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La France défaite de Pierre Mari nous parle de notre monde

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Pierre Mari a mal à la France. La belle affaire, me direz vous peut-être ? Que d’originalité ! Un déprimé de plus au pays des affligés ! Vous avez dit: mal de cheveux ?
Non, je ne le dirais pas comme ça, vu que Pierre Mari, sans nul effort d’originalité factice, le dit comme personne.

Car le mal à la France de Pierre Mari est un mal personnel, disons le même : intime, bien plus qu’un banal malaise d’époque ou qu’un mal-être informe: un mal à l’être…

Pierre Mari, à la lettre, a mal à l’être français autant qu’à la langue française. Or j’ai mal pour lui et avec lui en lisant En pays défait, alors même que je parle sa langue autrement que lui et que le fait d’être suisse résonne tout différemment en moi que l’être-français de Pierre Mari.

Qu’est-ce alors qui fait qu’en lisant cette espèce de pamphlet, ou plus exactement de lettre ouverte aux «importants » - ou prétendus tels – de son pays, je ressente tant de proximité avec ce qui y est exprimé, qu’on pourrait dire d’abord d’intérêt surtout franco-français, et qui déborde bientôt les frontières de l’Hexagone pour trouver en nous, ressortissants d’un monde mondialisé et de pays diversement défaits, de réelles et profondes résonances ?

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Qu’est-il arrivé à la France - à ma France, sous-entend Pierre Mari comme s’il parlait de son être, de son propre corps et de son âme. Mais aussi: que nous est-il arrivé , comme si l’espèce de grande entreprise new look qu’est devenue la France d’Emmanuel Macron, genre patron souriant suavement de start up, nous renvoyait à ce qui s’est défait en nos pays à l’avenant ?

J’y pensais l’autre jour en assistant a la célébration réellement populaire de la Fête des vignerons 2019, inimaginable dans la France actuelle se gargarisant en surface de festivités hyper-festives dédiées à la musique ou à la poésie, comme j’y ai pensé à propos de la triste fronde réellement populaire des gilets jaunes, inimaginable en Suisse...

D’où nous venons et où aller...

Un jour que, séjournant quelque temps à Paris, et me trouvant avec mon père de passage dans les jardins du Louvre, je lui désignai l’enfilade en perspective des Tuileries, de la pointe de l’obélisque de la Concorde, des Champs-Elysées et de l’Arc de triomphe avec sa fine flamme de mémoire et mon paternel me dit comme ça en invoquant notre roman national: et nous là-dedans ?

À quoi je répondis: nous, c’est Guillaume Tell descendu des forêts nordiques jusque dans nos cantons primitifs, qui a appris nos quatre langues à l’Ecole-Club Migros et qui bûche maintenant son anglais de super manager...

Cela pour dire, après Ramuz dans sa fameuse Lettre à Grasset, que notre roman national est aussi introuvable et toujours désirable de que l’avenir de l’Europe des cultures dont rêvait Denis de Rougemont, partageant certes la langue de Racine et de Céline mais avec une tout autre histoire que celle de la France marrie de Mari, dans une nation dont la langue dominante est celle de Goethe et d’un certain caporal autrichien vociférant...

Et pourtant nous vibrons toujours, Romands écrivant parfois "un très joli français", comme le déclarait un jour telle présidente de l’Académie Goncourt à propos de Maurice Chappaz, à la lecture de Victor Hugo dont le convoi funèbre fut suivi par un million de followers à travers les rues de Paris.

Pierre Mari, quant à lui, ne s’y retrouve plus, et comme on le comprend dans une France dont on présente l’écrivain national sous les traits ravagés de Michel Houellebecq et déclare un Michel Onfray le premier philosophe de ce début de siècle…

Ce qui s’est passé en France avant l’avènement d’un Jupiter de carton, dernier avatar de son évidente descente aux enfers de l’insignifiance - où disons plus justement aux dimensions d’un pays comme les autres ? Pierre Mari pointe les trente dernières années comme celles d’un parachèvement désastreux, tout en rappelant deux défaites antérieures, au début des guerres européennes du XXe siècle.

Dans un roman bouleversant intitulé Les grands jours, Pierre Mari a raconté déjà la catastrophique lâcheté des élites militaires qui coûta la vie a des milliers de braves garçons, et c’est avec la même lucidité qu’il nous renvoie à la chronique du résistant martyr Marc Bloch, L’étrange défaite, visant la forfaiture des mêmes élites devant la même Allemagne.

Pierre Mari a besoin de sentir ses racines, et sa façon d’évoquer son enfance en Algérie («des années paradisiaques au milieu d’un chaos sanglant»), me rappelle aussitôt la mienne dans les forêts des hauts de Lausanne, en pagne d’Indien impatient de scalper les visages pâles ou en chemise bleue des cadets des Unions chrétiennes d’importation américaine (YMCA) dont la troupe se nommait Durandal et les patrouilles Galaad ou Perceval, doux mélange de spiritualité protestante et de culture empruntée à l’épopée française, et nous chantions La lutte suprême et Le légionnaire autour du feu de camp, et plus tard Le déserteur de Boris Vian, etc.

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Pierre Mari aime les gens. Non pas les «invisibles» et autres «anonymes» à quoi l’horrible phraséologie des médias réduit «le peuple» avec une feinte commisération frottée de vrai mépris, mais les gens dont les élites se sont de plus en plus éloignées en les flattant verbalement de plus en plus sous l’appellation de France citoyenne qu’on pourrait dire plus lucidement «sans visages» , comme on le dit des banquiers suisses : «La France est peut-être le seul pays au monde où le « peuple » et les « élites » forment à ce point un couple maudit», écrit-il aussi bien.

Lorsque ses parents et lui ont quitté l’Algérie, Pierre Mari s’est senti participer à l’histoire des exilés et des vaincus, alors même que les siens récusaient «la perpétuation du folklore et la véhémence des rancoeurs». Les gens dont Pierre Mari parle, avec une amitié pure de toute démagogie, ont besoin de héros, et en ces époques les figures du général de Gaulle et de Malraux, aimées ou honnies mais respectées jusque dans Le Canard enchaîné ou j’ai appris le français de la polémique (avec ces grandes plumes qu’étaient un Henri Jeanson ou un Morvan Lebesque) dès mes quatorze ans de petit collégien suisse, avaient encore la dégaine de héros, à côté desquels le chapeau triste de Mitterrand et la grimace cultivée de Jack Lang annoncent une troisième défaite et combien plus profonde et globale devant la montée des insignifiances expertes et de l’esprit de caste s’exprimant par antiphrases, célébrant les Vraies Valeurs et l´Authentique tout en recommandant à chacune et chacun de « savoir se vendre».

Formule connue jusque dans nos ténèbres extérieures de province culturelle, puisque tel était le mot d’ordre du fondateur récemment disparu de l’Ecole d’Art de Lausanne : « Avant de faire d’eux des artistes, nous apprenons à nos étudiants l’art de se vendre »…

Fort de sa belle formation universitaire, Pierre Mari aurait pu faire partie des nouvelles élites françaises dont quelque chose l’a séparé au point de voir désormais en elles une figure de l’ennemi (c’est le terme qu’il emploie) parlant «le langage de l’occupant» aux oreilles des «anonymes», gilets jaunes inclus.

Mais encore ? On voudrait des noms ! La justice populaire des réseaux sociaux, tissée d’anonymat, exige des noms ! Or l’auteur d’En pays défait n’en cite aucun, même pas de François Mitterrand, dont on reconnaît pourtant la silhouette de brouillard sur la muraille des mots, à la bascule des signifiants menteurs à fonction essentiellement managériale: Valeurs, Expertise, Ressources Humaines, Pôles de Création !

Pierre Mari est écrivain. Mais il connaît fort bien aussi le terrain de l’Entreprise, dont il a scanné l’évolution des mentalités et pratiques dans son roman Résolution où, du dedans, il analyse la défaite spécifique d’une unité industrielle en voie de restructuration.

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Si je me sens proche de ce qu’exprime Pierre Mari dans son ouvrage, c’est que j’ai eu l’occasion d’observer, comme tout un chacun et chacune, l’évolution globalisée d’une société se dissociant pour devenir la « dissociété» que nous connaissons désormais avec ses impitoyables Ressources humaines et ses Cellules psychologiques embrouillées, son effrayante langue de coton dont les administrations françaises sont devenues les instances de diffusion à grand renfort de concepts édulcorés par le politiquement correct à l’américaine.

Pierre Mari a découvert le génie de la langue française en ouvrant un livre de ce vieux réac catho de Jean Racine, en sa tendre enfance de petit pied-noir, et je repensai l’autre soir au choc qu’il évoque en découvrant sur Internet un bout de l’émission Apostrophes ou l’adorable Fabrice Lucchini déclamait du Rimbaud et du La Fontaine au milieu d’un cercle de fins lettrés irradié par le sourire de Jacqueline de Romilly…

Voilà donc d’où nous venons, mais l’école actuelle fait-elle son job de transmission aussi respectueusement, pour nos kids et les kids de nos kids, que le merveilleux cabot quand il fait retentir en public la langue de Céline au lieu des rogatons pourris de clichés du slam de Grand Corps Mmalade tellement super-sympa n’est-ce pas ?

Dire enfin que le verbe même d’En pays défait contredit ce qu’il y a d’un peu trop défaitiste, à mon goût d’increvable optimiste des lacs et forêts, chez Pierre Mari, en cela que son écriture hautement civilisée dans son fonds mais toute simple et belle, fluide, nuancée, de saine colère et de loyal rejet des simulacres de ce qu’Armand Robin appelait la fausse parole, sûrement trop subtile et nuancée pour être entendue des importants sans mérites auxquels elle s’adresse, mais d’autant plus forte et pénétrante qu’elle évite ce qu’il y a parfois d’unidimensionnel ou clinquant de ferraille dans le pamphlet «bien envoyé» (« l’ai-je bien descendu ? »), nous éclaire et nous fait du bien par le meilleur usage qui soit de notre commune langue française, où Rabelais – dont Pierre Mari est un familier - et Jacques Chardonne – que je suis en train de relire avec émerveillement -, Montaigne et Saint-Simon, Molière et ce voyou de Genet, le petit Marcel et le grand Ferdine nous restent bien frais sur la langue…

Pierre Mari. En pays défait. Pierre- Guillaume de Roux 182p. 2019.
Pierre Mari. Résolution. Actes Sud, 131p., 2004.

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