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Journal des Quatre Vérités,XV

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À la Maison bleue, ce samedi 1er février. – « Laisse-venir l’immensité des choses », écrivait Ramuz je ne sais plus où, et son ami Charles-Albert Cingria lui répond en lambinant dans la campagne romaine : « Ça a beau être immense : on préfère voir un peuple de fourmis pénétrer dans une figue », autrement dit les deux infinis de Pascal ramenés à la finitude à quoi je pensais ces derniers jours en lisant Je n’irai plus jamais à Feodossia de mon cher Lambert, son dernier ensemble de proseries du Murmure du monde dont chaque page, sous le signe du délire contrôlé, est une plongée dans l’infiniment petit renvoyant à tout instant à l’infiniment grand que me rappelle aussi, ce matin, cette page d’Une machine comme moi de Ian McEwan, suite de délectables variations sur les pouvoirs et les limites de l’intelligence artificielle que vit Charlie, le protagoniste narrateur, en développant un début de jalousie à l’endroit de l’androïde Adam qui l’a remplacé dans le lit de son amie Miranda : « J ‘aurais pu monter l’escalier quatre à quatre pour interrompre Adam et Miranda, faire irruption dans la chambre et le mari clownesque des vieilles cartes postales des stations balnéaire. Mais ma situation avait quelque chose d’excitant, qui tenait non seulement au subterfuge et à la curiosité, mais à l’originalité, à la modernité, à l’honneur d’être le premier homme fait cocu par un artefact. J’étais de mon époque, à la pointe de la nouveauté, vivant avant tout le monde le drame du remplacement si fréquemment et sinistrement prédit ».

CONNIVENCES. – Je lisais tout à l’heure, encore couchés, des pages presque entières d’Une machine comme moi à Lady L., après quelques propos vifs sur le manque d’humour des Français cartésiens et, par contraste, la formidable porosité intellectuelle et sensorielle des Anglo-Saxons, et je pensai à l’immense travail de traducteur accompli par Gérard le tout menu, le délicat marquis, mon dandy préféré que je voussoie après cinquante ans d’amitié, passeur d’Ivy Compton-Burnett et de Chesterton, préfacier et traducteur des Plaisirs de la littérature de John Cowper Powys, le seul en somme de mes amis actuels avec lequel je puisse entretenir une conversation infinie sur la littérature et le cinéma, qui tenta courageusement de me convertir au catholicisme en notre trentaine, avec lequel j’ai visité les musées de Rome, fait station au café Greco, (re) découvert Rubens au Liechtenstein (il lisait Campagne perdue de Gustave Roud dans le train), passé d’interminable samedis soir chez Dimitri, etc., et lisant Lambert je me dis qu’avec celui-là aussi je me sens en connivence - et d’ailleurs il est prévu qu’il débarque à la Désirade en mai prochain…

LE CHAUSSON. - Quant à ma rencontre de l’autre, je pourrais en faire une petite proserie à ma façon. Laquelle raconterait l’histoire du type, refusant son état de vioque mais peinant à la marche (artère fémorales à réparer) après un séjour de dix jours à l’hosto (artères coronaires réparées), aidant, à la porte automatique du Centre commercial voisin, une vraie vieille cassée en deux comme une petite poupée au joli visage rose, la tête à la hauteur des genoux et trainant son caddie comme un sac de plomb, à franchir ladite porte puis à faire trois pas en trois fois trois minutes ; comment le type s’en éloigna en traversant la place pavée dite « du Marché », puis se retournant, avisant là-bas la pauvre petite dame qui n’avait pas avancé de deux pas, comment il se fit alors aborder par une autre brave dame pimpante genre paroissienne bon chic qui avait elle aussi repéré la petite dame handicapée et se proposait d’aller la « féliciter » pour son courage, comment alors le type objectait que peut-être une aide réelle serait plus souhaitable que des félicitations, et tout aussitôt, plantant là la bourgeoise, rejoignait la petite dame immédiatement reconnaissante de son geste et lui avouant qu’elle avait fait une folie en descendant ainsi de la Vieille Ville jusque-là, son « charrette » de genou la lâchant en plein Centre commercial, et les deux personnages alors, bras-deci-bras-deça, traversant tout tout tout lentement les cinquante mètres de la place jusqu’à l’abribus où le type proposait à la petite dame de l’attendre pendant qu’il allait chercher son Honda hybrid avec laquelle il la reconduirait en Vieille Ville, et chez elle trouvant finalement, dans le corridor d’entrée, un chausson de ballerine – il pourrait intituler sa petite proserie Le Chausson, etc.

Ce vendredi 7 février . - Il y avait ce matin quelque chose de lustral dans la lumière émanant de la baie, sous la ligne de pur azur séparant le bleu laiteux du lac et le ciel à valeur plus dense, et j’ai fait tout le quai en m’arrêtant plusieurs fois sur les bancs à regarder les gens défiler, un cycliste noir à capuche, une Anglaise (enfin l’air d’une Anglaise) vérifiant sur son tronc l’identification, inscrite sur un petit panneau doré, d’un haut pin parasol comme il y en a à Nice sur la Promenade des Anglais ; et du coup je me suis rappelé le camion blanc et me suis senti plein de reconnaissance d’être en vie au milieu de ces Russes et des ces Chinois allant et venant en semblant chercher quelque château médiéval ou quelque statue de rocker – celle de Freddie Mercury n’est pas la pire des sculptures ornant ce déambulatoire...

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DIXIT JACCARD. – À un mot qui se veut aimable du cher Roland, qui me dit que plus mon corps se «dégrade» plus mon écriture s’envole, je n’ose répondre que l’état de mon «corps» ne le regarde en rien, dont la «dégradation» visible (tout à l’heure dans l’ascenseur de la Maison bleue je me trouvais le visage de papier mâché de mon père une année avant sa mort, dans les rochers rouges d’Aiguablava) n’a qu’un lointain rapport avec ma fraîcheur d’âme, pareille à celle du bon et beau garçon que j’étais à dix-sept ans quand j’ai commencé de prendre ces notes, lisant Camus et Kazantzaki, Cendrars et Jouhandeau, et que ma gaieté (ma tristesse souriante) est toujours la même en dépit de certains accès de mélancolie débauchée (entre trente et trente-cinq ans) où mon écriture devenait parfois mécanique.

DOUTEUSE GLOIRE. – Dans la foulée je tance le vaurien, lui reprochant d’avoir écrit des inepties inamicales à propos de son compère Matzneff, la semaine passée sur Facebook, affirmant que la misérable Vanessa S. lui aurait rendu service en travaillant à sa gloire mondiale, ce qui me semble une faute de goût et un péché plus encore qu’une forfanterie de cynique.

Alors lui de me répondre que devenir écrivain maudit est aujourd’hui comme une consécration, qui vaudra à Matzneff de survivre dans les siècles mieux que l’insipide Jean d’Ormesson célébré à outrance, à quoi je rétorque que Jean d’O lui-même m’a dit qu’il ne croyait pas à sa postérité, pas plus que je ne crois à celle de Matzneff sauf dans les petites largeurs stylistiques - et quant au diable avec lequel notre ami me conseille de pactiser, je n’y vois qu’un fantoche littéraire sans épaisseur se traînant dans les soirées mondaines alors que Satan fond comme l’éclair; mais c’est dans le Monsieur Ouine de Bernanos qu’il nous attend et pas dans les malmenées de la culotte rapportées par Matzneff dans son pitoyable Journal, tellement au-dessous de son vrai talent.

GREEN INTÉGRAL. - Du moins est-ce grâce à Roland Jaccard, m’en parlant un soir chez Yushi, que je dois la découverte du Journal intégral de Julien Green, d’un autre sérieux et d’une autre vitalité, d’une autre pénétration et d’un autre honnêteté que tous les déballages actuels de l’exhibitionnisme en ligne affolant les néo-censeurs; rapport quotidien tranquillement explicite à tous égards - où tout ce qui concernait le sexe et la privacy de ses proches s’est trouvé censuré de son vivant par décence et respect humain, et cela me semble non pas hypocrite mais la sagesse même - alors que tout ce qui a trait au cul et à la pine (c’est comme ça que s’exprime le digne écrivain cravaté) est relaté, dans le journal non caviardé, du même ton qu’il parle de Rubens et de Rembrandt, de Dickens ou de Wagner, de l’évolution de la situation en Allemagne ou de son roman en chantier, et tous les jours de Robert de Saint-Jean le grand amour de sa première vie, etc.

TENDANCE. - J’apprends ce matin, par mon amie canadienne Nicole H., que la nouvelle tendance chez les végans est d’aller promener ses légumes de compagnie. C’est exactement la nouvelle revigorante qui nous aide, tôt l’aube, à reprendre confiance en l’Humanité. La surprise quotidienne est énorme.

LA PEUR.- Ce que j’attends en somme des livres, et donc des écrivains, ce sont des phrases qui existent. L’écrivain Henri Michaux ne m’aurait pas surpris à évoquer sa promenade matinale avec son aubergine de compagnie. « Ensuite je ne suis aperçu de cela que. Clara l’aubergine avait mal sanglé son gilet de sauvetage », et l’angoisse rétrospective qui s’ensuit.

Ensuite je reprends la lecture d’une espèce d’uchronie dans laquelle il est question de la vie sur terre au lendemain d’une catastrophe climatique, mais peu de phrases qui existent là-dedans. Une suite d’informations. Des constats froids comme des colonnes de chiffres.

Je regarderai ce matin les journaux avec plus d’attention que d’ordinaire. Suis-je attiré par la folie ? Nullement. Cependant je remarque bel et bien que celles et ceux qui écrivent des phrases qui existent sont souvent des cinglés selon les critères de la normalité. Corinne Desarzens, dans une page de journal, raconte ainsi comment elle chie sous un arbre méridional, et cela donne des phrases qui existent.

UNE AUTRE VIE.- Più o meno ognuno si trova perduto nel oceano della sua vita - mi ritrovai in una selva oscura - et pourtant le recours aux mots, à la conscience et donc à l’esprit , et disons plus précisément l’enfance de l’esprit moyennant un effort particulier, nous permet d'envisager une autre vie - tu dois changer ta vie conclut Rilke à la fin de sa rêverie devant le Torse d’Apollon de Rodin.
Et c’est la question principale que pose aussi Une machine comme moi de Ian McEwan à son lecteur: mais qu’avez-vous donc fait de votre vie ?

CONSEILS DE LA VIEILLE.- La vieille emmerdeuse de bon conseil que représente à mes yeux la mère de mon Dieu polythéiste me dit ce matin de ne pas paniquer. Occupe -toi posément de tes affaires, soigne tes poèmes et va faire pisser le chien au parc avant l’afflux des Russes et des Chinois, prends des nouvelles de Bona et réponds honnêtement à Christophe, reprends tes petits paysages à l'acryl et prépare une belle et bonne chronique sur le roman de Ian Mc Ewan, enfin songe au onzième commandement selon l’évangile de ton ami l’Abbe Gilbert V.: tu ne tomberas point , mais vas-y sans canne ni déambulateur, comme si tes jambes sciées par les crampes avaient l’âge du capitaine que tu as été à dix-sept ans solide à la barre .

TRAVAIL.- En fait il n’y a que le travail qui compte, te répètes-tu depuis tes seize à vingt ans, là où tout s’est joué : que le travail qui te mette en joie comme un jeu d’enfant. Alexandre Zinoviev a bien montré que la réalité sociale d’Ivanbourg était l’imitation de travail , de même que l’agitation laborieuse de nos sociétés d’accumulation et de folle dépense se réduit trop souvent à un simulacre ou à une punition, à côté de quoi tresser un panier, résoudre un problème d’ordre juridique ou architectural, apprendre quelque chose à l’enfant ou de l’enfant, réussir un poème ou une miniature marine, en clair: faire son job le mieux possible et quel qu'il soit constitue un pas vers le vrai travail que figure aussi naturellement le transit actif de la fleur au miel, etc.

Ce vendredi 28 février. - J’ai fait cette nuit de drôles de rêves, projections obscènes qui se mêlent aux images les plus lascives qui se puissent imaginer et qui me font horreur autant que des images de mort, me confortant précisément dans ma représentation la plus ancienne ( vers mes dix-huit ans) d’une conjonction organique de la luxure et de la mort - titre d’ailleurs d’un essai de Caraco. Or précisément je suis revenu, hier soir, à Ma confession de Caraco, dont je vais nourrir ce journal.

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X. Me disait qu’il prenait son pied en se faisant lécher et pincer les mammelles, et qu’il ne couchait qu’une fois avec ses partenaires - il disait « partenaires » comme on l’eut dit d’un collègue partageant une partie de squash, avec lequel on se réjouit ordinairement de faire d’autres parties, etc.

 

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