inspiré, mais dans une langue si merveilleusement anachronique (on dirait un polémiste du XVIIIe siècle) qu’elle sera inintelligible à 99% des followers de réseaux sociaux et autres locuteurs de la meute actuelle…
    Il y a près de 60 ans que je m’intéresse à ce qui fait « parler le ciel », selon l’expression de Peter Sloterdijk, « mon » penseur actuel de prédilection, avec René Girard, dont le dernier livre traite de « théopoésie », par delà toute théologie.
    Unknown-12.jpeg
    De quoi s’agit-il ? D’une façon de «poétiser» le phénomène religieux ? Absolument pas. Bien plutôt, de rapporter l’esprit religieux à ses sources de perception et d’expression, à ce qui a suscité le premier cri, la première angoisse, le premier pourquoi, etc.
    À quoi rime le premier chant ? Et comment les dieux, apparaissant dans le vocabulaire de Sapiens, ont-ils évolué jusqu’à s’exprimer comme les individus de notre singulière espèce ?
    Réduire la religion à un «opium du peuple» (pensée démarquée de Marx et d’ailleurs à faux) est aussi discutable que faire de l’athéologie un progrès, sauf à consommer les gélules de l’apothicaire Michel Onfray qui a réponse à tout, à l’instar des curés plus ou moins sympas. De la même façon s’offusquer des caricatures les plus vulgaires, dans les journaux ou à la télé, procède d’un discours qui n’en finit pas de se mordre la queue, etc.
    L’important est ailleurs, et peut-être est-cela « le religieux » ? Je lisais hier soir les pages des Dictées de Georges Simenon, relatives au suicide de sa fille Marie-Jo. Et je pensais à la mort de mon meilleur ami, un dimanche d’août de gloire solaire en montagne. Et je pense à l’instant, en me rappelant la réflexion de mon vieil ami Joseph Czapski revenu du bout de la nuit totalitaire, selon laquelle l’histoire du Christ se réduirait pour lui à l’histoire de la bonté, incluant toutes les confessions, à ce que nous vivons ces jours, et je vois le sourire de Lady L. , ce matin, luttant contre la mort sous sa couronne de vivante…

  • Alter ego

    images-4.jpeg
    Il ne sera jamais perdu:
    une main le retient,
    aux lieux dits les plus dangereux
    où son penchant le porte,
    son autre Je l’escorte
    qui d'un mot le détournera
    des périls sans enjeux ;
    les dieux seraient presque jaloux
    d'une telle alliance
    sans ignorer rien de ce fait
    de la pure confiance...
     
    On est là comme à la maison :
    ce qui semble un dédale
    aux froides conversations
    s’entrouvre soudain et partout,
    aux petits faits chagrins
    mais qui en disent long sur tout,
    tant qu’aux desseins secrets,
    que révèle dans l'éphémère
    le plus tendre mystère...
     
    Nous serons un peu à l’écart,
    souriant dans le noir,
    notre alliance paraît équivoque
    aux mesquins qui se moquent,
    mais que nous importe l’important
    de ces cages sans portes
    au dernier lever des amarres
    dans l’effusion du soir…

  • Mon auberge espagnole

    471622528_10237047649437767_1450766176808829779_n.jpg471538594_10237047649797776_2859555129844809542_n.jpg
    Six poèmes de JLK / Seis poemas
    Versión de Mario Martín Gijón
     
     
     
    Lueurs audibles
     
    La porte est grand ouverte:
    on voit le gisement de lucioles de loin…
     
    Le cœur de la ville engloutie
    bat calmement dans l’onde,
    et le silence se souvient…
     
    Je navigue à l’étoile
    sur le clavier muet
    où, dès enfant, je m’exerçais
    à l’écart de l’écart,
    au milieu juste du milieu…
    Tenir alors la note
    dans la clairière du sommeil
    m’aidait à voir, de loin,
    ce qui là-bas semble en éveil…
     
    Luces audibles
     
    La puerta de par en par:
    a lo lejos, un yacimiento de luciérnagas…
     
    El corazón de la ciudad sumergida
    late con calma entre las ondas,
    y el silencio recuerda…
     
    Navego bajo las estrellas
    sobre el piano mudo
    donde, de niño, me ejercitaba
    al margen del margen
    justo en medio del medio…
     
    Mantener entonces la nota
    en el claro del sueño
    me ayudaba a ver, de lejos,
    lo que allí parece despierto…
     
    À l’instant qui s’éveille
     
    Les morts, en moi, ne le sont pas...
    Derrière vos yeux fermés
    je nous revois dans les grands bois,
    derrière l’ancien quartier…
     
    Tu m’attends encore quelque part
    où nous nous attardions
    dans la lumière du soir -
    sur ton visage un doux rayon
    m’éclairait et m’éclaire encore…
     
    Le temps n’est plus depuis longtemps
    dans nos cœurs isolés:
    chacun de vos noms m’est présent,
    à chaque battement
    de votre sang remémoré
    je revis et revois
    le cœur muet du temps secret…
     
    Clairière en ceux qui s’émerveillent,
    à jamais cet instant
    instaure en nous ce doux éveil
    qu’est celui du présent.
     
    Al instante que se despierta
     
    Los muertos, en mí, no lo están...
     
    Detrás de vuestros ojos cerrados
    os veo de nuevo, de pie, en los grandes bosques,
    detrás del casco antiguo…
     
    Tú me esperas aún en alguna parte
    donde nos demorábamos
    en la luz del atardecer -
    sobre tu rostro un dulce rayo
    me iluminaba y me ilumina aún…
     
    El tiempo que no hay desde hace tiempo
    en nuestros corazones aislados:
    cada uno de vuestros nombres está presente,
    a cada latido
    de vuestra sangre recordada
    veo y reviso
    el corazón mudo del tiempo secreto…
     
    Un claro en aquellos que se maravillan,
    para siempre este instante
    instaura en nosotros esta dulce vigilia
    que es la del presente...
     
    Comme un rêve éveillé
     
    J’ai vu passer le lent cortège
    des âmes aux lèvres grises,
    j'étais avec elles et sans elles:
    je portais des valises
    pleines de mes diverses vies;
    je regardais le défilé
    des foules aux longs visages
    passant et bientôt dépassés
    par leurs ombres sans âge...
     
    Immobile je me tenais
    aux mains déjà tenues
    des vivants qui ne l’étaient plus,
    que je reconnaissais
    sans parvenir à les nommer
    tant ils étaient les mêmes,
    tant ils étaient sous tant de masques,
    tant ils me fuyaient du regard...
     
    Ne nous oublie jamais,
    jeunesse à jamais fantasque,
    semblaient chanter en litanie
    affligée et très pure
    leurs voix comme sorties des murs
    de mon rêve éveillé -
    n’oublie jamais ta douce enfance,
    ta mortelle innocence...
     
    Como un sueño despierto
     
    He visto pasar el lento cortejo
    de almas de labios grises,
    estaba con ellas y sin ellas:
    llevaba maletas
    llenas de mis vidas diversas;
    miraba el desfile
    de una multitud de rostros largos
    pasando y en seguida superados
    por sus sombras sin edad...
     
    Inmóvil me aferraba
    a las manos ya tenues
    de los vivos,
    que reconocía
    sin llegar a poder nombrarlos
    de tanto que eran los mismos,
    de tantas máscaras como llevaban,
    de tanto cómo me rehuían la mirada...
     
    No nos olvides jamás,
    juventud siempre caprichosa,
    parecían cantar en una litanía
    afligida pero muy pura
    sus voces como salidas de los muros
    de mi sueño despierto -
    no olvides jamás tu dulce infancia,
    tu mortal inocencia...
     
    Hors les murs
    Le Temps est une île au trésor…
     
    Chaque instant se résume
    à des océans déployés
    par delà les brumes -
    dès l’aube la rue est à nous,
    qui descend jusqu’aux quais
    par delà les tours d’illusion
    où tout devient travail,
    où tout devient enfantement...
     
    Le Temps est cette île des morts
    en nous depuis le jour
    des brumeuses journées d’enfance
    où tout nous apparut
    comme jamais ensuite:
    tout ce bleu par delà les toits,
    ce roux des lointains volcans,
    ce tintamarre des machines
    suant l’huile odorante
    dans les grands bâtiments en partance
    par delà la première chambre…
     
    Le temps est le bel oxymore
    ignorant tout remords,
    de l’immobile mouvement
    et de tous les essors...
     
    Extramuros
     
    El Tiempo es una isla del tesoro…
     
    Cada instante se resume
    en océanos desplegados
    más allá de las brumas -
    desde el alba, es nuestra la calle
    que desciende hasta los muelles
    más allá de las torres de ilusiones
    donde todo se vuelve trabajo,
    o todo se vuelve parto...
     
    El Tiempo es esta isla de los muertos
    que hay en nosotros desde el día
    de las brumosas mañanas de la infancia
    cuando todo nos parecía
    como nunca más después:
    todo ese azul encima de los tejados,
    ese rojizo de los volcanes lejanos,
    El estrépito de las máquinas
    sudando aceite aromático
    en los grandes edificios que parten
    más allá de la primera habitación…
     
    El tiempo es un bello oxímoron
    ignorando todo remordimiento,
    del movimiento inmóvil
    y de todos los apogeos...
     
    Ce qui fut sera
     
    (Pour L.)
    Je voudrais tout recommencer,
    et que tout soit pareil :
    mon enfance aux tempes vermeilles,
    à beaucoup s’ennuyer
    durant les pluies d’été;
    puis au seul de l’adolescence,
    nouer des amitiés
    jurées pour toutes les vacances…
     
    Mon amour m’attendra là
    dans le bar que tu te rappelles,
    et par les allées des années
    je ne reviendrai que pour toi;
    et pour elles et pour eux,
    et pour les tendres heures
    à parler jamais de retour -
    nous allons tout recommencer…
     
    Lo que fue será
     
    (Para L.)
    Quisiera empezar todo de nuevo,
    y que todo fuera igual:
    mi infancia de sienes bermejas,
    aburriéndonos como ostras
    durante las lluvias del verano;
    luego el umbral de la adolescencia,
    anudar amistades
    con juramentos de vacaciones…
     
    Mi amor me esperará ahí
    en el bar que tan bien recuerdas,
    y por las avenidas de los años
    no volveré sino por ti;
    y por ellas y por ellos,
    y por las horas tiernas
    sin hablar jamás de retorno -
    vamos a empezar todo de nuevo
     
    Le silence des arbres
     
    Tu ne pèses pas lourd,
    mais ces os empilés,
    ces mains qui décapitent,
    ces fosses refermées,
    ces murs dynamités
    disent ce que tu es...
     
    Nous qui n'avons de mots
    que ceux que tu nous prêtes,
    nous t'écoutons pleurer,
    te plaindre, tempêter,
    geindre puis menacer;
    comme l'ange et la bête,
    faire ce que tu hais…
     
    Comme la femme au puits
    ou le poète hagard,
    nous restons éveillés,
    mais nous ne disons mot
    qui ajoute à tes cris
    le vacarme du sang…
     
    Cependant tu le sais:
    tu sais notre clairière,
    ton poids n'est qu'un refus,
    le silence t'attend -
    il n'est point de barrière
    pour ce qui souffle en toi...
     
    El silencio de los árboles
     
    No pesas mucho,
    pero esta pila de huesos,
    estas manos que decapitan,
    estas fosas cerradas,
    estos muros dinamitados,
    dicen lo que eres...
     
    Nosotros que no tenemos palabras
    salvo las que nos prestas,
    te escuchamos llorar,
    quejarte, atormentarte,
    gemir y amenazar luego;
    como el ángel y la bestia,
    hacer lo que odias…
     
    Como la mujer de los pozos
    o el poeta aturdido,
    permanecemos despiertos,
    pero no decimos palabra
    que vaya a sumarse a los gritos
    al escándalo de la sangre…
     
    Sin embargo tú lo sabes :
    sabes nuestro claro en el bosque,
    tu peso no es sino un rechazo,
    el silencio te espera -
    ya no hay barrera
    para lo que sopla en ti.
    Young Memories
     
    Nous avions vingt ans d'âge
    et le vent jeune aussi,
    la nuit au sommet de l'île
    nous décoiffait et sculptait nos visages
    de demi- dieux que partageait
    l'amoureuse hésitation,
    sans poids ni liens que nos
    ombres dansantes
    enivrées au vin de Samos,
    les dauphins surgis de l'eau claire,
    nos impatiences enlacées,
    un consul ivre sous le volcan
    et le feu du ciel par delà le dix-septième parallèle...
     
    Et partout, et déjà,
    défiant toute innocence,
    les damnés de la terre
    plus que jamais déniés;
    et si vaine la nostalgie
    de nos vingt ans,
    en l'insolente injonction de nos rebellions...
     
    C'était hier et c'est demain,
    et nos vieilles mains sur le sable
    retracent en tremblant les mots
    qui se prononcent les yeux fermés
    au secret des clairières.
    (San Francisco, Nobhill, ce 21 avril 2017)
     
    Young Memories
     
    Teníamos veinte años
    y el aire también joven,
    la noche sobre la isla
    nos despeinaba y esculpía nuestros rostros
    de semidioses que compartían
    la duda enamorada,
    sin peso ni lazos salvo nuestras
    sombras danzantes
    borrachos del vino de Samos,
    los delfines surgidos de las aguas transparentes,
    nuestras impaciencias enlazadas,
    un cónsul ebrio bajo el volcán
    y el fuego celeste más allá del paralelo diecisiete...
     
    Y por todas partes, y ya,
    desafiando toda inocencia,
    los condenados de la tierra
    negados más que nunca;
    y tan vana la nostalgia
    de nuestros veinte años,
    en el insolente requerimiento de nuestras rebeliones...
     
    Era ayer y es mañana,
    y nuestras manos ancianas sobre la arena
    vuelven a trazar temblando las palabras
    que se pronuncian con los ojos cerrados
    en el secreto de los claros del bosque.
    (San Francisco, Nobhill, 21 de abril de 2017)
     
    Jean-Louis Kuffer (Lausana, 1947) es un escritor, periodista y crítico literario suizo. Durante medio siglo ha ejercido la crítica literaria en diarios como La Tribune de Lausanne, La Liberté de Fribourg, la Gazette de Lausanne, o Le Matin. Entre 1976 y 1994 dirigió la colección « Contemporains » en L’Âge d’Homme, la editorial más importante de la Suiza francófona, en estrecha colaboración con su director, Vladimir Dimitrijevic. Fue uno de los fundadores, en 1992, de la revista Le Passe-Muraille, que sigue viva en formato electrónico. Asimismo mantiene desde 2005 dos blogs literarios, Carnets de JLK y Lectures du monde. Entre sus más de treinta libros pueden destacarse las novelas cortas Le Pain de coucou (Premio Schiller, 1983) y Par les temps qui courent (Premio Edouard-Rod, 1986), los poemarios Le Sablier des étoiles. Fugues helvètes (1999) o La Fée Valse (2017), así como la novela Le Viol de l’ange (1977). Jean-Louis Kuffer es asimismo un notable autor de diarios, donde refleja a la vez el bullicioso mundo literario de la Suiza romanda, su amistad con poetas como Georges Haldas o Jacques Chessex, o su rico mundo interior, en constante evolución. Entre sus volúmenes de diarios y crónicas destacan L’Ambassade du Papillon. Carnets 1993-1999 (2000), Les Passions partagées: Lectures du monde, carnets 1973-1992 (Premio Boudry, 2004), Les jardins suspendus, lectures et rencontres 1968-2018 (2018). Su último libro se titula, irónicamente, Nous sommes tous des zombies sympas (2019).
     
    Images: JLK dans la librairie mythique City Light Books, à San Francisco, en 2017. Mario Martin Gijon de passage en Lavaux, en 2022.
     
     
     
     
     
     

  • Quand Max Lobe dit le Bantou s’en va goûter chez Gustave Roud…

    Unknown-2.jpeg
    La Danse des pères, septième opus de l’écrivain camerounais naturalisé suisse, est d’abord et avant tout une danse avec les mots, joyeuse et triste à la fois. La « chose blanche » romande saura-t-elle accueillir l’extravagant dans sa paroisse littéraire ? C’est déjà fait et que ça dure ! Au goûter imaginaire où le convient cette semaine le centenaire Jaccottet et compagnie, la « ressemblance humaine » est de la partie
     
    Le bourg de Moudon, dit le « pot de chambre du canton » en vaudois popu, célèbre ces jours, au musée, le centenaire de la naissance (ce 30 juin) de Philippe Jaccottet, dont l’ami poète non moins vénérable, Gustave Roud, aurait fêté ses 128 ans en avril dernier. Quel rapport entre ces deux dates et le 19 janvier 2026 où Max Lobe fêtera ses quarante ans ? Quelle connivence éventuelle entre ces trois-là ? Aucun, aucune en apparence, et l’énormité des contrastes pourrait exclure tout rapprochement, si les mots n’en décidaient autrement. Comme les poètes se ressemblent par les mots, voilà qu’ils s’assemblent !
    Or c’est à cette enseigne qu’une idée pour le moins saugrenue vous serait venue, lecteur de La Danse des pères imaginant la tête qu’eussent fait nos poètes sagement cravatés, découvrant certaines pages très « explicites » de cet ouvrage à la langue extraordinairement exotique - on dirait souvent électrique par ses vibrations, et non moins éclectique par ses inclusions pour ainsi dire poétiques, au point parfois de nécessiter une véritable traduction, sans parler des dérives à la fois historiques et politiques du roman – l’idée donc d’un goûter imaginaire en ce lieu devenu mythique de la paisible ferme vaudoise de Carrouge où maints jeunes écrivains romands de jadis et naguère, montés là-haut par le « tram des prés », allaient s’incliner devant le poète et lui serrer la papatte. Max Lobe chez Gustave Roud ? Et pourquoi pas ? Mais que se diraient-ils, ces deux gars-là ? A chacune et chacun de l’imaginer…
     
    De la différence et du rejet
     
    Si le rapprochement d’un (relativement) jeune auteur black & gay à la dégaine déjantée et d’un vieil homme de lettres vénéré par la « chose blanche », selon l’expression du descendant de colonisés, vous paraît incongrue, c’est que vous aurez mal lu ou pas perçu ce qui sue à la fois des lignes du Journal de Gustave Roud et des pages de La Danse des pères, à savoir la cuisante conscience d’être différent des autres, laquelle découle du regard de ces autres et du ton de la voix de ces même autres quand il te voient juste marcher, ou juste danser, juste être là à les regarder à la douche des soldats (Gustave) ou juste là (Benjamin, le double fictif de Max) à passer près de la fontaine aux femmes qui rigolent et ricanent à le voir avec sa drôle de démarche, comme ricanent et rigolent les garçons devant cette espèce de fille manquée que son père dirait un « neuf mois pour rien ».
    Les mots ont changé, sans perdre rien de leur possible cruauté, mais les choses restent aussi têtues que les faits, et lisant le Journal de Gustave Roud, ou quasiment rien n’est dit de ce qui est réellement enduré sous le regard des autres et par le désir refoulé, et lisant ensuite La Danse des pères, où tout est balancé avec ici et là des éclats qui déchirent, vous vous dites que le rejet muet d’un village, au début du XXe siècle, ou le rejet d’un père au «Cameloun», en ces années où tout est supposé normalisé par l’acronyme LGBT, relèvent d’une histoire commune que les mots ne sauraient jamais tout à fait pacifier ni exorciser.
    Avec la muflerie tranquille de l’Alémanique de souche terrienne, le formidable Fritz Dürrenmatt parlait de la littérature romande comme adonnée au culte de la « rose bleue », et probablement raillait-il certain esthétisme spiritualisant frotté de sensualité vague que les proses hyper-allusives de Gustave Roud portaient au niveau de sublime sublimation, tout cela ramenant assez mesquinement à un aspect congru de nos lettres, mais non sans vigueur peut-être salutaire – après tout pourquoi ne pas cesser de parler à mots si couverts, pourquoi ces chattemites et ces sous- entendus, ce silence gêné devant la souffrance (prononcez souffronce dans nos réunions de prière littéraire) présumée d’un Crisinel dont le drame était aussi lié à l’amour « qui n’ose dire son nom » ? Pourquoi ne pas « casser le morceau », comme s’y emploie Max Lobe pour lequel « ces choses » ne sont qu’un aspect d’une réalité combien plus riche et complexe, même si un seul regard ou un seul mot méchant conservent leur pouvoir dévastateur.
     
    De ma petite histoire à votre grande Hache
    Vous vous rappelez maintenant votre seule visite à Gustave Roud, avec le docteur M. et l’abbé V. vos amis plus âgés, la sœur du poète et celui-ci, si terriblement gentil et contraint ; et l’on insistait pour que vous repreniez du gâteau de Madeleine. Mais tout cela si convenu…
    Sur quoi vous êtes revenu, ces derniers temps, au coffret des œuvre rééditées du poète, et comme tout revivait ; et comme tout revivrait si les braves gens du goûter mal barré découvraient ce que Max Lobe raconte dans La Danse des pères. Miracle de la Littérature !
    Et miracle de la filiation « malgré tout », tant il est vrai que le roman du Bantou, dédié à son père Ndjock, est à la fois l’histoire d’un père conteur de belle verve racontant la story de son pays à ses enfants, dont Benjamin est le double évident de Max, la «grande histoire» d’une indépendance devenue mascarade dans les embrouilles de la politique, et la « petite histoire » d’une relation plombée par le rejet d’un fils tôt « deviné » par son père horrifié, rejeté comme il l’a été par un oncle adoptif suisse quand il s’est retrouvé à Genève et que ledit oncle, indiscret, est tombé sur des messages homo-amoureux « explicites » sur son ordinateur, le chassant alors en affirmant que le Diable n’avait point de place dans un foyer chrétien.
    Max Lobe presse la plaie où elle fait le plus mal, et vous repensez alors aux drames innombrables liés à l’homophobie, vous avez lu le terrifiant roman du Sénégalais Moahammed Mbougar Sarr, De purs hommes, et l’autre jour encore vous regardiez, sur Netflix, le docu évoquant la vie du chanteur-danseur brésilien Ney Matogrosso, battu comme plâtre en son enfance par un père militaire impatient d'en faire un homme « vrai », et devenant une « idole » locale aux tenues de scène plus voyantes encore que celles de Max le Bantou à la télé romande (cf. RTS du 15 février 2025) , avec sa crêpelure jaune, ses lèvres rouges carmin, ses ongles peints en bleu et sa chemise perroquet – histoire de faire pièce à la tristesse et d’éclater du large rire de ce même Max esquissant sur le plateau une zumba d’enfer…
     
    La plaie de la vie, et le rire du Bantou
     
    Quant à la plaie qui fait mal, c’est la vie même, mais tout en nuances, pas du tout le genre pleurard ou seulement accusateur, avec des scènes d’anthologie comme celle d’un baptême carabiné ou d’une scène qui en dit long sur les rapports de l’écrivain avec certains bonne conscience politique (pp.146-149) lorsque Benjamin, pressé d’accompagner son amant toubib (et chose blanche ) Clovis Martin à une marche anti-Bya, en 2016, éclate soudain, alors que son compagnon critique la mollesse des descendants d’indépendantistes, en lui crachant sa rage et sa détresse, ses galères personnelles et son rejet de tout le barnum militant, avec « le souffle d’un buffle enragé ».
     
    Après celle de Lovay, la langue « fourrée » de Lobe…
     
    Au petit jeu incongru des situations imaginaires à valeur révélatrice, vous évaluez la place réelle de Max Lobe dans le biotope littéraire romand ou francophone – on l’a dit « star » de la jeune littérature africaine, en effet gratifié du prestigieux Prix Kourouma – et son impact public réel. Dans la filière courant de Rousseau à Ramuz (que Max apprécie entre tous), d’Amiel à Haldas, d’Alice Rivaz à Charles-Albert Cingria, de Chappaz à Chessex, comment intégrer ce drôle d’oiseau de Lobe ? Et « les gens » là-dedans ?
    Pour l’édition et les médias : parcours parfait, choyé chez Zoé, jamais « descendu » par les confrères. Mais encore ? Tout va-t-il vraiment de soi ? Et s’il n’y avait pas comme une complaisance convenue d’époque envers cet auteur à ménager forcément selon l’esprit du temps, au dam du vrai sérieux de son propos ?
    On ne va certes pas oublier que le Bantou est noir et gay, puisque ça fait partie de son identité, mais au-delà ? Ce qu’il dit entre les lignes, au fil entortillé des signes de sa langue plus insolite voire déroutante que ne l’est celle d’un Jean-Marc Lovay (autre poulain du paddock Zoé), sa réflexion réellement incarnée, bruitée à bouche maquillée que veux-tu , charnellement entraînée par la danse des vocables, sur la réalité qu’il aborde de tous les côtés en fils de divers « pères » biologiques ou littéraires (de James Baldwin à Mongo Beti, que lui révèle d’ailleurs son paternel), mais aussi en protégé de diverses bienveillances féminines, et la base éthique de tout ça, la base émotionnelle et affective de ce fatras (où le cœur bat le tam-tam dans le corps qui ondule comme une flamme), la somme poétique que représente son œuvre en chantier – sûrement l’une des plus originales et conséquentes en train de s’élaborer dans nos contrées - est-elle vraiment prise en compte ?
    À chacune et chacun de répondre en toute liberté (qui se dit Kundè en bassa, nom du père alias « le Lion guerrier ») en le lisant vraiment et en se réjouissant peut-être du fait que le goûter des poètes ne soit pas que de spectres…
    Max Lobe. La Danse des pères. Zoé, 170p.

  • Comme en souriant drôlement

    10-504490.jpg
    (Sarcasme)
     
    La dame ne serait n’est pas loin:
    l’ombre de la rôdeuse,
    qu’on appelle aussi la faucheuse,
    fait silence à dessein;
    mais en se taisant elle te parle:
    je te connais, dit-elle
    sans un autre mot pour le dire
    que de ses yeux mortels,
    la condamnation d’un sourire…
     
    Tu en parlais les yeux baissés,
    mais ne tremblant jamais,
    et moi je retenais mes larmes:
    on fait semblant de partager,
    mais le corps à son cri -
    cela que toi seule entendait …
     
    Et pourtant nous en aurons ri,
    de la Dame aux alarmes:
    il n’y aura pas de vacarme
    au jour de l’enterrer:
    elle est seule et nous la plaignons,
    seule à côté de Dieu ,
    très seul aussi de par son sort
    à la place du mort…
     
    Fusain de Paul Gauguin: Figure de spectre.