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  • Les Tours d'illusion

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    À la Casa Azzura, en mai 2021.
     
    TROIS GRÂCES
     
    L’Opération fut plus qu’un succès : une performance à vrai dire exceptionnelle, limite héroïque, témoignera plus tard l’un des jeunes spécialistes qui ont eu le privilège d’y assister, soit huit heures au bloc, un pic de stress quand le Dr Spass a cru perdre la patiente - le cœur allant voir ailleurs pendant une ou deux minutes -, et la Vie relayant la Science avec, sans doute, un coup de pouce angélique de la patiente elle-même du genre dure à cuire sous ses airs de vieille douceur - mais tu peux me raconter tout ce que tu veux, le Mécanicien, pensera Lady Light en écoutant le rapport ému du jeune médecin dont l’admiration professionnelle ne va pas sans compassion sincère, tu as des yeux qui conservent un peu d’innocence, mais à présent tu me laisses seule avec la Bête vu que c’est de ça qu’il va s’agir dans le temps que vous me laissez si généreusement, vous autres palliatifs du Miracle…
    Le Temps de l’Opération, pense-t-elle avant que Cécile se pointe, et Loyse plus tard comme elles en sont convenu : pas ensemble mais les trois avant tous les autres, sauf Lui cela va sans dire, sinon c’est par Whatsapp ou Messenger, mais pas question de skyper… un temps circulaire et sous contrôle, selon leur expression, où elle voit aussi le leurre devant la béance barrée du Temps compté qu’ils lui disent qui lui reste.
    Pourtant elle ne pense pas compte à rebours : elle contemple plutôt sa Chance, et c’est la première chose que Cécile lui entendra dire après le gros sanglot partagé des retrouvailles: qu’elle est vernie dans tout l’atroce du concret, qu’avec une tumeur mahousse en moins elle se sent plus légère, qu’à son réveil elle s’est sentie aussi petite et surprise qu’à ta naissance ma merveille Number One, et Cécile va se remettre à défaillir en se rappelant toutefois que cette autre opération de sa venue au monde a d’abord un peu déprimé sa Mum par sa non-participation directe à l’événement, et c’est maintenant le comique de tout ça qui lui apparaît dans l’énorme confusion des données, l’énorme colère mêlée à l’énorme désarroi de la première annonce et, passée la nuit de folle angoisse qu’ils ont passée loin d’elle, l’énormité de cette Chance en effet qu’il y aura d’avoir plein de lendemains à se partager des recettes de menus simples, et plein de nouveaux souvenirs à se fabriquer avec les jours qu’ils vont vivre, mais ce qui s’appelle vivre, dans les multiples temps qu’ils vont passer ensemble, à commencer par le Temps du fil qui les verra jouer des aiguilles selon les règles ascétiques de l’Evangile du Tricot.
    Quoique plutôt patchwork, Cécile compte bien collaborer à toutes les activités douces ou propices aux mélodies méditatives que Lady Light se propose d’enchaîner non pour tuer le temps mais pour s’en jouer, comme si faire, au sens fort de la poésie, changeait de nature dans la patience limitée du Temps compté.
    L’on fera donc de la couture et de la permaculture, à d’autres moments l’on fera force puzzle et force mots fléchés. Leur projet de trek au Bhoutan a du plomb dans l’aile, mais elles vont « risquer le point jacquard », ont-elle déclaré avec défi avant de rire de ce projet «typiquement féminin» correspondant à leur détermination malicieuse d’ «assumer» en ne pensant sérieusement qu’à leur plaisir savamment maillé, et Loyse ne se fera pas faute de rejoindre le trio après avoir énormément pleuré seule dans son coin, à l’insu de Cooper et de leurs little boys.
    Le Romancier croit savoir que les amitiés féminines intenses et sincères sont rares, peut-être par méconnaissance ou préjugé, ou alors cela se passe dans certains romans, et lui-même aurait pu jouer de ce thème dans une fiction, mais ce dont il s’agit ici se passe sous ses yeux et depuis des années déjà entre ces trois complices dont la folle injustice de la vie a resserré plus que jamais les liens.
    Loyse est moins tricot que puzzles, balades en plein air et lectures de romans noirs, comme souvent les sentimentales, mais ce sera surtout dans les échanges liés à la vie courante sous tous ses aspects qu’elle et Lady Light communiqueront ces prochaines semaines, le plus souvent avec les enfants dans les pattes, après l’hosto, pour autant que la malade ne soit pas trop patraque.
    La conviction partagée, mais qui n’a jamais été trop verbalisée, que nous sommes confiés les uns aux autres, vaut à la fois pour Lady Light et ses deux filles, autant que pour les compagnons respectifs du trinôme et leurs enfants, tout cela formant une espèces de sphère affective à la plasticité singulière et aux multiples mouvements internes, dont la « mélodie » qui en émane, à quelques dissonances près – d’ailleurs souhaitables – peut être tenue pour le liant de ce qu’on dira les musiques de la Casa Azzura…
     
    (Extrait du roman panoptique en chantier intitulé Les Tours d'illusion, pp.281-282.)
     
    Peinture: Aloyse.

  • Là-bas en enfance

     

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    Ce qu’on voit de loin se précise :

    plus l’enfance s’éloigne

    apparemment, comme en incises,

    plus les images se rejoignent…

     

    Les après-midi sans rien faire,

    et les dents qui font mal,

    les derniers souvenirs de guerre

    et le petit cheval…

     

    Le petit cheval harcelé

    par le valet Pedro -

    celui qu’on taxe d’étranger

    et qui se croit hidalgo…

     

    Les gens d’alors, en noir et blanc

    et les ruines, là-bas ;

    nous autres souvent en forêt,

    terriblement vivants…

     

    Le temps s’en va par les allées,

    tu le vois d’où tu es,

    qui te rejoint les yeux fermés

    dans sa limpidité…

  • Encore une journée divine !

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    En marchant sur le quai aux Fleurs avec Lady L. D'une série télé débile évoquant La vie de J.C., et de notre façon de "faire parler le ciel"... Flash back en octobre 2021...
     
    (Lectures du monde, 2021)
     
    DIMANCHE . – Lady L. peine un peu à marcher long ce matin, tout en gardant son port de reine sous sa couronne blond cendré. Le père Noël glisse dans sa nacelle au-dessus de nous, le long du câble qui vient d’être installé au-dessus de la statue de Fred Mercury, un culte survolant un autre, mais ce matin il fait si limpide, le lac est si clair, les gens ont l’air si détendu - sauf la Roumaine qui essaie de vendre l’une des roses de son bouquet défraîchi datant des invendus d’hier soir à la Migros - , tout me semble si parfait à part la maladie de ma bonne amie, mon genou droit qui lancine, mon souffle au cœur et le sort des jeunes Afghanes, que je ne suis pas d’humeur à critiquer quoi que ce soit même en me rappelant les humiliantes inepties vues hier soir à la télé romande où j’ai fini par regarder trois épisodes, plus imbéciles et insignifiants l’un que l’autre, de la série intitulée La vie de JC, d’une nullité qui reflète bien ce qu’est devenue le média en question, reflet lui-même d’une partie de la société suisse dont la seule vraie religion est celle du wellness et de la conformité matérialiste.
    Critiquer cela ? Se formaliser du fait qu’on dépense des sommes pour faire naviguer un Santa Claus de supermarché dans notre ciel en cette matinée lustrale, se lancer dans une polémique au motif qu’on montre à la télé de l’irrespect au rabbi Iéshoua, comme si le péché de crétinerie pouvait entacher la pointe de son dernier orteil, et quoi encore ?
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    Ma bonne amie me disait, en marchant le long du quai aux Fleurs, qu’elle n’avait plus la moindre envie de se pointer dans aucune église, me racontant l’anecdote lamentable d’une pasteure s’adressant à ses paroissiens en les appelant « mes chers schtroumpfs», et je me rappelle le désarroi de mes gentils parents protestants sommés, au culte, par un jeune théologien New Age, de lui soumettre un thème de débat convivial qu’il se contenterait de coacher - dans l’église même des hauts de Lausanne où j’ai confirmé à seize ans, transformée en « espace Dieu » avec wi-fi et coin BD pour les kids, en attendant le jacuzzi king size…
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    Comme l’écrit virulemment le grand philosophe juif Albert Caraco, nous continuons de vivre en nous référant à un Absolu qui ne représente plus rien aujourd’hui en réalité, la réalité n’étant autre que le culte universel de l’Argent, nous manquons à l’Absolu de l’esprit qui nous ferait convenir de la relativité des choses établies depuis les temps de l’Ecclésiaste et même avant (!), dans la foulée de Nietzsche mais en plus cruellement radical, Caraco se voudrait l’éveilleur futur à la Voltaire en nous mettant en garde contre les mensonges des idéologies religieuses et politiques, mais ce qu’il écrit est si criant de vérité, si brutalement assené parfois, si magnifiquement clamé, comme d’un prophète inspiré, mais dans une langue si merveilleusement anachronique (on dirait un polémiste du XVIIIe siècle) qu’elle sera inintelligible à 99% des followers de réseaux sociaux et autres locuteurs de la meute actuelle…
    Il y a près de 60 ans que je m’intéresse à ce qui fait « parler le ciel », selon l’expression de Peter Sloterdijk, « mon » penseur actuel de prédilection, avec René Girard, dont le dernier livre traite de « théopoésie », par delà toute théologie.
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    De quoi s’agit-il ? D’une façon de «poétiser» le phénomène religieux ? Absolument pas. Bien plutôt, de rapporter l’esprit religieux à ses sources de perception et d’expression, à ce qui a suscité le premier cri, la première angoisse, le premier pourquoi, etc.
    À quoi rime le premier chant ? Et comment les dieux, apparaissant dans le vocabulaire de Sapiens, ont-ils évolué jusqu’à s’exprimer comme les individus de notre singulière espèce ?
    Réduire la religion à un «opium du peuple» (pensée démarquée de Marx et d’ailleurs à faux) est aussi discutable que faire de l’athéologie un progrès, sauf à consommer les gélules de l’apothicaire Michel Onfray qui a réponse à tout, à l’instar des curés plus ou moins sympas. De la même façon s’offusquer des caricatures les plus vulgaires, dans les journaux ou à la télé, procède d’un discours qui n’en finit pas de se mordre la queue, etc.
    L’important est ailleurs, et peut-être est-cela « le religieux » ? Je lisais hier soir les pages des Dictées de Georges Simenon, relatives au suicide de sa fille Marie-Jo. Et je pensais à la mort de mon meilleur ami, un dimanche d’août de gloire solaire en montagne. Et je pense à l’instant, en me rappelant la réflexion de mon vieil ami Joseph Czapski revenu du bout de la nuit totalitaire, selon laquelle l’histoire du Christ se réduirait pour lui à l’histoire de la bonté, incluant toutes les confessions, à ce que nous vivons ces jours, et je vois le sourire de Lady L. , ce matin, luttant contre la mort sous sa couronne de vivante…

  • Une grande génération

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    Entretien avec Henri Godard

    La première moitié du XXe siècle fut une période faste de la littérature française contemporaine, et notamment dans le domaine du roman. Avant la mise en coupe critique de celui-ci par le Nouveau Roman, et en réaction contre le classicisme « psychologique » d'un Proust, une série d'écrivains d'inégal génie mais qui ont pour point commun d'avoir été marqués par la guerre de 14-18 et de bousculer l'humanisme bourgeois, constituent ce que le professeur et critique Henri Godard, connaisseur éminent des œuvres de Céline, Giono et Queneau (dont il a établi les éditions respectives à La Pléiade), entre autres, appelle « une grande génération ».

    — Selon quels critères avez-vous rassemblé ces écrivains ?

    — Mon choix, qui n'est pas exhaustif, correspond initialement à des passions de jeunesse auxquelles je suis revenu dans mes travaux. Très différents les uns des autres, ces auteurs que j'ai « élus » ont en commun, par leur tranche d'âge, d'avoir été marqués par la guerre de 14-18, soit au titre de combattants, soit pour en avoir ressenti les effets au temps de leur adolescence. Céline est blessé au front, mais Louis Guilloux, lycéen à Saint-Brieuc, y découvrira les blessés et les mutilés dans un hôpital installé en Bretagne. A côté du traumatisme lié à la guerre, il y a une prise de conscience de l'Histoire nouvelle par rapport à la génération de Gide ou Valéry. Cette prise de conscience, face à la perte de tout repère, va de pair avec un sentiment existentiel très fort et un questionnement sur le sens de la vie. Cela marquera, je crois, le roman français pendant vingt ou trente ans. Ces écrivains ont été confrontés à des choix décisifs, dont les extrêmes se partageaient entre communisme et fascisme. Ils avaient l'épée dans les reins. En outre, ils ont également pour point commun de travailler le langage au corps et d'être des stylistes vigoureux. C'est pourquoi j'aborde également Louis Guilloux, Jean Malaquais pour ses Javanais ou Claude Simon, qui viendra bien plus tard ...

    — Mais alors, pourquoi l'impasse sur Aragon, et pourquoi Queneau ?

    — Aragon pourrait naturellement figurer dans cette « grande génération ». Son absence n'est qu'une question de circonstances, car je lui consacre une étude à part dans un autre livre que je prépare sur le roman critique au XXe siècle. Quant à Queneau, dont l'image courante est d'un amuseur qui joue avec le langage et les concepts, je l'ai intégré à cause de ses premiers romans qui traitent bel et bien de thèmes à caractère existentiel. Dans Le chiendent, son premier roman, une serveuse de café en milieu ultra-populaire, qui meurt inopinément le jour de ses noces, se demande ainsi, finalement, ce qu'elle aurait « foutu ici-bas » ...

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    — Qu'est-ce qui vous a fait « élire » Céline ?

    — Je l'ai découvert après Malraux et Giono, en 1957, avec D'un château l'autre. Comme beaucoup, j'ai été saisi par son génie verbal, à une époque où il était exclu de parler de lui à l'Université. Sa formidable découverte a été d'inventer une écriture qui mime l'oral dans ce qu'il a de plus profond, avec sa fameuse ponctuation, au fil d'une déconstruction de la phrase qui est aussi une déconstruction de la logique et une nouvelle musique. Il ouvre des vannes extraordinaires. Or, ce qui fait le scandale permanent de Céline, c'est évidemment la collision d'une position raciste insoutenable, dans ses pamphlets, et sa grandeur évidente d'écrivain.

    — Comment expliquez-vous que, dans les romans, la part du racisme et de l'antisémitisme de Céline soit quasiment nulle ?

    — Deux remarques m'ont frappé à ce propos: la première de Sartre qui dit qu ' « on n'imagine pas un grand roman antisémite », et l'autre de Kundera qui a développé, dans L'art du roman, l'idée d'une « sagesse du roman ». Céline polémiste tend naturellement à la simplification grossière, tandis que, dans une position de romancier, il recourt à la nuance, contre tout stéréotype. Dans Mort à crédit, on voit ainsi le père, antisémite et antimaçon, tourné en bourrique, et les mêmes phénomènes s'observent dans Guignol's band.

    — Et Giono ? Pourquoi l'appelez-vous « passeur »?

    — Je l'appelle passeur parce que beaucoup de ces écrivains, après la guerre, ont délaissé le roman pour se replier dans une espèce d'auto-fiction. Giono est celui qui a maintenu, pendant toute la période du Nouveau Roman, en lequel il voyait une impasse, le code « naïf » de la fiction, avec l'émerveillement du conte, de l'histoire et des personnages.

    — Et Sartre là-dedans ?

    — Je l'ai joint de manière un peu forcée, mais La nausée procède bel et bien de ce courant existentiel, même si l'auteur tend à « philosophiser » le roman sur la fin ...

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    — Vous parlez d'une « grande génération ». Est-ce à dire que cette période soit particulièrement féconde.


    — Je le crois. Si l'on envisage même une longue durée, il me semble que cette tranche de la littérature française est réellement fastueuse.

    — Est-ce à dire que nous pataugions actuellement en eaux basses ?

    — Je ne tiens pas à m'étendre sur ce sujet (rires), mais oui, tout de même, je le crois. Je ne vais pas me faire que des amis en le disant, mais c'est pourtant ce que je pense ...

    Henri Godard. Une grande génération. Gallimard, 457 pp.

  • Exorcisant le poids du monde, deux livres en relancent le chant

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    276059646_10228652231397563_1799788708717243381_n-1.jpgUn contemplatif poète et un saint militaire ont inspiré deux écrivains: Gérard Vincent dans Mort d’un chartreux, compose le journal d’un moine dont la tumeur au cerveau ne lui laisse que quelques mois à vivre ; et Bona Mangangu, dans Saint Maurice Porteur de foi, ressuscite le soldat nubien Maurice, canonisé après son martyre valaisan…
    «Pour le faire simple », comme on dit aujourd’hui, admettons qu’il y ait, ombre et lumière, le poids du monde d’un côté, et de l’autre le chant du monde. D’un côté le monde et ses guerres, de l’autre les anges que nous sommes – parfois, ou par moments, par éclats…
    Tout récemment, le poids du monde, sur fond de guerre, m’a paru s’incarner dans la figure d’un prétendu saint homme très barbu et très tiaré, en la personne du patriarche Cyrille, chef spirituel de Moscovie qui, dans une homélie, défendait l’invasion de l’Ukraine après avoir stigmatisé l’Occident dépravé annonciateur d’Apocalypse avec son mariage pour tous et «toutes ses gay prides»…
    Or, connaissant déjà quelque peu le personnage, son passé d’agent du KGB et sa vie de pacha rutilant, ses accointances plus que louches et sa gloire mondaine, je n’en ai pas conclu pour autant à la pourriture de la «douce orthodoxie» qui, du peintre d’icônes Andrei Roublev ressuscité par le cinéaste Tarkovski, aux musiciens, aux peintres et aux écrivains russes ou ukrainiens - sans parler de la multitude des bonnes et braves gens qu’Alexandre Soljenitsyne appelait les « invisibles » - n’a pas cessé de célébrer, à travers les siècles le chant du monde sur fond de misère et d’injustice, de révoltes, de révolutions et de guerres. Cela rappelé pour introduire deux livres récemment parus qui incluent eux aussi le poids du monde et le chant du monde…
     
    Frère Pierre ou la liberté emmurée
    Se rappelant son entrée au monastère, à l’âge de vingt-quatre ans, après une suite de joies (bon établissement professionnel, amours juvéniles, possibilité d’un mariage heureux, etc.) et de tourments subits (dépression grave, jusqu’au bord de la folie), le chartreux Pierre Dambleteuse, dans sa cinquante-cinquième année, se rappelle que son entrée au monastère, après qu’il a reçu un «signe», en 1974, l’arrachant à ses tribulations comme par manière d’élection, lui est apparue comme une libération au moment même où il se retirait du «monde» selon Pascal.
    Rien de paradoxal en cela, pas plus en somme que la joie qui le porte en ces neuf mois, de septembre 2006 à juillet 2007, durant lesquels il tient son journal avec l’accord de son supérieur, autre paradoxe et même double, puisque ce journal est l’œuvre littéraire de Gérard Vincent et qu’en principe un moine ne se livre pas à ce genre d’épanchements «limite narcissiques». Mais frère Pierre va mourir bientôt et il le sait, la tumeur qu’on lui a décelée au cerveau est inguérissable, il refuse en outre l’hospitalisation et prend en somme sa redoutable épreuve comme un « don » de Dieu, même s’il souffre parfois comme un damné…
    La «joie» de notre moine relève-t-elle d’une fantasmagorie d’illuminé ? La question se pose pour ceux qui ont accompagné l’agonie d’un être cher, avec tout ce que cela peut avoir d’affreux «au quotidien», d’ailleurs frère Pierre se voit parfois lui-même comme un animal blessé et reclus dans la «tanière moite des jours», mais l’illumination, bien plus qu’un égarement mental, est à prendre ici au double sens qui renvoie, à la fois, aux fulgurances de Rimbaud (que le reclus a rencontré à ses dix-neuf ans, au point de vouloir devenir lui-même poète), et à une «folie» de nature mystique qui élève, et de multiples références (notamment à Angelus Silesius et au jésuite poète Gerard Manley Hopkins) sont là pour mieux « baliser» l’itinéraire de ce «fol en Christ» qui va jusqu’à écrire que « Jésus aujourd’hui n’a que faire du christianisme, du judaïsme, de l’islam et tutti quanti ». Et d’ajouter ceci de plus poétique que dogmatique : «Il est bien plus loin déjà ! Ce qui l’intéresse aujourd’hui, comme sur les chemins de Galilée ou de Judée, il y a deux mille ans, ce sont les hommes un par un, singuliers dans leur bouleversante nudité et dans leur désir profond de devenir des vivants en lumière et en chemin ».
    Ceci dit le chartreux ne fait pas que «citer», relayant les lectures et méditations de l’auteur lui-même très au fait des choses du «monde»: il vit bel et bien lui-même la poésie, il évoque la beauté du paysage de montagne alentour comme d’une grâce au bord du gouffre, un poème lui vient tandis qu’il travaille au jardin (« Louange à l’éros et bénédiction au vent / Si tu te glisses furtivement à l’intérieur d’un bruissement / Tu sauras que l’amour est un feu / Et le feu une amande»), il relève en passant ce qu’est selon lui un poème («la matérialisation dans les mots d’un instant vertical et de pure gratuité»), et c’est autour de ce noyau commun à tous les spirituels – où saint François d’Assise et Hölderlin voisinent avec les taoïstes ou Rimbaud, lequel, écrasé par le poids du monde, dit à sa sœur au moment d’être délivré de la puanteur des corps : «J’irai sous la terre et toi tu marcheras sous le soleil», après cet autre élan vers le ciel qu’on hésite à vrai dire à citer une fois de plus tant sa répétition tend à l’extase à bon marché : «Elle est retrouvée / Quoi ? l’éternité», etc.
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    La foi rabelaisienne de Bona le débonnaire
    Tandis que les «purs» invoquent Dieu sait quel Axe du Bien, quelle Tradition et quelles Vraies Valeurs au moment même où ils sèment la mort des innocents du haut du ciel et par les territoires à «reconquérir», une espèce de chrétien noir de peau au nom de Bona Mangangu, Congolais d’origine et citoyen du monde virtuel, à moitié artiste de son métier non moins qu’ écrivain de l’autre moitié, établi à Sheffield avec les siens et ne cessant de partager ses passions en 3D ou sur la Toile, nous entraîne, dans son dernier livre, à une virée un peu folle de Bavière buveuse aux quatre vents de l’espace et du Temps qu’il parcourt en tous sens en célébrant, surtout, le chant du monde, dans la foulée d’un personnage légendaire et jovialement réel par sa recomposition poétique: à savoir Maurice d’Agaune, natif de Thèbes (traduction grecque de la ville égyptienne d’Ouasset) et mort martyr en 287 au lieu dit aujourd’hui Saint-Maurice.
    Si les voies du Seigneur passent pour impénétrables, celles qui mènent le protagoniste de Maurice porteur de foi - double évident de l’auteur -, ne sont pas moins «improbables» en apparence, zigzaguant de l’Auberge munichoise des Quatre-Fleuves, dans le quartier plus ou moins bohème de Schwabing, à divers musées et autres églises riches en peintures anciennes, puis autour du monde sur les traces d’un avatar du légendaire Juif errant dont les traces se confondent finalement avec celles d’un centurion nubien, prénommé Maurice et refusant de participer à un massacre pour le moins contraire à l’esprit évangélique, surtout s’agissant de soldats coptes supposés trucider d’autres chrétiens au nom de la Rome impériale...
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    Du Congo de Tintin à l’Afrique de Grünewald…
    D’aucuns grincent les dents à la seule évocation de Tintin au Congo, l’épisode jugé (non sans raison) raciste des mésaventures du petit reporter d’Hergé flanqué de son chien Milou, et pourtant c’est bel et bien à cette incursion du personnage en Afrique noire, ou aux observations décentrées du Persan de Montesquieu, ou du Huron ingénu de Voltaire, que l’on pense en découvrant, avec le Narrateur oscillant entre fascination et répulsion, la brochette d’Européens «typiques», amateurs de boudin noir et de bière blonde, qui festoient en cette auberge bavaroise aussi triviale que symbolique, première étape d’un voyage tourbillonnant et baroque où l’auteur va s’en donner à cœur joie, se réclamant tantôt de Cendrars et tantôt de Rabelais, avec une faconde qui va de pair avec une pertinence critique englobant aussi bien les mœurs de notre temps que les représentation des peintres de jadis, entre pestes et agapes, noces ou crucifixions, multipliant en outre les liens entre les vivantes et les (sur)vivants de ce que Georges Haldas (qu’il pourrait citer, comme il cite Ludwig Hohl) appelait la «société des êtres», pour conclure sur de belles pages imprégnées d’amour et de mélancolie, citant en passant un fragment inspiré du Journal d’Amiel, daté de Berlin en 1848, et dont il dit que saint Maurice eût pu le cosigner : « Adorer, comprendre, recevoir, sentir, donner, agir : voilà ta loi, ton devoir, ton bonheur ton ciel », etc.
    Gérard Vincent. Mort d’un chartreux. Editions du Rocher, 139p. 2022.
    Bona Mangangu. Saint Maurice, porteur de foi. Takedio Editeur, 311p. 2022.

  • Les Jardins suspendus dans Le Temps

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    Jean-Louis Kuffer rassemble une vie de lectures dans «Les jardins suspendus», invitation vibrante à vivre en lisant et à lire en vivant...

    par Lisbeth Koutchoumoff

    A se promener dans Les jardins suspendus de Jean-Louis Kuffer, on est pris de vertige comme on le serait devant une bibliothèque immense et accueillante, de celles qui donnent envie de poser son sac, et de fureter des heures durant, volant d’un monde à l’autre, d’îles en péninsules, au contact des mots. Car il s’agit bien de cela dans ce livre merveilleux. Jean-Louis Kuffer, écrivain et journaliste, figure de la scène littéraire de Suisse romande, longtemps responsable des pages Livres de 24 heures et nourrissant aujourd’hui son blog «Les carnets de JLK», rassemble ici ses critiques et ses interviews d’écrivains, comme on construit une bibliothèque, une vie durant. Avec émotion, au gré des éblouissements, des révélations. Avec reconnaissance.

    Ainsi si ces Jardins suspendus – le titre désignant ce lieu à la fois calme et électrique où se produit la rencontre entre le lecteur et l’écrivain –, si ces Jardins donc déploient un charme puissant, c’est que Jean-Louis Kuffer y déploie, page après page, un art de lire qui n’est rien de moins qu’un art de vivre.

    1204726962.2.jpgLe sésame du conte

    Avant de débuter la visite, où chaque livre apparaît comme une rencontre, avant de pénétrer dans cette «Maison Littérature» aux mille et une pièces et recoins, Jean-Louis Kuffer a placé quelques textes en prologue, comme autant d’anti-chambres. Sur ce que la lecture ouvre en soi, tel le sésame du conte. Sur «l’imperceptible frontière entre les livres et la vie» dès lors qu’une «présence se manifeste par le seul déchiffrement des lettres inscrites sur une page».

    Ainsi les mots de Blaise Cendrars, dans Vol à voile, qui ont révélé à l’adolescent que le voyage est d’abord «l’appel à la partance d’une simple phrase». «J’avais lu […]: «le thé des caravanes existe», et le monde existait, et j’existais dans le monde.» Sur le métier de critique, sorte de Noé «appelé à faire cohabiter, dans son arche, les espèces (d’écrivains) les plus dissemblables, voire les plus adverses» et qui doit distribuer «ses curiosités entre toutes les espèces sans tomber dans l’omnitolérance ou le piapia au goût du jour».

    En inspirateur d’une critique créative et tonique pratiquée comme une palpitante «chasse aux trésors», Jean-Louis Kuffer choisit John Cowper Powys (1878-1963), qui, dans Les plaisirs de la littérature, évoque ces quelques livres où se concentre «la somme des rêves et des pensées que l’énigme du monde a inspirés à nos frères humains».

    Le temps de l’oiseleur

    L’aventure que constitue la lecture des Jardins suspendusdémarre avec les écrivains de langue française. Et c’est une fête vraiment de voir défiler, sous la plume précoce de Jean-Louis Kuffer (première critique à 19 ans dans La Tribune de Lausanne), Henri-Frédéric Amiel («Nombriliste cosmique»), Alexandre Vialatte («Le rebouteux mirifique»), Albert Cossery («Le dandy révolté»), Georges Haldas, Jacques Chessex ou Maurice Chappaz. A chaque fois, il est question de s’approcher de ce qui fait le cœur vivant d’une langue, d’une façon de transmettre le monde et d’être au monde. Une mention spéciale pour les pages que Jean-Louis Kuffer consacre à Charles-Albert Cingria, baptisées «Le temps de l’oiseleur» et qui saisissent la modernité «non voulue» du vélocipédiste.

    Continent russe

    Une mention aussi pour les pages dédiées aux auteurs du continent littéraire russe, à «l’ami Tchekhov», à Nabokov au moment de sa mort à Lausanne, à Soljenitsyne. Les écrivains américains sont rassemblés sous le chapitre «Le rêve éclaté» avec le chéri et trop oublié Thomas Wolfe, mais aussi Flannery O’Connor ou encore Philip Roth. Beaucoup de rencontres mémorables avec Doris Lessing en 1990 à l’occasion de la parution de son roman Le cinquième enfant, avec Imre Kertész lors d’une conférence de presse à Paris; avec Patricia Highsmith, chez elle au Tessin, en 1988; passionnante aussi l’interview de Milan Kundera, de passage à Genève, en 1979.

    Avec Annie Dillard

    Si Jean-Louis Kuffer fait bien entendre la voix écrite, la voix parlée de tous ces écrivains, il lui faut aussi, pour y parvenir si bien, le talent du poète. «Vivre, lire et écrire ne représentent à mes yeux qu’une seule démarche. Ecrire m’est devenu aussi vital que respirer, mais écrire sans vivre ou sans lire, qui renvoie à la vie et à l’écriture des autres, me semblerait tout à fait vain», précise-t-il, au tout début du recueil, lui le grand lecteur d’Annie Dillard. Et c’est bien cette ronde entre écriture, lecture et la vie au milieu qui donne à ces Jardins suspendus leur vibrant éclat.


     


    CHRONIQUES


    Jean-Louis Kuffer
    «Les jardins suspendus. Lectures et rencontres 1968-2018»
    Pierre Guillaume de Roux, 416 p.

  • Au temps suspendu

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    (Pour Diogène le railleur)
     
    Quand le temps se fera plus court
    on le goûtera mieux:
    le matin avec le café,
    la journée au jardin,
    le soir dans la fumée des bars -
    on imaginera
    qu’on fume toujours
    comme au ciné, en ce temps -la
    où l’on fumait partout,
    même dans les avions,
    pour le plaisir surtout...
    La matinée s’attardera
    jusqu’à l’apéro de Midi
    à lire des histoires de bandits;
    ensuite on se régalera
    des ragots des journaux,
    puis le dessert viendra
    délicieux, entre deux chimios...
     
    Ce sera Byzance vraiment:
    le temps, comme en suspens,
    comme du sable lent
    semblera n’avoir plus de sens
    que de passer en douce,
    comme pour s’excuser
    de nous avoir tant fait rêver...
     
    Image JLK: sunset at Ocean Beach, San Diego.

  • Balzac notre contemporain

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    Pour tout dire (97)
     
    Pourquoi lire Balzac ? Réponse de Michel Butor: parce que c’est intéressant… Un entretien de 1998...
    Que peuvent bien avoir en commun Michel Butor et Balzac ? Cela sans doute au premier chef: d’être à la fois célèbres et méconnus, réduits à quelques formules. Pour Balzac: le «peintre de la société» dont l’analyse du rôle de l’argent ravit les marxistes, mais dont le style (dixit Sainte-Beuve) serait «détestable». Pour Butor: le «pape du Nouveau Roman», auteur de livres intelligents et donc «difficiles», apparemment à l’opposé du «réalisme» balzacien.
    Et voici que Michel Butor nous fait (re)découvrir Balzac avec une sorte de joviale familiarité, tandis qu’à travers sa lecture il nous apparaît lui-même comme un auteur plus conforme à la réalité de son œuvre «en progrès», c’est à savoir poète-encyclopédiste aux inépuisables curiosités et qui éclaire sans éblouir, qui explique sans assener, qui renoue patiemment les fils liant le détail à l’ensemble et la réalité de Balzac à la nôtre.
    Vous imaginiez Balzac dépassé ou Butor vous dépassant par son avant-gardisme ? Mais non: tous deux sont bel et bien nos contemporains, quoique «à l’écart».
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    A l’écart: tel est d’ailleurs le nom de la solide belle vieille maison de pierre et de bois des hauts d’Annemasse où l’écrivain nous a reçu pour cet entretien…
    – Pourriez-vous, Michel Butor, évoquer l’histoire de vos relations personnelles avec Balzac ?
    – Cela remonte très loin. J’ai dû lire les premiers textes en classe, et tout de suite des choses m’ont intéressé: Le Père Goriot, par exemple, m’a véritablement excité. Cela m’a donné l’envie de continuer la lecture. Evidemment, il m’a fallu beaucoup de temps pour lire La Comédie humaine en entier. J’ai dû commencer de lire Balzac à quinze ans. Il a bien fallu que j’en ai trente pour avoir tout lu. Or cette lecture complète a été très importante. Cela m’a fait comprendre vraiment les dimensions de l’œuvre. J’ai été frappé du fait que chaque livre éclairait les autres. Le monde de Balzac m’a été pendant longtemps assez mystérieux, et le reste à vrai dire. J’ai été un peu choqué par les simplifications abusives que je constatais de la part de professeurs ou de critiques littéraires, et même chez des spécialistes de Balzac très remarquables. Quand je me suis mis à faire des cours lorsque j’ai enseigné à l’université, j’ai été obligé relire les œuvres intensément et à plusieurs reprises. Cela m’a permis d’approcher de plus en plus cette œuvre et de m’y repérer de mieux en mieux. Cela étant j’avais commencé d’écrire sur Balzac bien avant puisque je lui ai consacré un texte, Balzac et la réalité, qui parut dans la NRF au début des années cinquante avant d’être repris dans Répertoire.
    – Vous est-il arrivé souvent de lire ainsi la totalité d’une œuvre ?
    – Chaque fois que j’ai eu à faire un cours sur un écrivain, je me suis efforcé d’en lire tout. Dans certains cas, c’est très difficile. Même en ce qui concerne Balzac, je n’ai pas vraiment tout lu, simplement pour des raisons de difficultés éditoriales. Contrairement à ce qu’on croit d’habitude, nous sommes très mal lotis, en France, en ce qui concerne nos grands écrivains. Il y a beaucoup de choses qui sont très mal éditées ou qui n’ont pas d’éditions récentes. La nouvelle édition de La Pléiade a d’immenses qualités, mais est loin d’être complète. Deux choses très importantes manquent notamment: la correspondance – en particulier la correspondance avec Madame Hanska – et les romans de jeunesse publiés sous pseudonymes et qui sont très intéressants. J’essaie toujours de comprendre pourquoi un écrivain ou un peintre a agi comme il l’a fait, comment il voyait les choses, quelles furent les nécessités qui se sont imposées à lui. Il est donc très important pour moi de ne pas manquer tel ou tel aspect de sa situation. C’est pourquoi même les œuvres qui sont considérées comme secondaires méritent attention, fussent-elles effectivement secondaires – les écrivains ne sont pas géniaux à tout coup.
    – Par rapport au cliché de Balzac dont vous parliez, comment voyez-vous alors «le vrai Balzac» ?
    – Ce qui me frappe toujours, c’est l’immensité et le détail de la construction et par conséquent son génie d’architecte. Il est très important de noter que chacun des romans n’est qu’un chapitre, et qu’on se trouve devant une construction monumentale dont un autre caractère, très important pour nous, est sa mobilité. On peut y entrer par toutes sortes de portes différentes. Ce qui n’empêche pas qu’il y ait des portes principales…
    – Vous suivez ainsi, pour votre part, un chemin qui se conforme au parcours fléché de Balzac…
    – Balzac a réorganisé son œuvre plusieurs fois. Or il est essentiel de remarquer ce qui reste constant à l’intérieur de ces réorganisations. La constante est la division ternaire en études sociales ou études de mœurs, études philosophiques, études analytiques, la dernière section restant très peu fournie. Mais il y a des œuvres qui sont passées d’une partie à l’autre. César Birotteau était d’abord dans les Etudes philosophiques, et La Recherche de l’absolu d’abord dans les Etudes de mœurs. Balzac a toujours engagé ses lecteurs à commencer par La Maison du chat-qui-pelote, ce qui est très curieux. La Peau de chagrin est l’anneau qui relie les Etudes de mœurs et les Etudes philosophiques. Et enfin, Seraphita a toujours été placée en conclusion des Etudes philosophiques. Ce classement ne s’est pas fait par hasard, et ses modifications sont intéressantes à étudier.
    – Votre propre travail a-t-il été marqué par la lecture de Balzac ?
    – Les lectures que je fais jouent un rôle très important pour ce que j’écris. Depuis longtemps, Balzac m’a nourri par ses idées et cette question de l’œuvre mobile qui m’a beaucoup travaillé. Et puis, dans le détail du texte, du style, du vocabulaire, j’y ai trouvé un enseignement énorme.
    – Comment dans les grandes largeurs de la littérature universelle, situeriez-vous aujourd’hui l’entreprise de Balzac ?
    – Balzac est un romantique, mais qui passe à autre chose. Dans les manuels de littérature, on parle de lui comme d’un réaliste, d’une façon un peu restrictive, tandis que j’ai tâché de montrer l’étroite relation qu’il y a entre les deux pôles. C’est volontairement que j’ai fait illustrer la couverture des trois livres par trois détails de Delacroix. Cela désigne bien ce feu qui court sous les pages, jusqu’à celles qu’il a voulues les plus détachées. En tant que romantique, il est lié à toutes sortes de spéculations philosophiques et politiques. Il subit une forte influence de la pensée de Swedenborg, et il est très proche de certains écrivains allemands, qu’il connaissait surtout par Madame de Staël, laquelle est elle-même un personnage essentiel de La Comédie humaine, notamment dans Louis Lambert. Dans le romantisme, il y a quelque chose de très important, c’est que les écrivains et les artistes considèrent qu’ils sont les véritables héritiers de l’ancienne noblesse. Les romantiques sont d’abord des royalistes, puis ils évoluent jusqu’à passer dans l’opposition. Hugo aura les moyens de s’exiler Baudelaire, lui, se «dépolitique» après le coup d’Etat du 2 décembre, alors qu’il était très «de gauche» auparavant. Balzac, lui s’est toujours considéré comme un réactionnaire, mais c’est un faux réactionnaire. Il est légitimiste du début à la fin, mais il est de plus en plus déçu. Il est pour le roi, mais pas pour celui qui règne, pour la noblesse mais contre ceux qu’il observe. La Révolution est une catastrophe, mais inévitable étant donné la dégradation de l’Ancien Régime.Il y a un moment où il faudrait revenir, qui est pour lui un phare dans le passé: c’est la Renaissance.
    » Il voudrait donc faire renaître la Renaissance, et toute son œuvre tend à cela. Mais il s’aperçoit que ça ne marche pas, malgré tout son génie et ses efforts. Ses derniers textes, dans L’Envers de l’histoire contemporaine, sont ainsi désenchantés. Il a donc une position très particulière. Il reste fidèle à l’Ancien Régime, mais sa critique de la politique et de la société de son temps est plus révolutionnaire que celle de la plupart des opposants déclarés.
    – Balzac est aussi, vous le montrez, une sorte de délégué de Dieu sur terre…
    – Typique aussi du romantisme ! Le génie, pour le romantique, est un représentant de l’Esprit qui anime l’Histoire. On peut y voir un messager de l’Esprit saint ou y trouver une interprétation hégélienne, mais le génie a beaucoup de relations avec le prophète. Chez Balzac, de surcroît, un des thèmes absolument essentiels est celui du génie méconnu. S’il n’avait pas été méconnu, Balzac aurait réussi à instaurer cette nouvelle Renaissance. Il considère qu’on ne le met du tout à sa place. Et c’est encore la vérité…
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    Comme une lecture du monde
    D’un bicentenaire l’autre, après la Révolution, l’an prochain: Balzac (né en 1799). Piquante liaison, s’agissant d’un réactionnaire affirmé, mais ça ne fait pas un pli: les publications vont déferler et le merchandising devrait occuper ses parts de marché entre célébrations officielles et flonflons médiatiques: nous aurons donc notre t-shirt Rastignac ou notre pépin cousine Bette. Ce qu’attendant, il nous reste à «relire» Balzac, et si possible La Comédie humaine.
    Tout un chacun est en effet convaincu d’avoir «déjà» lu Balzac, de La Maison du chat-qui-pelote au Père Goriot ou au Colonel Chabert (à cause du film). Mais qui peut affirmer qu’il a lu toute La Comédie humaine ? Et qui surtout en ressent, aujourd’hui, la nécessité ?
    Pour notre part, en tout cas, l’idée ne nous aurait pas effleuré si nous n’avions pas commencé de lire le premier des trois volumes des Improvisations sur Balzac de Michel Butor. Or entreprendre cette lecture aboutit forcément à retourner à la source, et s’ensuit alors un jeu de piste absolument passionnant, tonifié par le genre même adopté de la libre parole ne craignant pas le naturel, la digression ou la mise en rapport inattendue.
    Ces Improvisations constituent la reprise de trois cours donnés à Genève par Michel Butor entre 1980 et 1990, mais rien là-dedans de professoral ou de «brut». Ainsi qu’il s’en explique en postface, l’écrivain n’a utilisé qu’un tiers du volume de ses cours enregistrées, dûment réécrit, mais point trop. Si tout appareil critique en est absent, l’enjeu de ce triptyque n’en est pas moins très sérieux et perceptible dès les premières pages: il va s’agir ni plus ni moins que de mieux comprendre ce génie qui voulait lui-même tout élucider sur la scène de son théâtre.
    L’ouvrage est divisé en trois parties. La première, intitulée Le Marchand et le génie, décrit et interprète, dans l’ordre voulu par Balzac (dont nous comprenons mieux ici l’enchaînement et la progression), l’ensemble de romans apparemment disparates regroupé sous le titre d’Etudes philosophiques, de La Peau de chagrin à Séraphita. Le deuxième volume, Paris à vol d’archange, est tout entier dévolu à la recomposition de la structure idéographique de la «nouvelle Rome» du XIXe siècle dans La Comédie humaine. Une Méphistovalse fait d’abord défiler une frise de figures symboliques, avant qu’on ne replonge dans certains romans des Etudes de mœurs. Paris y apparaît à la fois en tant que miroir du monde et que vaisseau en voie de naufrage symbolique, où le génie ne manquera pas là encore, bon scout, de proposer des palliatifs au Mal. De la même façon, les Scènes de la vie féminine auxquelles Michel Butor consacre le troisième volume de ses improvisations constituent-elles un autre élément révélateur de l’immense Mobile de la Comédie humaine, où chaque personnage convoqué (avec son histoire) signifie à la fois, comme chez Dante, un possible humain à double virtualité.
    Un chapitre introductif, sous le titre d’Etudes, donne l’orientation générale de cette lecture en la rapportant au plan «dantesque» de Balzac. Celui-ci, comme La Divine Comédie, obéit à la fois à une représentation globalisante du monde en perdition et au projet salvateur dont le génie est en somme le prophète et l’apôtre, sinon le messie. Laissant les Etudes de mœurs, massif central de l’œuvre fondant la vision de la réalité observée en ses six cercles (vie privée, vie de province, vie parisienne, vie politique, vie militaire, vie de campagne), Michel Butor aborde l’œuvre par une partie où Balzac, par delà les constats établis, en approfondit la signification morale et métaphysique et en libère l’invention «fictionnaire». La méditation de Balzac sur son propre génie et sa vocation trouvera de multiples illustrations et implications, de Jésus-Christ en Flandre à Louis Lambert, et ce qu’écrit Butor sur «le sacrifice fondateur», à propos d’El Verdugo, entre autres réflexions sur les résonances symboliques souvent négligées des romans, qu’il s’agisse des «résurrection manquées» déduites de la lecture de L’Elixir de longue vie, ou de la «folie du savoir» (Balzac interrogeant son double Louis Lambert) ou enfin de «l’espérance de Caïn», restitue l’extraordinaire potentiel d’idées et de formes, de vitalité et de spiritualité de La Comédie humaine.
    Michel Butor, Improvisations sur Balzac. I, Le Marchand et le génie; II, Paris à vol d’archange; III, Scènes de la vie féminine. Editions de la Différence, 1998.
    A conseiller aussi pour mémoire à ceux qui ne les auraient pas lues: les épatantes Improvisations sur Michel Butor de notre auteur qui, à l’opposé de la complaisance narcissique, expose les tenants et aboutissants de sa propre aventure.

  • Rebatet le fasciste

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    Ma  visite à l'écrivain maudit
    Dix ans après la mort de Céline, Lucien Rebatet passait, au début des années 1970, pour l’écrivain le moins fréquentable de la France littéraire. Condamné à mort pour faits de collaboration, il avait échappé de justesse au poteau après des mois, les chaînes aux pieds, à attendre le peloton. Des propagandistes du fascisme, il avait été le plus frénétique par ses écrits, notamment dans les colonnes de Je suis partout, plus encore  dans le pamphlet furieusement antisémite intitulé Les décombres, paru en 1942 et qui lui valut un énorme succès. Connu de ses amis pour sa couardise physique, Rebatet s’était comporté, face à ses juges, avec une indignité complète. Autant dire qu’un tel personnage n’avait rien d’attirant. Mais Lucien Rebatet avait écrit, en prison, un roman magnifique : Les deux étendards. Je l’avais lu à vingt-cinq ans, quelque temps après m’être éloigné du gauchisme bon teint. Un voyage en Pologne, la découverte du Rideau de fer et du socialisme réel, la lecture de Stanislaw Ignacy Witkiewicz et maintes conversations sur les méfaits du communisme, dans le cercle des amis des éditions L’Age d’Homme, à Lausanne, me portaient naturellement à prendre le contrepied du conformisme intellectuel de l’époque, à l’enseigne duquel un Rebatet faisait figure d’ « ordure absolue ». Avec les encouragements de Dominique de Roux et de Vladimir Dimitrijevic, je me pointai donc un jour, moi qui n’était ni fasciste ni antisémite non plus, chez ce petit homme perclus d’arthrose, vif et chaleureux, qui ne tarda à me lancer qu’à mon âge il eût probablement été, lui, un maoïste à tout crin... Les lignes qui suivent reprennent l’essentiel de l’entretien que je publiai au lendemain de ma visite, qui me valut pas mal d’insultes, de lettres de lecteurs indignés et même une agression physique dans un café lausannois. Bien fait pour celui qui se targuait d’indépendance d’esprit…


    Entretien avec Lucien Rebatet. Paris, 14 mars 1972.
    Vingt ans après la parution de son plus beau livre, Les deux étendards, Lucien Rebatet se trouve toujours au ban de la plupart des nomenclatures du roman français contemporain, son nom ne se trouvant prononcé, par les professeurs de littérature et les critiques, qu’avec le mépris réservé en général aux assassins et aux filous. La raison de cette conspiration du silence : ses opinions politiques. Rebatet fut en effet partisan, jusqu’à la dernière heure, du national-socialisme, « et de l’espèce la plus frénétique », ajoute-t-il lui-même.

    Je l’imaginais de haute taille et tonitruant, et je l’ai trouvé plutôt frêle, petit, en robe de chambre et les mains déformées par le rhumatisme, l’œil rieur, d’une gentillesse vous mettant tout de suite à l’aise alors qu’il vous accueille comme s’il vous connaissait depuis longtemps. J’imaginais un intérieur de grand bourgeois cossu (il réside dans l’un des quartiers huppés de Paris) et je suis entré dans un appartement modeste, seuls le bureau et la bibliothèque du maître des lieux en imposant quelque peu. Très vite, le contact allait s’établir : à soixante-neuf ans, Lucien Rebatet m’a sidéré par sa jeunesse d’esprit.
    Or il a commencé par évoquer sa condition de proscrit : « Comme on ne m’a pas fusillé, vous comprenez qu’il fallait au moins me clouer le bec. Brasillach liquidé, on pouvait reconnaître son talent. Mais le nazi Rebatet, un écrivain valable ? Pensez donc ! Notez que ma consolation vient des jeunes, qui me semblent beaucoup plus intelligents que leurs aînés. Ils sont ainsi très nombreux à m’écrire, pour me dire qu’ils discutent ferme autour des Deux étendards.
    Sans fausse modestie, Lucien Rebatet parle de son chef-d’œuvre avec passion. Il sait bien que les succès annuels de la moulinette littéraire disparaîtront peu à peu des mémoires, et que Les deux étendards demeureront. Pourtant, avant d’aborder plus longuement ce livre qui a motivé ma visite, j’aimerais qu’il s’exprime à propos de ses positions politiques dont je saisi mal les tenants.
    « Ah ! vous savez, notre génération a été sacrifiée par la politique. Vous n’avez pas idée, vous qui êtes né après la guerre, de la férocité de la lutte que nous avons dû mener. C’est que la France, en ce temps-là, était dans une pagaille invraisemblable. Vous avez lu Les décombres, hein ? C’était ça, la France : tout y était corrompu, et nous sentions qu’il fallait dire non. Non à la corruption, non au désordre, non au communisme ! Mais allez : à part la lutte contre les « cocos », tout cela est du passé. Un jour, j’ai d’ailleurs écrit dans Rivarol que les gens de mon bord seraient prêts à confesser leurs erreurs, le jours où ceux du bord opposé en feraient autant… »
    Suivent quelques propos sur la situation politique actuelle, les « maos » en France, Sartre et la mort tragique d’Overney (« C’est ces intellectuels boutefeu qu’on devrait arrêter, et pas les petits gars qui militent ! », lance-t-il à ce propos), ou le rappel des jours qu’il passa à Sigmaringen en compagnie de Céline : « Il était inénarrable, surtout quand il insultait les Boches. D’une verve prodigieuse ! Il parlait véritablement sa littérature ! »
    Dans ses moments d’emportement, Rebatet semble cependant m’adresser un clin d’œil, comme sous l’effet de la distance prise : « Voyez-vous, je ne suis pas un politique. J’ai toujours été mal à l’aise dans ce monde-là. Et je ne suis pas un homme de lettres non plus, Disons que je suis une sorte de propagandiste de certaines idées. » Et comme je m’en étonne, il précise : « Oui, la littérature a toujours été, pour moi, un manifeste, comme dans Les décombres, ou un luxe et une joie, comme dans Les deux étendards. »
    Ensuite, comme je lui demande s’il n’y a pas aussi un moraliste chez lui : « Pas moraliste pour un sou s'il s’agit de défendre la Morale ou les Valeurs bourgeoises. Vous le savez bien : le capitalisme est une sorte de vol organisé. Mais si vous le prenez dans le sens où l’entendait un Brice Parrain, alors d’accord : moraliste, si l’on considère que la philosophie doit servir à améliorer l’homme… »

    Mais venons-en aux Deux étendards, dont il faut situer d’abord le cadre du grand débat qui s’y développe. Entre Paris et Lyon, trois jeunes personnages à l’âme ardente : Michel Croz, garçon de vingt ans qui débarque à Paris dans les années 1920 pour y achever ses études. Ancien élève des pères, qu’il abhorre, il découvre l’art et la volupté, ainsi que sa vocation d’écrivain. Parallèlement, son ami Régis Lanthelme, resté à Lyon, lui apprend qu’il va entrer chez les jésuites alors même qu’il vient de tomber amoureux fou d’une jeune fille du nom d’Anne-Marie. Michel tombe à son tour amoureux de la belle et, pour s’en approcher, tente de se convertir à la religion qui unit ses deux amis. Peine perdue. Or, fondu dans une histoire d’amour impossible (Anne-Marie ne pouvant suivre ni Régis ni Michel dans leurs croisades opposées pour le Ciel et la Terre), les débat des Deux étendards fait s’empoigner  un défenseur de la « religion des esclaves » (le christianisme selon Rebatet) et son contempteur, le nietzschéen Michel.
    « Michel Croz, m’explique l’écrivain, est un contestataire avant la lettre. Ce qui le concerne est en partie autobiographique. Il me ressemble. Mais à vingt ans, il est beaucoup plus intelligent que je l’étais, moi. En face de lui, Régis appartient au passé. On pourrait même dire que c’est un personnage historique, comme si le roman se déroulait au XVIe siècle. De nos jours, sa foi d’acier en ferait un intégriste rejeté par l’Eglise romaine, une sorte d’abbé de Nantes. Quant à Anne-marie, c’est vraiment ma fille. Elle a des traits de femmes que j’ai connues, sans doute, mais le personnage, dans sa vie propre et sa manière de s’exprimer, est entièrement inventé ».
    A la question, que je lui pose alors, de savoir où il se situe aujourd’hui par rapport à son roman, Lucien Rebatet me répond qu’il lui reste tout proche : « Comme je vous l’ai dit, la jeunesse m’y fait revenir sans cesse. Et puis, les jours où l’on se trouve dans un livre qui marche bien sont les plus beaux de la vie avec l’amour quand on est jeune… »
    J’aimerais en savoir plus, cependant, sur les circonstances dans lesquelles son roman a été composé.
    « Le 8 mai 1945, j’ai été arrêté par la Sécurité militaire à Feldkirch, en Autriche. J’étais parvenu au chapitre XXVII du livre. Grâce à ma femme, demeurée en liberté, qui se démena pour faire rapatrier mon manuscrit, j’ai pu reprendre mon travail en cellule. A Fresnes, j’étais enfermé en compagnie d’un bandit corse que je bourrais de romans policiers pour le faire taire. La condamnation à mort tomba le 23 novembre 1946. Dès lors, je passai 141 jours les chaînes aux pieds, pendant lesquels j’achevai ce qui allait devenir Les deux étendards. Enfin, sur l’intervention de Claudel, qui estimait qu’on ne pouvait exécuter l’homme qui avait déculotté Maurras, je fus gracié par Vincent Auriol le 12 avril 1947. ma peine étant commuée en travaux forcés, j’allais être transféré à Clairvaux, séparé de mon manuscrit pendant deux ans… »
    Evoquant sa captivité, Lucien Rebatet s’en rappelle les affres autant que les aspects positifs : « Sur le plan de l’existence quotidienne, ce fut un enfer stupide, même pour les politiques. Mais pour écrire, c’était extraordinaire. Tous les soirs, on m’enfermait dans une « cage à poules » de 2mx2m où régnait une paix royale. De six heures à minuit, j’écrivais sans discontinuer. En novembre 1949, enfin, la dactylographie de mon roman, représentant 2000 pages  environ, me parvint par une voie clandestine. J’y travaillai encore dix mois puis il me quitta, entièrement tapé, par l’entremise d’un charcutier qui fournissait notre cantine. Ma libération eut lieu l’année de la parution du livre, en juillet 1952, après sept ans de prison. »
    La conversation, largement arrosée de whisky, s’est prolongée des heures, jusqu’au déclin du jour. Après que Madame Rebatet eut annoncé la nécessité de se préparer pour une séance de cinéma (sous le nom de François Vinneuil, Rebatet tient aujourd’hui encore une chronique cinématographique, avec une pertinence qui n’a d’égale que sa connaissance encyclopédique de la musique), les interlocuteurs se sont levés dans la pénombre et se sont dirigés vers la porte sans que l’écrivain ne cesse de s’adresser à son visiteur: « L’art nous permet de mieux exister, n’est-ce pas ? Voilà ce qu’il nous reste, mon vieux : un certain nombre de valeurs aristocratiques, que ceux qui en ont le désir et la volonté doivent développer. La lucidité, d’abord, et la lucidité partout et à tout instant. Ce qui me paraît très grave, dans l’art d’aujourd’hui, c’est que de nombreux créateurs ne semblent tendre qu’au néant et à la désintégration. Ce qu’il nous faut, au contraire, c’est construire, réinventer des formes correspondant à notre temps, en individus et non en troupe grégaire, avec le « pied léger » cher à Nietzsche… »
    Rebatet3.jpgLucien Rebatet. Les deux étendards. Gallimard, collection Soleil, 1312p.
    A lire aussi : Une histoire de la musique. Robert Laffont, 1969.

    Photo de Lucien Rebatet en mars 1972: Paule Rinsoz.
    Lucien Rebatet est mort en septembre 1972.

  • Vie et destin

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    Nous ne nous déroberons pas,
    sauf à trop de douleur;
    nous récusons tous les excès
    et le mal pour le mal...
     
    Le sang des innocents colore
    le ciel absolument indifférent,
    et de l’aurore au couchant
    tout n’est qu’essor et substance
    à la vie à la mort...
     
    Ta vie ne deviendra destin
    qu’au hasard d’un chemin choisi les yeux fermés,
    et le chagrin mêle à la joie
    de te savoir vivant
    l'effroi de l’éprouver...
     
    Peinture: Robert Indermaur.

  • Les Mouron vivent la filiation en fécond partage d’émotions

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    279580658_4924780137643864_8187298728085943452_n.jpgIllustrant un premier Dialogue entre l’Artiste (Didier) et l’écrivain Quentin), une magnifique exposition est à voir ces prochains jours à Giez (nord vaudois), qu’accompagne une publication exhaustive.

     

    L’arrière-pays vaudois du pied du Jura est ces jours de toute beauté, avec ses modulations de vert tendre et d’ocres roux, le jaune acide des champs de colza et , par delà les eaux pâles du lac, là-bas, et les méplats de l’autre rive remontant vers l’Est, la ligne  brisées des Préalpes qu’on aperçoit des fenêtres d’une grande ferme sise au cœur du village de Giez, sur les hauts du bourg lacustre de Grandson, en cet Espace DM conçu par Didier Mouron et son Isabelle, somptueux écrin pour une expo dont l’accrochage hyper-soigné raconte à lui seul une histoire. Il était une fois trois perfectionnistes…

    Sur les murs de pierre apparente, ainsi, et sur plusieurs niveaux reliés par un escalier de solide vieux bois, c’est une autre histoire encore, ou plusieurs histoires même, que fixent 32 tableaux-poèmes flanqués de poèmes-images.

    Même s’il a exposé à la Cité interdite (entre autres escales au Japon, en Californie, au Canada et même au Mont Pèlerin) et qu’il n’est pas inconnu en nos contrées, Didier Mouron (né en 1958 à Vevey) devrait être mieux reconnu, et particulièrement aujourd’hui où son art, strictement borné à l’usage du crayon mine, atteint une sorte de plénitude gracieuse, par delà sa parfaite technique et ses références naguère plus ou moins explicites, du côté  de Salvador Dali et des surréalistes, du réalisme magique ou du symbolisme « cosmique ».

    Ironiquement, c’est épuré de cette «littérature » que l’artiste, pourtant moins « littéraire » que son fils, rejoint Quentin dont la poésie, dès ses variations américaines de Lost accompagnant les formidables photographies de Claude Dussez (Favre, 2016)  tend elle aussi à l’épure sans s’assécher pour autant dans le minimalisme…

    Quand le cow-boy et l’Indien font ami-ami

    Le rêve d’avoir un père à admirer, coïncidant avec l’admiration d’un père laissant librement son fils s’épanouir, la confluence d’un même sang n’excluant pas le parcours en vaisseaux séparés, chacun son âge et sa tête, chacun sa conviction d’être le chef dans sa partie, ni le fils de la fable freudienne impatient de buter son paternel pour se faire Jocaste, ni le père jaloux de ce rival montant en grappe, l’amour des arbres chez le cow-boy Didier et la passion des livres chez l’Indien Quentin - tout cela pourrait faire une assez épique bio croisée sur fond de forêt québécoise et de rivages vaudois, alors que l’artiste et l’écrivain ne se livrent ici, dans ce Dialogue, que par des objets cristallisant leurs communes émotions.

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    Telle étant la poésie : une sublimation, ici par l’image évocatrice, là par le mot décanté au plus juste. Jocaste ? Isabelle, dédicataire du recueil, inspire Quentin avec Femme et mère, trois vers comme d’un haïku : Elle a l’élégance des séismes / infinis / Qui trembleront encore après la terre, et le tableau de Didier, à double figure féminine, comme en abyme, flanquée d’un arbrisseau fragile, ouvre une troisième dimension au poème, à moins que ce soit l’inverse… Père et fils, au naturel, se chamaillent volontiers. Quentin reproche à son vieux de ne rien comprendre à la politique. Didier trouve ce petit crevé bien cassant parfois, bien sûr de lui, même s’il reconnaît que son propre Ego d’artiste lui est vital (je suis le best dans ma partie, sinon rien) et concède donc au Poète le droit et peut-être le devoir de se prendre lui aussi pour Céline ou Proust, au moins. Bref le Dialogue est la meilleure façon de poursuivre la guerre des générations autrement, et ça donne 32 poèmes étincelants jouxtant 32 tableaux, ou l’inverse. Qui racontent, chacun à sa façon, la foule et la foudre sur un boulevard, les moments de l’amour, caresses et disparitions, l’aïeule qui s’en va et les voleuses de feu, la mort en famille et les travailleuses de l’amour, des rabelaisiens et des rabelaisiennes, de la musique au clair de lune et des amants qui dérivent, rien de banal ou de mièvre, les mots sculptés, le clair-obscur drapé ou du sfumato de brume rêveuse et, de loin en loin, arrêt sur image et merveilles : Le Parfum de l’absente, dont la douceur contraste avec le dessin comme « ressaisi », des évocations frisant l’aporie sensible comme dans L’infini de ta disparition, de plus humbles « minutes heureuses » ramenant Baudelaire au quotidien, de la mélancolie et du fruit, du barbare et de la bête, enfin quoi : 32 fois la vie et ce n’est pas fini - la Poésie survit…

     

    Didier et Quentin Mourom. Dialogue 1 (2021-2022). Préfacé par Bertrand R. Reich. Edition limitée.

    Exposition. Dès le 6 mai 2022 (vernissage à 18h), Giez, espace DM.

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    Rappel : Claude Dussez (photographies) et Quentin Mouron (poèmes), Lost, Favre 2016.

  • Les secrets de l’humanité

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    Sur Les Plaisirs de la littérature, de John Cowper Powys. 

    C’est un formidable ouvroir de lecture potentielle que Les plaisirs de la littérature de John Cowper Powys, dont il faut aussitôt dégager le titre de ce qu’il peut avoir aujourd’hui de faussé par la résonance du mot plaisir, accommodé à la sauce du fun débile de nos jours. Les plaisirs de Cowper Powys n’ont rien d’un petit délassement d’amateur au sens esthète ou d'un agité hyperfestif mais relèvent de la plus haute extatique jouissance, à la fois charnelle, intellectuelle et  et spirituelle.
    On connaît déjà John Cowper Powys pour sa révélatrice Autobiographie, les romans tout empreints de sensualité tellurique et de magie visionnaire que représentent Les sables de la mer, Wolf Solent et la tétralogie des Enchantements de Glastonbury, ou encore ses essais diversement inspirés sur Le sens de la culture et L’Art du bonheur. Or le Powys lecteur n’est pas moins créateur que le romancier, qui nous entraîne dans une sorte de palpitante chasse au trésor en ne cessant de faire appel à notre imagination et à notre tonus critique.
    «Toute bonne littérature est une critique de la vie», affirme John Cowper Powys en citant Matthew Arnold, et cette position, à la fois radicale et généreuse, donne son élan à chacun de ses jugements, et sa nécessité vitale. Pour John Cowper Powys, la littérature se distingue illico des Belles Lettres au sens académique de l’expression. La littérature concentre, dans quelques livres qu’il nous faut lire et relire, la somme des rêves et des pensées que l’énigme du monde a inspiré à nos frères humains, et toutes les «illusions vitales», aussi, qui les ont aidés à souffrir un peu moins ou à endurer un peu mieux l’horrible réalité – quand celle-ci n’a pas le tour radieux de ce matin.
    Rien de lettreux dans cette approche qui nous fait revivre, avec quelle gaîté communicative, les premiers émerveillements de nos lectures adolescentes, tout en ressaisissant la «substantifique moelle» de celles-ci au gré de fulgurantes synthèses. Rien non plus d’exhaustif dans ces aperçus, mais autant de propositions originales et stimulantes, autant de «germes» qu’il nous incombe de vivifier, conformément à l’idée que «toute création artistique a besoin d’être complétée par les générations futures avant de pouvoir atteindre sa véritable maturité».
    Cette idée pascalienne d’une «société des êtres» qui travaillerait au même accomplissement secret du «seul véritable progrès» digne d’être considéré dans l’histoire des hommes, «c’est-à-dire l’accroissement de la bonté et de la miséricorde dans les cœurs» à quoi contribuent pêle-mêle les Ecritures et Rabelais, saint Paul et Dickens ou Walt Whitman, entre cent autres, ne ramène jamais à la valorisation d’une littérature édifiante au sens conventionnel de la morale. D’entrée de jeu, c’est bien plutôt le caractère subversif de la littérature que l’auteur met en exergue. «Une boutique de livres d’occasion est le sanctuaire où trouvent refuge les pensées les plus explosives, les plus hérétiques de l’humanité», relève-t-il avant de préciser que ladite boutique «fournit des armes au prophète dans sa lutte contre le prêtre, au prisonnier dans sa lutte contre la société, au pauvre dans sa lutte contre le riche, à l’individu dans sa lutte contre l’univers». Et de même trouve-t-il, dans l’Ancien Testament, «le grand arsenal révolutionnaire où l’individu peut se ravitailler en armes dans son combat contre toutes les autorités constituées», où le Christ a puisé avant de devenir celui que William Blake appelait le Suprême Anarchiste «qui envoya ses septante disciples prêcher contre la Religion et le Gouvernement».
    Mais peu d’anarchistes sont aussi soucieux que Cowper Powys d’harmonie et d’équanimité. Si nous nous référons à la distinction faite par Léon Daudet entre écrivains incendiaires et sauveteurs, sans doute est-ce à la seconde catégorie qu’appartient nomedium_Powys4.jpgtre druide bienveillant. «Ce Celte tout de feu, de féerie et de magie est un bienfaiteur», écrit fort justement Gérard Joulié dont la traduction, soit dit en passant, respire la santé vigoureuse et l’élégance.
    Rebouteux des âmes, John Cowper Powys nous communique des secrets bien plus qu’il ne nous assène des messages. Les ombres, voire l’obscénité de la littérature ne sollicitent pas moins son intérêt que ses lumières et ses grâces, et s’il répète après Goethe que «seul le sérieux confère à la vie un cachet d’éternité», nul ne pénètre mieux que lui les profondeurs de l’humour de Shakespeare ou de Rabelais.
    A croire Powys, le pouvoir détonant de la Bible ne tient pas à sa doctrine spirituelle ou morale, mais «réside dans ses suprêmes contradictions émotionnelles, chacune poussée à l’extrême, et chacune représentant de manière définitive et pour tous les temps quelque aspect immuable de la vie humaine sur terre». La Bible est à ses yeux par excellence «le livre pour tous», dont la poésie éclipse toutes les gloses et dont trois motifs dominants assurent la pérennité: «la grandeur et la misère de l’homme, la terrifiante beauté de la nature, et le mystère tantôt effrayant et tantôt consolant de la Cause Première». Mais là encore, rien de trop étroitement littéraire dans les propos de ce présumé païen, dont le chapitre consacré à saint Paul nous paraît plus fondamentalement inspiré par «l’esprit du Christ» que mille exégèses autorisées.
    Cet esprit du Christ qui est «le meilleur espoir de salut de notre f… civilisation», et qui se réduit en somme à l’effort séculaire d’humanisation des individus, constitue bonnement le fil rouge liant entre eux les vingt chapitres des Plaisirs de la littérature, courant d’un Rabelais dégagé des clichés graveleux aux visions christiques de Dickens et Dostoïevski, d’Homère fondant un «esprit divin de discernement» à Dante nous aidant à «sublimer notre sauvagerie humaine naturelle pour en faire le véhicule de notre vision esthétique», ou de Shakespeare, à qui l’humour ondoyant et sceptique tient lieu de philosophie, à Whitman qui suscite «une extension émotionnelle de notre moi personnel à tous les autres «moi» et à tous les objets qui l’entourent».
    De la même façon, notre «moi» de lecteur, dans cette grande traversée de plein vent ou s’entrecroisent encore les sillages de Montaigne et de Melville, de Cervantès et de Proust, de Milton et de Nietzsche, se dilate sans se diluer, l’énergie absorbée par cette lecture se transformant finalement en impatience vive de remonter à chaque source et de sonder chaque secret.
    John Cowper Powys. Les plaisirs de la littérature. Traduit de l’anglais par Gérard Joulié. L’Age d’Homme, 444p. Un dossier de la revue Granit a été consacré à Powys en 1973, constituant une bonne introduction à son œuvre.

  • L’hypertexte de Muños Molina tient de l’auberge espagnole…

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    Aspirant à composer «le grand poème du siècle», le romancier espagnol devient Un promeneur solitaire dans la foule, dont les errances fécondes recoupent celles de Frédéric Pajak et de Paul Nizon ou de Roland Jaccard, entre autres contemporains, avec des révérences aux grandes ombres d’Edgar Allan Poe et de Charles Baudelaire, du Juif errant Walter Benjamin ou d’Emily Dickinson l’ange puritain, et l’incitation générale à «écrire» ce livre particulier en le lisant…
     
    Chacune et chacun se rappelle, probablement, le moment plus ou moins vertigineux où, en tant qu’individu, elle ou il aura découvert tout à coup son unicité fondamentale par rapport à la multitude.
    Pour ma part cela m’est apparu la nuit, entre seize et vingt ans, dans le quartier de notre enfance où trois tours de seize étages venaient d’être construites au-dessus des bois dans lesquels nous avions joué, trois piliers monumentaux dont les centaines de petits écrans allumés constituaient autant de fenêtres donnant sur ces multiples vies empilées aux silhouettes et aux actes plus ou moins identifiables par le petit voyeur que j’étais là. Plus tard, l’idée d’un roman virtuel m’est venue à partir de cette mosaïque visuelle surgie des ténèbres, dont les personnages seraient évoqués à l’enseigne de ce simultanéisne mondialisé que nous connaissons aujourd’hui, où nous sommes informés de tout ce qui se passe en temps réel. Mais avant le composition de ce roman, un autre choc, de nature culturelle plus encore que personnelle, m’aura fait éprouver le sentiment-sensation d’être seul dans la masse humaine, un matin à Tokyo, dans le métro de la première heure, au milieu de centaines de Japonais à mallettes se rendant à leurs bureaux d’employés japonais à calculettes.
    Or c’est le même type d’expérience que me semble évoquer le dernier livre traduit en français du romancier espagnol Antonio Muños Molina (déjà primé par le Médicis étranger de 2020 et reparu ces jours en livre de poche), intitulé Un promeneur solitaire dans le foule et constituant une sorte d’inventaire socio-poétique de notre «profond aujourd’hui», selon l’expression de Blaise Cendrars.
     
    Profitez de l’Eté protégé par la Police
     
    Au même instant, ce mercredi soir d’été radieux à une terrasse de la Dolce Riviera (Suisse du sud-ouest) où j’avais amorcé la lecture de ce pavé de 500 pages acquis la veille, je repensais malgré moi au pauvre type en uniforme de la police locale qui, deux jours plus tôt, sur un quai de la gare de Morges, avait paniqué au point de massacrer, de trois balles, un autre pauvre mec dont le comportement bizarre (on dira qu’il, avait l’air de prier, et tout de suite on aura pensé « terroriste », puis on dira qu’il titubait entre les voies du train et le quai, on aura appelé la police, laquelle aura fait illico les « sommations d’usage » sans résultat probant), et je lisais, en gras et avec de solennelles majuscules, Tout ce qu’Il te Faut pour profiter de l’Été à l’amorce d’une séquence affirmant que « c’était l’été des robes courtes et légères comme des tuniques », j’avais siroté un premier Aperol en dépit de l’interdiction qui m’est faite ces temps de consommer de l’alcool pour cause de « souffle au cœur », je pensais au flic arrêté et aussitôt justifié à la radio par sa hiérarchie paniquant à son tour, je pensais à l’agonie du mec menotté dont le faciès de métis (comme on l’apprendra plus tard) avait sans doute inquiété les jeunes policiers affolés, je lisais dans mon livre «L’Espagne était le septième pays du monde à jeter le plus de nourriture à la poubelle», je pensais à ma bonne amie en guerre contre le cancer depuis avril et à laquelle sa troisième chimio avait fait perdre le goût des aliments, c’était une « soirée de rêve » devant le plus grand lac d’Europe et le plus beau du monde à nos yeux, et je lisais « Ne rate pas l’occasion que tu attendais. Laisse-toi séduire par nos promotions avant la fin de l’été », puis je lisais « Cet été, fais les meilleures photos avec ta perche à selfie», je revoyais les cheveux sales du premier suicidé que j’avais vu cinquante ans plus tôt au pied du pont Bessières en pleine ville de Lausanne, je revoyais le corps d’ivoire du désespéré repêché dans la Seine une nuit de printemps d’une autre année, à ma lecture du livre de Muños Molina s’ajoutait celle de ma propre vie et je me disais que chaque lectrice et chaque lecteur d’Un promeneur solitaire dans la foule, au fil des pages, pourrait composer son propre «roman» à sa guise, que ce soit en observant « cela simplement qui est » au présent, selon l’expression d’un autre nomade solitaire du nom de Charles-Albert Cingria, ou en scrutant le passé et ses innombrables «romans» dont l’un pourrait être signé Robert Walser et l’autre Marina Tsvetaeva, autres «personnes déplacées» à leur façon…
    Fou de littérature, et comptant lui-même au nombre des auteurs majeurs de la littérature espagnole actuelle, Antonio Muños Molina en même temps qu’il arpente « à l’horizontale » les rues de la ville-monde avec ses carnets et son smartphone, replonge en verticale diachronique à la rencontre des solitaires de naguère ou jadis, à commencer par Thomas de Quincey et Edgar Allan Poe les veilleurs ténébreux aux lisières du rêve et de la folie, dont la déesse secrète, comme celle de Baudelaire ou d’Emily Dickinson, avait pour nom Poésie. Dans leurs foulées, Walter Benjamin le juif allemand et Fernando Pessoa le Lisboète aux multiples hétéronymes feront converger les démarches de l’Andalou Antonio Muños Molina et du Franco-suisse Frédéric Pajak, qui se retrouvent également dans le labyrinthe de Joyce, auteur d’un «roman total» comme voudrait l’être Un promeneur solitaire dans la foule, etc.
     
    Une poésie en phase avec la ville-monde
     
    «J’appelle poésie l’ivresse et la plus grande concentration expressive de tout art», écrit Munos Molina, «toute présence ou image mémorable du monde réel. Ce dont elle se rapproche est l’emportement suprême de l’amour qui ne ferme pas les yeux. Il fait un bon vertigineux pour voyager dans l’inconnu. Il disparaît sans laisser de traces».
    Quand ensuite il parle de sa façon d’écrire sans cesse et partout sur ses carnets volants, il précise : «Quand j’écris au crayon je suis plus proche du silence que je recherche», et l’on comprend que ce silence contient le bruit du temps et toutes les voix, et cette pratique du «crayonné» lui fait dire que l’une des choses qu’il envie le plus est l’art du dessin, ce qui nous renvoie aux livres de Pajak combinant, de façon puissamment originale, le texte et le dessin en contrepoint.
    Frédéric Pajak incarne à sa façon le promeneur seul dans la foule, comme le poète Pavese qu’il a rencontré une nuit dans le dédale de Turin, ou le Bernois Paul Nizon exilé à Paris avec son imper et son chapeau d’écrivain à dégaine de détective «en marche vers l’écriture», en compagnie duquel, à l’instigation du Portugais d’origine (on n’en sort pas…) Amaury da Cunha, il dialogue à propos de tout ce qui l’intéresse autant que nous et vous, à savoir : son père mort jeune et le tien, les rêves de Nizon et les vôtre, la vie bonne ou vache, la littérature merveilleuse ou ses simulacres médiocres, Van Gogh et Dürrenmatt, la façon d’écrire de l’un ou pour l’autre de dessiner à la plume, et ce qui pourrait n’être qu’une conversation d’initiés s’ouvre à tous grâce au vin (rires) et au rire (encore un verre), et tout à coup l’homme seul devient une foule et ça bourdonne comme un essaim d’abeilles au fond du jardin ou de la rue Campagne-Première où finit À bout de souffle de Godard, etc.
    À un moment donné, Nizon se compare à Shakespeare. Il pense, le fringant nonagénaire, que son écriture est unique, et il a raison. C’est Virginia Woolf qui disait que la véritable aristocratie consiste à se savoir unique, motif de ne jalouser personne. Avec le même aplomb tranquille, Flannery O’Connor disait aimer ses livres comme ses enfants, ce qui n’empêche pas d’aimer les enfants des autres et d’admirer tel peintre ou tel écrivain sans l’envier, la réalité de se transformer en fiction et le plomb des jours en or du temps.
     
    Que la fiction est une réalité qui circule…
    Dans l’ensemble de textes brefs constituant son dernier opuscule paru, intitulé On ne se remet jamais d’une enfance heureuse, Roland Jaccard raconte sa dernière conversation avec Sigmund Freud (1856-1939), qui lui annonce le déclin et la capilotade finale de la psychanalyse, vaincue (notamment en France) par les querelles de chapelles, et c’est sur le même ton enjoué et naturel qu’il évoque sa visite à Paul Nizon, lequel partage avec lui le goût des journaux personnels où chacun invente sa vie de la façon la moins «objective» qui soit, et l’on n’est pas étonné de relever au passage qu’un Elias Canetti est l’un des auteurs préférés de Nizon, qui figure lui aussi un promeneur solitaire dans la foule, dont les écrits ont traité de la « masse » avec pénétration, entre réalité et fictions de la pensée.
    Le dernier «roman» d’Antonio Munos Molina ne raconte pas une histoire: il en amorce mille, parfois très intimes (de belles évocations sensuelles et sensibles à la fois) sans qu’on sache si l’auteur est lui-même impliqué, souvent mêlées à l’actualité ou prenant la tangente comme cette mariée qui fuit et s’envole en hélico en pleine cérémonie, etc.
    À préciser enfin et pour la route : que ce «poème du siècle», virtuel et plus-que-réel en son hypertexte, est à la fois accessible à tout un chacun et nécessite cependant un certain effort de lecture créatif, en conformité parfaite avec ce que tout écrivain se prenant pour Shakespeare (!) est en droit d’attendre de sa lectrice et de son lecteur…
    Antonio Muños Molina, Un promeneur solitaire dans la foule. Traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon. Seuil / roman, 520p. 2020. Réédité ces jours en Points Seuil.
     
    Amaury da Cunha, Pourquoi tu me regardes comme ça ? Conversation entre Paul Nizon et Frédéric Pajak. Editions Noir sur Blanc, 101p. 2021.
     
    Roland Jaccard. On ne se remet jamais d’une enfance heureuse. L’Aire, coll.Le Banquet, 175p, 2021

  • Le dernier Houellebecq, ou le nihilisme dépassé...

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    Comme il en a l’habitude, le romancier français vivant le plus intéressant essuie les pires critiques pour anéantir, son 22e ouvrage, le plus long mais aussi l’un des plus remarquables après Extension du domaine de la lutte, La Possibilité d’une île ou La Carte et le territoire. Pessimiste dans les grandes largeurs sociales et mondiales d’un avenir proche (2027), ce dernier roman développe, notamment, une réflexion parfois grave et parfois cinglante sur le vieillissement, le traitement institutionnel de la santé, la mise à l’écart des vieux «inutiles» et l’euthanasie, le mal-être privé et les tares de la «dissociété», mais aussi les issues de la tendresse et de l’amour…
    Au regard de surface, le look de Michel Houellebecq est sans doute le plus hideux de la galerie des portraits d’auteurs actuels de tous les sexes : figure de furet à vilaine peau, dégaine de beauf prenant successivement les poses d’un Camus recyclé avec son imper et sa clope, puis d’un Céline grimaçant de désabusement sinistre, plus récemment un poil plus policé mais guère, en tout cas rien d’avenant mais une «gueule», comme son nom sera une «marque». Cela pour l’apparence, le «shooting» médiatique et tout le tralala…
    Or il y aura bientôt trente ans qu’on aura découvert un autre Houellebecq en tournant la première page d’Extension du domaine de la lutte, son premier roman significatif, qui avait le mérite immédiat de décaper les apparences, précisément, en achoppant au langage du faux, à la nouvelle langue de bois sociale plutôt genre langue de coton où un balayeur est dit «technicien de surface», une prostituée «travailleuse du sexe», une morgue « espace funétique », et la «papatte» de l’écrivain immédiatement reconnaissable filait le regard suraigu d’un observateur de la société à l’objectivité clinique rappelant un peu l’œil «américain» ou «behaviouriste» d’un Jules Romains, le «style sans style» d’un Simenon attaché aux «mots-matière» plus qu’à tout ornement, ou encore l’absorption totalisante d’un Balzac à la fois sociologue et psychologue, reporter et poète, même si Houellebecq achoppait à une société toute différente et développait, loin des «littéraires», une technique d’observation d’ingénieur agronome étudiant des carottes de terrain et nourrissant des intérêts inédits et pointus pour l’économie ou les phénomènes sociaux les plus caractéristiques de l’époque (autour de la télé, du sexe, des névroses privées et des psychoses collectives, des mutations urbaines ou rurales), plus proche à cet égard d’un J.G. Ballard ou d’un Philip K. Dick que de ses pairs français – tout cela qu’on a découvert dans Le Particules élémentaires, Plateforme et la sidérante (et sidérale) Possibilité d’une île, plus tard avec les synthèses romanesques non moins impressionnantes de La Carte et le territoire, Soumission et Sérotonine.
    Dans la foulée des ces parutions, le succès aura fait du jeune auteur (né Michel Thomas en 1956) une star internationale et, avant les «influenceurs» de la galaxie numérique, un «intervenant» public permanent multipliant les textes et les apparitions médiatiques qui auront contribué à brouiller voire embrouiller son image, jusqu’à celle, récente, d’un anti-bobo bourgeoisement marié et flirtant plus ou moins avec la droite «identititaire» la plus dure.
    La confusion est telle qu’un commentateur parle d’anéantir comme d’un roman d’extrême-droite, par un raccourci rappelant les temps de la censure cléricale ou politique, ou le cher Henri Guillemin réduisant l’immense Balzac à un royaliste infréquentable.
    Michel Houellebecq «idéologiquement suspect» ? Et comment ! Ambigu ? Comme la plupart des grands écrivains, tels Aragon ou Céline, mais si l’on voyait plutôt ce qui échappe à l’idéologie dans anéantir ?
     
    Sous l’apparence de la politique et de sa jactance
    Selon notre confère David Caviglioli, consacrant trois pages pas entièrement malveillantes au roman dans L’Obs du 9 janvier, magazine préféré de la gauche caviar, anéantir serait le livre le plus «politique» de Michel Houellebecq, ce qui se tient en apparence vu que le roman traite, sur fond de campagne électorale fébrile, avant la présidentielle de 2027, des menées d’un «papable» de très haute volée en la personne du ministre de l’économie Bruno Juge (un clone approximatif de Bruno Lemaire), et de son conseiller et confident Paul Raison, tous deux parlant évidemment de leur job, travaillant à leurs dossiers et suivant attentivement l’évolution d’attaques terroristes internationales à caractère économique, entre autres.
    Comme toujours, Houellebecq s’est documenté sur la disposition des lieux où évoluent ces messieurs, ce qu’ils grignotent entre deux séances de travail ou comment, avec une consultante dynamique au langage de tueuse, puis avec une autre superpro de la gestion d’image, le ministre se fait coacher pour damer le pion à ses concurrents.
    Mais y a-t-il de la politique là-dedans ? Houellebecq défend-il une position en la matière, pour tel ou tel parti, telle ou telle mouvance ? Nullement: le vrai sujet du roman est ailleurs, dans le flux et le brouillard, les errements des protagonistes, leurs vie amoureuse et familiale, ou encore les rêves récurrents détaillées de Paul, autrement dit : le magma de la vie des gens, plus encore privée que publique - notre vie à tous.
     
    Un homme sans qualités au début du XXIe siècle
    Au tournant de la cinquantaine, l’énarque Paul Raison, fils du «babyboomer» Edouard - lui-même retraité des services secrets -, ne sait plus trop où il en est malgré sa haute position dans le ministère de Bruno Juge. Marié jeune à une femme prénommée Prudence, énarque comme lui et partageant ses vues (« leur accord sur la taxation des plus values avait d’emblée été total »), il a vu sa compagne s’éloigner de lui sous l’effet d’une «guerre alimentaire» survenue avec la mutation végane vécue par Prudence dès 2015, qui les a amenés à faire à la fois aliments séparés et chambres à part…
    Dix ans plus tard, tout en vivant ensemble dans un bel appartement et partageant toujours le même réfrigérateur, les conjoints cohabitent poliment mais Paul regrette de n’avoir pas connu la paternité tandis que Prudence s’est rapprochée de la mouvance religieuse wicca inspirée par le chamanisme et les cultes druidiques, notamment.
    C’est alors que survient un événement familial décisif, totalement banal en apparence (Edouard, victime d’un infarctus cérébral, tombe dans un coma momentané) mais qui va ramener Paul, présenté jusque-là comme un homme sans qualités assez typique de l’époque – n’était la lucidité autocritique – à la vraie vie et à ses confrontations.
    Dans un premier temps, Paul retrouve sa famille dans l’hôpital lyonnais où il trouve son père inconscient, entre sa sœur Cécile (bonne chrétienne épouse d’un notaire propre sur lui mais au chômage), Madeleine la compagne d’Edouard, veuf de Suzanne depuis des années, Aurélien le frère cadet restaurateur d’art comme sa mère disparue, la redoutable Indy (journaliste branchée qui a épousé celui-ci malgré le mépris que sa faiblesse lui inspire) et l’ado Godefroy qu’elle a fabriqué par GPA avec un Noir californien sans demander son avis à son mari que ses proches croient stérile, à tort…
    Bref, une famille de notre temps, dont les qualités et les défauts vont être révélés par la maladie d’Edouard, son coma du début (« un légume », conclut vite Indy en parlant déjà de tutelle et de répartition des biens), puis son «réveil» partiel, ses tribulations en milieu hospitalier - lesquelles nous valent un aperçu de la jolie ambiance des EHPAD français… -, et, passant d’une année à l’autre, le roman familial va interférer avec le feuilleton national d’une campagne présidentielle où les apparences reprendront le dessus, alors que la vie réserve à Paul, au-delà de son rapprochement avec Prudence, une dernière confrontation à laquelle nul, riche ou pauvre, croyant ou non, frustré par la vie ou comblé, n’échappe…
     
    Une lecture qui vous tend un miroir…
    Certains livres laissent en vous une empreinte particulière, et c’est le cas, en ce qui me concerne, de ce dernier roman de Michel Houellebecq, même sans partager la vision du monde de l’auteur.
    Or le fait d’avoir vécu, ces derniers mois, des épreuves personnelles, devant la maladie et la mort annoncée, dans les services hospitaliers et au contact de soignantes et soignants, qui recoupent les observations concentrées dans ce livre, s’ajoute évidemment, sous l’angle de la simple humanité – et là je pense au bon docteur Tchekhov dans sa cour des miracles -, à la reconnaissance littéraire que me semble mériter cet ouvrage limpide d’expression et dénué de tout pathos, indigné parfois et nous indignant à l'avenant à juste titre (la scène centrale remarquable du jeune activiste justifiant l’exfiltration illicite du malade d’une unité de soins en pleine déliquescence, et l’épisode affreux de la délation journalistique d’Indy aboutissant au suicide d’Aurélien qui rappelle (en mode mineur) celui de Lucien de Rubempré chez Balzac), truffé d’observations pertinentes, nous faisant un peu sourire quand l’auteur se la joue visionnaire des temps à venir - mais tel est l’écrivain, vieux gamin qui se permet tout en sa bonne foi de médium sensible parfois naïf mais toujours mieux inspiré que ceux qui en ricanent sans risque.
    Oui, cet anéantir, qui pointe le nihilisme contemporain plus qu’il n’en participe, nous tend un miroir, et celui-ci renvoie à celui qu’évoquait Stendhal dans Le Rouge et le Noir et devrait faire réfléchir les détracteurs de Michel Houellebecq : «Un roman est un miroir qui se promène sur une grande route. Tantôt il reflète à vos yeux l’azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route. Et l’homme qui porte le miroir dans sa hotte sera par vous accusé d’être immoral ! Son miroir montre la fange et vous accusez le miroir ! Accusez bien plutôt le grand chemin où est le bourbier, et plus encore l’inspecteur des routes qui laisse l’eau croupir et le bourbier se former»…
    Michel Houellebecq, anéantir. Flammarion, 733p. 2022.

  • Miroirs du temps

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    Trois poèmes inédits de Georges Haldas


    MIROIR DU TEMPS

    Dur moment dans la voie
    quand les jours s'obscurcissent
    quand le chemin se creuse
    pareil à une tombe
    Où sont les jours heureux
    le murmure des voix
    dans le jardin discret
    Les visages de ceux
    qu'on aimait voir à table
    Où sont les jours heureux
    où on l'était soi-même
    sans même le savoir
    Dur moment dans la voie
    quand le miroir se brise
    laissant au fond de nous
    mille morceaux épars
    que garde la mémoire
    Mais sans aucune chance
    pour nous de se revoir


    LE PAS DE TOUS

    N'insistez pas je vais
    où mes pas me conduisent
    N'insistez pas je suis
    le fleuron du matin
    Je poursuis mon chemin
    Que le soleil se lève
    ou que tombe la nuit
    je ne m'arrête pas
    Je suis l'enfant fidèle
    qui n'a qu'un seul chemin
    Ne me demandez pas
    où je vais d'où je viens
    Je ne peux rien vous dire
    si ce n'est que le but
    comme une ombre me suit
    Il était au départ
    et il est à la fin
    Je poursuis mon chemin
    Et un beau jour chacun
    reconnaîtra le sien


    PRIERE

    A l' heure du déclin
    et quand les eaux se perdent
    ou alors se retrouvent
    dans le même océan
    donnez-moi le courage
    et la fidélité
    pour suivre jusqu'au bout la voie
    qui fut la mienne
    Que je n'ai pas choisie
    mais seulement suivie
    Que je sois accueilli
    si accueil il y a
    comme des millions d'êtres
    travaillés par le doute
    et leur propre souffrance
    Tel est mon vœu unique
    et ma seule prière
    Etre accueilli aussi
    autrement dit mon Dieu
    en homme à part entière

    G.H.