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Le Temps accordé

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(Lectures du monde, 2022)
 
OMNIA I – Ceci relevé dans les deux cahiers éponymes de Barbey d’Aurevilly :
« La voix est la fleur de la beauté, dit Zénon ».
 
« Les enfants nous consolent de tous les chagrins, en attendant les épouvantables qu’ils ne manqueront pas de vous donner ».
 
« Le plus grand penseur serait la Mort si elle pouvait juger la vie ».
 
« Quand on a des opinions courantes, je laisse courir »...
 
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DESPENTES DANS LE BAIN. – À poil (au propre) dans notre bain nordique avec vue sur le val en berceau et les eaux bleu pâle à coulures turquoises du plus grand lac d’Europe, les crêtes de haute Savoie et le ciel épuré de ses traces de longs-courriers, je me suis immergé (au figuré) dans les eaux plus troubles du dernier roman de Virginie Despentes dont on claironne que ce sera l’événement de la rentrée littéraire française, et j’y allais avec le préjugé le plus négatif qui fût, me rappelant diverses insanités verbales de la pipole punkoïde (notamment sa déclaration de sympathie aux frères Kouachi) et mon essai de lecture du premier tome de Vernon Subutex, dont l’ostentation « balèze » du ton et la muflerie de la « provoc » m’avaient épuisé à mi-parcours malgré la « papatte » évidente de la meuf (pour user de son volapük tribal), tout cela m’était resté sur l’estomac sans parler des postures publiques du personnage médiatique dont l’accointance socio-sexuelle avec le « philosophe » multigenre Paul Preciado achevèrent de me faire conclure à la créature d’époque incarnant à peu près tout ce que j’abomine, et pourtant…
 
Pourtant, contre toute attente, et ce dès les vingt premières pages de ce Cher connard , je me suis surpris à m’intéresser illico au dialogue « épistolaire » d’un Oscar, jeune auteur à succès versant immédiatement dans l’agressivité débile, à laquelle, du tac au tac, répondait aussitôt sa destinataire, « icône » de sa jeunesse devenu star du cinéma français et, passée la cinquantaine, lui apparaissant désormais comme un «crapaud», ce qui lui valait précisément le fameux «cher connard», lequel enchaînait en se réjouissant de la réponse en somme « cherchée » et s’excusant, retirant son post, etc.
 
Quoi d’intéressant là-dedans ? D’abord l’hystérie ordinaire de la chose, et ensuite la « papatte » de la romancière, la découpe immédiate des personnages, et la modulation mimétique de leurs langues respectives, entre « mec relou » et « meuf chelou », etc. Et bien plus, à mes yeux en tout cas : le contenu latent de tout ça et sa projection bel et bien littéraire : le paradoxe des mails bientôt « fleuves », car la relation d’abord impossible d’apparence se développe à sursauts et peu à peu en sympathie barbelée; la diffusion publique de cette matière privée - puisque l’échange se fait « à vue » comme les « dialogues » sur Facebook, Snapchat ou Tiktok, Twitter et consorts – et le brassage « en sutuation » de divers thèmes, sociaux ou professionnels, existentiels ou culturels, qui s’enchevêtrent avec l’intrusion soudaine d’une tierce correspondnte au prénom de Zoé, qui va déclencher d’autres effets en cascades – et le roman se construit bel et bien dans cette « déconstruction » de relations entre deux célébrités paumées qui s’écorchent et se rapprochent en se dévoilant, par delà les divers préjugés qu’on pourrait relever chez chacun d’eux et que l’échange dévoile et démonte plus ou moins.
L’on me dira que c’est du déjà vu, mais est-ce bien sûr ? Tu as 5000 « amis » sur Facebook et te rappelle ce que te disait Vladimir Volkoff à propos de sa difficuté, dans son « college » de Macon (Georgia) d’expliquer à ses étudiants la différence qu’il y a entre l’amitié et la connection sociale. Il leur demandait, en 1987, combien ils avaient d’amis, et elles ou ils répondaient : à peu près deux cents, voire trois cents. Alors lui d’essayer de montrer, par la littérature, ce qu’est une vraie relation amicale, comme mon amie la Professorella, Anne Marie Jaton, s’efforçait de le faire avec ses étudiants de l’université de Pise, etc.
L’amitié, et la tendresse que suppose celle-ci, les nuances de l’affectivité en butte aux malentendus « de genre », les stéréotypes récurrents de la féminité et de la mâlitude, les conséquences prévisibles ou non de l’exposition de l’intime à la meute des « followers », le micmac lié à la représentation fantasmatique de l’écrivain qui cartonne ou de la star adulée, tout ça se trouve ressaisi dans Cher connard, la « papatte » en plus, à l’évidence plus rythmée et musicale que celles d’un Philippe Djian, Aurélien Bellanger ou Eddy Bellegueule en eaux voisines.
Bref, Virginie Despentes, par delà son bluff d’apparence, m’a réellement étonné dans le premier tiers de son roman, en attendant la suite… (Ce dimanche 11 septembre)
 
OMNIA II. – Cela encore de Barbey d’Aurevilly :
« Heine dit de Cervantès : « Je l’aime jusqu’aux larmes ».
Il appelle Mme de Staël la grand-mère des poitrinaires ».
« Pleurer à creuser le caillou, - expression de Marguerite de Valois ».
« Un chef de parti n’est jamais après tout qu’un bon caporal ».
« La mort, c’est le baiser de Dieu (Kabbale) ».
« Dans toutes les grades œuvres, il n’y a pas à proprement parler de personnages secondaires ». Chaque figure est, à sa place, personnage principal ».
« Se faire le propriétaire des dons de Dieu ».
« Épicuriens armés contre la vie. La vie, c’est l’ennemi. Car c’est la douleur ».
Noté en 1855 : « La littérature actuelle, c’est la trompette du rabâchage ».
« L’homme a le don d’avilir la Nature en la touchant et de la rendre presque aussi ridicule que lui ! »
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NOTRE DEMI-SIÈCLE. – Le compte y est : il y aura cinquante ans, cette année, que le Marquis et moi nous sommes rencontrés à L’Âge d’Homme, juste après mon accident de moto, donc moi et mes béquilles les samedis soirs à la maison sous les arbres, avec Dimitri et Geneviève, et ensuite un peu partout, à Paris et à Florence, nous revoyant seuls les deux de semaines en quinzaines et ne cessant d’échanger des centaines de lettres à travers les années, autant de liasses manuscrites ou dactylographiées à la diable désormais déposées aux Archives littéraires de la BN et prêtes à livrer à la postérité leur contenu sans le moindre intérêt puisqu’elles sont toutes limitées à la prolongation amicale plus ou moins chiffrée de nos conversations à n’en plus finir sur la littérature et la déchance du monde actuel qu’il voit du haut de sa tour d’ivoire de contemporain de Pascal et de Racine, ou de Proust et Léon Bloy, ou de Ronald Firbank et Ivy Compton-Burnett, lui très dandy d’Ancien Régime et moi plus rocker anarchisant, bref deux amis pratiquant ce que René Girard appelle la médiation externe, à savoir la juste distance pudique entre intimités jamais diffondues, lui attaché à ses femmes (deux veuves de bouchers) comme un vieil enfant à ses mères et amantes, moi plus flottant entre les corps et les cœurs avant la rencontre de Lady L., ne parlant presque jamais de nos livres et beaucoup des films, des musiques, de nos goûts partagés ou non et de nos dégoûts stimulant nos tempéraments cousins de polémistes, chacun à sa guise et façon, etc.
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Cher Gérard et sacré Sylvoisal – son pseudo littéraire contractant les mots Lys et Valois – dont je suis aujourd’hui l’un des seuls à savoir qu’il est l’un de nos meilleurs prosateurs, poète anachronique et merveilleux essayiste littéraire, auteur récent d’une vingtaine de livres tous publiés à compte d’auteur sauf un essai sur Chesterton, formidable traducteur de Cowper Powys et de maints autres auteurs anglais, de Gore Vidal et de Chesterton, à la puissance de travail stupéfiante chez un rentier apparemment tout oisif à squelette d’oiseau, à cela s’ajoutant la gentillesse la plus exquise de la personne et la fantaisie poétique la plus débridée de l’écrivain dont témoigne, notamment, son inénarrable Forêt silencieuse faite d’une seule phrase de 300 pages…
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Or lisant Cher connard de Virginie Despentes, qui relance à sa façon dépravée la tradition épistolaire française, je souris en me disant que celle-ci, par le truchement de ce qu’on appelle la littérature, résiste malgré tout aux atteintes du temps et aux variations de langue, de la Sévigné à Céline, ou de Jules Renard à ce pur produit de la « dissociété » actuelle que figure l’auteure de Baise-moi ou de King Kong théorie…
Quant à faire lire Cher connard à mon ami le Marquis : je n’y réussirai pas plus qu’à lui faire user enfin d’un ordi ou d’un smartphone, en revanche nous nous amuserons volontiers à évoquer les personnages d’Oscar et de Rebecca dont je lui détaillerais les gestes et pensées comme il me racontera ses lectures récentes des romans oubliés de Pierre Benoît ou que j'évoquerai les nouvelles d’Edith Wharton que je suis en train de lire parallèlement…

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