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  • Une empathie sans limites

    Munro26.jpgEn lisant Les Lunes de Jupiter d'Alice Munro.

      

    1. Les Chaddeley et les Fleming

    Certains auteurs évoquent volontiers l'Autre avec majuscule, lénifient sur la Relation ou l'importance fondamentale du Lien, toujours avec majuscule, sans que la présence réelle de nos plus ou moins chers semblables ne s'incarne jamais dans leurs écrits. Or c'est, à l'opposé, par son inépuisable capacité d'empathie, dans ses nouvelles brassant générations et classes sociales, qu'Alice Munro, sans préjugés ni démagogie, fait exister ses personnages comme en ronde-bosse et sans les flatter plus qu'elle ne les juge, même si les préférences de ses narratrices se font évidemment sentir, s'agissant par exemple de telle peste ou de tel rustre. Mais l'humour prime en général, et c'est d'ailleurs sur le ton de la comédie que s'amorce ce recueil de douze nouvelles datant de 1974, avec le récit en deux temps intitulé Les Chaddeley et les Fleming, dont la première partie (Liens de famille) portraiture, avec pas mal de truculence, les facétieuses cousines de la narratrice et la double ascendance de celle-ci, opposant citadins établis et paysans rétifs à toute évolution. L'arrière-plan familial posé, c'est cependant avec la visite, des années plus tard, d'une de ces cousines, prénommée Iris et d'une nature jovialement débordante, chez la narratrice dont le mari snob a toujours regardé de haut la famille de sa conjointe, que la narration "décolle" soudain au moment où, excédée par la morgue de son mari traitant ladite cousine de "vieille rombière", la narratrice lui jette une assiette en Pyrex à la tête - on voit alors deux "clans" sociaux et humains s'opposer, et le probable divorce s'annoncer...

    Dans la seconde nouvelle, intitulée La pierre dans le champ, la même narratrice décrit précisément ses tantes, côté Fleming, perpétuant les moeurs extraordinairement austères de leurs aïeux débarqués en ce rude arrière-pays. Mais là encore, au-delà de ce fond d' observations aiguës sur la transition entre clans archaïques et familles de la classe moyenne (avec les vieux meubles rustiques que des "antiquaires" avant la lettre viennent négocier dans les fermes contre du neuf), ce sont les personnages, admirablement ressaisis - tel le chineur efféminé Poppy dont les moeurs supposées font une cible facile, ou les soeurs du père vouées à la seule Nécessité  -, et leurs attitudes ou leurs expressions verbales souvent révélatrices, que la nouvelliste excelle à faire vivre, chacun saisi dans le jeu de ses relations avec les autres. Dans la foulée, en outre, chaque lecteur ne manquera pas de se rappeler autant de situations familiales personnelles vécues, naguère ou jadis, au fil de cette remémoration généalogique, sociale et psychologique ressortissant en somme à la "famille humaine"..

     2. Le goût du goémon

    Si les sept nouvelles du premier recueil d'Alice Munro traduit en français constituent, déjà, un choix de premier ordre illustrant une pleine maîtrise de l'art de la nouvelle, chez un auteur merveilleusement poreux et limpide dans son expression, Le goût du géomon pourrait être dit la première merveille d'Alice - et il y en aura bien d'autres évidemment.

    Avec ce portrait de Lydia, quadra divorcée depuis quelques années, travaillant dans l'édition à Toronto et poète elle-même, qui fait escale dans une île au large du New-Brunswick après avoir passé dix-huit mois à Kingston avec un certain Duncan, lequel semble considérer leur liaison comme finie, la nouvelliste fait explicitement le portrait d'une femme de cette génération à la fois libérée et  "en compétition avec toutes les femmes", soucieuse à tout coup de "remporter la victoire".

    Non sans ironie, la nouvelliste situe cet épisode dans l'ile où la fameuse Willa Cather, autre grande plume américaine méconnue de trop de lecteurs francophones, a composé Une dame perdue. Or Lydia fait la connaissance d'un vieil homme délicieusement humble et désuet, qui vénère Willa Cather et revient en ces lieux comme en pèlerinage sacré. Dans la même pension, Lydia va rencontrer trois autres hommes: trois ouvriers d''âges différents (Laurent le patron sur de lui, Eugene le jeune homme innocent et heureux, et Vincent le fermier pauvre réservé et courtois), sur lesquels elle promène un regard qu'on croyait jusque-là réservé strictement aux hommes "évaluant" des femmes, imaginant plus précisément leur façon de vivre l'intimité amoureuse. Le "goût du goémon" éponyme fait un peu penser à la madeleine proustienne, tant la narration entremêle les temps de la vie de Lydia, qui par le goût du petit goémon, dont le plus attachant des hommes rencontrés (Vincent) lui a laissé quelques feuilles, se rappellera son errance recoupant celle de la femme perdue de Willa Cather. Tout cela plein de douceur un peu mélancolique mais sans rien de suave, dans la pleine conscience de ce que sont "des hauts et des bas" dans une vie ...

    3. La saison des dindes

    C'est une ado de 14 ans qui évoque ses débuts de videuse de dindes, à la fin des années 40, dans un bled de l'Ontario.  Cela se passe à la veille de Noël et la jeune fille doit son initiation, délicate quant à la pratique, à un type compétent, bien fait de sa personne  et toujours de bonne composition du nom de Herb Abbot. Or cet homme gai, bien plus avenant que le patron de cette petite entreprise, le sinistre Morgan, que son "abject" fils Morgy ou que les autres membres de l'équipe, intrigue les femmes par sa façon de ne pas s'intéresser à elles sans avoir l'air pour autant de ceux qui, en ville, sont réputés "comme ça". La situation se corse un peu à l'arrivée du jeune et beau Brian, narcissique et aguicheur dont la narratrice règle le compte en une phrase; "Brian était simplement quelque chose qu'il fallait supporter, comme le froid glacial du hangar où on vidait les dindes et l'odeur de sang et de boyaux". Par la suite, ce Brian fera quelque chose de sale à l'encontre de la plus coincée des employées, sans qu'on sache trop quoi ni si le personnage est vraiment le petit ami du charmant Herb ? La finesse de la nouvelle, qui traite explicitement d'homosexualité, tient alors à l'incertitude déstabilisant les femmes devant un homme qui leur échappe apparemment et dont elles ne peuvent même pas dire: "Le pauvre garçon, il ne fait de mal à personne!" Refusant, au moment des faits, de "classer" Herb, la narratrice constate qu'il n'est "pas une énigme qu'on puisse résoudre d'une manière aussi arbitraire". Plus tard, en revanche, quand elle aura acquis la conviction que son initiateur était bel et bien l'amant de Brian, le regard rétrospectif qu'elle jettera sur le petit groupe sera tout autre, plus aigu et plus profond, éclairant les relations entre les protagonistes d'une lumière plus crue et plus vraie.  

    4. Un accident

    Alice Munro est une analyste des sentiments étrangement pure de toute sentimentalité, sans être cynique ou sardonique pour autant. Les années qu'elle évoque par ailleurs, dans ces premières nouvelles, sont marquées par des conditions de vie plus rudes qu'aujourd'hui. Aussi ne s'étonnera-t-on pas trop de voir, dans ce  qui pourrait être une tragédie familiale, un épisode dramatique de la vie certes marqué par la mort d'un enfant, mais que les protagonistes encaissent comme une péripétie. Plus on avance dans la lecture de ces histoires, plus les portraits de chaque personnages gagnent en densité, et les relations entre eux en complexité - sans que rien ne soit obscur ni même compliqué. Ainsi sont les gens, se dit-on alors, et qu'on ne s'imagine pas que la prof de piano Frances et son amant Ted soient pervers parce qu'ils baisent dans l'église: c'est que Frances en a les clefs puisqu'elle tient l'orgue de la paroisse. Du moins relèvera-t-on la liberté totale, lucide et sans provocation pour autant, avec laquelle la nouvelliste évoque l'univers du sexe, les embrouilles de familles (les divorcés commencent à proliférer) et les mélanges de cultures - ici des émigrés finlandais régentés par une peste acariâtre préfigurant les assauts de vertu du politiquement correct. Enfin ce qui impressionne, en lisant ces recueils de manière chronologique, est le renouvellement constant des "solutions" narratives de chaque récit et son enrichissement à tous égards, thématiques ou formels.

    5. L'autobus de Bardon

    Les nouvelles d'Alice Munro se distinguent en cela, me semble-t-il, qu'elles participent de la rêverie et qu'elles y portent, à partir de thèmes qui n'ont rien d'éthéré, tous liés à la vie quotidienne, à la vie des gens et à leurs relations souvent délicates voire compliquées. Le point de vue de la narration est le plus souvent modulé par une voix de femme, mais cela ne fait pas pour autant de la nouvelliste une féministe, dans la mesure où son observation se distribue sans arrière-pensée psychologique ou idéologique. Est-ce dire que ses narratrices soient  neutres ou objectives ? Pas forcément. Jamais en tout cas l'on n'a le sentiment qu'elle défendent une thèse ou qu'elles soutiennent une cause. Point de "théologie" sous-jacente chez elle, comme chez une Flannery O'Connor, ni recours à aucun genre, style noir à la Patricia Highsmith. La vie seule, comme elle est, les gens comme ils sont, et par exemple cette "vieille fille" qui n'en est pas une: cette femme qui se raconte, dansL'Autobus de Bardon, suite de variations sur des fantasmes féminins et autres songeries amoureuses, impossible à vrai dire à résumer, comme une mélodie alternée de la mémoire affective (ou sexuelle) et de la narration présente.

    La nouvelle se subdivise en 13 petites séquences d'une espèce de film mental et affectif où il est beaucoup question d'un certain X présent-absent. La narratrice a entendu dire quelque part que "l'amour n'est pas sérieux, bien qu'il puisse être fatal", et elle dit y croire sans le prendre, plus que le lecteur, pour une sentence trop définitive - d'ailleurs les acceptions de ce qu'on appelle l'amour sont très changeantes dans les nouvelles d'Alice Mnro, selon qui parle. Celle qui s'exprime ici, loin d'être la "vieille fille" qu'elle disait au début, évoquant aussitôt le bas-bleu associé à cette expression, est une femme hypersensible qui a pas mal voyagé et cherché un sens à sa vie un peu flottante, aux confins de la solitude et de la désespérance,  entre Toronto et l'Australie, par delà ses "folies" de jeunesse et non loin des gouffres de la vraie folie, évoquant mélancoliquement une complicité masculine à la fois souhaitée et fuyante, dont le fameux X cristallise peut-être la forme rêvée...    

     6.Prue

    Cette Prue est appréciée de ses amis, qui se disent soulagés "de rencontrer quelqu'un qui ne se prend pas trop au sérieux, quelqu'un de si détendu et civilisé, qui n'exige rien et ne se plaint pas réellement". Plus précisément, cette Prue se plaint juste de son prénom, parce que Prue fait trop écolière et Prudence trop vieille fille, alors qu'elle n'est ni l'une ni l'autre: elle a été mariée très jeune, dans l'île de Vancouver, mais ce mariage a été un "désastre cosmique", qui lui a du moins valu des enfants dont elle apprécie les cadeaux et les conseils. À un moment de sa vie, Prue a vécu avec Gordon, après que celui-ci eut quitté sa femme jusqu'à ce qu'il lui revienne en promettant à Prue, plus tard, de l'épouser quand il aura cessé d'être amoureux... En attendant, Prue le revoit quand même et, en passant, lui fauche un bouton de manchette. Comme un gage ? Même pas ! Comme ça, pour le déposer dans une vieille boîte à tabac où elle conserve d'autres objets qu'elle laisse "plus ou moins tomber dans l'oubli". Or cette Prue est typique de ce "plus ou moins" qui caractérise les personnages d'Alice Munro - plus ou moins heureux, plus ou moins ceci et plus ou moins cela...

    7. Un dîner de jour de fête

    Les repas de famille ou entre amis constituent un bon matériau pour un écrivain porté sur l'observation des relations humaines et des comportements qui varient, au fil des heures, au gré des doses d'alcool et autres "facteurs extérieurs". Or, dans cette nouvelle d'un tissage parfait, intégrant des bribes de dialogues merveilleusement suggestifs, Alice Munro compose une sorte de récit choral à partir d'une multitude de petites dissonances. L'on y trouve deux couples recomposés et leurs enfants, plus la petite amie du jeune David (étudiant en histoire dans la vingtaine), demoiselle au prénom de Kimberly que caractérise une foi religieuse crânement affirmée, au dam de la mère de son ami, du genre intellectuelle un brin cynique, qui remarque à un moment donné que "la vie serait épatante s'il n'y avait pas les gens"... Ce qui n'empêche qu'il y a plein de gens autour de la table, au piano, par terre et ailleurs, captés par l'espèce de drone que figure le regard en mouvement de la narratrice. De conversations frisant l'éclat en apartés divers, jusqu'aux échanges fatigués de fin de soirée, tout est dit, et le non-dit n'en dit pas moins long.

    8. Mme Cross et Mme Kidd

    Les vieilles fées restées petites filles sont souvent comiques, surtout lorsqu'elles se prennent de bec comme des pies. En ce qui concerne Mme Kidd et Mme Cross, elles se connaissent depuis le jardin d'enfants, donc ça fait plus de quatre-vingts ans, après quoi chacune a vécu sa vie de son côté jusqu'au jour où elles se sont retrouvées à l'hospice du Sommet de la Colline, toutes deux en chaises roulantes mais lucides et pétulantes, se donnant du courage dans cette espèce de dépotoir humain où cohabite "un peu tout", entre vieillards et handicapés mentaux.

    La relation des deux bonnes dames se modifie un peu, cependant, du jour où Mme Cross se prend d'affection pour un "jeune" pas tout à fait sexagénaire, prénommé Jack et frappé d'aphasie après une attaque... Tout cela terriblement bien observé, rien n'étant épargné au lecteur des odeurs de soupe réchauffée ou d'urine chaude de cet établissement pareil à tant d'autres, où ces dames ont recréée chacune leur petit univers. Telle est la vie, se dit-on une fois de plus, telles sont les gens, ressaisies avec une justesse sans faille, simplement comme ça: comme c'est...    

    9. Histoires tristes  

    Les nouvelles d'Alice Munro sont pleines de personnages singuliers, comme l'est par exemple le pseudo-maître spirituel qu'incarne Stanley, figure secondaire mais très marquante de cette histoire à vrai dire plus bizarre que triste. D'ailleurs Julie le relève en passant, que "la vie est tellement bizarre", avant de se rappeler qu'elle a renoncé à manger des choux à la crème au temps où elle était enceinte... Après que la narratrice a retrouvé cette Julie, celle-ci va lui présenter un certain Douglas, le genre de type avec lequel toutes deux, qui ont déjà vécu plusieurs vies et plusieurs formes d'amour, pourraient éventuellement s'entendre et vivre après avoir changé de noms et oublié leurs statuts respectifs d'adultes responsables, très éduqués mais point dupes du "choix raisonnable "que signifie le mariage. Quant à Stanley, qui s'est tapé toutes les femmes des groupes spirituels qu'il animait et où il faisait croire à chacune qu'elle était l'Unique. c'est l'incarnation comique, pourrait-on dire, de la bizarrerie de la vie...

    10. Une visite.

    Le puritanisme religieux imprègne certaines nouvelles d'Alice Munro, et notamment dans ses tableaux des années 40-50 dans lesquels s'inscrit ce récit évoquant le séjour, chez le couple que forment Mildred et Wilfred, du frère de celui-ci, Albert, de son épouse et de sa belle-soeur, toutes deux passant leur temps à broder des  nappes pour leur paroisse. Wilfred et Albert ne se sont pas vus depuis plus de trente ans, mais on a l'impression qu'ils n'ont rien  se dire même si Wilfred en a toujours une bien bonne à raconter. Quant à Mildred, elle se donne du mal pour intéresser ses visiteuses à autre chose qu'à leurs nappes, en vain.  Ce quatuor pourrait être ridicule, dans le genre de la famille Deschiens, mais il ne l'est pas. Alice Munro  ne se moque pas de ses personnages: elle les montre. Non sans humour évidemment, mais sans ironie même si, de toute évidence, elle n'en pense pas moins !

     

    11. Les lunes de Jupiter

    Alice Munro parle-t-elle de la fin de vie de son propre père dans cette nouvelle dont la narratrice accompagne son paternel cardiaque à l'hôpital, où il refuse de se faire opérer, tout en parlant de ses rapport avec ses filles ? La question d'une autobiographie indirecte pourrait se poser souvent à la lecture de certaines de ses nouvelles, et notamment quand il en va des rapports de telle ou telle narratrice avec sa mère ou avec quelque ex-mari (on sait qu'Alice Munro a divorcé du premier), mais le passage à la fiction relègue à vrai dire cette question "de côté" alors que l'histoire racontée instaure ce qu'on pourrait dire un lieu de rencontre, entre l'auteur et le lecteur, où toute expérience devient commune. Votre père vous a peut-être quitté dans de tout autres circonstances que ce qui est raconté dans Les Lunes de Jupiter, et pourtant tout de cette nouvelle vous renvoie à votre propre vécu. Il est donc là-dedans question de famille et de mort, de vie qui continue mal pour certains , moins mal pour d'autres, de celui qui va maintenant compter les jours et de la relativité de notre temps humain sous la voûte des étoiles... 

     

    Alice Munro. Les Lunes de Jupiter. Traduit de l'anglais par Colette Tonge. Rivages poche, 2005.

      

     

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  • Ceux qui ont eu chaud

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    Celui qui y serait resté s’il n’avait pas été mis à l’ombre/ Celle dont le cœur de glace la protège des canicules et des amours torrides / Ceux qui restent climatosceptiques pour affirmer leur indépendance d’esprit confortée par un ventilateur ad hoc / Celui qui a tout le temps été en chaleur en dépit de son éducation darbyste / Celle qui a renoncé à ses vacances en Équateur / Ceux qui se les gèlent dans leur cercueil climatisé / Celui qui vous répète que Naomi Klein l’avait bien dit dans ses livres ce qui vous fait ni chaud ni froid / Celle qui réchauffe l’atmosphère de la salle de paroisse en ouvrant les fenêtres / Ceux qui ont une canicule d’avance sur la Hotline / Celui qui est trop cuit pour s’apercevoir de rien / Celle qui a vu le glacier fondre et s’en est plainte aux responsables quitte à jeter un froid / Ceux qui nous rappellent que les glaciations ont parfois commencé comme ça mais pas toujours / Celui qui a esquissé la classique danse de la pluie sur sa pelouse puis est allé se rafraîchir dans son living avec le non moins classique Martini on the rocks / Celle qui répète chauffe Marcel à ce Monsieur Proust que même ses filles déguisées en garçons laissent froid / Ceux que la canicule fatigue plus que le cunilinguisme / Celui qui se dégèle un hot-dog qu’il savoure dans sa chambre froide de légiste assermenté / Celle qui fait une gâterie au saint de glace / Ceux qui ne jurent que par les films de Clim Novak, etc.

     

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  • Et ce qui fut sera

     

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    Je voudrais tout recommencer,
    et que tout soit pareil :
    mon enfance aux tempes vermeilles,
    à beaucoup s’ennuyer
    durant les pluies d’été;
    puis au seul de l’adolescence,
    nouer des amitiés
    jurées pour toutes les vacances.

    Mon amour m’attendra là
    dans le bar que tu te rappelles,
    et par les allées des années
    Je ne reviendrai que pour toi;
    et pour elles et pour eux,
    et pour les tendres heures
    à parler jamais de retour -
    nous allons tout recommencer.

  • Et vivent les sans-âge !

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    À bas les jeunes et mort aux vieux sera leur devise...

    Sur les notions de gâtisme et de jeunisme. Du provincialisme dans le temps, de l'âge qui ne fait rien à l'affaire et des filiations fécondes...

    Le gâtisme est une manifestation de l'imbécillité humaine qui remonte à la plus haute Antiquité, souvent liée à l'altération des facultés de l'individu Madame ou Monsieur, donc admis avec un certain sourire, même si taxer quelqu'un de gâteuse ou de gâteux ne relève pas vraiment du compliment.

    Il en va tout autrement du jeunisme (ou djeunisme) qu'on ne saurait attaquer de front sans passer pour chagrin voire sénile. Le jeunisme pourrait être dit l'affirmation gâteuse de la supériorité de la jeunesse, mais il ne faut pas trop le claironner.

    Il faut dire que le djeunisme (ou jeunisme) découle de la source même du Progrès. Beaucoup plus récent mais probablement aussi répandu à l'heure qu'il est que le gâtisme, le jeunisme est apparu et s'est développé au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale, essentiellement dans les pays riches, à commencer par l'Occident.

    Le jeunisme s'est en effet imposé avec l'avènement de la nouvelle catégorie sociale qu'est devenue la jeunesse dans la deuxième moitié du XXe siècle, bénéficiant d'une croissante liberté et d'argent de poche qui faisait d'elle, désormais et pour la première fois de l'Histoire, un nouveau client.

    Logiquement, selon les Lois du Marché consacrées par nos plus hauts lieux communs, le jeunisme consiste essentiellement à flatter ladite jeunesse en tant que nouvelle clientèle et qu'image idéalisée de l'Humanité en devenir boursier.

    Cela étant, j’ose dire que le jeunisme n'a rien à voir avec l'amitié que la jeunesse mérite au même titre que toute catégorie humaine aimable. Le jeunisme est menteur et démago. À bas le jeunisme ! À bas les jeunes se croyant supérieurs aux vieux ! À mort les vieux se la jouant «djeune».

    Un provincialisme dans le temps

    L'esprit du jeunisme est sectaire et tribal alors qu'il se croit universel - c'est à vrai dire une sorte de provincialisme dans le temps. Le grand poète catholique anglais T.S. Eliot (on peut être Anglais, catholique et poète suréminent) estimait que s'est développé, au XXe siècle, une sorte nouvelle de provincialisme qui ne se rapporte plus à l'espace mais au temps.

    Ce provincialisme dans le temps nous cantonne pour ainsi dire dans l'Actuel, coupé de tout pays antérieur. Il est devenu banal, aujourd'hui, de pointer l'amnésie d'une partie de la jeunesse contemporaine alors même qu'on invoque à n'en plus finir le «devoir de mémoire». Mais est-ce à coups de «devoirs» qu'un individu découvre le monde qu'il y a par delà sa tribu ou sa secte ? Je n'en crois rien pour ma part, et d'abord parce que je refuse de me cloîtrer dans aucune catégorie bornée par l'âge.

    Charles-Albert Cingria disait qu'il avait à la fois 7 et 700 ans et je ressens la même chose en profondeur. La littérature a tous les âges et reste jeune à tous les âges. Il saute aux yeux que le vieil Hugo, royaliste à trente ans et socialiste trente ans plus tard, ou le vieux Goethe, étaient plus jeunes que les jeunes gens qu'ils avaient été.

    Or je vois aujourd'hui que le provincialisme dans le temps n'est pas l'apanage du seul jeunisme mais affecte, en aval, une réaction à celui-ci qui confine à un nouveau gâtisme.

    On voit en effet se répandre, surtout en France, mais aussi en Suisse française, la conviction que plus rien ne se fait de bien, notamment en littérature, chez les moins de 60 ans. Tout le discours de Modernes catacombes, de Régis Debray, s'appuie sur ce constat désabusé. Après nous le Déluge ! Jean-Luc Godard dit à peu près la même chose du cinéma, et le regretté Freddy Buache y allait lui aussi de la même chanson. Ainsi, un jour que je lui demandais ce qu’il pensait de Garçon stupide de Lionel Baier, il me répondit : mais est-ce encore du cinéma ? Or le « jeune » Lionel fut plus généreux que le cher Freddy en rendant un bel hommage au «vieux» Claude Goretta…

    Le cinéma suisse de Freddy Buache avait été celui de Tanner et de Soutter, notamment, avant qu’il se rallie à celui de Godard. On trouve chouette le cinéma de ses contemporains, et non moins chic de bazarder tout ce qui vient après: c’est humain. Mon vieil ami Claude Frochaux, dans le formidable Homme seul, en a même fait une théorie reprise dans ses livres ultérieurs : à savoir qu’après 1960 il ne se fait plus rien de bien dans les arts et la littérature occidentale. Frochaux a vibré un max à la littérature et au cinéma de ses 20-30 ans, entre, Londres et Paris. Ensuite plus rien. Alors je m'exclame en mon jeune âge de 7 à 77 ans: mort aux vieux se croyant supérieurs aux jeunes !

    Que le dénigrement des jeunes remonte à la plus haute Antiquité

    Prétendre aujourd’hui que les natifs d’après 1968 n’ont plus rien à dire ni à nous apprendre, ni rien non plus à apprendre de nous, ne tient pas debout, mais ce n'est pas nouveau: à l’époque de Platon, les sages de plus de quarante ans (on était vieux à quarante et un ans) se lamentaient déjà sur la nullité des jeunes gens de l’époque, même joliment fessus. Ensuite cela s’est vu et revu: les pères n’ont pas fini de débiner les fils, contrairement à la bourde du cocaïnomane Sigmund Freud selon lequel le fils doit flinguer le père avant de se «faire» maman.

    Je l’ai personnellement expérimenté, ayant eu la chance d’avoir eu un père très doux et une mère peu portée à l’inceste, mais un mentor intellectuel dominant que j’ai rejeté à un moment donné au motif qu’il me demandait de défendre ses idées en trahissant les miennes. Du coup nos amis ont pensé que je «tuais le père», alors que je m’éloignais prudemment d’un mauvais maître.

    Inversement, la rébellion, apparemment légitime, des contestataires de Mai 68 impatients de déboulonner la statue du Commandeur paternel et autres «chiens de garde» de la «vieille» pensée, masquait souvent une volonté de puissance se réduisant au sempiternel et moins défendable «ôte-toi de là que m’y mette !»

     

    De la montée de l’insignifiance chez les « nés coiffés »…

    Cela étant, comme il y a une part de vérité dans toute exagération polémique, l’on a raison de s’inquiéter de ce que Cornelius Castoriadis appelait «la montée de l’insignifiance», qui semble bel et bien affecter une partie importante des générations occidentales «nées coiffées» après, disons, l’an 1980.

    Dans sa «confession» plombée d’ironie un peu amère, l’ancien wonder boy de la littérature américaine, Bret Easton Ellis, taxe ceux qu’on appelle «millenials» de conformisme social et politique, de paresse intellectuelle et d’incuriosité historique et culturelle.

    Je suis rétif, pour ma part, à toute classification générationnelle. L’on m’a traité de «vieux», à vingt-cinq ans, au motif que je critiquais vertement, dans un reportage paru en 1970, les mouvements libertaires d’Amsterdam tellement sympas, qui à moi me semblaient inconsistants et par trop soumis l'opinion de groupe dans la fumée des joints.

    La démagogie «jeuniste» commençait alors, qui nous priait de trouver formidable tout ce que les nouveaux bourgeois de la gauche caviar se préparaient à acclimater, à commencer par la culture d’État. Après quoi les fonctionnaires du tout-culturel ont pullulé partout, qui nous ont expliqué, et jusqu’à Lausanne avec Maurice Béjart, que la culture pouvait booster le tourisme et l’économie pour autant qu'elle sache se vendre...

    Nous voici d'ailleurs, dans le monde de la culture helvétique fonctionnarisée, au top du nivellement par les clichés ou les anti-clichés («La Suisse n’existe pas» des pseudo-rebelles n’étant que l’autre face de la médaille touristique du «Y en a point comme nous ») ou vieux et jeunes se tutoient et se flattent à qui mieux mieux sans se respecter plus que ça...

    En attendant que les jeunes auteurs se bougent...

    Il est remarquable, ici et maintenant , qu’aucun de nos jeunes écrivains, pas plus en Suisse romande que chez nos Confédérés – à deux ou trois exceptions près - ne dise mot de ce qui nous arrive dans ce pays à l’unisson du monde globalisé, ni ne s’impose par le projet conséquent d'une œuvre ou par une écriture personnelle forte.

    Une association de jeunes écrivains, sous le sigle d’AJAR, prétendait ouvrir les fenêtres de la salle de paroisse de la littérature romande. Or qu’a-t-on vu en émerger jusque-là ? Une jolie chose bricolée en collectif, des parodies de séries télé, des lectures en plein air et autres interventions ludiques, mais encore ? Déjà qu’il me semblait aberrant que des écrivains se rassemblassent en fonction de leur jeune âge. Mais quelle œuvre significative est-elle en train de se faire chez ces trentenaires en «fin de droit», alors que Ramuz signait son premier chef-d’œuvre à 24 ans et qu’avant leur trentième année Dürrenmatt multipliait nouvelles et pièces de théâtre percutantes, tandis que Barilier publiait le mémorable Passion ?

    L’on m’objectera que Joël Dicker n’avait «que» 27 ans lorsqu’il a conquis le monde avec La vérité sur l’affaire Harry Quebert, mais après ? Que prouve un succès aussi fracassant, consacrant un storyteller de talent, sinon que l’habileté passe désormais pour du génie et que la standardisation générale nivelle la littérature ? Et comment en accuser Dicker ? Et comment reprocher aux jeunes auteurs de se lancer dans la course alors que l'esprit de management fausse toutes les données ?

     

    La vraie littérature est filiation entre sans-âge

    Ce qu’il y a de redoutable, pour un jeune écrivain d’aujourd’hui, est que le critère de son âge altère autant l’image qu’on a de lui que sa propre perception et le comportement qui en découle. On voit ainsi, chez un Quentin Mouron, sûrement le plus doué des jeunes auteurs romands actuels, et qui a amorcé un vrai semblant de début d’œuvre, une propension à gesticuler qui tend, notamment sur Facebook, à propager de sa personne, dont je sais d’expérience qu’elle vaut mieux que ça, une image de prétentieux cynique autosatisfait, voire vulgaire, multipliant les «attention j’arrive !» Or les médias ne demandent que ça, et plus encore les réseaux sociaux dont la stupidité de masse ne cesse de croître.

    Et pourtant: et pourtant, je le sais, Quentin ne cesse de lire et de s’abreuver aux sources de la vraie littérature. Il y a chez lui du jeune coquin célinien capable de renouer avec l’idée picaresque et d’admirer Gombrowicz ou Madame Bovary. De la même façon, son contemporain Bruno Pellegrino, bientôt vieux jeunot de l 'AJAR, est allé visiter Gustave Roud post mortem comme nous y sommes allés, par le tram des prés, cinquante ans plus tôt, pour en tirer un livre affirmant bel et bien une filiation féconde...

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    A vingt-cinq ans, j’ai rencontré Georges Haldas pour la première fois, qui avait l’âge de ma mère et que j’ai retrouvé maintes fois autour d'un verre (et souvent de plusieurs) sans jamais le tutoyer alors même qu’il me parlait comme à un pair. À la même époque, j’ai fait la connaissance d’un fabuleux jeune homme de 87 ans, au nom de Joseph Czapski, peintre et écrivain polonais hors norme qui fut à la fois un témoin des pires horreurs du siècle (il a échappé de justesse au massacre de Katyn et de plus de 10.000 camarades polonais massacrés par Staline), un artiste dont l’œuvre n’a cessé de se revivifier alors que le grand âge minait sa grande carcasse et que sa vue baissait jusqu’à la cécité – il est mort peu avant le cap de la centaine, en 1993 -, et ce m’est aujourd’hui un honneur et un bonheur de me rappeler tout ce qu’il m’a apporté en tâchant de contribuer modestement à sa survie par un livre qui me fait oublier mes putains de douleurs articulaires et consorts.

    Tout ça pour dire que la vraie littérature, l’art éternel et la poésie qui transcende les siècles – que tout ça est sans âge, etc.

    Dessin: Matthias Rihs.

  • Ceux pour qui l'État c'est moi

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    Celui qui comme Rousseau voit en l’État le père idéal auquel confier ses enfants encombrants / Celle qui comme Annie Ernaux voit en l’État le super-citoyen camarade / Ceux qui comme Ulysse ne sont pas en état de soumission / Celui qui fomente un coup d’éclat contre sa cuisinière libertaire / Celle qui estime que son ménage est un état de non-droit et qu’y faut que ça change ou je fais la grève des langes / Ceux qui exigent des Anges qu’ils deviennent adultes et responsables / Celui qui comme Jean-Jacques exige que chacun se plie à la loi de tous sauf lui / Celle qui a toujours vu en Rousseau un enfant criseux prématurément transformé en vieillard teigneux / Ceux qui préfèrent avoir tort avec Rousseau plutôt que d’avoir raison avec Voltaire / Celui qui a quitté le radeau des méduses idéologiques pour nager avec les Nègres et les Indiens de bonne souche native incluant les Négresses à plateaux et les Indiennes fumant le cigare / Celle qui voit en l’auteur des Confessions le parangon du fourbe génial / Ceux qui tiennent le Contrat social du citoyen de Genève pour le première esquisse d’Etat totalitaire des XXe et XXIe siècles en attendant mieux / Celui qui n’en finit pas de relire les Rêveries d’un promeneur solitaire faute de disposer d’ un dealer de coke fiable / Celle qui a très bien vu que la conclusion de La Nouvelle Héloïse était d’un faux-cul cherchant à plaire aux mères et belle-mères et qui ne pensait pas un mot de ce qu’il écrivait pour séduire les filles et leurs belle-sœurs / Ceux qui trouvent en Rousseau le même genre de folie terriblement sympathique que chez leur ami Jean Ziegler dont ils se défient de tout cœur des idées, etc.

    (Cette liste fait écho à la lecture du chapitre consacré à Rousseau dans Le grand mensonge des intellectuels - vices privés er vertus publiques, de Paul Johnson, paru en 1993 chez Robert Laffont et détaillant la fréquente monstruosité personnelle de quelques génies tels que Rousseau et Shelley, Marx et Tolstoï, Sartre et Brecht,etc. Beau catalogue des vilenies effarantes de quelques amis du genre humain...)

    Dessin: Chappatte.

  • Nous sommes tous des rebelles consentants (2)

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    Ce que la rébellion a désormais de routinier, ainsi que le souligne Philippe Muray, et plus que jamais à l’occasion de la commémoration récente la plus officielle du centenaire du mouvement Dada, est illustrée à journée faite, et jusqu’au gâtisme le plus faisandé de jeunisme, dans ces foyers particuliers de diffusion de la langue de coton que représentent les «quotidiens et les magazines les plus obscurantistes», selon l’expression du même Philippe Muray, qui sont aussi les plus en vue et les plus vendus, assimilables en somme aux services de propagande des pays totalitaires ou des sociétés précisément taxés d’obscurantisme par nos prétendus rebelles.

    À propos d’obscurantisme, justement, serait-ce alors malvenu, de mauvais goût ou carrément inapproprié que de comparer les rebelles de la masse occidentale domestiquée et les ouailles soumises à la publicité mahométane de l’Oumma ?

    Je pose la question en citant Kamel Daoud dans l’une des remarquables chroniques réunies en son recueil intitulé Mes indépendances : «Il faut vivre dans le monde musulman pour comprendre l'immense pouvoir de transformation des chaînes de TV religieuses sur la société par le biais de ses maillons faibles: les ménages, les femmes, les milieux ruraux. La culture islamiste est aujourd'hui généralisée dans beaucoup de pays - Algérie, Maroc, Tunisie, Lybie, Egypte, Mali, Mauritanie. On y retrouve des milliers de journaux et des chaînes de télévision islamistes, ainsi que des clergés qui imposent leur vision unique du monde, de la tradition et des vêtements à la fois dans l'espace public, sur les textes de lois et sur les rites d'une société qu'ils considèrent comme contaminée».

    Sur quoi nous ouvrons nos journaux, nous allumons nos radios, nous assistons aux Anges de la télé et nous nous retrouvons sur les plateaux conviviaux de Laurent Ruquier et autres Thierry Ardisson; ou nous voici de retour dans l’Open Space du Grand Quotidien aux rebelles résolus plus que jamais à se mettre en danger.

    ***

    Cependant la cote de Léon Bloy remonte, et c’est un signe du besoin récurrent de nettoyage. La jeunesse le réclame expressément, j’entends: la vraie jeunesse de tous les âges que Michel Houellebecq, bien vivant, ou Philippe Muray, survivant dans ses messages posthumes, ne cessent de relancer après Flaubert et Karl Kraus, le Bloy de l’Exégèse des lieux communs et son disciple Jacques Ellul, ou Dominique de Roux et quelques autres réfractaires cavernicoles isolés: tous à se rebeller derechef et pour de bon !

    C’est pourtant vrai : nous sommes tous des rebelles et vomissons le Bourgeois. Tel est l’Alpha du dernier lieu commun de l’Open Space des médias et des réseaux sociaux par lesquels s’opère l’ultime retournement de l’Homme Nouveau.

    Fussiez-vous riche à millions, accoutré par les costumiers les plus sophistiqués de l’internationale couturière, le ventre régalé par les mets les plus rares, massé tôt matin ou tard le soir par les mains les plus performantes de l’industrie du Fitness et promené dans les plus spacieuses limousines qui soient: vous ne pouvez qu’agonir bruyamment le Bourgeois.

    Le Bourgeois du début du XXe siècle incarnait par excellence le philistin. Même s’il se disait parfois «poète à ses heures», il se fichait pas mal en vérité des arts et de la littérature à l’exclusion des feuilletons boursiers : voilà ce que vous en savez par vos influenceurs de l’Open Space.

    Lorsqu’on entendait le Bourgeois affirmer qu’ «il faut encourager les beaux-arts», on savait à quoi s’en tenir: il suffisait de le voir froncer ses sourcils de capitaliste et tâter les régions où se cachait son portefeuille à la seule évocation des noms des bandits traînant alors en liberté, tels les sieurs Van Gogh ou Cézanne, réputés rebelles quoique déjà recherchés des Américains.

    Tout autre étant l’Homme Nouveau, qui se déclare par avance tout acquis à la cause des maudits. Autant le Bourgeois regimbait devant toute forme de nouveauté, autant son avatar contemporain la flaire voluptueusement, avec le même infaillible instinct qui le fait se détourner de toute œuvre passéiste.

    Matérialiste à tout crin, le Bourgeois chantait des hymnes à la gloire du solide et donc du pot, du broc, du seau représentés comme tels sur la toile, tandis que l’Homme Nouveau, entre deux détours à l’Hypermarché ou au Lounge branché le plus proche, se répand en lacérantes litanies sur la désolation du bien-être où il se vautre et sur les mérites, en peinture, du minimalisme et de l’Arte povera.

    Le Bourgeois ne rougissait point de proclamer que «celui qui paie ses dettes s’enrichit», que «le temps c’est de l’argent» ou que «pauvreté n’est pas vice», alors que l’Homme Nouveau est en parole le petit frère des miséreux. N’était-ce qu’à les évoquer, l’émotion le met en transe, et sa voix frémit alors d’un trémolo reconnaissable entre tous; et sans doute est-il superflu de préciser que sa commisération ne l’engage qu’en paroles ou en signatures de manifestes à la seule gloire des rebelles, etc.

    ***

    Au niveau des affects conviviaux, chacune et chacun se rappelle que l’Open Space a été présenté, peu après la restructuration du Grand Quotidien, comme un pôle positif de la communication transversale, mais le Glandeur et Sailor n’y ont vu, pour leur part, qu’un surcroît de surveillance limite fasciste, comparant ces unités spatiales même pas vitrées à celles des nouveaux locaux des administrations et autres postes de gendarmerie aux collaborateurs peu rebelles a priori.

    Cela étant le Tatoué ne parle plus guère, et moins encore en cet odieux Open Space, depuis que l’Agitée l’a traité de sociopathe sur la Hotline, sans protestation d’aucun de ses collègues qui ont pris ses plaintes pour une manifestation victimaire.

    Au demeurant son corps parle pour lui, visible aussi bien sur INTERNET en son état de nudité complète, si tant est qu’on puisse qualifier ainsi la prodigieuse tapisserie de sa peau, sexe mol et petites cornes compris; et ses papiers sur la Vraie Littérature, selon son goût paradoxalement classique - évidemment raillé par le Glandeur qui ne jure que par l’expérimental trash -, expriment eux aussi son indéniable singularité puisqu’il n’y célèbre que les ultimes descendants du beau style que figurent, entre autres, un Jean d’Ormesson ou un François Nourissier, surnommés d’Ormessier & NOURISSON par l’Agitée fan folle exclusive, pour sa part, de Jim Harrison and Co, etc.

    N’ayant guère connu l’Open Space ni ces institutions propres à L’Homme Nouveau, au niveau du ressenti partagé, qu’auront représenté la Hotline et les Ressources Humaines, je me sens plus libre de les persifler, en toute bonne mauvaise foi, de la même façon que le Frôleur - bête noire de l’Agitée autant que de la Douairière, et plus ou moins redouté par tous en sa qualité de chef de rubrique protégé par le Battant -, se targuait de parler des livres qu’il n’avait pas lus, ou des spectacles qu’il n’avait pas eu le temps de voir, estimant que ce qu’on dit d’un livre ou d’un spectacle n’est jamais aussi pertinent que ce qu’on en a entendu dire par la rumeur, ainsi d’ailleurs que l’a montré et démontré le fameux Pierre Bayard dans son livre-culte jamais ouvert, cela va sans dire, par le Frôleur que l’un ou l’autre de ses followers de TWITTER aura dûment briefé à ce propos…

    Si l’Agitée est anorexique et portée sur le Glenfiddich, très compulsive au niveau du ressenti sensuel – d’où sa haine sourde à l’égard du Frôleur ne manquant pas une occasion de la serrer de près en regardant ailleurs – et irrémédiablement marquée par la période punk qui l’a guérie de l’oppression catholique des Sœurs belges -, le Glandeur en reste, question sexe, et même rock and roll, à la posture du voyeur cynique qui n’a même pas besoin de se vanter de ne pas lire ou de ne pas voir de spectacles puisqu’il ne fait, dans son existence, qu’écouter ce qu’il écoute jour et nuit sous sa casquette marquée FUCK, à la fois au titre de clubber et à celui de responsable, dans la rubrique, des musiques différentes les plus rassembleuses.

    La différance de la Douairière est plus gourmée, assurément, au sens où l’entendait le «regretté Derrida», selon son expression récurrente, et sa façon de se victimiser plus discrète que celle du Tatoué, et d’autant plus acide voire aigre en son for secret.

    Son cas est légion, pourrait-on dire sans donner forcément dans le sexisme, comme elle ne manquerait pas de le relever, mais il est évident que sa trajectoire d’ancienne enseignante de littérature française nettement marquée à gauche dès son entrée à la faculté des Lettres de Genève, au lendemain de mai 68, sa conscientisation personnelle à la parution des Parleuses de Marguerite Duras et Xavière Gauthier en 1974, et ensuite sa crise d’identité assortie de la classique déprime, son partenariat avec un homme lesbien, l’échec de son premier recueil de poèmes blancs, la disparition prématurée de son compagnon frappé par La Maladie, sa découverte de l’école du Neutre et ses premiers essais de critique littéraire dans la revue Graphème, ont préludé à une carrière de chroniqueuse en phase avec les femmes de son temps qu’on vit d’ailleurs proliférer dans les établissements scolaires, les rubriques culturelles jadis exclusivement masculines, les brigades d’attachées de presse et de libraires productrices pléthoriques de coups de cœur, sans parler des blogs de lectrices et des néo-féministes radicales sur les réseaux sociaux.

    Bref, la Douairière, en dépit de son humeur morose probablement liée à son surpoids, proportionné à sa capacité de lecture d’enragée solitaire se dopant aux cookies, fait indéniablement autorité dans la rédaction culturelle du Grand Quotidien dont les pages littéraires sont censées s’enorgueillir du commentaire de chaque nouvelle publication des éditions de Minuit qu’elle annonce comme l’événement incontournable du moment; en outre on l’aura vue, au tournant de la cinquantaine, focaliser son attention sur les écritures féminines à l’international, non sans se rapprocher plus personnellement d’une Annie Ernaux en laquelle elle a reconnu une sœur de combat et, pour reprendre les termes d’un de ses titres, L’Honneur de la Littérature - et quelle rebelle de la juste cause illustrée, notamment par l’insupportable affaire Millet !

    La Douairière détesterait qu’on citât ici Philippe Muray, qu’elle tient pour un réactionnaire fini, mais je me passe de son avis à l’instant de souligner le passage d’une génération à l’autre, que la désignation de Sugar Baby par le Battant, sur intervention du Frôleur, au titre de correspondante parisienne de la rubrique, lui a fait durement éprouver à la lecture des premiers papiers people et branchés de la ravissante pécore style courriériste mondaine entichée des écrits de Katherine Pancol et plus récemment de David Foenkinos : «La rébellion avait eu jadis une dimension temporelle, et celle-ci consistait en la révolte contre les précédentes générations, contre le pouvoir des adultes ou celui des vieux. Dans l’humanité d’aujourd’hui, partiellement ou totalement infantilisée, les rebelles de routine n’ont plus de vieux à faire dégringoler du cocotier, et même pas d’adultes. Il n y a plus de conflits entre « classes d’âge » parce qu’il n’y a plus de différences concrètes et qualitatives entre vieux et jeunes».

    Or ce constat du polémiste, fondé à bien des égards, n’aura pas exclu moult conflits larvés entre la Douairière et Sugar Baby, de trente ans sa benjamine et de culture indéniablement aliénée, selon l’aînée, par une consommation excessive de séries américaines et une conscience politique à peu près nulle, sans compter ses gloussements entendus à chaque fois qu’elle skypait avec le Frôleur avant la mise au pas, puis au ban, de celui-ci.

    L’on comprend ici que Sugar Baby n’a pas à jouer la rebelle plus que Joël Dicker, et d’autant moins qu’elle a été la première à recommander La vérité sur l’affaire Harry Quebert à la rédaction culturelle du Grand Quotidien, évidemment mal accueillie par la Douairière et à peine entendue par l’Agitée qui s’est contentée de fagoter quelques lignes dédaigneuses sur ce qui lui semblait une resucées de ses chers thrillers américains, bien avant le carton sidérant qui l’a contrainte, une année plus tard, à réviser sa copie en se faisant passer sans vergogne, à la rédaction, pour celle qui aura flairé le wonderboy dès son apparition, damant le pion à la Douairère, sa vieille ennemie non déclarée, et à Sugar Baby qui osa plus tard l’affronter en prenant la défense du Frôleur accusé de harcèlement aggravé.

    ***

    En cette esquisse d’aperçu de la vie passionnée, sinon passionnante, de la vie au quotidien d’une rubrique culturelle parmi d’autres en son Open Space, la lectrice et le lecteur se seront peut-être rappelé la fameuse Monographie de la presse parisienne du sieur Balzac qui, comme un Molière ou, quelques siècles auparavant et dans une langue dite morte, un Juvénal resté plus vif d’esprit que nos rebelles routiniers, a résisté à la même sorte de déliquescence.

    Sailor avait pourtant fait du latin, et le Tatoué n’avait pas craint d’affronter la terrible Jacqueline de Romilly dans son antre parisien, qui, après un sursaut d’effroi, lui avait fait bon accueil en percevant, sous l’aspect extérieur du monstre débarqué dans sa thébaïde de sourcilleuses souveraine du savoir, un nostalgique de la Forme et de la Beauté piétinées par la barbarie policée des temps en cours.

    Bien plus ainsi que la Douairière, en sa prétention lettreuse, ou que l’Agitée en son incurie à la coule, bien plus encore que le Glandeur taxant de passéisme à la con le goût sincère de celui en lequel il ne voyait qu’un taré décoratif attardé dans un Body art finissant, le Tatoué assura bel et bien dans l’entretien qu’il réalisa du vivant de la vénérable helléniste, peu avant son intronisation académique, confortant le Battant, rédacteur en chef du Grand Quotidien, dans la défense qu’il avait toujours prise de l’extravagant rejeton d’un notable érudit de la Genève lettrée, etc.

    Cela pour dire que le Tatoué, d’une certaine façon, restait, dans l’Open Space de la rédaction culturelle en question, le seul reliquat d’une réelle sensibilité artiste - le seul rebelle en somme en dépit de son goût classique et de son parler de chochotte précieuse, émouvant même malgré ses babines déformées de négresse à plateaux et ses fesses ornées de détails empruntés à la peinture de la Renaissance italienne - improbable absolument pour le dire en langage de coton qui tend ainsi à l’exorcisme verbal de toute probabilité non sans flatter ceux-là qui se mettent en danger de pareille façon.

    Balzac à propos du Jeune critique blond : « Paris qui se moque de tout, même de lui quand il n’y a rien à railler pour le moment, a trouvé ce surnom pour le critique imberbe qui procède par «Gogo est une canaille». Il n’est donc pas nécessaire d’être blond pour être un critique blond. Il y en a de forts noirs. (…) Le jeune critique blond a des amis qui lui chantent des hosannas continuels et qui partagent sa vie débraillée ; il dîne et soupe, il est de toutes les parties et de tous les partis, il fait un carnaval qui prend au 2 janvier et ne finit qu’à la Saint-Sylvestre ; aussi le jeune critique blond dure-t-il très peu. Vous l’avez vu jeune, élégant, passant pour avoir de l’esprit, ayant fait un premier livre, - car toutes ces fleurs des pois littéraires ont, au sortir du collège, publié soit un roman soit un volume de vers, - et vous le retrouvez flétri, passé, les yeux aussi éteints que son intelligence»...

  • Petite Naine

    littérature,poésie


     

    De l’incertaine dualité du corps et de l’âme. Où l’enfant apparaît sous sa forme la plus fragile et la plus sauvage. De la savane africaine, des couleurs de Van Gogh et de la Constellation du Vélocipédiste.   

            Le corps et le ciel ont tout stocké en mémoire de ces échappées. Le ciel aime surtout à se rappeler la grâce des enfants. Pour aller vite: les accros le branchent de moins en moins. Il a certes eu sa période Tour de France, à l’époque des grands duels Anquetil Poulidor et tutti quanti, ou précisément aussi: du temps du Giro de Fausto Coppi et Dino Buzzati, mais à présent il ne voit plus que l’agitation machinale de ces espèces de spermatos multicolores en quête de énièmes de secondes, et ça le fatigue à la fin malgré la dégaine de la caravane: ce cirque ne fait plus le poids à ses yeux s’il se rappelle le sentiment d’un seul gosse se dandinant pour la première fois sur le vélo femelle de sa mère (ou de ses tantes des grandes vacances, ou de sa soeur aînée déjà bien en croupe, ou de ses cousines poussines de la campagne) et jouissant ensuite de la descente à fleur de ciel, the right formule at the right place.

            Le ciel est plein de ces histoires radieuses des débuts de Little Robic ou du Petit Nemo se rêvant en train de valser dans la Constellation du Vélocipédiste. Le bas de la tunique du ciel (naguère de soie, désormais de viscose made in India aux coutures mal finies) est tatoué de tous ces zigzags de tous ces mômes sur les trottoirs du quartier, puis sur la chaussée, à travers la ville, et plus tard autour du lac et des lagons - le ciel adore identifier ces myriades de cicatrices que le corps lui ressort sans se faire prier, tout le menu fretin rose des estampilles à peine visibles, et de temps à autre pourtant la toute belle balafre (un ado lancé à folle vitesse sur les sagaies d’une clôture) ou la déformation à vie (rares mais terrifiques vieilles fractures réduites à la diable, surtout dans les pays chauds), et justement à ce propos le ciel et le corps se rappellent tout soudain les petits cyclistes de la savane africaine, et alors là c’est le top.
            Les petits cyclistes de la savane africaine rivalisent de célérité, aux fins de journées saturée de poudre à canon, sous le ciel rouge et noir, comme pour rattraper on dirait, mais vaine poursuite ils le savent, les antilopes fuyant là-bas entre les flamboyants, quand on sait qu’ils ne font la course qu’avec leur ombre dansant dans la poudre brenneuse de la piste dont les tièdes bouffées de vent leur remplissent les narines et la guenille qui leur sert de  culotte.
            Le corps jouit de se sentir ces jarrets élastiques des petits cyclistes de la savane africaine, mais le ciel se remémore bientôt d’autres cieux, et c’est déjà reparti pour la Hollande.
            A de tels moments on relève entre le corps et le ciel certain froid. Le ciel prend en effet ses aises et temporise, à l’ennui croissant du corps jamais résigné à la trop molle pédale (la Hollande, non mais des fois...) et qui ne va pas tarder d’ailleurs à réclamer sa dose d’excès, puis voici que le ciel se rappelle tout à coup Van Gogh et le dit au corps, lequel se jette aussitôt sur l’os, après quoi fulgurent les couleurs extrêmes.  
            Sur la route noire sous le ciel jaune (ou, à choix, sur la route jaune sous le ciel noir) le corps bandé par l’effort est violet dehors et dedans tout blanc fulminant de muscles chauffés à fond la bielle.
            Cependant une autre phrase s’écrit à l’instant sous la candide dictée du ciel: vive le jaune, et au même moment surgissent les fourgons chargés de déments à destination de la maison là-bas derrière les barbelés et les bulbes bataves, et du coup le corps, aux anges, s’impatiente de rejoindre la fameuse allée cyclable du domaine, tout à trac il envoie promener le consultant au vocabulaire qui prétendait le tester sur la souhaitabilité des changements d’appellations (on sait que le terme de fou paraît désobligeant à certaines familles), et de se busquer, de se braquer, de se cabrer comme un bronco puis de se faire presque mal à défendre n’était-ce que la possibilité d’une phrase du genre: il passera sa première nuit supercool chez les dingos, au Pavillon Les Dauphins.
            Yak.jpgAprès le goûter, quoi qu’il en soit, toute les bicyclettes sont alignées pour l’inspection à l’entrée de l’allée cyclable de la maison jaune et c’est alors que le Général Dourakine apprend des instances dirigeantes qu’il est privé de vélocipédie au motif de ne s’être pas, une fois de plus, retenu de saluer le Drapeau.

            Il vient au corps un engourdissement pénible à la seule évocation du Général. La mélancolie du personnage fait mal à voir. A vrai dire jamais le corps n’a été si désireux  d’acquérir le moindre soupçon d’adresse, jamais incapable non plus à ce point, mais une telle impossibilité de la nature n’est jamais allée de pair non plus avec une telle joie.
            La première fois aurait pu se révéler la plus humiliante, tant la meute était déchaînée: de l’étron perché à la patate roulante, tout y a passé, et le corps se souvient de ce chemin de croix de l’ancienne allée caillouteuse bordée de ronces; malgré le sourire du ciel le corps est meurtri par le ressouvenir des énormes bleus sur le corps boudiné de l’hippo schizo - et c’est aux douches un jeu de plus que de les compter à voix haute en se jetant le patapouf d’une mêlée savonneuse à l’autre -, mais le Général Dourakine n’a qu’une obsession, le ciel sait laquelle, n’a qu’un rêve et c’est le Tourtour, n’a qu’une amour et c’est Petite Naine.
            D’aucune âme le ciel ne se rappelle tant de joie à se lancer sur la piste après les autres, fût-ce en grosse lanterne ballottée entre deux chutes, suant la graisse et le pissat nerveux, crachant l’âcre gravier, tombant chaque fois plus bas à ce qu’il semble et se relevant plus illuminé.

            Hélas le corps ne saluera pas aujourd’hui le Drapeau du ciel, et c’est tout seul et à pied, puis entouré de ses aides de camp, que le Général Dourakine se retrouve à ce moment où dans sa vie il se fait soir.
            Lui vient cependant, une fois encore, la vision de Petite Naine au ciel, et le corps se sent tout délivré. Elle est gracieuse. Les roues petites et grandes font dans les nébuleuses comme un dessin maladroit.

  • La peur du loup

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    Où il est question d’un rite matinal au niveau du couple. D’une vieille angoisse et des moyens de l’exorciser. Qu’il est plus doux qu’on ne croirait de se retrouver avec qui l’on aime dans le ventre du loup.

    Pour L.


    Quand je me réveille j’ai peur du loup, me dit-elle et ça signifie qu’elle aimerait bien son café grande tasse, alors du coup je la prends dans mes bras un moment puis je me lève comme un automate bien remonté.

    Je prends garde à tout. Le café passé, tandis que je pense à autre chose, je me dis: pas le jeter, pas oublier de chauffer le lait, pas oublier qu’elle est sans sucre, pas oublier qu’elle l’aime bien chaud mais pas trop.

    Je ne sais comment font les autres. Se font-ils plutôt servir ? Me trouveront-ils en rupture d’observance des lois non écrites de la confrérie des mecs ? Je ne sais et d’ailleurs n’en ai cure, mais je précise qu’il n’entre aucune espèce d’asservissement dans cette coutume que nous perpétuons chaque matin avec un sourire partagé. Ce n’est pas pour arranger la paix des familles que je fais ça, pas du tout le style répartition des tâches au sein du couple et consorts.
    La seule chose qui compte à mes yeux, c’est rapport au loup. Cette histoire de loup me fait toucher à sa nuit. Il y a là quelque chose qui me donne naturellement l’élan des chevaliers de l’aube, et voilà tout: je lui fais donc son café, ensuite de quoi nous nous préparons à nous disperser dans la forêt.

    Mon amour a peur du loup, et ça lui fait une tête d’angoisse, mais c’est aussi l’un des secrets de notre vie enchantée en ces temps moroses où d’invisibles panneaux proclament à peu près partout que le loup n’y est pas, n’y est plus, si jamais il y fut.
    Mon amour est une petite fille perdue dans la forêt, et comme alors tout devient grand à la mesure de sa peur: tout retentit et tout signifie dans le bois de la ville. C’est immense comme l’univers, et le quelque chose de mystérieux qu’il y a là-dedans peut se transformer à tout moment en quelque chose de menaçant. Mais aussi la présence du loup nous fait nous prendre au jeu. Dans la pénombre des fourrés, sous le drap, je mime volontiers le loup qui guette, et mon amour prend alors sa petite voix, et de savoir déjà la suite du conte nous rapproche un peu plus encore.

    Nous voyons la chose comme en réalité: la ville est un bois, les rues sont les allées de notre existence et à tout moment se distinguent des chemins de traverse et des raccourcis parfois encombrés d’obstacles que nous devons surmonter à tout prix.
    Le conte dit en effet, tout le monde le prend pour soi, que nous avons une mission précise à accomplir. Nous nous représentons le panier de victuailles avec la galette et la bouteille de vin. C’est dans ces obscurités, là-bas, que se trouve une masure dans laquelle nous attend notre innocente mère-grand au bonnet de dentelle.
    Nous ne nous demandons même pas pourquoi cette sacrée mère-grand a choisi ce logis. Nous y allons et plus encore: nous nous réjouissons. La présence du loup nous fait nous serrer l’un contre l’autre. Parfois je mordille le cou de mon amour pour lui faire bien sentir que ce n’est pas de la blague. Elle prend alors sa voix toute menue, comme elle prendra tout à l’heure la voix éraillée de mère-grand, tandis que j’énonce le conte et me prépare à lâcher la phrase la plus fameuse:
    - C’est pour mieux te manger mon enfant !
    C’est une sorte de formule de magie qu’il me suffit de dire pour que se rejoue la scène la plus attendue avant que tout, ensuite, nous paraisse de nouveau soumis à l’ordre des choses.

    Le loup nous recommande de nous attarder en chemin, et c’est pourquoi nous le considérons comme une espèce de cousin de bon conseil. Ensuite, si nous y resongeons sur les lieux de notre tâche quotidienne, nous nous disons que le séjour dans le ventre du loup n’était point tant inconfortable; et nous nous revoyons sous le drap: lovés l’un contre l’autre, dans cette espèce de sweet home qu’est le ventre du loup.

    La journée, ensuite, devrait être purgée de toute angoisse. Dehors, tout semble aussi bien retrouver un air plus familier. Pour un peu nous goûterions au biscuit chocolaté des buildings, si nous n’étions pas si pressés. En attendant nous sommes rassurés, mon amour et moi: tout ce qu’il fallait dire et faire l’a été. Le jeu voulait que je me dresse devant elle, et je me suis dressé. Le jeu voulait qu’elle déjouât la menace, et elle l’a déjouée. Nous nous sommes pris au jeu et cela nous a donné la force de nous relever. Et même si le fin mot de tout cela nous échappe encore, nous pressentons déjà que demain nous jouerons de nouveau à nous faire peur.

  • Pensées de l'aube

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    De la joie. - Il y a en moi une joie que rien ne peut altérer : telle est ma vérité première et dernière, ma lumière dans les ténèbres. C’est dans cette pensée, qui est plutôt un sentiment, une sensation diffuse et précise à la fois, que je me réveille tous les matins.

    De l’Un. – Ma conviction profonde est qu’il n’y a qu’un seul Dieu et qu’une seule Vérité, mais que cela n’exclut pas tous les dieux et toutes les vérités : que cela les inclut.

    Du noir. – Plus vient l’âge et plus noir est le noir d’avant l’aube, comme un état rejoignant l’avant et l’après, à la fois accablant et vrai, mais d’une vérité noire et sans fond qui reprend bientôt forme tandis qu’un sol se forme et qu’un corps se forme, et des odeurs viennent, et des saveurs, et la joie renaît - et cet afflux de nouveaux projets.

    Du silence. – La lune à son clair irradie la mer de brouillard nous coupant, sous le ciel d’un noir pur, du monde d’en bas - trop belle illusion, panorama, théâtre, qu’une poignée de lumières humaines, dans le val proche et sur le versant de la montagne d’en face, dissipe pour nous relier les uns aux autres dans la nuit mutique.

    Du mal. – Je me suis réjoui dès mon éveil de les savoir à l’ombre depuis hier, les deux salauds qui vers Noël ont massacré le vieil homme devant son épouse, pour de l’argent. La lune blême, la lune blafarde éclaire à l’instant l’intérieur de leur cellule. Je prie leur Dieu cruel de leur inspirer terreur et peine qui les relie alors, par le sang répandu du vieil homme, à la vieille dame qui pleure dans sa maison.

    Des enfants. – Nos enfants nous protègent en dormant. Notre veille est contre nature. La mère inquiète pour rien, le poète angoissé pour rien, tous ces veilleurs aux lumières qui tremblotent – tous nous sommes confiés au sommeil à tendre haleine de pain chaud de l’enfant qui dort. Même si nos enfants sont maintenant de grandes personnes, nos enfants sont là pour nous justifier. Même si nous n’avons pas d’enfants, le sommeil des enfants continue de nous protéger, sauf des enfants privés de sommeil.

    Des chiffres. – Ma lampe d'avant l'aube s’inscrit dans la statistique selon laquelle chacun de nous représenterait, d’après le télescope Hubble, environ neuf galaxies, soit quatre-vingt milliards de galaxies abritant chacune à peu près cent milliards de soleils. Notre Voie Lactée dénombrant quatre cents soleils, soit soixante-neuf soleils pour une lampe individuelle, et chaque étoile ayant une espérance de vie d’environ treize milliards d’année, je n’en considère pas moins l’humble ampoule halogène de ma lampe avec reconnaissance.

    Des bons sentiments. – Je me défie de celui qui se prévaut de sa foi bien plus que de celui que sa révolte enflamme. Le bien qui profite, la vertu qui se donne elle-même en exemple, l’émotion qui se nourrit d’un malheur approprié, me révulsent également, même s’il y a de la vraie bonté et du vrai sentiment dans les bons sentiments. Mon idéal juge ma réalité cabossée et c’est en moi que je travaille à la réparer, sans rien montrer de mes bons sentiments.

    De la complication et du Mystère. – Dire que tout est trop compliqué revient à nier la réalité, devant laquelle rien n’est simple. Pour faire savant et plus fiable, on dira complexe au lieu de compliqué, mais la complication est plus incarnée à mes yeux que la complexité, laquelle s’ouvre cependant au Mystère. S’il est résultat d’un travail, le simple réapparaît dans ce qu’on appelle, en horlogerie, une complication, chef-d’œuvre de mécanique au même titre qu’un sonnet de Baudelaire ou qu’une sonate de Mozart. Ce qu’on appelle l’âme humaine, l’esprit humain, le cœur humain, ressortissent en revanche à la complexité, aval de la poésie et de la musique où toute complication semble un jeu d’enfant.

    De l’offrande. – Je me réveille à hauteur de source, j’ai refait le plein d’énergie, sous la cloche d’azur je tinterai tout à l’heure comme l’oiseau, puis je descendrai par les villages aux villes polluées et là-bas j’ajouterai ma pureté à l’impureté, je vous donnerai ce qui m’a été donné les yeux fermés.


    De l’absence. – Je n’aime pas que tu ne sois pas là, je n’aime pas avoir pour écho que ton silence, je n’aime pas cet oreiller que ta tête n’a pas martelé du chaos de tes songes, je n’aime pas cet ordre froid de ton absence que nous sommes deux à ne pas aimer, me dit ton premier SMS de là-bas.


    De l’espérance. – Tu me dis, toi le désespéré, que mes pleurs sont inutiles, et tout est inutile alors, toute pensée comme l’aile d’un chant, tout esquisse d’un geste inutilement bon, toute ébauche d’un sourire inutilement offert, ne donnons plus rien, ne pleurons plus, soyons lucides, soyons froids, soyons utiles comme le couteau du bourreau.


    De cette réminiscence. – Si la rose de l’aube se défroisse c’est que tu l’as rêvé, c’est ton désir d’aube qui fait monter les couleurs, ton souvenir à venir de jours meilleurs, ton haleine venue d’un autre souffle, ton malheur de n’être pas digne de ce qui sera, ton bonheur d’attendre de nouveau tous les jours en te rappelant ce parfum d’avant l’aube qui t’attend.

    De la survie. – J’ai mal au monde, se dit le dormeur éveillé, sans savoir à qui il le dit, mais la pensée se répand et suscite des échos, des mains se trouvent dans la nuit, les médias parlent de trêve et déjà s’inquiètent de savoir qui a battu qui dans l’odieux combat, les morts ne sont pas encore arrachés aux gravats, les morts ne sont pas encore pleurés et rendus à la terre que les analystes analysent qui a gagné dans l’odieux combat, et le froid s’ajoute au froid, mais le dormeur éveillé dit à la nuit que les morts survivent…

    De la vile lucidité. – Ils dénoncent ce qu'ils disent des alibis, toute pensée émue, tout geste ému, toute action émue ils les dénoncent comme nuls et non avenus, car ils voient plus loin, la Raison voit toujours plus loin que le cœur, jamais ils ne seront dupes, jamais on ne la leur fera, disent-ils en dénonçant les pleureuses, comme ils les appellent pour mieux les démasquer - mais ce ne sont pas des masques qu’ils arrachent : ce sont des visages...

    De nos pauvres mots. – Mais aussi tu te dis: de ta pitié, qu’en ont-ils à faire ? Les chars se retirent des décombres en écrasant un peu plus ceux qui y sont ensevelis et tu devrais faire ton sac, départ immédiat pour là-bas, mais qui s’occupera du chien et des oiseaux ? Et que fera-t-elle sans toi ? Et toi qui ne sait même pas construire un mur, juste bon à aligner quelques mots - juste ces quelques mots pour ne pas désespérer: courage aux survivants…

    De cette blessure. – Cette vive douleur à l’épaule te vient de t’être à toi-même arraché l’aile, c’est ta faute de vivre, c’est ta faute de te croire des ailes, c’est ta faute de ne pas voler sans elles, c’est ta faute de ne pas dormir debout, c’est ta faute de venir au jour si lourd, et n’essaie aucun remède : il n’y en a pas, quand le signe disparaitra c’est que tu auras cessé de voler sans aile.

    De cette séparation. – Le mot légion te sépare des autres, mais par tant d’autres mots vont les chemins du jour qui te rendront ton pareil jamais pareil au même, partout sont les visages que, dans la nuit, signalent les loupiotes, là-bas de l’autre côté du lac de nuit, sur la montagne de nuit, belles dans la nuit du lac comme des diadèmes, et là-bas se fait à l’instant le pain du jour que tu vas partager.

    De la douleur. – Te réveillant sur cette lame tu crois n’avoir pas dormi, mais ce m’est pas si grave, petit, ce n’est qu’une flamme de fer à souder pour que tu te rappelles, juste un clou chauffé à blanc pour faire semblant, juste à la pointe de l’aile, mais ça se soigne, tu as des médics anti-crucifixion, juste un roncier de nerfs de stress d’enfer qui doit te venir du monde ou Dieu sait d’où - seuls ce matin le savent ceux que le méchant Dieu broie et tue - tu sais où...

    Des larmes. – Depuis tout enfant tu as ce don, crocodile, de te purifier comme ça, tu ne pleures pas sur toi mais sur le monde qui ne va pas comme tu l’aimerais, l’œuf de colombe que le caillou écrase ou qui se casse en tombant sur le caillou, toi aussi seras toujours trop tendre, jamais tu n’auras souffert l’injustice du Dieu méchant, et ça s’aggrave, nom de Dieu, tous les jours que les méchants font…

    Du rire. – Et toujours il y aura ce ricanement du démon froid qui se réjouit de te voir maudire son ennemi mortel dont le rire clair fait du bien aux grabataires le matin quand arrivent les infirmières parfumées et le café parfumant, la vie reprend, ils en chient mais la vie reprend et c’est qu’ils s’oublieraient jusqu’à dire merci…

    De la confiance. – Tu peux compter sur moi, te dit-il, vous pouvez compter sur elle aussi, nous disent-ils, et les enfants peuvent compter sur eux, dit-on pour faire bon poids, sur quoi la vie continue, je n’ai pas à vérifier tes dires, elle le croit sur parole, ils n’étaient pas sûrs de pouvoir vraiment tenir leurs promesses mais on savait qu’elle serait là pour l’épauler et qu’il tenait trop à eux pour les trahir - il avait eu un rêve, ils n’en pouvaient plus de trop de mensonges et de défiance, je compte sur vous, leur dit-il, et ça les engage, on dirait...

    Du souhaitable. – Puisse la Force laisser vivre celui qu’ils disent l’homme le plus puissant du monde, puisse le jeune homme ne pas être piétiné par son propre empire, puisse la femme protéger l’homme, puissent ses enfants protéger la femme, puisse l’enfance pauvre protéger les enfants riches, puisse l’inouï se faire entendre, puisse ce poème aimé par le jeune homme être entendu et aimé en dépit de la Force, puissent les belles paroles ne pas aider la Force – puisse notre faiblesse infléchir notre force...

    De l’évidence. – Que ce pays qui n’était plus pour le vieil homme ne l’était plus que pour les hommes de la Force, que ce monde qui n’est que pour quelques-uns n’est pas le vrai monde, que ce n’est pas à ce pays de dire le monde, ni au faux monde de dire le vrai qui ne sera jamais que ce que vous en ferez…

    De la consolation. – Ne vous en faites pas, leur dit-on maintenant, vos maisons en ruines, vous allez les reconstruire : vous aurez l’argent. Ne pleurez pas, vos écoles et vos mosquées, vous allez les bâtir plus belles qu’avant : l’argent peut tout. Cessez de vous lamenter, votre prison, vous allez en relever les murs avec notre argent. Et quant à vos enfants, vous n’avez qu’à en refaire : cela ne coûte rien…

    De l’imprescriptible. – Ce qui est un crime ou pas, c’est notre Tribunal qui en décide, et vous n’en avez pas. Ce qui est un crime, c’est le Livre qui en décide - notre Livre et pas le vôtre. Ce qui s’oublie ou pas, c’est notre Mémoire qui en décide, alors qu’on vous oublie déjà…

    De la honte. – Ils nous ont dit : La Paix Maintenant. Mais maintenant on sait que ce sera plus tard seulement : pour maintenant ils n’ont rien dit. Ils nous ont dit : et pensez-vous seulement au Darfour ? Vous rappelez-vous la Shoah ? Alors nous avons baissé la tête. Nous n’osons pas nous rappeler. Nous rappeler Sabra et Chatila nous fait honte. Vous rappeler 100 civils fusillés pour un soldat tué vous honore mais nous fait honte. Nous mélangeons tout, excusez-nous : nos morts n’ont rien à voir avec les vôtres : 1300 des nôtres pour treize des vôtres doivent être le prix de votre paix. Nous avons honte, Monsieur l’écrivain qui nous promettez La Paix Maintenant, de vous déranger.

    Du premier chant. – Le ciel s’annonce en beauté par ces notes claires qui égrènent partout la même allégresse comme neuve depuis mille fois mille ans sur le même arbre d’où jaillit cet invisible chant de rien du tout qui nous remplit partout et toujours du même premier émerveillement.

    Du premier rire. – On ne s’y attendait pas : on avait oublié, parfois on ne se doutait même pas de ce que c’est qu’un enfant qui éclate de rire pour la première fois, plus banal tu meurs mais nous en avons pleuré sur le moment, à vrai dire l’enfant qui rit pour la première fois recrée le monde à lui seul, c’est avant le clown au cirque de la vie : l’initial étonnement, la pochette surprise…

    De ce qui renaît. – Pour spéculer sur l’Après c’est chacun pour soi, je ne sais pas, et saura-t-on jamais ce qui se trame réellement à l’instant ou dans un autre temps que nous pressentons, ou pas, mais ce que nous avons sous les yeux, ce qui s’offre et à tous, ce matin, don d’un Dieu gracieux immédiat et prodigue, don du prodigue enfant de la nuit qui ne se lasse pas au matin de te sauter au cou pour te rappeler qui tu es et qui tu aimes, et tout revit alors, tout retrouve son nom, tout est béni de l’ici présent.

    De l’attention. – Il ne sera pas de vraie vie sans prendre le temps de s’arrêter, rien de bon ne se fera sans observation – car «observer c’est aimer» disait ce poète qui y prenait tout son temps sur les sentiers buissonniers – rien de bien ne sortira de cette agitation distraite et de cette précipitation sans autre suite qu’un ensuite précipité vers sa propre répétition…

    De l’attente. – Je n’attends pas de toi le moindre compliment, tes congratulations ne sont pas une réponse, tes félicitations tu peux te les garder autant que tes révérences si tu ne t’engages pas à parler à ton tour, car c’est cela que j’attends de toi, mon ami (e), ce n’est pas que nous nous félicitions de nous féliciter parmi, ce n’est pas que tu me trouves ceci ou que je t’estime cela – ce qui seul compte est que tes questions répondent à La Question à laquelle j’ai tenté de répondre, et que tu vives de la lettre que je t’envoie comme je vivrai de la tienne, non pas en échos d’échos mais à se dévoiler l’un l’autre tout en se lâchant sans lâcher du regard La Chose qui seule compte…

    Des égards – Nous n’avons pas besoin de grades, mais de regards, nous n’avons pas besoin d’être regardés, mais nous avons besoin d’égards et de vous en montrer sans relever vos grades, nous ne serions pas à l’Armée ni à la parade de l’Administration : nous serions au Café des Amis et nous parlerions simplement de la vie qui va, à ton regard je répondrai par les égards dus à ton rang de personne, mon regard te serait comme une élection sans autre signe que mon attention, à parler sans considération de nos âges et qualités, nations ou confessions, nous nous entendrions enfin…

    Du miracle. – Ce n’est pas que tu n’attendais rien, car tout en toi n’est qu’attente, ce n’est pas que tu n’espérais plus ni ne désirais plus : c’est que c’est apparu tu ne sais comment, que c’était là comme au premier matin du monde, là comme un arbre ou un torrent, frais comme l’eau tombée du ciel, beau comme un daim dans la lumière diaprée de l’aube, doux et léger comme la main du petit dernier que tu emmènes à sa première école, bon comme le pain sans rien, beau comme les vieux parents s’occupant des enfants de leurs enfants - enfin ce que tu veux qui te fait vraiment du bien, et à eux…

    De l’envie.- Ne sachant pas qui ils sont eux-mêmes, et n’estimant rien de ce qu’ils sont, ils n’ont de cesse que de dénier aux autres le droit de croire en ce qu’ils sont ou à ce qu’ils font, et c’est alors ce ricanement du matin au soir, ce besoin de tout rabaisser et de tout salir, de tout niveler et de tout aplatir de ce qui menace d’être ou d’être fait, cependant ils restent aux aguets, inassouvis et vains, impatients de ricaner encore pour se donner l’illusion d’être…

    De la prétention.- Tu es France en ton nombril parisien, tu te prends toujours pour la référence au milieu de ta cour de pédants bien peignés, et je t’aime bien, mais on manque un peu chez toi d’Irlande des champs et d’opéra villageois, on manque de paysans siciliens et de furieux autrichiens, on manque de saine colère et de mélos indiens, tu gardes tes gants jusque dans les mauvais lieux de tes romans, tu es pincée et tu prétends désigner seule ce qui mérite de te mériter, sans voir que tu te fais seule et que tu te fais ennuyeuse à ne pas laisser la vie te surprendre…

    De la lecture. – Moi c’est comme une lumière qui montrerait tout à coup les couleurs du vitrail, un livre, c’est comme une fleur de papier qui s’ouvre dans l’eau, ou c’est comme l’eau que tu découvres toute nue et toute fraîche et toute froide et toute belle après le coup de hache dans la glace du lac…

    De la délicatesse. – Toi je vois que tu ne supportes pas les compliments et la lèche des médias et des gens importants, après ton concert, te retenant cependant de ne pas leur sourire de tes vieilles dents de divine pianiste à peu près aveugle, et c’est pourquoi je reste si longtemps à t’observer de loin, te souriant lorsque tu te penches vers notre enfant qui s’excuse de te déranger avant de t’offrir son bouquet de pensées…

    De la bienveillance. – À ces petits crevés des fonds de classes mieux vaut ne pas trop montrer qu’on les aime plus que les futurs gagnants bien peignés du premier rang, mais c’est à eux qu’on réservera le plus de soi s’ils le demandent, ces chiens pelés qui n’ont reçu que des coups ou même pas ça : qui n’ont même pas qui que ce soit pour les empêcher de se déprécier.

    De la Qualité. – C’est en effet à toi de choisir entre ne pas savoir et savoir, rester dans le vague ou donner aux choses un nom et un nouveau souffle, les colorier ou leur demander ce qu’elles ont à te dire, les humer et les renvoyer au ciel comme des oiseaux bagués, enfin tu sais bien, quoi, tu n’en ferais pas une affaire douteuse s’il s’agissait de course chronométrée ou de progrès au Nintendo, tu sais très bien enfin que c’est bon pour tout le monde…

    De la page blanche. – Et maintenant vous allez cesser de me bassiner avec votre semblant d’angoisse, il n’y a qu’à vous secouer, ce n’est pas plus compliqué : secouez l’Arbre qu’il y a en vous et le monde tombera à vos pieds comme une pluie de fruits mûrs que vous n’aurez qu’à ramasser - une dame poète dit quelque part que «les mots ont des dorures de cétoine, des pigments de truite arc-en–ciel », elle dit aussi que «sous leurs masses immobiles vibre la vie», et aussi qu’«il suffit de les soulever, un à un, avec précaution, comme on lève les pierres au fond de la rivière pour voir apparaître ce qu’on ignorait», alors basta…

    Des parfums. – Ce serait comme une chambre noire dans laquelle il suffirait de fermer les yeux pour revoir tout ce que tu as humé dans la maison pleine d’odeurs chaudes de l’enfance, au milieu du jardin de l’enfance saturé de couleurs entêtantes, dans le pays sacré de l’enfance où ça sentait bon les ruisseaux et les étangs et les torrents et les lacs et l'océan des nuits parfumées de l’enfance…

    De l’allégresse. – Cela me reprend tous les matins, après le coup de noir de plus en plus noir, c’est plus fort que moi, c’est l’ivresse de retrouver tout ça qui va et qui ne va pas, non mais c’est pas vrai: j’y crois pas, ça pulse et ça ruisselle et ça chante - c’est pour ainsi dire l’opéra du monde au point qu’on se sent tout con d’être si joyeux…

    De l’obstination. – C’est dans la lenteur de la peinture qu’on entre vraiment dans le temps de la langue, je veux dire : dans la maison de la langue et les chambres reliées par autant de ruelles et de rues et de ponts et de voix s’appelant et se répondant par-dessus les murs et par-dessus les langues, - mais entrez donc sans frapper, nous avons tout le temps, juste que je trouve de quoi écrire…

    D'une fausse évidence. – Je ne suis bien qu’avec toi, mais la plupart du temps je n’y pense même pas, je me crois seul, je crains ton indifférence, je n’ose te déranger, tu as beau dire que tu t’impatientais de me retrouver : je me suis fait à tant d’absence de tous et à tant de distance de tous entre eux, loin des places et des conversations – et dans l’oubli de tant d’heures partagées j’allais me faire, sans toi, à cette prétendue fatalité de la foule esseulée…

    De la fatigue. – On se réveille parfois d’on ne sait quel combat harassant avec quel ange ou avec quels démons, on se sent brisé, défait, dépiauté : on est exactement ce qu’on devrait être à la fin d’une nuit qui aurait duré une vie, mais c’est le matin et l’on sait ce matin qu’on est moins que rien et que c’est avec ça qu’il faut faire – qu’il faut faire avec…

    Du mariole. – Il a la gueule du vainqueur avant d’avoir livré le moindre combat : d’avance il piétine, d’avance il s’imagine qu’il dévaste et cela le fait saliver, d’avance il se voit campé au premier rang, le front crâne - il se sent vraiment Quelqu’un ce matin dans la foule de ceux qu'il appelle les zéros...

    De l'intégriste  – Votre vertu, votre quête, votre salut je n’y ai vu jusque-là que d’autres façons de piétiner les autres, et sans jamais, je m’excuse, vous excuser, sans demander pardon quand vous marchez sur d’autres mains qui prient d’autres dieux que les vôtres, sans cesser d’invoquer l’Absolu de l’Amour tout en bousculant dans le métro de vieux sages et de vieilles sagesses

    De ce qui se cherche. – Les mots sont comme cette lampe de poche ce matin dans le bûcher, les mots éclairent les bouts de bois dont on se chauffera, les mots font mieux voir et les mots réchauffent à la fois : voilà ce que je me dis ce matin à l’instant de me mettre à bûcher à la chaude lumière de ces premiers mots…

    De ce qui ne se dit pas. – On dit tare pour barre et ça en dit plus long qu’on croit, se dit-on, comme le dicton : Trop tard pour le bar, trop tôt pour le mot - si tôt que la moto emporte, les yeux fermés, le motard.

    De ce qui se dit. – Tu ne sais d’où ça vient et ça ne te regarde pas : ça ne regarde que la nuit et encore, les yeux clos, ça ne parle qu’à bouche cousue, ça vient comme ça sans crier gare sur les quais du silence qui remue, voyageur sans bagage qui ne sait où il va…

    De ce qui reste. - Des restes de berceuses nous restent de l’autre côté du sommeil et ce reste d’enfance nous berce aux matins gourds comme les mains d’enfants de l’hiver, et sur nos fronts le reste d’un souvenir de caresse nous reste comme la douce promesse de bien dormir à l’enfant qu’on berce.

    Du fil des mots. – Dès le premier jour le sablier t’a rempli de ces mots qui filent dans le silence et se tissent sur l’invisible trame du sommeil et de la veille et que tu ne dis qu’au fil des nuits que le jour murmure et le tissage devient visage, tantôt village et tantôt nuage tissé de ciel et d’orages ou d’accalmies ou de pluies acides ou de plaines de lumière – toute une vie tissée et le dernier jour n’aura pas le dernier mot…

    De la musique. – Tu es l’âme de mon âme, lui dit-il sans savoir qui elle est, tu m’es plus intime à moi-même que moi, tu me connais par cœur, comme une chanson dont tu ajouterais tous les jours un couplet que je serais seul pourtant à pouvoir fredonner, à chaque aube je te retrouve enfin, mélodie et refrain…

    De la fantaisie. – Cela danse en toi, on dirait presque : avant toi, comme l’avant-toit de ton abri de cabri, avant que tu ne renfiles tes bottes de sept lieues de géant infime et doublement engourdi de l’antenne et du sabot – cela vient te chercher comme à la fête, cela n’a ni queue ni tête mais te tire sur la queue de chat que tu as là et te fait tourner la tête du manège en toi, dès le saut du lit cela frétille et pétille et sautille à hauteur d’écoutille sous le vent galopant du matin galopin – au vrai c’est aussi bête que ça…

    De l’évolution. – Encore et encore ton corps se souvient de l’en-deça des mots et des anciens tâtons dans la conque remuante en sourdine, mais voici que ton maillot d’indolence se défait et que te reprend ce monologue un peu vaseux de la conscience, alors tu redeviens l’enfant des hauts-fonds qui remonte au jour en maugréant, il te semble avoir bientôt des nageoires, enfin tu entends ta mère ouvrir les volets et les mots t’ont rattrapé…

    De ce qui s’offre là. – Ils se lamentent d’avoir trop peu ou d’avoir trop sans rien voir de ce qu’ils ont là, sous les yeux, dans la foison radieuse de cela simplement qui afflue dans la lumière du matin, tout reflue de l’ennui de n’être pas, je reviens au jour et tu es là ma généreuse, tu m’attendais, je t’avais oubliée et te voilà, ma vie qui va…

    De l’enchaînement. – On n’attend plus rien d’eux que l’efficace et la compétence machinale, et c’est une façon de les tuer, au moins de leur dénier toute présence réelle et tout droit à surprendre, on les a sélectionnés, leur dit-on, pour gagner, et désormais ils seront formés à se formater et plus rien d’autre ne saurait être attendu d’eux que d’être au format…

    De l’extinction. – Sur le plateau de télé on les voit se lamenter de ce que la Création soit en voie de disparition, il n’y a plus de créateurs à les en croire, plus rien de créatif ne se crée, la créativité tend au point mort geignent-ils en se confortant d’avoir connu d’autres temps où chacun était un virtuel Rimbaud, et désormais on les sent aux aguets, impatients de voir tout s’effondrer en effet comme ils se sont effondrés…

    Du bois joli. – De ta nuit à la mienne, de mon éveil au tien, de sa façon de résister à la leur, de votre attente à la nôtre, de leur impatience à la sienne, de leur besoin d’aimer ou d’être aimé à la vôtre, de ma gratitude à la lecture de son dernier roman à ce que je sais qu’il me répondrait si je le lui écrivais, de notre conviction de n’être pas seuls à ressentir tout ça à l’évidence que tout ça nous survivra, de nos questions à vos réponses et de vos mots aux nôtres : il court il court le furet…

    De l’ancien feu. – Bien avant votre naissance ils le portaient de maison en maison, le premier levé en portait le brasero par les villages et les hameaux, de foyer en foyer, tous le recevaient, ceux qu’on aimait et ceux qu’on n’aimait pas, la vie passait avec la guerre dans le temps…

    Du passé. – Tu n’as aucun regret, ce qui te reste de meilleur n’est pas du passé, ce qui te fait vivre est ce qui vit en toi de ce passé qui ne passera jamais tant que tu vivras, et quand vous ne vivrez plus vos enfants se rappelleront peut-être ce peu de vous qui fut tout votre présent, ce feu de vous qui les éclaire peut-être à présent…

    De l’avenir radieux. – Au lieu de jeter les mots usés tu les réparerais comme d’anciens objets qui te sembleraient pouvoir servir encore, tu te dirais en pensant aux enfants qu’il est encore des lendemains qui chantent, tu te dirais en pensant aux cabossés qu’il est encore des jours meilleurs, tu ramasserais vos jouets brisés et tu te dirais, en te rappelant ce que disaient tes aïeux : que ça peut encore servir, et tu retournerais à ton atelier et le verbe rafistoler te reviendrait, et le mot te rappellerait le chant du rétameur italien qu’il y avait à côté de chez vous, et tout un monde te reviendrait avec ce chant – tout un monde à rafistoler…

    Des petits souliers. – On dirait qu’il fait nuit depuis toujours dans la neige qui fait une espèce de jour dans la nuit, rien n’a changé depuis qu’il faisait froid dans vos chambres d’enfants, mais alors des voix vous encadraient, comme des voix de bergers autour des troupeaux, et bientôt vous étiez chaussés, de toutes les maisons du quartier s’en allaient les petits souliers ferrés sur la glace des chemins, par les routes ensuite vous vous pressiez comme des nains, mais jusqu’au souvenir de cette morsure de l’hiver vous réchauffe le coeur…

    De cette boule. – Tous les matins, maintenant, et ce sera comme ça jusqu’à la fin, sûrement : cette boule qui était au ciel jusque-là est entrée en toi et te pèse de tout le poids du monde - et tu n’as qu’un chant pour t’en délivrer…

    De l’embarquement. – Et tout à l’heure le monde remontera aux fenêtres, ou bien ce seront les fenêtres de la ville qui remonteront aux tiennes, il y aura des montagnes enneigées ou des silhouettes affairées, ce sera selon, des fenêtres de cet hôpital on ne voit que le ciel, de cet autre que la mer ou des murs, le monde affleure partout, on est dedans, on est embarqué : Terre à l’horizon…

    De la destinée. – Elle s’en ira vieille fille, comme on dit, sans qu’on se doute qu’elle fut amoureuse toute sa vie, de nombreux messieurs cela va sans dire, mais aussi de monuments, surtout en Italie, et des enfants de ses parents et amis qui lui ont appris qu’elle-même ne saurait jamais grandir, bonne du moins à border tous les soirs ses poupées en priant le Père de la prendre, elle, par la main jusqu’au jour…

    Du fil des heures. – Du matin à la matinée, tout le temps qu’on vit cette montée elle me donne son énergie et me révèle l’air de nouveauté de ce qui vient, son air de jamais vu, son air d’enfant dispos et curieux de tout, et passé le milieu de la vie la vieille vérité des choses fait décliner le matin fée pour se couler dans les heures sans heures de la mélancolie…

    De la musique des jours. – Et s’ils entendaient encore, ce matin, qu’en savons-nous après tout ? s’ils entendaient encore cette polyphonie des matinées qu’ils nous ont fait écouter à travers les années, s’ils entendaient ces voix qui nous restent d’eux, ce matin encore je les entends par les rues vibrantes d’appels et de répons : repasse le vitrier sous nos fenêtres, il y a bien du temps de ça mais je l’entends encore et les filles sourient aux sifflets des ouvriers - et si leurs tombes restaient ouvertes aux mélodies ?

    Du pays lointain. – Tous ils semblent l’avoir oublié, ou peut-être que non, au fond, puisque tous les matins il t’en revient des voix, et de plus en plus claires on dirait, des voix anciennes, autour des fontaines ou au fond des bois, des voix qui allaient et revenaient, déjà, dans les vallées repliées de la mémoire de tous te rappelant d’autres histoires, et revenant chaque matin de ces pays au tien tu le vois bien, que tu n’es pas seul ni loin de tous…

    Du premier ciel. – Ce sommeil de la neige n’a rien effacé, c’est juste un repos momentané, d’ailleurs nous restons là pour veiller sur la mémoire de ce qui reviendra, nous allons et venons entre les oubliés et ceux qui sèmeront nos cendres dans le premier jardin où nous sommes tombés, les bras ouverts et les yeux levés…

    De l’évidence. – Tout nous échappe de plus en plus et de moins en moins, tout est plus clair d’approcher le mystère, tout est plus beau d’apparaître pour la dernière fois peut-être – tu te dis parfois qu’il ne reste de tout ça que des mots sans suite, mais avec les mots les choses te reviennent avec leur murmure d’eau sourde sous les herbes, les mots affluent et refluent comme la foule à la marée des rues du matin et du soir - et les images se déplient et se déploient comme autant de reflets des choses réelles qui viennent et reviennent à chaque lever du jour…

    Du métier des mots. – Les mots te savent, ce matin un peu plus qu’hier et c’est cela, le temps, je crois, ce n’est que cela : c’est ce qu’ils feront de toi ces heures qui viennent, c’est le temps qui t’est imparti et que tu vas travailler, petit paysan de la nuit, les mots sont derrière la porte de ce matin d’hiver et ils attendent de toi que tu les accueilles et leur apprennes à écrire, petit instit de nos régions éloignées, les mots ont confiance en toi, laisse-les te confier au jour…

    De la résurgence. – Tu me dis que les sarments sous la neige, les pieds de vigne alignés en bon ordre le long de la pente enneigée, tu me dis que cela t’évoque la mort, et tu me racontes, alors, tu me racontes tes soirs, là-bas, à la tombée de la nuit, quand la lumière s’en allait et que tu revenais par les anciens jardins, à travers cette odeur, et qu’ils t’apparaissaient dans la pénombre, les bras dressés des morts déterrés par les chiens, tu me racontes cela en souriant de ce sourire de ceux qui n’ont pas oublié, et nous nous taisons alors en songeant à Kigali sous la neige et à ses morts alignés en bon ordre…

    De l’incompréhensible. – On me dit ce matin encore que tout obéit à la volonté de Dieu, ces corps en plaies, ces corps ratés de naissance, ces corps ne portant même pas leurs têtes et ces têtes te regardant d’en bas, on arrive dans l’Institution par de longs couloirs sans yeux, le nouveau jour est lancé et c’est reparti pour les râles voulus par Dieu: ce sera la même folie et le même chaos insensé, louée soit ta Création Seigneur Très Bon, on me dit ce matin encore que tu bénis ces corps sans croix pour les porter – et je reste sans voix…

    De la tentation. – Il n’y aurait plus rien, rien ne vaudrait plus la peine, tout serait trop gâté et gâché, tout serait trop lourd, tout serait tombé trop bas, tout serait trop encombré, on chercherait Quelqu’un mais personne, on regarderait autour de soi mais personne que la foule, on dirait encore quelque chose mais pas un écho, on se tairait alors, on se tairait tout à fait, on ferait le vide, on ferait le vide complet et c’est alors, seulement - seulement alors…

    De la grâce. – Cela reviendra ou pas, cela te viendra ou pas, cela te sera donné ou pas, cela montera de toi ou cela te fondra dessus ou pas, cela te pèse de savoir que c’est le contraire du poids mais qu’en sais-tu ? Que sais-tu de ça ? Comment pourrais-tu même en parler ? Et comment le reconnaître si c’est là ? Et ce serait cette enfance ? Ce serait cette présence ? Ce serait cette légèreté - ce ne serait que ça ?

    Du premier geste. – Tes outils seraient là et tu les verrais en ouvrant les yeux, tu les verrais et ce serait comme si c’était eux qui te regardaient, ce matin sans espoir – pensais-tu, ce dernier matin du monde – pensais-tu, ce matin du dernier des derniers qui aurait perdu jusqu’à son ombre, tes outils seraient encore là et leur désir te reviendrait…

    De ce chant. - Le mot LUMIÈRE ainsi me revient à chaque aube avec le souvenir de toujours du chant du merle, alors même qu’à l’instant il fait nuit noire et que c’est l’hiver, et plus tard je retrouverai la lumière de ce chant dans celui de Jean-Sébastien Bach, mais à présent tout se tait dans cette chambre obscure où me reviennent les images et les mots que précèdent les lueurs et les odeurs…

    De ces oasis. - Le mot CLAIRIÈRE me revient avec la neige de ce matin, qui éclaire la nuit d’une clarté préludant au jour et dont la seule sonorité est annonciatrice de soulagement et de bienfait, la neige est une clairière dans la nuit, de même que la nuit est une clairière dans le bruit…

    De ce qu’on voit. - Une fois de plus, à l’instant, voici l’émouvante beauté du lever du jour, l’émouvante beauté d’une aube d’hiver bleu pervenche, l’émouvante beauté des gens le matin, l’émouvante beauté d’une pensée douce flottant comme un nuage immobile absolument sur le lac bleu neigeux, l’émouvante beauté de ce que ne voit pas l’aveugle ce matin, les yeux ouverts sur son secret...

    Du retour. – Il fit tellement nuit cette nuit-là, tellement froid et tellement seul que l’éveil leur fut comme un rivage qu’ils atteignirent à genoux, puis il fallut se lever et ils se levèrent, il fallut paraître dans les villages et les villes et sourire, parler, travailler avec tous ceux-là qui s’étaient trouvés tellement seuls dans le froid de cette nuit-là…

    De la purification. – Le mot aliénation, du mot aliéné, évoquant la maison où l’on tourne en rond en gesticulant à cris terribles, t’était resté de la fin de soirée au zapping halluciné par tant d’imbécillité laide partout, et ce matin tu te purifies la mémoire dans l’eau froide de la fenêtre ouverte de cette page de poésie : « Vallée offerte comme un livre En elle je m’inscris, dans les failles du jour : la montagne y respire au revers de mes mots »…

    De l’apaisement. – A présent laisse-toi faire par la vie, lâche prise le temps d’un jour en ne cessant de tenir au jour qui va, ne laisse pas les bruyants entamer ta confiance, ne laisse pas les violents entacher ta douceur, confiance petit, l’eau courante sait où elle va et c’est à sa source que tu te fies en suivant son cours…

    De la pauvreté. - Elles ont une nuit d’avance, ce matin comme les autres, donc c’est hier matin qu’elles dansaient le soir devant leur masure, toute grâce et gaîté, leur dure tâche achevée, les deux femmes, la jeune et la vieille, de ce haut plateau perdu du Zanskar où leur chant disait le bonheur parfait d’avoir tout…

    De l’abjection – Pour plaire et se complaire dans son illusion d’être si bon il tire des traites sur la douleur du monde et cela fera, se dit-il, vendre ses livres - tel étant le démon de l’époque et qui grouille de vers aux minois d’innocence, c’est le péché des péchés que cette usure de la pitié feinte et de cela dès l’éveil, petit, refuse d’être contaminé…

    De la sérénité. – À l’immédiate hystérie des médias relancée avant le lever du jour tu résistes en ouvrant grande la fenêtre à l’air et à la neige de ce matin qui ne fondra pas moins que leur pactole mais tout tranquillement, en lâchant ses eaux comme pour une naissance sans convulsions, et le printemps reviendra, et les gens ce matin continuent de faire leur métier de vivre dont personne ne s’inquiète – alors toi, maintenant, referme la fenêtre au froid…

    D’un autre chant. – Et si tu n’as pas de mots pour dire cette aube qu’il fait ce matin comme au désert ou sur la page blanche de la mer, chante-là en silence, tout à l’heure une main de lumière s’est posée à la crête des monts et tout ensuite, de l’ubac, une maison après l’autre, s’est allumé, mais comment le dire avec des mots ?

    De la juste mesure. – Ce que tu te demandes aussi en voyant le rideau se lever sur la scène du jour, c’est quelle pièce va se jouer dans les heures qui viennent, qui tu seras, dans quelle peau, quel autre rôle tu pourrais jouer, si tu pouvais être plus juste qu’hier soir après avoir goûté une fois de plus du Milk of Human Kindness du Big Will - trois heures durant, Mesure pour mesure, la poésie du Big Will t’a traversé et t’habite encore ce matin, or seras-tu ce matin l’intransigeance d’Angelo le taliban ou la clémence du bon gouvernement, seras-tu la vierge ou la catin, seras-tu glapissement de mauvaise langue ou parole de bienveillance ?

    Des matinaux. – Le silence scandé par leurs pas n’en finit pas de me ramener à toi, vieille frangine humanité, impure et puante juste rafraîchie avant l’aube dans les éviers et les fontaines, tes matinales humeurs de massacre, ta rage silencieuse contre les cons de patrons et tes première vannes au zinc, tout ton allant courageux revenant comme à nos aïeux dans le bleu du froid des hivers plus long que de nos jours, tout ce trépignement des rues matinales me ramène à toi, vieux frère humain…

    Du fil des jours. – N’est-ce vraiment qu’une affaire de particules et de circuits électriques, te demandes-tu en remontant du souterrain où tu as passé la nuit, n’y aurait-il pas autre chose, te demandes-tu en te dirigeant vers les fenêtres encore aveugles, n’y a-t-il que ce tapage d’âmes mortes dans le silence des rues et des pages vides, n’y aura-t-il plus jamais que ces phénomènes et ces phénomènes, ou le jour va-t-il te surprendre une fois de plus et renouer le fil de ton souffle et de ton encre ?...

    De la forme. – Délivre-toi de ce besoin d’illimité qui te défait, rejette ce délire vain qui te fait courir hors de toi, le dessin de ce visage et de chaque visage est une forme douce au toucher de l’âme et le corps, et la fleur, et les forme douces du jour affleurant au regard des fenêtres, et les choses, toutes les choses qui ont une âme de couleur et un cœur de rose - tout cela forme ton âme et ta prose…

    De l’infinitésimal toi – Et dis-toi pour la route que le meilleur de toi, qui n’est pas de toi et que ton nom incarne cependant, c’est tout un, est le plus fragile en toi et que cela seul mérite d’être protégé par toi, renoué comme un fil te renouant à toi et qui te relie à Dieu sait qui ou quoi que tu sais au fond de toi…

    De la réalité. – C’est parfois par le rêve que nous vient la perception physique, terrifiante, de la réalité : de ce qui est réellement réel, sans échappatoire aucune, à ramper dans cette galerie obscure menant Dieu sait où – et soudain le réveil sonne et c’est la nuit d’hiver, et personne on dirait avant que l’odeur du café ne dissipe la réalité du rêve…

    De l’autre côté du jour. – Tout le jour à chanter le jour tu en es venu à oublier l’envers du jour, la peine du jour et la pauvreté du jour, la faiblesse du jour et le sentiment d’abandon que ressent la nuit du jour, le terrible silence du jour au milieu des bruyants, la terrible solitude des oubliés du jour et des humiliés, des offensés au milieu des ténèbres du jour…

    De l’avidité. – Et tout le jour le jeune homme en toi, la jeune fille Violaine en toi, l’Idiot en toi, Antigone et Mouchette en toi et le plus lointain, vacillant, fragile, minable reflet en toi du Dieu vivant te retiendront d’assouvir cette faim de rien qui s’affame de sa propre faim…

    De l’innocence. - Le mot DANSE m’apparaît ce matin, et tous les mots se mettent à danser avec l’enfant, petite, toute nue et belle dans un long foulard de soie flottant autour d’elle, là-bas sur le haut gazon de la maison de vacances comme suspendue au-dessus des mélèzes, dans l’air frais et bleuté des glaciers, toute seule à danser pour la première fois comme elle a vu, l’autre soir à la télé, l’immatérielle Isadora dans un film d’un autre temps, qui dansait et dansait en ne cessant de danser et danser...

    Du respect. – Peut-être cela vous manque-t-il seulement, dans le déni de ce que vous faites ou la simple inattention, de ne pas pouvoir partager, non pas l’estime de votre petite personne, mais l’amour de la personne innombrable dont ce que vous faites n’est qu’un des innombrables reflets, mais unique…

    De notre complicité. – À peine vous êtes-vous retrouvés, les oiseaux et toi qui leur parles ta langue de fée, que retentissent leurs cris froids de calculateurs de points et de résultats réduisant tout à concours et performances du plus fort et du plus vite enrichi, mais de te regarder avec les oiseaux m’éloigne chaque jour un peu de leur bruit et nous voici dans la vraie société des êtres à nous parler de cette journée qui nous attend tous les deux…

    De la douce folie. – Et ce matin tu t’abandonnerais une fois de plus enfin à l’étreinte de ton vrai désir qu’annonçait le conditionnel de vos enfances, tu serais tout ce que tu aimerais, ti serais une chambre merveilleuse au milieu de la neige revenue ce matin avec une quantité de téléphones, tu aurais des bottes bleues et un banjo comme à sept ans et tu retomberais amoureux pour la énième fois, elle aurait les yeux bleu pervenche de la fille du shérif de tes dix ans et des poussières et de la femme de ta vie actuelle dont tu reprendrais tout à l’heure le portrait songeur, ce serait la journée incomparable de ce 5 mars 2009, tu jouerais de ta plume verte comme d’une harpe pincée sur les cordes des heures et tout à coups les téléphones frémiraient comme autant de jeunes filles impatientes, autant de douce ondines un peu dingues se dandinant sur leur fil comme autant de choristes de gospel dans la cathédrale de neige irradiant au lever du ciel…

    Des recoins. – ce n’est que cela, comprenez-vous, ce n’est que cela qui m’attire chez vous, au milieu des rideaux grenats ou au fond de vos fauteuils crevés, ce sont les angles brisés à coups de marteau par le vieux Renoir endiablé, et votre lumière est bonne, votre bonne lumière de bar étudiant ou de virée le long de la rivière à quelques-uns qui aimaient Neil Young et Léo Ferré, ce ne serait que cette rêverie retrouvée de nos dix-huit ans adorablement accablés à nous aimer – leurs galas ne sont que ramas de vampires banquiers sur les banquises des médias, nous c’est dans les recoins de vos quartiers bohèmes que nous vivrons comme des chats baudelairiens…

    De l’autre lumière. – Et toujours je reviendrai l’œil secret de cet étang d’étain sous la lumière silencieuse de ce lever du jour qui pourrait en ‘être le déclin, on ne sait trop, Rembrandt lui-même me savait trop ce qu’il révélait en mâchant ses cigares - et surtout pas d’effets de théâtre, de clair-obscur ou de faux mystère, laissez venir la beauté des choses qui n’a jamais été séparée de son ombre et qui diffuse cette aura sans le chercher…

    De ton toi. – Et là, ce matin, devant le miroir de ta salle de bain, tu regarderais ce prétendu proche prétendu familier et tu lui demanderais : et qui t’es toi ? tu te crois le proprio du miroir ou quoi ? et ce corps que tu dis à toi t’en sait quoi ? et ce que tu dis ton âme, pompier que tu es, tu la vois avec les yeux de qui, dis-moi ?...

    De la nature. – Le tout malin (je pense par devers moi le tout mariole) affirme que nous avons soumis à jamais l’élément naturel et le voici trépigner dans sa Japonaise écolo sur la route étroite de Notre-Dame des Hauts barrée par deux avalanches, juste sous le couloir où menace la troisième, et voilà qu’il commence à prier comme une de ces vieillottes dont il ricane : Mon Dieu fasse un miracle, Mon Dieu je t’en supplie, Mon Dieu pas moi ! sur quoi le prétendu Dieu lui répond pour la première et dernière fois : du balai…

    Des allumées. – Mais qu’ont-elles donc à la ramener, ces fichues bonnes femmes, j’veux dire : ces illuminées, Simone Weil ou Flannery O’Connor, Annie Dillard ou Charlotte Delbo, mais qu’ont-elles donc à remuer terre et ciel – ou bien encore Etty Hillesum ou l’illuminée Aloyse aux yeux pleins de cieux, mais de quoi je me mêle au lieu de tricoter : sondent l’infini du camp à l’étoile, pèsent les nuées à l’écoute des déserts, se clouent aux murs et se saignent pour les autres, enfin nous font plus légers que nos enfances jamais guéries, comme l’écrit Françoise Ascal dans son Carré de ciel : «Masquée sous ma vieille peau qui tant bien que mal colmate les brèches, je tente de ne rien laisser apparaître de cette honteuse anomalie : n’avoir pas su grandir »…

    De l’amour. – C’est aujourd’hui que tout commence, c’est aujourd’hui qu’on reprend tout à zéro, c’est aujourd’hui qu’on efface cet affreux tableau à l’éponge d’eau claire, je veux que ce tableau noir soit blanc comme une âme d’enfant - c’est aujourd’hui que nous allons, petits, la lettre A et ce qui s’ensuit…

    De l’économie falsifiée. – Ne te laisse pas contaminer, petit, je sais que c’est plus difficile à faire qu’à dire, mais je te le dis avant de tâcher de le faire en ton nom, toi qui vivras dans cet enfer, ne te laisse pas salir mais ne te détourne pas, regarde bien cette laideur et cette misère : c’est le monde, c’est le monde imbécile et gratuit des journaux imbéciles et gratuits, c’est la saleté vendue et répandue pour rien, c’est la fortune des vendus imbéciles – c’est le monde que tu ramèneras à la vie en lui rendant son prix…

    De l’hérésie. – Tout doit disparaître, ont proclamé les Pères de l’Eglise du Tout, tout ce qui ne se soumet pas à Notre Loi qui est celle du Tout doit disparaître par l’épée ou par le feu – tout sera sacrifié sur le bûcher ou la roue, tout sera soumis à la force du Tout et vos Béatitudes vous allez voir ce que nous allons en faire, foi de nous…

    Du lieu commun. – On constate que la seule idée d’être comparé à qui que ce soit vous insupporte, rien que le mot fraternité vous fait grimper aux murs, nous lancez-vous avec le dédain de celui qui en sait tellement plus que les autres – ah les autres, quelle calamité s’exclame votre seul regard d’Unique, parlez-moi d’amour tant qu’à se vautrer dans les clichés ! d’ailleurs le moindre beau geste vous fait ricaner et toute belle personne ne saurait être à vos yeux qu’un simulacre…

    De la Béatitude.- Vous chantez l’immaculée innocence de tout ce blanc sans vouloir voir les mésanges aux mangeoires, mais c’est que c’est Gaza et toutes les étripées que les mésanges aux mangeoires, et je ne vous parle pas de l’arrivée du pic noir – là vous pourrez compter les millénaires avant la moindre négociation, et pourtant vous continuez de les alimenter ce matin encore, venez à mois les jolis assassins, heureux vous qui avez faim car vous serez rassasiés…

    De la ville enneigée. – À quinze ans tu te prenais pour Utrillo, cette neige de la ville aux murs tagués de suie et de rouille, cette légende de la Butte à poulbots et poivrots se cuitant avec les putes du Lapin agile – tout ce lyrisme de pacotille de l’Artiste payant son litron en peignant des croûtes, tout ce rimbaldisme baudelairisant te faisait trouver beau ton vieux quartier décati de province à la Verlaine dont les hauts toits de reviennent ce matin sur le lin blanc de ton Paysage sous la neige…

    De ce qui t’est donné. – Ne te plains pas du bruit que font les bruyants, il y a partout une chambre qui attend ton silence comme une musique pure lui offrant toute ta présence entre ses quatre murs de ciel...

    Du temps imparti. – Tout ce qui vous manque est en vous, me disait l’homme des bois en juillet 1839, il n’y a qu’un remède à l’amour : aimer davantage, et c’est l’hiver à ce qu’il semble, mais c’est plus que jamais juillet 1839 pour l’homme des bois en toi qui te demande : pourquoi donc l’homme se hâterait-il, comme s’il y avait moins que l’éternité pour accomplir l’action la plus infime ?…

    De la fuite en avant. – Rien ne les arrêtera dans leur précipitation, ils sont plus que jamais hors d’eux, libérés de leurs chaînes tout en se croyant partout les maîtres, ils me font pitié les pauvres : moi je ne vis que de deux dollars par jour et c’est ce qu’ils jettent au mendiant qu’ils ne voient même pas, juste pour l’oublier tandis qu’ils traînent leur âme rouillée dans mon paradis...

    De cette voix en toi. – Tout semble avoir été soumis aux machines et aux arborescences virtuelles, mais une basse continue roule en toi le sanglot du vent autour de la maison seule autant que la rivière au primesaut de vos éveils enfantins - c’est une rumeur de partout sous les yeux clos du Temps étoilé…

    De l’altérité. – Je ne te demanderai jamais d’être l’Autre, je me défie de toute emphase engoncée, je t’attends au coin du bois – qui est peut-être un désert ou ton lac de là-bas, sans savoir ce que tu me réserves et n’attendant que d’être surpris comme au premier jour, quand ta voix bondit pour la première fois de ta nuit à la mienne...

    Du ressentiment. – C’est de cela seul que je voudrais que tu me débarrasses, méchant moi, c’est de ce relent récurrent qui me taraude dans le bruit des bruyants malcontents, c’est de ce froid et de ce poids, gentil moi, que je te prie de me délivrer...

    Des mots bleus. – Leur façon de parler poésie le front au ciel, eux qui ont toujours prétendu viser haut, ne s’est jamais traduite par aucune réelle envolée ni aucune traversée d’azur propre à nous donner des ailes, aussi est-ce dans la rue, a ras le pavé rugueux des poètes mal peignés, que nous aurons ramassé ces mots qu’on dit avec les yeux…

    Du vertige. – Une nuit encore et j’aurais crevé l’oreiller de ne plus te savoir à mes côtés, mais avant de me lever je te sens là toute émouvante en ta songeuse légèreté, plus besoin de te chercher partout où tu n’es pas car l’amour est partout où tu es, et plus encore ce matin neuf en pointillé…

    De nos belles illusions. – Oui c’est cela, gens de raison raisonnable, renouvelez s’il vous plaît nos abonnements à la berlue et ne cessez de vous en éberluer, vous les sages sous les massages des mains policées à cet usage, puis foutez-nous la paix s’il vous plaît et nous laissez tourbillonner…

    De la louange. – Quant au complot des dénigrants, qui s’affairent tous les jours à défaire, ne lui oppose aucun autre argument que ce bonheur de faire qui t’a fais ce que tu seras et qui t’aide à faire, au sens qu’entend la poésie et qui soulève tes paupières de fer tandis que l’oiseau Bach vocalise les yeux fermés…

    De l’exorcisme. – Tu me dis DEJA et je te réponds : JADIS en souriant au long récit qui se continue, tu me tentes avec un ENFIN satisfait, auquel j’oppose un ENCORE qui te freine et te confronte à mon attention présente, puis nous en revenons au JAMAIS et au TOUJOURS dont nous usons et abusons alternativement – et pour avoir le dernier mot, comme les curés, je te dirai que JAMAIS tu ne m’auras et que TOUJOURS je résisterai à notre commune tentation du désespoir…

    De l’aveuglement. – Une fois de plus, les beaux jours revenant, tu te dis que cet apparent triomphe de l’azur irradiant le bleu publicitaire n’est peut-être qu’un leurre, une autre façon de ne pas voir ce qui est, un agrément de tourisme abruti, quand la vraie musique est trempée de noir et du pire qui donne à entendre ce qui ne se dit pas…

    Du bon cours. – Cela te réjouit chaque matin, tu te rappelles vaguement le mot Matines à la cloche d’avant l’aube, au couvent d’à côté, et cela chantonne en toi-même si tu n’es qu’un bon Dieu de ruisseau, après quoi tu deviens une espèce de psaume bondissant dans les hauts gazons direction la rivière et les horizons…
    De l’aléatoire. – Le putain de jour se lève sur l’arrière-cour défoncée et voilà le résultat du lendemain d’hier : c’est le Bronx, tu es né dans cette espèce de favella, c’est la faute à pas de chance et tu n’y réfléchis même pas : on t’envoie ce putain de jour de plus et ça te va, tu es déjà plus ou moins en manque sans trop savoir de quoi, mais tu sens que même ce manque t’iras pour cette fois puisque c’est toi…

    De la trace. – Parfois, pas tout le temps mais de plus en plus souvent, tu crois que quelque part tu vas laisser une trace, tu ne sais pas quoi, même pas ce que tu as fait ou pas fait, mais peut-être dans les cœurs, ou peut-être même pas, même si ces personnes seraient un peu de toi quand même comme tu crois que tu es une personne quelque part et que quelque part le mot de personne signifierait quelque chose…

    De la prière. – Il ne me reste que les mots de l’enfance, et encore, parfois je bute – cette puissance et cette gloire me rebutent mais je traduis à ma façon, me retrouvant là-bas au milieu de mon jardin enfance et des bois sacrés qui me tenaient lieu d’Eglise et de Canon, toujours et encore ILS s’inquiètent de me ramener dans la Bonne Voie, comme ils disent, mais des cloux : d’ailleurs je ne connais que ceux de la croix du rabbi Iéoshouah…

    De l’au-delà des mots. – S’il n’y avait que parler, mon pauvre toi, parler ou écrire, parler par la bouche et écrire de la main, mais tout te parle, animal à l’âme malade, ton moindre geste est là pour te dire ou te trahir – disons trahir le faux que tu dis, tout te traduit, surtout le regard, jusqu’au démon russe dont les paupières tombant jusqu’à terre trahissent le faux du regard, cvependant dis-toi bien cela : que chaque mot que tu dis ou écris sera pesé…

    De la vue. – Il est certains jours, et ce peuvent être de beaux jours, où notre regard reste trouble ou troublé, et se pose alors la question des lunettes invisibles, mais où diable a-je fourrél ce matin mes lunettes invisibles ?...


    Du nom d’emprunt. – Il est des Amateurs d’Art, ne considérant que Le Nom , qui renieraient leur émotion liée à telle Œuvre s’ils apprenaient que c’est un faux, alors que l’émotion n’a qu’un nom…

    Des invisibles. – Mirek m’écrit ce matin – Mirek que j’aime comme un frère ou un fils, sans l’avoir jamais rencontré, Mirek que j’aime à cause de ses poèmes et de sa passion pour les araignées, Mirek me remercie d’avoir accepté de publier ses poèmes, Mirek me dit qu’il va bien, Mirek dont je sais la tristesse liée à l’Amour Fou, Mirek m’avoue qu’il est ces jours horribly sad mais ses poèmes nous aident à vivre…

    Du chemin. - On repart chaque matin de ce lieu d’avant le lieu et de ce temps d’avant le temps, au pied de ce mur qu’on ne voit pas, avec au cœur tout l’accablement et tout le courage d’accueillir le jour qui vient et de l’aider, comme un aveugle, à traverser les heures…

    De rien et de tout.- En réalité je ne sais rien de la réalité, ni où elle commence ni si elle avance ou recule, pousse comme un arbre ou gesticule du matin au soir comme je le fais – ce que je sais c’est juste que tu es là, qu’ils sont là et que je suis là, à écouter cette voix de rien du tout mais qui nous parle, je crois…

    De l’exploit. - Ils ont fait du corps une machine lubrifiée à performances qui me donne froid à l’humanité, ce rutilement est la froide aura de ce culte sans mystère, jogging et baise numérique, course au point de plus ou au centimètre surpuissant dont la seule vue des chemins et des bois et des toits et des monts et du ciel me délivre ce matin…

    De l’envie dépassée. - Ce que j’aime chez toi c’est que tu aimes mon bonheur comme j’aime le tien, sans que rien de l’un ou de l’autre n’entame la joie de l’un ou l’autre, ainsi oublions nous que nous sommes deux sans oublier que chacun est seul devant sa joie…

    De la fausse parole. – Ce n’est pas que la langue leur fourche : c’est que leurs mots pour dire le vrai ne sont pas vrais, surtout quand ils proclament l’Urgence Absolue de dire le vrai pour pallier l’Horreur Absolue et le Mal Absolu et ceci et cela de tellement absolu que cela rejoint l’Absolu du Bio et du Budget…

    Du charme. – On constate que le penseur de charme descend le plus volontiers dans un hôtel de charme où l’attend la bonne vieille table de charme sur laquelle il aime à rassembler ses pensées de charme inspirées par les humiliés et les offensés hélas privés des charmes et des retombées de sa pensée de charme…

    De la confiance. – Tu te rappelles l’absurde injonction : garde ton cœur en enfer et ne désespère pas, tu tournes en rond dans ta cage et tu railles l’idée même d’un enfer et d’un espoir, et c’est ainsi que tu ne désespères pas de t’arracher à ton enfer…

    De la pudeur. – On leur reproche de ne pas être libérés, ils se gênent d’être gênés, leurs yeux se baissent devant l’exhibition des parties sacrées de tous ces inconnus, ils ne sont pas de leur temps, ils ont un peu honte de se cacher avec leur secret…

    De l’apaisement. – Heureux ceux qui se rappellent les mains de leur mère au travail, et pour les autres : heureux s’ils se rappellent les mains de leur mère au repos, sur le front de l’enfant malade ou jointes à ne rien faire…

    Du changement. – On se promet de changer, le matin, on se promet d’être ce jour un peu meilleur que la veille, on ruse avec le serpent de la décréation qui ricane tandis qu’on se remet à l’ouvrage - et voici qu’une lumière me traverse et qu’elle m’inspire un quart de seconde avant que je ne retombe sur mes vieilles pattes, mais c’est elle qui me fait aimer un peu mieux ce matin mes vieilles pattes et ton ombre, mon amour, me retient de penser que rien ne changera jamais puisque ta lumière me fait pousser…

    De notre corps. – L’un me dit que c’est une guenille, l’autre un temple, juste une enveloppe qui se flétrit, une illusion plus ou moins séduisante, un sac de nerfs ou de nœuds, mon frère l’âne, notre maladie mortelle ou Dieu sait quoi d’inventé par ces drôles d’apôtres que sont nos frères humains, mais ce matin je me sens vraiment l’âme à fleur de peau, je t’ai vraiment dans la peau ce matin, ah ça ton corps est bon ce matin comme un pain, miam miam…

    De la rencontre. – Je ne sais si tout est écrit, prévu, noté comme sur du papier à musique, en fait je n’en crois rien, mais je sais parfaitement que rien de ce qui nous arrive n’est le fruit du hasard, rien n’a été prévu mais notre rencontre était prévisible, ni toi ni moi n’avons mérité cet amour mais l’amour est imprévisible et ça tu peux le noter et je l’écris aux enfants, tiens, tu as encore un peu de papier à musique sous la main ?

    De la pâle copie. – Vous pouvez me reprocher de voir ce matin le monde trop en bleu : en réalité il l’est tellement plus que je me reproche ma seule nullité à le dire, mais essayez donc, juste pour voir, je veux dire : pour mieux voir, de dire ce matin le bleu de votre âme, et vous m’en direz des nouvelles, du bleu pur de ce matin irradiant le gris des jours et le noir du monde…

    De la régénération. – Ils sont chaque jour plus jeunes de prendre plus d’âge et de s’épurer de tout ce qui n’est pas la jouvence de l’aurore, leur vieillerie se dérouille dans la fontaine de la première heure, ils ont beau se rappeler le mal qu’ont fait et que feront encore au monde les ravageurs, leurs semblables : ce matin neuf leur paraît innocent, ce matin ils seraient protégés par leur vieil amour retombé en enfance…

    De la filiation. – Rien ne sera de ce qui ne se projette, bouclé dans sa prison, groupé comme un fœtus, cousu comme un chapon : le désir obsédé par lui-même crèvera dans l’ignorance de la vie multipliée de l’immense famille aussi bête et sensuelle, prodigue et folle, divisée et pardonnable, nulle et pantelante d’amour que nous l’aurons été…

    Du jamais vu. – Vous me dites que tout a été dit : que tout a déjà été écrit, mais c’est du flan : rien n’a été dit de ce que je vois à l’instant et de ce que vous voyez à l’instant et de ce qu’ils voient à l’instant à la fenêtre du jour se levant, vite il faut le noter, pas une pinute à merdre, jamais on ne verra plus ça, ce qui s’appelle jamais…

    De la recréation. – Il est clair que c’est en Italie que vous avez écrit les meilleures choses sur l’Islande et dans ses carnets de Cape Code qu’elle a le mieux parlé de la foule japonaise - seul le Christ écrivait sur le sable hic et nunc : eux c’est toujours ailleurs et d’ailleurs qu’ils auront griffonné leurs poèmes : Walt Whitman claquemuré dans sa chambre et Shakespeare au pub, et chacun de vous est un autre, il y a plein ce matin de Verlaine dans la rue d’Utrillo, mais ce n’est que trois ans plus tard que je le noterai dans une salle d’attente d’aérogare, je ne sais encore où, alors que je note à l’instant ces pensées de l’aube devant une image de crépuscule…

    De la vie pratique. – Vous leur souhaitez des subventions et l’Inspiration pour pallier l’angoisse de la page blanche, vous parlez de leur ascèse d’écriture comme d’un sacerdoce, alors que leur seul problème est de se trouver du papier, un solide crayon et des genoux consentants – le reste est de la littérature : suffit d’avoir ses outils et de noter précisément ce qu’il y a à noter précisément – en biffant précisément les trois putains d’adverbes de trop qu’il y a dans cette dernière phrase…

    De la route nocturne. – Tu me dis que l’espace est la plus ancienne de toutes les choses, mais c’est la façon dont tu me le dis, à trois heures du matin, en pleine nulle part, sur l’autoroute où j’ai longtemps dormi pendant que tu conduisais, encore plus seule que si je n’étais pas là – c’est cette intonation douce de ta voix qui m’a fait penser soudain qu’à cet instant précis nous donnions une chance à l’espace d’avoir moins froid…

    De l’esseulement. – À la station-service ils ont l’air de naufragés, les grands chauffeurs aux bonnets tricotés en usine les faisant ressembler à des chevaliers médiévaux, ou les petits commerciaux à fantasmes bon marché, on pourrait croire qu’ils ne sont personne, mais à les regarder mieux on voit qu’ils sont quelqu’un et que cela même accentue leur air abandonné…

    De l’horizon. – De loin on ne distingue plus bien, avec la fatigue, si ce scintillement est déjà de la terre ou encore du ciel, dans les replis des villages qui s’éveillent ou sous le brouillard en restes d’étoiles, en tout cas cela fait un clignotement de loupiotes, cela met comme un pointillé séparant le rien de ce quelque chose annonçant le matin, entre le silence et les deux infinis, entre le noir et le rayon vert de la radio dont je n’entends qu’un imperceptible murmure en langue inconnue…

    De l’effondrement différé. – On fera son possible en sorte de résister, les enfants, on se sent chaque matin plus proche de céder, ça faut bien l’avouer, les vioques, à chaque éveil c’est plus lourd et plus lancinant, cependant quelque chose nous retient au bord du bord, ou quelqu’un - vous peut-être les enfants ? Quelqu’un qui nous retiendrait à nous et à vous…

    De la fragilité. – Ce serait cela aussi l’imagination de l’amour : ce serait de soulever leurs toits pendant la nuit et de les regarder dormir, les uns en chemises et les autres tout habillés, d’autres encore plus ou moins nus, pelotonnés comme des loirs, enlacés à quelqu’un ou eux seuls, plus ou moins perdus ou éperdus, jolis ou vilains, à rêver ou à ne rêver pas, comme au premier jour ou au dernier…

    Des humbles. – Mais vous, et je vous en sais gré, vous ne direz rien de vos doutes : vous ne ferez que faire votre job du matin au soir, et vous en serez même reconnaissants vu que le job vous l’avez, vous plaindre vous paraîtrait indécent tant il est d’infortunés qui n’ont même pas ça ni point de toit ni rien de rien, ainsi passez-vous toute votre vie comme si tout allait bien – ça doit bien faire des siècles que ça va comme ça…

    De l’herbe. – Parfois le paysage t’en met trop plein la vue, au point que tu éprouves un manque ou une gêne, le besoin de voir des gens ou de n’entendre les yeux fermés que le merle de ce matin, et tu te rappelles alors l’herbe première, au bord du désert, l’herbe seule et têtue d’avant les cavaliers, l’herbe foulée et oubliée de partout avant la touffe en gloire de Monsieur Dürer…

    Del cammin di nostra vita. – Il y a tant encore en nous de chemin dans notre forêt obscure, tant de chemin à poursuivre ou à tracer sans savoir où l’on va, mais tu as dû voir une fois une clairière quelque part, peut-être la musique que votre père se passait le dimanche, peut-être vos mères ou vos enfants, peut-être la réminiscence d’un cours d’italien sur la Divine Comédie, enfin Dieu sait quoi nous fait, bœufs et cons, continuer à cheminer dans l’obscurité du jour…

    De l’attention . – Si le monde, la vie, les gens – si tout le tremblement te semble parfois absurde, c’est que tu n’as pas bien regardé le monde, et la vie dans le monde, et que tu n’as pas assez aimé les gens dans ta vie, alors laisse-toi retourner comme un gant et regarde, maintenant, regarde cela simplement qui te regarde dans le monde, la vie et les gens…

    De ce qui n’est qu’allusion. - A l’éveil des ces jours inclinant au redoux on ne trouve pas de mots assez légers, assez transparents mais qui évoqueraient aussi le poids des montagnes millénaires et la densité de l’air qui les relie aux galaxies, tout ce lien de temps imaginaire et d’atomes de brume un peu chinoise ce matin - des mots qui dévoilent en voilant et qui parlent sans prétendre rien dire que ce qui est…

    Du trait de l’oiseau. – Cependant m’impatientent les chichis du minimalisme et les pâmoisons de toute une anorexie esthétique, car le coup de cisaille de la fauvette dans l’azur du matin, au pic de son coup d’aile sur les champs purinés de frais - ce pur salut à personne et tout le monde dans l’odeur merdoyante du printemps, ne sera jamais couché sur grand papier à la cuve – il fuse de la sauvage et nul ne sait ce que ça veut dire…

    De l’hérésie. – Vous avez raison de nous reprocher d’acclimater la Croix et le Tao, jardins et précipices, Ibn Arabi et Miss Dickinson aux oiseaux illuminés, vous êtes les réguliers de la Règle bien convaincus d’avoir trouvé et qu’en conséquence le Salut vous est dû, tandis que nous autres cherchons un peu partout sans attendre rien, juste émerveillés sans savoir diable pourquoi…

    De la veillée. – Cette fin de nuit de pleine lune te fixait de son monocle opalescent qui s’est bientôt orangé dans les bleus s’éclaircissant, le jour ne semblait pas se rappeler les cruautés de la créature pensante, tu n’avais en toi nulle autre pensée que de remerciement d’être en vie sur cette terre tremblante et souffrante qui souffrirait encore et tremblerait, mais qui t’apparaît si jolie en ce matin du monde…

    De ce vendredi – Tous les saints du calendrier sont à la peine et ça ne va pas s’arranger au fil des heures, vous me dites que vous n’en avez rien à scier mais ça ne s’est pas fait pas sans vous, rien ne se fera sans nous, le premier crachat, la première épine, le premier clou, rien ne vous sera épargné les mal barrés, croix de bois croix de fer si je mens je vais en enfer…

    Du bonus pascal. – Vos agenouillements de vieilles peaux et de jeunes niais les font ricaner, mais après le père Noël le lapin fait pisser le dinar et ça c’est du solide, on y croit dur comme fer, et puis la pierre qui roule, ma poule, ça fait toujours se déplacer les foules et cartonner les nuitées romaines - enfin ce Dieu qui prend l’ascenseur nous vaut un break et ça ne mange pas de pain, thank you rabbin…

    De ce dimanche. – Pour nous, les enfants, Pâques, c’était le dimanche des dimanches - un dimanche vraiment plus dimanche que les autres où le ciel était plein de cloches et le jardin plein d’œufs que le Lapin avait peinturlurés et planqués Dieu sait où, donc deux jours après la Croix, le Lapin : t’avoueras que c’est qu’un dimanche que ça peut se passer, et ça nous réjouissait plutôt, les enfants, qu’il y ait un dimanche comme ça qui ressuscite chaque année…

    De la foi. – Notre ami le théologien me dit qu’il n’y croit pas vraiment : que son intelligence l’en empêche, puis il me dit : toi non plus tu n’y crois pas, rassure-moi, aussi lui dis-je : non mon ami, je ne vais pas te rassurer, je ne sais pas si je crois, je sais de moins en moins ce que c’est que croire au sens où tu crois que tu ne crois pas, mais surtout (et cela je ne le lui dis pas) je ne sais comment je pourrais l’expliquer à quelqu’un que son intelligence empêche de comprendre rien…

    De la charité . – Vous connaissez le mendigot du Sacré-Cœur : il sort de chez ce pouilleux d’abbé Zundel qui le régale déjà plus qu’il n’en faut, et le voilà qui nous lance à la sortie de l’office, son : Christ est vraiment ressuscité ! que moi ça me fait honte, mais j’ai beau savoir qu’il ira le boire ce soir, je lui donne quand même ses cinq euros - ce n’est quand même pas tous les jours Pâques…

    De l’admiration. – Ils craignent d’être influencés, disent-ils, ils ne sont pas dupes de ce qu’ils croient des révérences convenues, ils ne voient pas que cela les agrandirait de reconnaître la beauté pour ce qu’elle est, autant dire qu’ils ne veulent pas la voir, même celle qui est en eux…

    De l’indulgence. – Ils ont tendance à se flageller, ils t’embêtent avec leurs faces d’enterrement et voilà qu’ils te poussent à te couvrir toi aussi le front de cendre, rien ne va plus ici bas voudraient-ils t’entendre te lamenter, mais ça t’embête ce cinéma, et tu vois bien qu’ils ont besoin d’entendre autre chose, donc tu leur dis que tu les aimes bien tels qu’ils sont et de fait ça a l’air de les retourner…

    De la bonté – Plus ils sont vertueux et plus je les trouve impolis et finalement assez méchants, sous leurs airs de vouloir notre bien, assez indifférents à ce que nous sommes en réalité, et finalement tout froids, le cœur congelé, desséché sûrement à traquer et débusquer ce vice qui les obsède jusqu’à les faire jouir de leur vertu préservée, les malheureux…

    De la petite mort. – Parfois on a manqué l’aube, on ne l’a pas vu passer, on n’a pas fait attention, ou plutôt: on était ailleurs, c’est ça: on était partout et nulle part, on était aux abonnés absents, on n’y était pour personne et le jour a passé et ce matin c’est déjà le soir, on est tout perdu – on se demande si l’aube reviendra jamais…

    De la folie ordinaire. – Ils te disent qu’ils n’ont pas le temps, et toi tu te dis que c’est cela la barbarie, ou bien ils te disent qu’il faut bien tuer le temps, et tu te dis que c’est cela aussi la barbarie, et quand tu leur demandes quel sens à tout ça pour eux, ils te répondent qu’ils n’ont pas que ça à faire, se poser des questions, et si tu leur dis de prendre leur temps alors là c’est colère, ça les rend fous, ou plutôt c’est toi qu’ils regardent comme un fou – s’ils pouvaient te faire enfermer, oui ça aussi c’est le début de la barbarie…

    De la modestie. – Certains jours sont plus discrets, qui se pointent avec l’air de s’excuser - pardon de n’être que ce jour gris, ont-ils l’air de vous dire, mais vous les accueillez d’autant plus tendrement que vous avez reconnu vos vieux parents tout humbles devant le monde bruyants, et d’ailleurs les revoici dans le gris bleuté de ce matin, comme s’ils étaient vivants…

    De l’opprobre. – La nuit vous a porté conseil : vous ne répondrez pas ce matin à la haine par la haine, car la haine que vous suscitez, mon frère, n’est que l’effet du scandale : la lumière est par nature un scandale, l’amour est un scandale, tout ce qui aspire à combattre le scandale du monde est un scandale pour ceux qui vivent du scandale du monde.

    De la foi. – Ils vous disent comme ça, avec l’air d’en savoir tellement plus long que le long récit de votre vie dans la vie, que l’unique vrai dieu qu’ils appellent Dieu a créé le monde en 7777 avant notre ère, un 7 juillet à 7 heures du matin et c’est pourquoi, sœurs et frères, le Seigneur vous recommande d’éliminer tous ceux qui ne croivent pas comme nous ou qui croillent n’importe quoi…

    De l’exclusive. – Non merci, je ne veux pas de ton Paradis, ni de votre Enfer méchant, ma vie n’est qu’un Purgatoire mais j’y suis bien avec ceux que j’aime bien, l’Enfer j’ai compris : ce n’est rien, c’est juste un jacuzzi, et le Paradis je ne sais pas, vraiment je ne sais pas si ça vaut la peine d’en parler si ce n’est pas ce qu’on vit quand on aime bien et qu’on est bien aimé…

    Du tout positif. – Chaque retour du jour lui pèse, puis il se remonte la pendule en pensant à tous ceux qui en chient vraiment dans le monde, sans oublier tout à fait ses rhumatismes articulaires et la sourde douleur au moignon de sa jambe gauche amputée en 1977, après quoi les gueules sinistres des voyageurs de la ligne 5 l’incitent à chantonner en sourdine zut- merde-pine-et-boxon, et c’est ainsi qu’il arrive bon pied bon œil à l’agence générale des Assurances Tous Risques où sa bonne humeur matinale fait enrager une fois de plus le fondé de pouvoir Sauerkraut…

    De l’aléatoire. – Il me disait comme ça, dans nos conversations essentielles de catéchumènes de quinze ans découvrant par ailleurs le cha-cha-cha, que le hasard n’existe pas et que la mort même n’est qu’une question de représentation culturelle, c’était un futur nouveau philosophe brillantissime qui fit carrière à la télévision, et comme j’étais un ancien amant de sa dernière femme, qu’il aima passionnément, je fus touché d’apprendre, aux funérailles de Léa, que c’était fortuitement qu’il l’avait rencontrée à Seattle et que son décès accidentel remettait tout en question pour lui…

    De la déception. – Certains, dont vous êtes, semblent avoir la vocation de tomber de haut, naïfs et candides imbéciles, mais de cela vous pouvez tirer une force douce en apparence et plus résolue qu’est irrésolue la question du mensonge et de la duplicité de ces prétendus amis-pour-la-vie, qui vous disent infidèles faute de pouvoir vous associer aux trahisons de l’amitié…

    Du petit cerisier en fleurs. – Il faisait ce matin un ciel au-dessous de tout, la trahison d’un ami continuait de me plomber le cœur en dépit de mes anges gardiens et voici que, dans le brouillard tu m’es apparu, mon sauvageon, tendre rebelle à maxiflocons de neige recyclée et tout tatoués du pollen de demain…

    De la duplicité. – Sous leur sourire tu ne vois pas leur grimace, crétin que tu es, tu ne sens pas l’empreinte encore froide du couteau dans leur paume moite, mais il te glace, le murmure de serpent qu’ils t’adressent en toute amitié : venez, cher ami, vous asseoir à la table des moqueur…

    Du passant passereau. – Qu’est-il venu te dire, adorable, se la jouant franciscain à légères papattes, de l’évier au piano et de la vieille horloge à l’ordi, entré par la porte ouverte sans déranger le chien patraque - qu’avait-il à te dire à cet instant précis, le rouge-gorge au jabot jabotant, avant de se tirer d’un coup d’aile vers le ciel mauvais de ce matin ?

    De la personne. – Le jour se lève et la bonne nouvelle est que ce jour est une belle personne, j’entends vraiment : la personne idéale qui n’est là que pour ton bien et va t’accompagner du matin au soir comme un chien gentil ou comme une canne d’aveugle ou comme ton ombre mais lumineuse ou comme ton clone mais lumineux et sachant par cœur toute la poésie du monde que résume la beauté de ce jour qui se lève…

    De la solitude. – Tu me dis que tu es seul, mais tu n’es pas seul à te sentir seul : nous sommes légion à nous sentir seuls et c’est une première grâce que de pouvoir le dire à quelqu’un qui l’entende, mais écoute-moi seulement, ne te délecte pas du sentiment d’être seul à n’être pas entendu alors que toute l’humanité te dit ce matin qu’elle se sent seule sans toi…

    Des petits gestes. – Ne vous en laissez pas imposer par un bras d’honneur ou le doigt qui encule : c’est un exercice difficile que de se montrer plus fort que le violent et le bruyant, mais tout au long du jour vous grandirez en douceur et en gaîté à déceler l’humble attention d’un regard ou d’une parole, d’un geste de bienveillance ou d’un signe de reconnaissance…

    De la rêverie – C’est peut être de cela qu’ILS sont le plus impatients de t’arracher : c’est le temps que tu prends sur leur horaire à ne rien faire que songer à ta vie, à la vie, à tout, à rien, c’est cela qu’ils ne supportent plus chez toi : c’est ta liberté de rêver même pendant les heures qu’ILS te paient - mais continue, petit, continue de rêver à leurs frais…

    Des chers objets. – ILS prétendent que c’est du fétichisme ou que c’est du passéisme, ILS ont besoin de mots en « isme » pour vous épingler à leurs mornes tableaux, ILS ne supportent pas de vous voir rendre vie au vieux tableau de la vie, cette vieille horloge que vous réparez, cet orgue de Barbarie ou ce Pinocchio de vos deux ans et demie, un paquet de lettres, demain tous vos fichiers de courriels personnels, d’ailleurs ILS supportent de moins en moins ce mot, personnel, ILS affirment qu’il faut être de son temps ou ne pas être…

    De l’à-venir. – Nos enfants sont contaminés et nous nous en réjouissons en douce, nos enfants mêlent nos vieilles affaires aux leurs, Neil Young et Bashung, les photos sépia de nos aïeux et leurs posters déchirés des Boys Bands, ils découvrent le vrai présent en retrouvant le chemin des bois et des bords de mer, ils admettent enfin que tout a été dit et que c'est à dire encore comme personne ne l’a dit…

    De ce cadeau. – Tout avait l’air extraordinairement ordinaire ce matin, et c’est alors que tu es sorti du temps, enfin tu l’as osé, enfin tu as fait ce pas de côté, enfin tu as pris ton temps et tu as vraiment regardé le monde qui, ce matin, t’est enfin apparu tel qu’il est…

    De l’aveuglement. – Et maintenant que j’ai tout quelque chose me manque mais je ne sais pas quoi, dit celui qui ne voit pas faute de regarder alors que tout le regarde : les montagnes et la lumière du désert – tout serait à lui s’il ouvrait les yeux, mais il ne veut plus recevoir, seul l’impatiente ce tout qu’il désire comme s’il n’avait rien…

    Des petits déjeuners. – Les voir boire leur chocolat le matin me restera jusqu’à la fin comme une vision d’éternité, ce moment où il n’y a que ça : que la présence de l’enfant à son chocolat, ensuite l’enfant s’en va, on se garde un peu de chocolat mais seule compte la vision de l’enfant au chocolat…

    Du premier souhait. – Bien le bonjour, nous dis-je en pesant chaque mot dont j’aimerais qu’il allège notre journée, c’est cela : bonne et belle journée nous dis-je en constatant tôt l’aube qu’elle est toute belle et en nous souhaitant de nous la faire toute bonne…

    De la pesanteur. – On dirait parfois que cela tourne au complot mais c’est encore plus simple : c’est ce seul poids en toi, cela commence par ce refus en toi, c’est ta fatigue d’être et plus encore ta rage de non-être – c’est cette perversité première qui te fait faire ce que tu n’aimes pas et te retient de faire ce que tu aimes, ensuite de quoi tout ce qui pèse s’agrège et fait tomber le monde de tout son poids…

    Du bon artisan. – Si nous sommes si joyeux c’est que notre vie a un sens, en tout cas c’est notre choix, ou c’est votre foi, comme vous voudrez, c’est ce que nous vivons ce matin dans l’atelier : nous serions là pour réparer les jouets et rien que ça nous met en joie : passe-moi ce sonnet que je le rafistole, recolle-moi ce motet, voyons ce qu’on peut sauver de ce ballet dépiauté ou de ce Manet bitumé – et dans la foulée tâchons d’inventer des bricoles…

    De la beauté. – Il n’y a pas une place pour la beauté : toute la place est pour la beauté, du premier regard de l’enfance aux paupières retombées à jamais, et la beauté survit, de l’aube et de l’arbre et des autres et des étoiles de mémoire, et c’est un don sans fin qui te fait survivre et te survit…

    De la bonté. – Il n’y a pas une place pour la bonté : toute la place est pour la bonté qui te délivre de ton méchant moi, et ce n’est pas pour te flatter, car tu n’es pas bon, tu n’es un peu bon parfois que par imitation et délimitation, ayant enfin constaté qu’il fait bon être bon…

    De la vérité. – Il n’y a pas une place pour la vérité : toute la place est pour la vérité qui t’apparaît ce matin chiffrée comme un rébus – mon premier étant qu’elle me manque sans que je ne sache rien d’elle, mon second qu’elles ce lieu de cette inconnaissance où tout m’est donné pour m’approcher d’elle, et mon tout qu’elle est cette éternelle question à quoi se résume notre vie mystérieuse est belle.


    Nota bene: ici s'achève cette première série de Pensées de l'aube. Lui feront suite autant de Pensées en chemin, dès demain 18 mai 2009, dans les murs de Rome.

  • Les Jardins suspendus dans Le Temps

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    Jean-Louis Kuffer rassemble une vie de lectures dans «Les jardins suspendus», invitation vibrante à vivre en lisant et à lire en vivant...

    par Lisbeth Koutchoumoff

    A se promener dans Les jardins suspendus de Jean-Louis Kuffer, on est pris de vertige comme on le serait devant une bibliothèque immense et accueillante, de celles qui donnent envie de poser son sac, et de fureter des heures durant, volant d’un monde à l’autre, d’îles en péninsules, au contact des mots. Car il s’agit bien de cela dans ce livre merveilleux. Jean-Louis Kuffer, écrivain et journaliste, figure de la scène littéraire de Suisse romande, longtemps responsable des pages Livres de 24 heures et nourrissant aujourd’hui son blog «Les carnets de JLK», rassemble ici ses critiques et ses interviews d’écrivains, comme on construit une bibliothèque, une vie durant. Avec émotion, au gré des éblouissements, des révélations. Avec reconnaissance.

    Ainsi si ces Jardins suspendus – le titre désignant ce lieu à la fois calme et électrique où se produit la rencontre entre le lecteur et l’écrivain –, si ces Jardins donc déploient un charme puissant, c’est que Jean-Louis Kuffer y déploie, page après page, un art de lire qui n’est rien de moins qu’un art de vivre.

    1204726962.2.jpgLe sésame du conte

    Avant de débuter la visite, où chaque livre apparaît comme une rencontre, avant de pénétrer dans cette «Maison Littérature» aux mille et une pièces et recoins, Jean-Louis Kuffer a placé quelques textes en prologue, comme autant d’anti-chambres. Sur ce que la lecture ouvre en soi, tel le sésame du conte. Sur «l’imperceptible frontière entre les livres et la vie» dès lors qu’une «présence se manifeste par le seul déchiffrement des lettres inscrites sur une page».

    Ainsi les mots de Blaise Cendrars, dans Vol à voile, qui ont révélé à l’adolescent que le voyage est d’abord «l’appel à la partance d’une simple phrase». «J’avais lu […]: «le thé des caravanes existe», et le monde existait, et j’existais dans le monde.» Sur le métier de critique, sorte de Noé «appelé à faire cohabiter, dans son arche, les espèces (d’écrivains) les plus dissemblables, voire les plus adverses» et qui doit distribuer «ses curiosités entre toutes les espèces sans tomber dans l’omnitolérance ou le piapia au goût du jour».

    En inspirateur d’une critique créative et tonique pratiquée comme une palpitante «chasse aux trésors», Jean-Louis Kuffer choisit John Cowper Powys (1878-1963), qui, dans Les plaisirs de la littérature, évoque ces quelques livres où se concentre «la somme des rêves et des pensées que l’énigme du monde a inspirés à nos frères humains».

    Le temps de l’oiseleur

    L’aventure que constitue la lecture des Jardins suspendusdémarre avec les écrivains de langue française. Et c’est une fête vraiment de voir défiler, sous la plume précoce de Jean-Louis Kuffer (première critique à 19 ans dans La Tribune de Lausanne), Henri-Frédéric Amiel («Nombriliste cosmique»), Alexandre Vialatte («Le rebouteux mirifique»), Albert Cossery («Le dandy révolté»), Georges Haldas, Jacques Chessex ou Maurice Chappaz. A chaque fois, il est question de s’approcher de ce qui fait le cœur vivant d’une langue, d’une façon de transmettre le monde et d’être au monde. Une mention spéciale pour les pages que Jean-Louis Kuffer consacre à Charles-Albert Cingria, baptisées «Le temps de l’oiseleur» et qui saisissent la modernité «non voulue» du vélocipédiste.

    Continent russe

    Une mention aussi pour les pages dédiées aux auteurs du continent littéraire russe, à «l’ami Tchekhov», à Nabokov au moment de sa mort à Lausanne, à Soljenitsyne. Les écrivains américains sont rassemblés sous le chapitre «Le rêve éclaté» avec le chéri et trop oublié Thomas Wolfe, mais aussi Flannery O’Connor ou encore Philip Roth. Beaucoup de rencontres mémorables avec Doris Lessing en 1990 à l’occasion de la parution de son roman Le cinquième enfant, avec Imre Kertész lors d’une conférence de presse à Paris; avec Patricia Highsmith, chez elle au Tessin, en 1988; passionnante aussi l’interview de Milan Kundera, de passage à Genève, en 1979.

    Avec Annie Dillard

    Si Jean-Louis Kuffer fait bien entendre la voix écrite, la voix parlée de tous ces écrivains, il lui faut aussi, pour y parvenir si bien, le talent du poète. «Vivre, lire et écrire ne représentent à mes yeux qu’une seule démarche. Ecrire m’est devenu aussi vital que respirer, mais écrire sans vivre ou sans lire, qui renvoie à la vie et à l’écriture des autres, me semblerait tout à fait vain», précise-t-il, au tout début du recueil, lui le grand lecteur d’Annie Dillard. Et c’est bien cette ronde entre écriture, lecture et la vie au milieu qui donne à ces Jardins suspendus leur vibrant éclat.


     


    CHRONIQUES


    Jean-Louis Kuffer
    «Les jardins suspendus. Lectures et rencontres 1968-2018»
    Pierre Guillaume de Roux, 416 p.

  • À la douceur terrible

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    (Pour Aliocha)

    Mes pauvres mots ne diront rien
    de ce que tu nous chantes,
    enfant de la verte prairie
    retrouvée tôt matin
    sous tes mains et nos yeux fermés -
    tes mains courant là-bas
    sur le fin clavecin des prés.

    Nos jardins en enfance
    ont des chemins aux affluents
    que tes magies font
    remonter à la même source ;
    au début était la lumière,
    nous chantes-tu d’abord
    et ton pianiste arbore
    cet habit moiré par la course
    du tout premier matin -
    cette veste noire étoilée...

    Le chaos des commencements,
    le doux pianissimo,
    les brises frisant sur les fronts
    des vivants effrayés
    par Dieu sait quel pressentiment ;
    et voici l’autre voix
    de violoncelle du Gitan,
    fils de Satan ou d’Apollon
    qui bientôt ensorcelle -
    la voix qui fait pleurer
    dans le temps tout désaccordé,
    ou bientôt retrouvé ?

    Tu sais les choses de Russie,
    tu sais le printemps fou,
    les débâcles de la Neva,
    la folie d’Elena -
    tu sais la force et la douceur
    de l’oiseau Remizov
    et du pantelant Oblomov ;
    tu sais l’horreur mêlée
    des malheurs et autres candeurs ;
    tu es l’enfant de ça :
    tu sais les larmes et le fracas
    et c’est ça que tu chantes,
    mon tendre et terrible Aliocha...

    (Wuppertal, un lendemain d’émotion au soir du 6 juin, à la Stadthalle, à l’écoute d’Eros athanatos de Richard Dubugnon, alias Aliocha).

     

    Peinture: Chaïm Soutine.

  • Ceux qui tutoient les sommets

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    Celui qui pose dans la position du penseur de Rodin entièrement nu et épilé sous son débardeur Hiram a 195 euros et son futal Givenchy à 495 euros assorti à ses baskets Dior serties de saphir de synthèse à 1248 euros / Celle qui rebondit après sa période trash/glam où elle a laissé des plumes / Ceux qui ne respectent que les femmes libres et souveraines genre Kate Moss qui performe dans sa nouvelle posture mystérieuse et froide devant l’objectif de Mert & Marcus / Celui qui a décidé de se brancher innocence au niveau des selfies / Celle qui en pince pour le jeune avocat Antonin Lévy qui affirme qu’il faut distinguer le droit de la morale et a cartonné non seulement en tant que fils de BHL mais aussi dans sa gestion des dossiers de la femme de Fillon et de l’annulation d’un redressement fiscal de 1 milliard d’euros pour Google / Celle qui milite pour l’instauration de cellules créatives dans les prisons a développement durable / Ceux qui s’investissent dans l’aide aux migrants en boostant le nouveau concept vie dangereuse des strings de Calvin Klkein / Celui qui pique du mascara à sa mère pour se libérer d’une nature introvertie avant de lancer son magazine gay Nasty Boy assez mal vu des autorités nigérianes / Celle qui déguste son riz jollof sur l’un des canapés blancs dispersé sous la tente VIP où le DJ nigérian Davido présente sa nouvelle ligne de fringues Obo / Ceux qui ont commercialisé l’imprimante 3D capable de faire de vrais tatouages sur les fesses alors que les machines existantes ne le faisaient jusque-là que sur les bras et les jambes ainsi qu’on l’a vérifié à la dernière convention mondiale de Moscou (Russie), etc.

    (Cette liste découle de la consultation d'une revue de luxe destinée aux mecs qui en ont, volée dans la salle d'attente d'un ophtalmologue Top Compétent )

  • À l'enfant qui vient

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    pour Julie, Gary
    et Anthony Nolan, né le 2 octobre 2017, et pour son petit frère Timoothée né  le 17 juin 2019.
     
     
    Sa majesté l'enfant
    est attendue au coin du bois;
    un tapis sera déroulé
    de la mer jusque-là.
     
    Pour la vie ajoutée
    sous le grand chapiteau des mots,
    on fera flamboyer
    la fanfare des animaux.
     
    On se réjouit le dimanche,
    là-bas dans la clairière,
    de voir s'éparpiller des branches
    des volées de lumière.
     
    Sa majesté l'enfant
    au fond de la mer ne sait pas
    que le ciel qui l'attend
    n'en sait au vrai guère plus que ça.
     
    On l'aura déjà vu,
    mais cette fois comme jamais
    l'enfant n'aura su
    qu'il est comme tous le tout premier.
     
     
     
     
     

  • De géniales «Incandescentes», fées et sourcières

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    Les légitimes revendications sociales et politiques des femmes devraient aller de pair avec la (re)découverte de grandes voix parfois occultées par le bruit. Au sommet de la pensée poétique, Simone Weil, Maria Zambrano et Cristina Campo revivent ainsi par la grâce d’un admirable triptyque d’Elisabeth Bart.

    Comme il y a des danseurs et des danseuses, il sera question, dans cette chronique du 14 juin, de penseuses autant que de penseurs, et de mutuelle reconnaissance, d’expériences parfois proches et de visées communes, de passions terrestres et d’aspirations dépassant les fantasmes de puissance et de domination - et ces trois danseuses de la pensée ont un nom et de profondes affinités conjuguant les mouvements du corps et de l’esprit, du cœur et de l’âme. Voici donc Simone Weil (1909-1943), Maria Zambrano (1904-1991) et Cristina Campo (1923-1977).

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    J’ai commencé de lire Les incandescentes à la veille de mes septante-deux ans, venu au monde un 14 juin par le train de 8h 47 (titre d’un vaudeville de Georges Courteline, ainsi que l’accoucheur l’apprit à ma chère petite mère qui ne fit pas la grève ce jour-là), je connaissais déjà les noms de Simone Weil la Française et de Maria Zambrano l’Andalouse, et j’avais été touché plus récemment par l’incomparable beauté des livres traduits de Cristina Campo l’Italienne, mais voici qu’une dame d’à peu près mon âge, donc une jeune fille de certaine expérience, lumineuse d’intelligente pénétration et d’écriture, au nom d'Elisabeth Bart, m’a embarqué dans une nouvelle traversée vers quels mondes et merveilles dans ce triple sillage des «incandescentes». Je suis loin, pour le moment, d’avoir absorbé la substance extrêmement riche de ce livre, mais je ne laisserai pas passer le 14 juin sans le recommander vivement.

    Ce qui ne peut que s’écrire...

    Un autre «danseur» rompu aux exercices les plus exigeants de la pensée, en la personne de Ludwig Wittgenstein (1889-1951) , reste connu d’un peu tout le monde pour une sentence devenue «culte» dans les cafés philosophiques, voire même «bateau» dans la jactance la plus courante, jusque sur les réseaux sociaux, à savoir que «ce qui ne peut se dire il faut le taire».

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    Bonne idée, n’est-ce pas ? que d’en appeler à l’humilité du silence dans un monde brassant les opinions dans le chaos de l’universel caquetage. Sur quoi Maria Zambrano propose une variante à valeur éventuelle de rebond : «Ce qui ne peut se dire, c’est ce qu’il faut écrire», que la lectrice et le lecteur entendront au sens d’une écriture à la fois exigeante et limpide, tout à fait à l’écart de la graphomanie actuelle.
    Wittgenstein achoppait aux limites extrêmes du langage et de l’intelligibilité, en logicien proche, par ses intuitions et autres illuminations, des poètes et des mystiques. Or Simone Weil, Maria Zambrano et Cristina Campo auront, chacune selon sa complexion et son expérience «sur le terrain» et dans les épreuves de la maladie ou de l’exil, vécu la même quête de l’indicible Vérité.

    Et le féminisme là dedans ? J’y viendrai , et pas seulement au motif que je partage le privilège d’être né un 14 juin, le même jour que le camarade Che Guevara, ce probable macho devenu l’icône du tout et n’importe quoi.

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    Or la quête commune de Ludwig, Simone, Maria et Cristina impliquait bel et bien une autre «révolution», mais qui était avant tout affaire de pensée dansée, de langage et donc de relation entre les personnes, et donc d’apprentissage et de filiation, et donc d’admiration et de reconnaissance, et donc donc d’amitié et d’amour - et d’abord d’attention et de silence autour d’un noyau «secret» qu’on dira l’absolu pour faire court. Cela pour le «fond de la question».

    Cependant une révolte incarnée contre le faux, contre l’injuste, contre la volonté de puissance portant la pensée occidentale à l’opposé de la mesure grecque jusqu’aux pics de l’hybris actuelle, un commun refus de ce qui «nous» a menés à Auschwitz et à Hiroshima fondent la quête de nos «incandescentes» et de leurs alliés présents ou passés, qu’il s’agisse de Gustave Thibon pour Simone Weil ou d’Ortega Y Gasset - premier maître de Maria Zambrano -, d’Elemire Zolla et des grands écrivains (Tchekhov, Borges ou John Donne) qu’elle a commentés ou traduits, pour Cristina Campo - et la « famille » s’étend dans l’espace et le temps, de Platon aux conteurs des Mille et une nuits, ou de Baudelaire à Jean de La Croix, etc.

    Blessures de chair et de guerres

    images.jpegLa force égale du verbe et d’une même pensée hors norme se retrouve chez les «incandescentes » à proportion de leur exigence et de ce qu’elles ont enduré dans leur chair (maladie et déracinement) ou leur âme (cœur et esprit) devant la terrible condition humaine.

    De même que Ludwig Wittgenstein, génie de la logique mondialement reconnu qui eût pu se claquemurer dans les murs de l’Université, a multiplié les engagements militaires ou civils, la fragile Simone Weil travailla en usine et pesta de ne pouvoir rejoindre les résistants français, puis rencontra Maria Zambano, l’anti-franquiste, au front de la guerre civile espagnole; sur quoi la philosophe espagnole vécut de longues années en exil, au cours desquelles elle se lia à Cristina Campo, luttant elle-même contre la maladie qui l’emporta prématurément - comme Simone Weil...

    Cristina_Campo.jpgTribulations physiques ou morales à l’avenant, avec des accès d’extrême conscience politique ou compassionnelle, notamment chez Simone Weil que la seule représentation d’une injustice accablait, au point que certains (un Claudel, notamment) en ricanèrent en invoquant une sorte de sainte folie. Et Cristina Campo de s’identifier aux «sans langue» qui souffrent sans pouvoir l’exprimer…

    Une écriture purifiée

    « Écrire, c’est le contraire de parler » affirmait Maria Zambrano. « Parler, c’est lâcher les mots, écrire, c’est les retenir ». Et l’auteur des Incandescentes de préciser : « Cette mystérieuse activité, écrire, dans sa plus haute acception, ne se confond pas entièrement avec un travail, quoiqu’en dise le lieu commun qui assimile l’écrivain à un artisan. Se rejoignant dans le même désir de vérité, Maria Zambrano, Simone Weil et Cristina Campo la conçoivent comme une expérience spirituelle qui exige une purification».

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    cristina-campo.pngCelle-ci aura été vécue dans le retrait, voire l’anonymat par Simone Weil et Cristina Campo restées inconnues de leur vivant. L’œuvre immense de la première est aujourd’hui largement reconnue, et celle de Maria Zambrano a été couronnée par le prestigieux prix Cervantès, mais demeure peu traduite en français alors qu’Elisabeth Bart situe sa réflexion au sommet de la pensée européenne. Quant aux livres, d’une étincelante beauté, de Cristina Campo, le moins qu’on puisse dire est qu’ils n’ont jamais connu de grands tirages. Nul hasard en un temps où la production massive du livre vise essentiellement au divertissement et à l’évasion.

    D’Antigone à Baudelaire

    Guère plus que Simone Weil, Maria Zambrano et Cristina Campo ne sont des penseuses «à systèmes», pas plus d’ailleurs qu’aucune philosophe femme de ma connaissance. Aucune des trois non plus n’est une idéologue malgré leur enracinement respectif dans la tradition judéo-chrétienne.
    Avec une connaissance parfaite des trois œuvres, Elisabeth Bart en détaille les particularités à partir de thèmes peu «conceptuels» comme l’attention chez Simone Weil, l’exil chez Maria Zambrano et l’autre monde chez Cristina Campo. Une réflexion très développée sur la figure d’Antigone associe les trois « incandescentes » autant que la référence centrale à Baudelaire ; enfin, un fil d’or court à travers le triptyque qui relie également les trois œuvres sous l’égide des liturgies et de la poésie mystique, là encore à l’écart des idéologies.
    «Le critique est un écho, sans contredit», note Cristina Campo dans Les impardonnables, «mais n’est-il pas aussi la voix de la montagne, de la nature, à laquelle s’adresse la voix du poète ? Le critique ne se tient-il pas devant le poète comme le poète se tient devant les appels de son propre cœur ?»

    Ainsi Elisabeth Bart fait-elle écho à la fois aux trois « incandescentes » et aux multiples voix que celles-ci écoutent, du jeune Homère aux doigts de rose (Simone Weil) aux fous de Shakespeare (Maria Zambrano) ou aux sans-voix de la Salle 6 de Tchekhov (Cristina Campo), et chaque lectrice et lecteur de ce ce livre admirable devraient à leur tour lui faire écho.

    Des femmes contre l’amnésie

    Quel rapport entre ces «incandescentes» et la grève des femmes de 14 juin ? Bien plus profond qu’on ne croirait. D’abord parce que les trois penseuses s’inscrivent dans le temps long de la réflexion et de l’expression créatrice, symbolisé par exemple, chez Cristina Campo, par l’analogie qu’elle fait entre le conte populaire et l’art du tapis.

    Alors que l’esprit de revanche et de «table rase» anime certains mouvements féministes radicaux (Elisabeth Bart cite en passant les intempestives Femen), le recours à la tradition et aux filiations créatrices multiples peut aider les femmes à résister à la plus vaste entreprise de nivellement et d’indifférenciation que porte l’idéologie mortifère du Management, dûment brocardé par l'auteure en verve.

    Antimodernes dans leur refus de souscrire à l’idéologie du Progrès marquant l’aboutissement d’une philosophie dominée par la volonté de puissance, les Incandescentes ne sont en rien « réactionnaires » en cela, conclut Elisabeth Bart, qu’elles «ne veulent pas la restauration d’un pseudo-passé», alors qu’elles «ouvrent le chemin d’une renaissance : renaissance de la poésie, d’une pensée poétique, renaissance de la vie spirituelle sans laquelle il n’est pas de vraie vie».

    Elisabeth Bart. Les Incandescentes. Simone Weil, Maria Zambrano, Cristina Campo. Éditions Pierre-Guillaume de Roux, 236p. 2019.

    Dessin: Matthias Rihs.

  • Oiseaux de papier

     
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    Je ne vous parle pas d'un coin
    mais de tous les recoins.
    L'angle mort n'est jamais loin,
    mais la vue sur l'étang
    s'étend à l'étoile perdue
    dans la fusion des eaux
    que les reflets font essaimer
    sous le ciel renversé.
     
    Au biseau du diamant
    la parole se pulvérise
    en éclats de lumière,
    ou dans la nuit des réverbères
    en muettes banquises.
     
    L'ermite allumé parle en langue,
    et le poète dort.
    À la radio les haut-parleurs
    remâchent le bois mort
    des discours sans clairières.
     
    Je vous parles d'antennes
    connectées aux mobiles
    dans le ciel à l'écoute
    des avions bientôt éclipsés.
     
    Le temps ne faisait que passer
    en silencieux oiseaux
    quand enfants, médusés,
    nous suivions de nos yeux ses cerceaux .

  • Le Bonheur Chinois des amnésiques

     

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    Contre ceux qui, à la manière honteuse du président de la Confédération helvétique Ueli Maurer, estiment qu’il faut «tirer un trait» sur les tragédies vécues par son peuple, l’écrivain Ma Jian, exilé à Londres, après «Le coma de Pékin» inspiré par le massacre de Tian’anmen, publie une satire romanesque carabinée, sous le titre de «China Dream», visant directement l’aliénation collectiviste et, indirectement, le rêve consumériste à l’occidentale.

     

    Que se passait-il dans la tête du président Xi Jinping lorsque, le 17 janvier 2017, au Forum économique mondial de Davos, ce pur et dur communiste chinois fit l’éloge du libre-échange devant un parterre de capitalistes durs et purs qui s’en trouvèrent apparemment enchantés ?

     

    Se poser la question revient à se demander ce qui se passait dans la tête du président de la Confédération helvétique Ueli Maurer quand, en visite à Pékin en 2013, il affirma crânement que, s’agissant du massacre de Tian’anmen, en 1989, il était temps de «tirer un trait» sur cette page «tournée depuis longtemps». Et l’on imagine, passant en battant de ses deux ailes, l’ange Win-Win invoqué in petto par les deux présidents.

    Dans la foulée, je me rappelle que le boss milliardaire du parti UDC auquel est affilé Ueli Maurer, un certain Christoph Blocher, n’aura pas attendu ces années de prescription pour «tirer un trait» sur les pages des plus sombres années du maoïsme, ayant été l’un des premiers industriels suisses à composer commercialement avec la Chine communiste sous le même battement d’ailes de l’ange Win-Win.

    Or plutôt que d’emboîter le pas de ceux qui «dénoncent», à juste titre, de telles situations, je me suis rappelé, en scrutant les images d’archives de l’arrivée de Xi Jinping en Suisse, accueilli en grand pompe par nos autorités radieuses, Doris Leuthard en tête, que, bien des années avant de se faire sacrer président «à vie» de la Chine communiste acquise au capitalisme d’Etat, Xi Jinping, en tant que fils de haut dignitaire déchu, aura connu les pires humiliations morales et physiques, au titre de la Punition et de la Rééducation, non sans participer lui-même à la Rééducation et à la Punition de son père et à la sienne propre, qui ont fait de lui ce que son visage actuel ne montre à vrai dire guère...

    Au côté de sa jeune femme, sûrement déclarée «sympa» par Doris Leuthard, Xi Jinping me rappelle plutôt, sur le tarmac de l’aéroport, mon propre père revenant, sanglé dans le même genre de pardessus confortable et seyant, d’un voyage d’agrément offert par sa compagnie d’assurances à ses inspecteurs méritants, et la comparaison me semble révélatrice en terme de ressemblance humaine: Xi Jiping inspecteur de La Chinoise-Assurances, et pourquoi pas ?

    Et si cela nous était arrivé  ?

    Il va de soi que je fais la différence entre cet homme, qui est à peu près mon contemporain de par sa naissance, deuxième fils de quatre enfants (comme je le suis moi-même) et mon cher père qui n’aura certes pas connu la gloire ni commis le moindre crime par devoir d’État, mais n’empêche ! Que serait-il advenu de mon paternel si, au lieu de naître en 1916 à Lausanne, il était venu au monde à  à Weinan, dans la province de Shaanxi en 1913, comme le père de Xi Jinping ?  

    Spéculation loufoque ? Ce qui est sûr, c’est que je revois mon père, en 1974, lisant le soir Prisonnier de Mao sous la lampe de la véranda de notre maison familiale. Cinq ans plus tôt, farouche gauchiste de dix-neuf ans, j’avais découvert le socialisme réel en Pologne, où j’avais tenté d’expliquer à nos hôtes que le communisme accompli serait tout autre chose que ce qu’ils vivaient alors, mais je me suis bien gardé d’assener cette bourde à mon père à la fois effaré et abattu par le témoignage de Jean Pasqualini, car je découvrais, de mon côté, le premier aperçu non moins accablant de la «Révolution culturelle» publié en Occident, intitulé Les Habits neufs du Président Mao et signé Simon Leys, taxé par mes anciens camarades ralliés au maoïsme d’agent américain notoire, à l’imitation d’une certaine intelligentsia occidentale.

    Un peu avant ma vingtième année, ainsi, la revue Tel Quel m’avait semblé, à moi tendre lettreux gauchisant, le top d’une vivacité intellectuelle et littéraire épatante, dont les textes incompréhensibles me semblaient formidables. Or ladite revue était «maoïste» à outrance. Puis mes yeux se sont ouverts et j’ai pris conscience de la pitoyable jobardise des intellectuels parisiens en leur fonction d’idiots utiles rappelant la crédulité béate de Jean-Paul Sartre devant Fidel Castro ou, une ou deux décennies plus tôt, la servilité lyrique de Louis Aragon au pied de Staline.

    Une super-puissance sous amnésie forcée

    Et voici ce que, quarante ans plus tard, en 2008, Simon Leys écrivait dans la préface de la réédition des Habits neufs du Président Mao : «La Chine a connu ces dernières années de prodigieuses transformations. Elle est en passe de devenir une super-puissance – sinon LA super-puissance. Dans ce cas, elle sera – chose inouïe – une super-puissance amnésique. Car, jusqu’à présent, sa miraculeuse métamorphose s’effectue sans mettre en question l’absolu monopole que le Parti communiste continue à exercer sur le pouvoir politique, et sans toucher à l’image tutélaire du président Mao, symbole et clé-de-voûte du régime. Et le corollaire de ces deux impératifs est la nécessité de censurer la vérité historique de la République Populaire depuis sa fondation : interdiction absolue de faire l’Histoire du maoïsme en action – les purges sanglantes des années cinquante, la gigantesque famine créée par Mao (dans un accès de délire idéologique) au débit des années soixante, et enfin le monstrueux désastre de la «Révolution culturelle» (1966-1976). Treize ans après la mort du despote, le massacre de Tian’anmen (4 juin 1989) est encore survenu comme un post scriptum ajouté par les héritiers, pour marquer leur fidélité au testament laissé par l’ancêtre-fondateur. Mais ces quarante années de tragédies historiques (1949-1989) ont été englouties dans une «trou de mémoire» orwellien: les Chinois qui ont vingt ans aujourd’hui ne disposant d’aucun accès à ces informations-là – il leur est plus facile de découvrir l’histoire moderne de l’Europe ou de l’Amérique, que celle de leur propre pays».

    Or, au terme de ce même avant-propos, Simon Leys évoquait le livre d’un certain Ma Jian, Le combat de Pékin, dans lequel ce jeune écrivain tentait de s’opposer à ceux qui «tiraient un trait» sur la tragédie de Tian’anmen.

    «Sonder les ténèbres » et « dire la vérité»…

    Et voilà, dix ans plus tard, que Ma Jian écrit dans l’introduction d’un nouveau roman, China Dream, attaquant frontalement le régime de Xi Jinping: «Le rôle de l’écrivain consiste à sonder les ténèbres et, par-dessus tout, à dire la vérité», avant d’ajouter : «Je continue de me réfugier dans la beauté de la langue chinoise et m’en sers pour extraire des souvenirs du brouillard de l’amnésie imposée par l’État, pour tourner en dérision les despotes chinois et me rallier à leurs victimes, tout en sachant bien que dans les horribles dictatures, les gens sont à la fois oppresseurs et oppressés »…

    En l’occurrence, on verra par exemple, dans une scène de China Dream tournant à la répression sauvage, des villageois, révoltés par une menace d’expropriation collective décidée par le gouvernement local et des promoteurs corrompus, tenter de résister en invoquant un slogan du président Xi Jping soi-disant hostile aux expropriations commises, avec l’appui de sa police. Et de souhaiter longue vie à celui-là même qui les écrase, exactement comme au temps du Grand Timonier ! 

    Quant au Rêve Chinois, dont l’idée a été lancée par Xi Jinping lui-même au lendemain de son accession au pouvoir suprême, Ma Jian n’y voit qu’«un beau mensonge de plus concocté par l’État pour effacer les souvenirs douloureux des cerveaux de ses citoyens et les remplacer par des pensées joyeuses». 

    Or l’observation et le ton cinglant de Ma Jian, qui peuvent rappeler un Alexandre Zinoviev dans la satire antisoviétique de L’Avenir radieux, se singularisent immédiatement par une approche de la réalité chinoise à l’ère de l’Internet, certes surveillé en Chine par un Bureau spécial mais auquel tout un chacun est en réalité connecté.

    C’est ainsi que le protagoniste sexagénaire Ma Daode, nouveau directeur du Rêve Chinois pour la ville de Xiyang dont le bureau est orné d’une inscription hautement poétique («JE RÊVE DES FLEURS QUI ÉCLOSENT AU BOUT DE MON PINCEAU»…) ne cesse d’échanger sur son smartphone avec l’une ou l’autre de ses douze maîtresses par lui surnommées, non moins poétiquement, les Douze Épingles à cheveux Dorées, tout en subissant les assauts involontaires de sa mémoire d’ado.

    Rêve collectif et cauchemars personnels

    De fait, lui qui devrait contribuer à l’effacement de tous les rêves individuels de ses concitoyens, pour imposer le Rêve Chinois, est assailli à tout moment par ses souvenirs de jeunesse rougis par le sang de la guerre civile déclenchée par Mao, poussant les factions rivales de jeunes gens fanatisés à se combattre tout en terrorisant leurs familles. 

    Ainsi ressurgissent, dans la tête de Ma Deode, des scènes de plus en plus insoutenables alors que le haut dignitaire se trouve bombardé, sur son smartphone, de blagues pornographiques ou de menaces de toute espèce.

    Des menaces ? La pire est évidemment celle de la Transparence, qui risque d’être associée à la mise en application de l’implant du Rêve Chinois auquel il travaille, puce miracle qui ferait que tous les souvenirs inavouables de chacun, ses fantasmes et ses projets «inappropriés» apparaîtraient soudain de manière publique bien plus brutale que lors des séances d’autocritique les plus féroces.

    Ma Daode est le type même de l’apparatchik monté en grade à force de compromissions et de coups tordus, et pourtant le romancier se garde bien de traiter avec mépris ce pur produit d’une société déchirée entre pauvreté et développement chaotique, fausse vertu publique et cynisme privé.

    Moqué par sa femme qui se fiche de ses infidélités, étroitement surveillé par ses rivaux, contraint de planquer dans son duplex de luxe les cadeaux (en principe illégaux) dont on le couvre pour obtenir ses pistons, ce nul de haut vol n’en est pas moins harcelé par ce que Zinoviev appelait «ce machin la conscience», hanté par sa mémoire qui refuse de «tirer un trait». 

    Deux scène de China Dream illustrent sa condition de dirigeant à la fois influent et ligoté par tous ses compromis d’arriviste minable, qui fut sans doute celle de milliers d’apparatchiks propulsés dans les hautes sphères du pouvoir après avoir participé à l’atroce guerre civile de la Révolution culturelle: la première est celle de la destruction, déjà évoquée, du village, dans lequel il a été accueilli en sa jeunesse par des braves gens qu’il est contraint aujourd’hui de trahir tout en se rappelant les souffrances qu’ils ont partagées jadis; et la seconde, effroyable, le voit revivre mentalement le supplice imposé à son père, obligé de s’agenouiller sur un lit de braises par les Gardes Roges, avant que, le même jour, ses parents se suicident en ingérant un pesticide – tout cela lui revenant en mémoire au moment même où il s’impatiente de «tirer un trait», ou plus exactement «un coup» avec sa dernière jeune maîtresse toute poudrée d'occidentalisme, etc.

    Une poésie paradoxale marquée au sceau de la vérité

    Tout au long de China dream, Ma Jian ne cesse de railler le lyrisme de pacotille émaillant les discours officiels, à commencer par ceux du Directeur du Rêve Chinois, Ma Daode étant également vice-président de l’Association locale des écrivains; et la plupart de ses messages numériques dégoulinent eux aussi de formules poétiques - comme il en ruisselle à vomir sur Facebook… À cet égard, d’ailleurs, la critique du Rêve Chinois n’est pas sans nous parler, aussi, des «rêves de masse» de la société de consommation pourrie de matérialisme.

    Curieusement, en outre, et malgré le mélange de satire grinçante, sur fond de peur latente forçant au consentement, et d’éléments tragiques remontant par vagues du tréfonds de la mémoire du protagoniste, il émane de ce livre une sorte de lancinante musique ressortissant à ce qu’on pourrait dire, la gorge serrée, de la poésie, comme il y en a chez Orwell (dédicataire du roman) et autres visionnaires contre-utopiques, des Russes  Zamiatine et Platonov en passant par l’Anglais Huxley et le Polonais Witkiewicz. 

    De quelle «poésie» s’agit-il alors plus précisément, à l’opposé de toute enjolivure et de tout le kitsch euphorique officiellement de mise ? Peut-être, simplement, de celle qui procède d’une écriture scellant l’adéquation d’une parole sans fard - jusque dans certaine scène parodique de sexe «hard» - et d’une expérience humaine éprouvée par l’écrivain dans sa chair et au plus vif de sa sensibilité, la vérité nue exorcisant une souffrance commune et traduite en mots qui sonnent juste et vrai, dont il émane une paradoxale beauté.

    Enfin l’on ne peut qu’être impressionné, voire ému, par ces mots de Ma Jian l’exilé, interdit de publication dans son pays et dont le nom même ne peut être cité dans aucun journal ou média public: « Malgré tout, je ne me laisse pas encore aller au pessimisme. Je crois encore que la vérité et la beauté sont des forces transcendantes qui survivront aux tyrannies des hommes »…

    Ma Jian. China Dream. Traduit de l’anglais par Laurent Baruq, Flammarion, 2o8p, 2019.

    Simon Les. Les habits neufs du président Ma. Ivrea, 2009.

  • Avec les chiens

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    Je ne suis pas vraiment chez moi
    dans ce monde sans chiens -
    ce monde sans secrets.

    Les barbus porteront des voiles
    dans la cité sevrée,
    et les chiens seront abattus.

    Les femmes se tairont
    Les armes feront la prière,
    selon le vœu des dieux.

    Ce soir, partout, les chiens
    me demandent où nous allons,
    mais les dieux sont muets.

     

    (Wuppertal, Café Venezia,
    ce 6 juin 2019)

  • Au poète éperdu

     

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    (En mémoire de Crisinel)

     

    À fleur d’eau j’entends murmurer
    le soir, ici, tout seul,
    sa voix comme voilée
    par le temps lui faisant linceul -
    sa voix désespérée.

     

    Entre seize et vingt ans,
    nous nous étions cherchés, là-bas,
    dans les déserts ardents
    où l’amour ne se connaît pas.

     

    Ses mots remontent des grands fonds
    de l’eau comme apaisée
    au souvenir de son seul nom
    de vieil enfant muet.

  • Ceux qui se paient de mots

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    "Words, words, words..." (William Shakespeare, Propos de table)

     

    Celui qui se dit poète parce que ça pose son Belge / Celle qui voit de la profondeur partout où il y a du vide / Ceux qui lèvent les yeux au ciel en se prenant les pieds / Celui qui parle du Big Will comme s'ils avaient joué ensemble aux osselets / Celle qui affirme et réaffirme qu'on ne peut être qu'immensément humble devant le moindre vers de Paul Celan le mystique du vocable / Ceux qui font dans la Quête de l'Absolu après avoir trempé dans les étants de l'Être celé /   Celui qui affirme comme ça qu'il se jette de la tour Eiffel à chaque fois qu'il "prend la plume" alors que son Mac vient juste d'être révisé / Celle qui lance, au poète qui prétend écrire "la tête au bord du gouffre", allez Yorick lâche pas ton outil de pionnier ! / Ceux qu'y font des poésie après le départ de leur meuf alors qu'y suffisait de l'attacher comme je fais moi de ma Tulipe toujours à courir les prés sinon / Celui qui dit à la radio que sans l'Ecriture il n'eût pas hanté l'Absolu et précise à la télé qu'il aura été à la fois le matador et le taureau dans la corrida que fut sa vie d'écriture et là les ménagères vont voir où en est le frichti / Celle qui a baptisé son chien Desproges pour se sentir moins seule / Ceux qui devant l'Arbre s'arrêtent et cherchent à dire quelque chose qui puisse faire sentir au spectateur (la caméra de la Grande Librairie tourne, n'est-ce pas) combien ils ressentent l'Arbre autant que l'Arbre vit son propre senti /Celui qui se promène maintenant avec une canne genre Byron mais sans le génie / Celle qui parle de l'éclatante lumière sourde du verbe silencieux qu'elle essaie de transmetrre dans son poème Le Blanc du Temps que ses frères et soeurs de l'Atelier vont maintenant travailler au niveau des phonèmes / Ceux qui dans leur club de lecture échangent surtout des recettes de desserts  / Celui qui est intarissable dans ses approches du non-dit / Celle qui explique clairement aux condamnés à perpète qu'à son Atelier on ne touchera qu'à l'essentiel de l'aporie tel qu'ils l'ont vécu au quotidien / Ceux qui se retournent dans la brume de l'exprimé pour voir si l'Ombre du Fatal les a suivis jusque-là  / Celui qui pose devant la poterne en présentant son meilleur profil à la poternité / Celle qui essore le caleçon du poète en train de se livrer à ce qu'il appelle son corps-à-corps avec l'Indicible / Ceux qui ont gagné un prix avec leur docu sur les Poètes de l'Absolu et vont remettre ça avec Le Droit à la pauvreté, etc.

     

  • Les Jardins suspendus dans Service littéraire

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    À propos des Jardins suspendus

    SERVICE LITTÉRAIRE
    Par Jean-François DUVAL

    Qu’on s’en avise ! Avec Jean-Louis Kuffer, la francophonie tient l’un de ses plus fins critiques littéraires. C’est que le Lausannois est avant tout écrivain dans l’âme, romancier, poète, essayiste et grand maître dans l’art de tenir des Carnets.

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    Avec ces Jardins suspendus, ce n’est pas simplement 400 pages de grande critique et de rencontres littéraires (avec Kundera, Gore Vidal, Bonnefoy, etc.) qu’il nous offre. L’approche est tout bonnement existentielle : lire, écrire et vivre ne relèvent pour cet écrivain que d’un seul projet : mieux comprendre cet être tout fait de langage qui nous constitue.

    Le choix des écrivains (environ quatre-vingt) dont il nous entretient témoigne assez de cette exigence et dessine les contours de son âme propre. Écrivains majeurs (Dostoïevski, Proust, Tchékhov), grands écrivains mineurs (Vialatte, Calet, Cossery), contemporains (Bernhard, Kuresihi, Houellebecq, Dillard, Littell, Mc Carthy, Amis), tous sont saisis, pour notre plus grand plaisir, au travers d’une regard épatant de sensibilité, de justesse, de nuances ; nourri d’un don de pénétration inné et de très riches heures de lectures (cinquante ans de critique littéraire). Tout ce qu’on aime…

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    La littérature n’est jamais ici un simple objet d’étude, non ! Devant les livres, la visée de ce magnifique passeur est de transmettre «une espèce de musique d’un être à l’autre». Il y parvient si bien qu’on le dit tout net : l’entier de son œuvre (car Les Jardins suspendus appartient à un véritable corpus) restera, dans l’avenir, un bel outil de référence, ne serait- ce que pour ses textes avertis sur des écrivains qui sont des proches : Chessex, Haldas, Chappaz, Barilier… Délectable ».

    Jean-Louis KUFFER. Les Jardins suspendus. Pierre-Guillaume de Roux, 414p. Paris, 2018.

    Service littéraire, janvier 2019.

     

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  • Pajak et l'immense poésie

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    Abordant la «poésie immense» de l’Américaine Emily Dickinson et de la Russe Marina Tsvetaeva, le septième volume du Manifeste incertain détaille, admirablement, les univers apparemment opposés de ces deux fées un peu sorcières. Une fois de plus, le contrepoint de l’écriture et du dessin aboutit à une forme de récit sans pareille. Frédéric Pajak vient d'obtenir le Goncourt de la biographie 2019.

    «Laissez venir l’immensité des choses», écrivait Ramuz je ne sais plus où, et Charles-Albert Cingria rétorquait ailleurs et sans nulle intention de contredire son vieux camarade : «…ça a beau être immense, comme on dit : on préfère voir un peuple de fourmis pénétrer dans une figue », sur quoi Frédéric Pajak débarque avec ses grands pieds d’ancien couchettiste franco-helvète et sa fine plume trempée dans l’encre de Chine et nous balance, vingt ans après son Immense solitude évoquant les figures farouchement géniales de Nietzsche et de Pavese, le septième volume d’une série aussi régulièrement annuelle que les pontes d’une notoire Amélie, intitulé Manifeste incertain et amorcée en 2013. Voici donc L’immense poésie, dédiée cette fois à deux des plus formidables poétesses qui aient jamais foulé les beaux gazons ou les rues mal pavées de Notre Seigneur au cœurs des deux siècles précédant le nôtre, etc. 

     Où Marabout se rappelle la baleine aux dents de chocolat 

     Que Pajak en pinçat pour la poésie (célébrer Pavese ne saurait être innocent) et fût lui-même une sorte de poète en prose au verbe à la fois limpide et soucieux de précision concrète, ses lecteurs s’en seront aperçus au fil de sa remarquable évolution d’ancien trublion anarchisant de L’Imbécile de Paris, pas très heureux dans le roman (Le bon larron et La guerre sexuelle ne laisseront pas d’impérissables souvenirs), nettement meilleur dans le «récit écrit et dessiné» tâtonnant entre des évocations de la vie de Luther et les noires clartés de l’œuvre de Schopenhauer, et carrément unique dans la suite du Manifeste incertain combinant, dans une espèce d’autobiographie morcelée ponctuée de lectures, rencontres et autres explorations tous azimuts, un texte de mieux en mieux tenu et une suite dessins découlant du même regard organique. Je n’ai rencontré Frédéric Pajak qu’une fois, qui s’occupait alors de la revue Voir et portait un pull rouge rouille marqué des initiales CCCP de feuesRépubliques socialistes soviétiques, et je l’ai trouvé assez un peu froid et même un peu âcre d’humeur, peut-être un peu timide mais en somme peu sympathique. Or le type qui se révèle dans ses livres, le seul à vrai dire que j’aie envie de rencontrer, m’apparaît comme un vrai « Mensch », un écrivain et un artiste de valeur et un homme de qualité, poil au nez. En lisant à présent le septième volume de Manifeste incertain, je me sens d’autant plus proche de lui que, comme en son enfance, j’ai été touché vers dix par la fée clochette de la poésie, appris par cœur entre onze et treize des centaines de poèmes récités en classe au risque de susciter l’hilarité de la petite meute (côté Pajak, ses condisciples le surnommaient Marabout et son premier poème évoquait une baleine aux dents de chocolat...), enfin partagé cette étrange « sensation poétique », devant le monde, que nous ne saurions définir mais qui nous aura submergés comme tant d’enfants et d’adolescents bénis des bons génies en leurs heures buissonnières. 

     La poésie « femelle » existe : Pajak l’a rencontrée… 

    Un exergue d’Henri-Frédéric Amiel figure au fronton du chapitre intitulé Le Paysage de l’Âme et consacré à la bien émouvante et non moins étrange Emily Dickinson, parente occulte, à divers égards, du non moins singulier auteur du Journal intime : «La rêverie, comme la pluie des nuits, fait reverdir les idées fatiguées et pâlies par la chaleur du jour. » 

    La notation date de 1852, alors qu’Emily, âgée de 22 ans, se cherchait «avec des lanternes», mal faite pour vivre en société et ne laissant d’inquiéter un peu les siens (sa froide mère et son pasteur de père) en passant ses nuits à écrire des lettres, bornant ses allées et venues diurnes entre sa chambre de jeune fille obsédée par la mort et le jardin où elle s’adonnait à la rêverie et à la lecture.

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    Frédéric Pajak avoue n’avoir découvert la poésie «femelle» que vers sa trentaine, tombant précisément sur les poèmes d’Emily Dickinson et de Marina Tsvetaeva, et ce qu’il en dit mérite d’être cité quitte à faire grincer les canines de celles et ceux qui refusent toute caractérisation typiquement féminine : « J’ai alors éprouvé une sensation inconnue, comme si j’étais happé de l’autre côté du miroir, derrière ma maigre réalité visible. Là où le plus souvent le mâle versificateur s’acharne à capter les les choses et les êtres, la femme poète s’aventure en elle-même, dans des régions mentales souvent épargnées. Elle s’émeut de la plus infime intuition, d’un frémissement du cœur, d’un soupir. De ces émotions ensevelies, elle fait une délicate machine de guerre. Guerre aux certitudes, guerre à la sensiblerie (…) » 

    On ne saurait mieux s’opposer au cliché « machiste » de la poétesse sentimentale et bas-bleu tricotant ses vers trop réguliers en sage chignon, et c’est d’ailleurs une Emily souvent tourmentée, mystique et sceptique à la fois au dam des bigots, composant 1789 poèmes qu’elle priera (en vain) sa sœur de brûler comme Amiel demandera à ses proches de détruire les 16867 pages de son Journal ; et côté Tsvetaeva, fille de feu, c’est une véritable épopée dans le siècle que retracera Pajak dans la foulée d’un journal de voyage en Russie sur les «lieux du drame».  D’Amiel, en outre, Emily Dickinson, qui fut sa contemporaine (on imagine la rencontre !), partage une irrésolution chronique en matière affective et charnelle, un lancinant sentiment de culpabilité et une nature spirituelle hantée par la «gigantesque substance de l’Immortalité»… 

    IMG_3125.jpg Du détail « universel » aux abîmes de l’Histoire 

     C’est avec un souffle de poète, aussi justement inspiré dans l’usage des mots appropriés que dans l’expression de tous les sentiments-sensations attrapés dans les filets d’encre de ses dessins, que Pajak retrace la terrible saga de Marina Tsvetaeva, intempestive amoureuse d’une folle sensibilité et susceptibel en diable. 

     Ceux qui connaissent déjà l’épopée privée et collective, abondamment documentée, de la vie de Marina Tsvetaeva (1892-1941), où s’enlacent les deux corps de la poétesse aux multiples amants et du peuple russe tourmenté par autant de passions naïves que par d’écrasantes souffrances, redécouvriront pour ainsi dire, à nu et à neuf, comme dans un grand poème brut aux mots simples et à l’élan vif, ce roman tragique à double tresse narrative ou l’Histoire avec une grande Hache tranche les têtes et les clochers d’église au fond desquelles, même transformées en n’importe quoi de plus lourdement utilitaire et de spirituellement inutile, tout un peuple continue de prier et de pleurer. 

     Les gros noms gris de Lénine et de Staline hanteront longuement les mémoires de l’ombre, où luit le brin de paille de l’espoir que relance le verbe des poètes, et voici les fins noms lumineux de Rilke et Pasternak, également aimés par Marina, scintiller comme les étoiles scrutées par Emily à l’autre bout du monde et du temps pendant que Serguei, l’officier juif de la garde blanche, compagnon des bons et des mauvais jours de Marina, tombe à Lausanne sous les balles des assassins politiques. Et comme le peuple russe, la lectrice et le lecteur pleureront en lisant les pages bouleversantes consacrées aux relations de Marina et de son fils Murr, jusqu'au suicide de la mère demandant pardon à celui-là dans un dernier message désespéré...

    Immense poésie ? Frédéric Pajak n’a pas besoin d’en multiplier les citations au fil de ses deux récits - le très mince d’Emily dont l’immensité est tout intérieure, et le tout débordant de violence et de tendresse de Marina, car elle est ici incarnée dans l’immensité de la vie même que le verbe transfigure - la liberté restant au lecteur de déchiffrer les vers des deux géniales fées-sorcières dans les œuvres elles-mêmes, également marquées au sceau de l’intensité absolue et du sacré.

    Frédéric Pajak. Manifeste incertain, volume VII. Emily Dickinson, Marina Tsvetaeva, l’immense poésie. Les Éditions Noir sur Blanc, 317p. 2018. 

  • Le jeune auteur

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    …Ce qui saute aux yeux, mon petit Joël, c’est que votre premier manuscrit a un potentiel formidable, croyez-en mon expérience : il n’y en a pas dix comme ça par génération, vous avez de la Bête en vous, vous avez de la Superbête, et plus encore - et ça compte pour notre public féminin : vous avez du Fruit… mais il y a encore du travail, Jo chou, et ça c’est l’affaire de votre éditrice, nous allons revoir une page après l’autre et là je veux que vous vous donniez à fond, faut que vous fassiez sauter le bouchon…
    Image : Philip Seelen

  • Mondiaux de mondiaux !

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    Entre Zermatt et l'île de Pâques, restons zumains...

    La globalisation ne nous aura pas: de la plus haute cafète du monde, au sommet du Petit Cervin, aux îles paradisiaques plus ou moins protégées des funestes tours operators, l’humanité lucide – à savoir nous, Européens ou citoyens du monde insoumis –, se réveille et n’ira pas «dans le mur». Avec «Demain l’Europe», le sinologue Jean-François Billeter indique des pistes. Cela au moment même où, aux Journées de Soleure, nos «autrices et auteurs» vont seriner leurs vieilles rengaines…

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    Cette chronique, dédiée à l’Oxymore universel que symbolise la splendeur atroce du monde actuel, s’est amorcée mentalement dans le chaos high-tech du restau le plus haut du monde – dixit la pub – à l’enseigne du Matterhorn Glacier Paradise, altitude: 3883 mètres au-dessus des déchets de la mer, au milieu d’une foule de Japonais et d’Américains, d’Indiens et de Chinois, de têtes blanches russes et de têtes «blondes» indo-pakistanaises, et je venais de m’incliner devant Notre Seigneur crucifié tout caparaçonné de neige glacée qui domine la terrasse sommitale où mes sœurs et frères humains s’immortalisaient à grand renfort de selfies, quand je me dis, une fois de plus, que l’homme est capable de tout ça: capable du Christ et capable des génocides – et la femme suit avec la trousse de secours...

    C’était la veille des élections européennes, dont je n’attendais rien que d’indicatif, et l’avant-veille de la grève des femmes du 14 juin – coïncidant avec le jour de ma naissance, sous le signe des Gémeaux, et celle d’Ernesto Guevara dit Le Che –, dont je ne savais à vrai dire trop que penser tant j’ai appris, dès mes vingt ans, à me méfier des gesticulations collectives et des opinions proclamées sans suite.

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    En slurpant mon bol de goulache européenne à douze balles face aux Géants des Alpes – du Cervin à la Dent Blanche et, de l’autre côté, du Dôme des Mischabel au Mont Rose et au tout proche Breithorn –, je nous revoyais, plus de cinquante printemps plus tôt, brassant la poudreuse de Saas-Fee à Chamonix, via Zermatt et Arolla, suivant la mythique Haute Route, et deux petits fiancés pakistanais, maintenant, tournant le dos à l’imprenable panorama, se régalaient de noodle-chicken en gobelets de carton tout en baragouinant une langue proche du patois zermattois, avant de reprendre leurs roucoulements de cocolets adorables.

    A vingt ans nous nous étions jurés, farauds, de dynamiter toutes les installations mécaniques sises à plus de 3333 mètres d’altitude, ce qui ne nous avait pas empêchés de nous griser à notre première montée téléportée au sommet de l’Aiguille du Midi, avant de zigzaguer entre les crevasses de la Vallée Blanche, et voilà qu’à l’instant ma bonne amie me balançait, sur mon smartphone, l’image de la meute rampant le long de l’arête sommitale de l’Everest, décompte des derniers morts à l’appui.

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    Notre première traversée glaciaire, vers Pâques 1967, a été marquée, au pied du col du Strahlhorn, par notre premier mort matinal. Les hélicos tourniquaient là-bas avant notre passage du col, et vers midi nous avions déjà remonté la Bahnhofstrasse de Zermatt pour gagner le refuge de Schönbühl d’où, deux ans plus tôt, nous aurions pu suivre la progression de Walter Bonatti dans sa première hivernale de la face Nord.

    Reynald, l’un de mes compères de sac et de corde sur la Haute Route, était encore vivant quand je suis allé interviewer Bonatti à Milan, qui bivouaquait alors sur le balcon de son immeuble de dix étages en vue d’une prochaine hivernale. C’est avec Reynald que j’ai foulé la neige glacée de la Pointe Dufour, au Mont Rose, que j’ai désignée, dans la cabine du Petit Cervin, à l’attention de l’Américaine quinqua en train de tricoter un petit bonnet, comme étant la plus haute cime à la fois helvétique et italienne, la faisant s’exclamer «oh my God», mais à présent je pensais au fils de Reynald qui soigne ma vieille carcasse selon la technique japonaise du shiatsu qui ferait sourire, évidemment, le vieux rationaliste Frédéric Saegesser, patron de Reynald au CHUV lausannois et au côté duquel j’ai pleuré notre ami fracassé dans les séracs du Dolent, trois mois avant la naissance de notre deuxième enfant, etc.

    Sur le toit, entre Zermatt et Rapa Nui…

    Ensuite je me suis retrouvé sur le top du roof de cet hôtel sans étoiles et sans attrait extérieur du vieux Zermatt, à l’enseigne du Petit Charme-Inn, conseillé sur le site Booking pour son prix modique et ses excellentes notations, – cordial accueil et breakfast généreux –, face au tiers supérieur du Cervin bien planté là-haut dans le ciel encore clair, me trouvant là non pour motifs touristiques, malgré ma virée au Paradise, mais pour réviser un libelle intitulé Nous sommes tous des zombies sympas où je m’en prends, précisément, aux méfaits de la globalisation et à tous ses aspects débilitants, à l’effondrement de l’esprit critique et à la soumission aux impératifs du profit et des empires se disputant la domination mortifère du monde.

    Coïncidence ou pas, vu que nous sommes beaucoup à penser que la catastrophe annoncée mérite de lucides réactions, je venais de lire et d’annoter une magistrale lettre ouverte aux «importants» de France voisine, signée Pierre Mari et intitulée En pays défait, sur laquelle je me promets de revenir sous peu; et tel autre bref essai du sinologue Jean-François Billeter proposant, en temps combien opportun, une réflexion politique et philosophique d’une totale limpidité accordée à la vision non moins radicale de Denis de Rougemont.

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    Une heure plus tôt j'avais en outre parcouru la Bahnhofstrasse de Zermatt, dont l’alignée de boutiques flamboyantes à marques mondiales rivalise avec sa clinquante homonyme zurichoise – à cela près que les Zermattois ont su préserver quelque chose de leur vieil esprit de clan traditionnel en phase avec nos racines terriennes, – j’avais fait deux stations rituelles à la réjouissante petite bibliothèque publique jouxtant l’église, et, au pied de celle-ci, au lieu sacré entre tous, à mes yeux, du cimetière des dévissés, et tout à coup, via le média indocile boosté par Jacques Pilet et la bande de feu L’Hebdo liquidé par les capitalistes sans visages, voilà que je tombe sur la chronique de Michael Wyler, illustrée par de splendides images de sa compagne Cécile, relative aux statues de l’île de Pâques et aux nuisances du tourisme de masse qui a fait réagir le gouvernement chilien par d'adéquates mesures.

    Jacques, Roland, Michael, Cécile et les autres…

    Comme Jean-François Billeter, comme Jacques Pilet qui m’a prié de le rejoindre sur BPLT, comme Roland Jaccard perdu de vue et que j’ai retrouvé, vaurien comme devant, sur ce site se piquant d’indocilité – pas assez à mon goût, car l’indocilité ne vit que d’intranquillité –, Michael Wyler incarne à mes yeux l'espèce, à géométrie variable, des hommes de bonne volonté, auxquels les femmes auront bien des raisons de rappeler, le 14 juin prochain, que la volonté vraiment bonne a plus souvent été de leur côté dans les choses de la vie.

    Michael est un homme de trempe réaliste, féru en économie complexe et bon connaisseur de la Chine pour y avoir travaillé quelques années au service d’une compagnie aérienne suisse connue. Depuis le lancement de BPLT, nous sommes assez complices il me semble. C’est un homme d’expérience comme il y en a peu dans le milieu littéraire que, d’ailleurs, j’ai toujours évité.

    Sur le roof du Petit Charme-Inn, j’ai pris ainsi connaissance du programme des prochaines Journées littéraires de Soleure, pour en conclure que pour rien au monde je ne m’y pointerai. Ce programme est en effet anti-européen, en cela qu’il ne rend aucunement compte de la remarquable diversité de notre littérature et donc de notre pays distribué en régions.

    L’on y annonce plus de septante «autrices et auteurs», mais les vrais écrivains se comptent sur les doigts de deux mains, les Romands sont réduits à cinq pelés et tondues que sauve la présence d’Etienne Barilier, l’hégémonie est à la grisaille alémanique mêlant pions et fonctionnaires de la culture, et l’énoncé des débats est affligeant: littérature et pouvoir, procédures pratiques de la mise en mots: que du flan! Le pire étant cette table ronde annoncée où l’on se propose de rétablir une injustice, à savoir que la plupart des auteurs actuels sont des femmes – ce qui est évidemment une bourde –, que la plupart des lecteurs actuels sont des lectrices, et qu’il faut réagir nom de bleu! Dans une des vitrines de la Bahnhostrasse de Zermatt, une marmotte empaillée peut être acquise pour la somme de 750 francs. Cela ne me dérange pas du tout. En revanche, je trouve hideux qu’on ramène le juste débat sur la place de la femme dans notre société à une espèce de tribunal criseux et revanchard dont la littérature serait le lieu d’affrontement.

    À cette horreur latente s’ajoute la perspective patente d’ateliers d’écriture évidemment assommants et de lectures en plein air qu’on espère arrosées de pluies acides. Il fut un temps où être «sur Soleure» signifiait l’ivresse sympathique. A quoi succède l’écriture convivialement nivelée où tout un chacun et chacune se pique d'écrire.

    Or, nous ne sommes pas en reste: il y a d'ailleurs désormais, en Suisse française, où pullulent les autrices et auteurs autoproclamés, une Académie romande! Trente ans après la pamphlet de Barilier intitulé Soyons médiocres, l'injonction fait florès!

    Un chapitre important, dans le livre de Jean-François Billeter, porte sur l’accomplissement du travail personnel par l’objet parfait qui nous dépasse et nous survit. Or, je vois plus de dynamisme constructif, pour ma part, dans les pylônes du Petit Cervin, que dans les sempiternels et stériles débats d’une certaine intelligentsia dont la caractéristique principale, selon l’expression de mon ami Thierry Vernet, compagnon sur la route de Nicolas Bouvier, est de «freiner à la montée».

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    Enfin voici les images splendides de Cécile Wyler à Rapa Nui, et voilà la chronique chaleureuse et percutante de mon camarade Wyler, né la même année que Che Guevara mais le jour de sa mort, qui a de la Chine sa propre expérience faisant écho, sans doute, à celle de Jean-François Billeter.

    Sur quoi, de Michael Wyler à Christophe Ransmayr, qui a raconté «son» Rapa Nui dans l’inoubliable Atlas d’un homme inquiet, la chronique n’en finit pas de s’écrire contre les zombies…

  • Michel Serres l'arborescent

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    Il se voulait philosophe pour tous, à mi-chemin de la science et de la littérature, terrien et navigateur, érudit humaniste et compère de bon sens, ami de René GIrard plus que des "modernes " au goût du jour;  Il vient de mourir à l'âge de 88 ans. Par manière d'hommage , voici l'entretien à qu'il m'avait accordé chez lui, Paris, à propos de Rameaux...
    “Le monde d’aujourd’hui hurle de douleur parce qu’il commence son travail d’enfantement”, écrit Michel Serres à la première page de Rameaux, dont l’image du titre annonce les thèmes: filiation, dépassement de l’opposition du tronc-père et du fils-rameau ou de la science-fille, transformation de l’information objective en connaissance subjective, repérage de ce qui fait vraiment événement, attente de nouveaux avènements. Au seuil d’une Renaissance, entre régression obscurantiste et métamorphose de la perception et des savoirs, le penseur affronte l’à-venir dans la double relance du Grand Récit de la science et des écrits littéraires scandant l’évolution spirituelle de l’humanité. Après Hominescence et L’incandescent, sa réflexion alterne flèches de sens et cristallisations d’images, synthèses fulgurantes et relances personnelles, dans une sorte d’effervescence poétique qui engage l’attention vive du lecteur.

    - Pourriez-vous situer ce nouveau livre par rapport aux précédents ?

    - Après Hominescence où je tentais de faire le point sur quelque chose que je n’osais pas appeler hominisation, terme un peu lourd, puis L’incandescent, deux livres aux titres inchoatifs, se référant au début d’une évolution, comme adolescence ou arborescence, j’ai été tenté d’appeler celui-ci Arborescence. Craignant la répétition, je l’ai donc appelé Rameaux pour évoquer des questions aussi simples que: qu’est-ce qu’une nouveauté, qu’est-ce qu’il y a de nouveau dans les nouvelles, qu’est qu’une naissance, qu’est-ce qu’un événement, qu’est-ce qu’une invention ? Ce qui m’y a amené, c’est une nouvelle perception des sciences. J’avais relevé déjà, dans L’Incandescent, ce que j’appelle le Grand Récit, à savoir cette coulée gigantesque datée par les sciences, et qui permet de suivre les émergences successives de l’univers, de la planète, de la vie et de l’homme. Ce qui m’a intéressé cette fois, c’est de parler de ces émergences imprévisibles et contingentes, observées par les sciences, dans leur rapport avec le récit que font les littératures des mêmes phénomènes.

    - Comment le thème de la filiation humaine a-t-il cristallisé ?

    - Tout à coup, j’ai eu l’idée que le tronc majeur qui supportait le rameau était quelque chose comme le père, et que le rameau était filial. Lorsque l’idée de contingence est venue s’ajouter à celle de la nécessité des lois, je me suis aperçu que dans les dialogues qu’il pouvait y avoir entre, d’un côté, l’homme politique, le journaliste ou l’homme de la rue, et, de l’autre côté le savant, je me suis aperçu que le savant ne répondait plus comme autrefois. Autrefois, le savant énonçait la vérité comme un prophète ou comme un sage, qui détenait la vérité. Aujourd’hui, lorsqu’on lui demande si c’est risqué de se lancer dans l’aventure des OGM ou du clonage, il hésite et parle de pourcentages de risques “dans l’actuel état de la science”. Il a, par rappoprt à la vérité, une sorte de modestie et un nouveau recul, ayant pris conscience du détail et de l’infinie complexité de ces problèmes, et par conséquent il n’a plus la vision arrogante du scientiste de naguère.

    - De quand date ce changement d’attitude ?

    - Les problèmes posés par la science ont surtout inquiété la conscience éthique dès la fin de la guerre. Il y avait certes eu des alertes dès la fin du XIXe siècle, comme on le voit chez un Michelet. Mais la coupure nette date de l’explosion des bombes atomiques. Ce traumatisme me fait opposer la science-mère et la science-fille. Et puis ce qui est nouveau est d’un ordre plus profond: c’est une sorte d’harmonie et d’unité entre le savoir scientifique, les récits littéraires, l’existence ordinaire des hommes, et même quelque fois la religion, puisque je parle de saint Paul, comme s’il y avait tout à coup une bascule de culture qui faisait voir l’unité de toutes nos expressions.

    - Qu’avez-vous découvert de neuf chez l’apôtre Paul ?

    - Cette nouveauté que je perçois depuis trois livres dans l’histoire contemporaine, j’ai eu un moment à la comparer à des nouveautés semblables. Je crois que nous vivons une période assez analogue à la fin de l’Antiquité et à la Renaissance. A chaque fois, il a été question de reformuler ce que pouvait être un homme. Il y a ainsi chez Montaigne une recherche de l’homme survivant à l’effondrement du Moyen Age. Si je parle de Paul, c’est que la fin de l’Antiquité est un moment comparable. Paul aussi se pose la question de savoir ce qu’est l’homme. Lui qui partage les trois appartenances aux mondes juif, grec et romain, déclare aux Galates: ni juif ni grec, ni homme ni femme, ni esclave ni homme libre. L’homme de l’Antiquité se définissait comme appartenant à telle nation, telle classe ou telle religion, alors qu’il crée l’homme universel, indépendant. Au fond, le moi moderne n’est pas inventé par saint Augustin, comme je le croyais, mais par Paul. C’est lui qui fonde d’ailleurs le genre de l’autobiographie. C’est à la fois l’inventeur du “moi” et de celui qui s’exprime.La conscience moderne naît à ce moment là. Je prends donc Paul comme philosophe-témoin actif de cette bascule de culture. C’est une prise de conscience assez récente. Philosophe de métier, j’ai plutôt une âme grecque, formée par la grande tradition qui va de Platon aux épicuriens. La philosophie est un long commentaire du platonisme. Du coup, je ne comprenais pas saint Paul, pas plus que l’aréopage d’Athènes auquel il parle et qui l’accueil avec des sarcasmes. Je l’ai compris à cause de ma réflexion sur la nouveauté. La métaphore du rameau vient d’ailleurs de Paul, qui greffe un nouveau rameau. Il y a chez Paul un appel à l’universalité et à cette notion très actuelle de citoyen du monde.

    - Quels sont vos rapports personnels avec le “tronc” judéo-chrétien ?

    - J’ai toujours été très intéressé par l’histoire des religions. Tous mes livres en portent la trace. Dans ce livre, je redéfinis d’ailleurs les notions de foi et d’espérance par rapport à l’émergence d’un nouveau monde. Quand on parle de l’émergence de l’homme, on évoque l’événement datant de 7 millions d’années correspondant à la station debout et à la perte de sa toison, mais l’événement lié au fait qu’il commence à dire “je” n’est pas moins important.

    - Que pensez-vous du rapprochement, opéré par certains, dont les frères Bogdanov et Jean Guitton, entre les questions de nos origines liées aux découvertes de l’astrophysique et les réponses de la religion ?


    - Il est certainement légitime de se poser la question, mais certainement pas d’y répondre d’une façon aussi douteuse. J’y vois une sorte de rafistolage à la façon du XIXème siècle. D’ailleurs Jean Guitton ne connaissait pas un traître mot de la science...

    - Vous affirmez que nous avons besoin aujourd’hui de saints. Qu’entendez-vous par là ?

    - Dans Les deux sources de la morale et de la religion, Bergson décrit avec beaucoup de soin la trilogie du génie, du héros et du saint. Mais je pense que ce tripode est un peu bancal. Les héros et les génies sont un peu des Rastignac qui s’imposent à la société, dont le tombeau se trouve au Panthéon et qui donnent leurs noms aux rues. Ce sont des gens de la gloire, dont la sainteté n’a cure. Du coup, la liste des saints est inconnue. Je me moquerais volontiers des héros et des génies, alors que je respecte beaucoup plus celui dont la vie bonne éclaire sa localité et ne fait pas de vagues. Le héros et le génie font partie de la Star Académie (Rires).

    - Avez-vous rencontré des saints ?

    - Oui, je le crois. De telle sorte que je tairai leurs noms...

    - Que lien y a-t-il entre le sacré et cette sainteté-là ?

    - Je suis assez d’accord avec René Girard sur ce point. Je crois que le sacré est lié à la mort et au sacrifice. Il y a ainsi des religions, très archaïques, qui pratiquent le sacrifice humain ou animal. Au fur et à mesure que l’histoire avance, les religions deviennent de plus en plus douces, et je vois la sainteté comme un relais du sacré. Les “religions” les plus modernes se caractérisent par le refus du sacré. Nous le voyons dans les moeurs d’aujourd’hui. Nous fabriquons du sacré au rabais. Lorsque la princesse Diana a été embaumée comme une sorte d’héroïne, je n’ai pu m’empêcher de penser que notre société fabriquait exactement l’apothéose romaine, lorsque les empereurs devenaient des dieux. A la télévision, le sacrifice humain est de retour en force, comme une espèce de tentation sociale première. Nos sociétés sont très avancées du point de vue scientifique ou technique, mais extrêmement archaïques du point de vue de cette régression.

    - Comment retrouver le sens et la confiance ?

    - La représentation de la violence diffuse, à l’horizon de nos mentalités une sorte d’assombrissement angoissé. Dans les médias actuels une bonne nouvelle n’est jamais une nouvelle. C’est une mauvaise nouvelle qui est jugée “bonne” à faire la Une. Et pourquoi diffuse-t-on de mauvaises nouvelles ? Parce que le public désire de mauvaises nouvelles. Aristote disait déjà que l’essence du spectacle est la terreur et la pitié. Or vous avez bien que tous les journalistes ont lu Aristote (Rires). La terreur et la pitié font toujours recette, tandis que l’optimisme ne se vend pas. Aujourd’hui, ceux qui disent que tout va mal sont fêtés.

    medium_Serres6.jpg- Qu’est-ce qui vous incite à la confiance ?

    - Essentiellement: une réelle connaissance de la science, qui fait défaut à la plupart des philosophes de la catastrophe. Il faut cesser de ressasser la formule “après-moi le déluge”. Si la philosophie a un souci, c’est de préparer des outils pour les générations futures. Si on ne leur transmet que de l’angoisse et de la terreur, je ne vois pas comment elles survivront. Ce qui me frappe dans les messages apocalyptiques de certains adversaires de la science et de la technique, c’est qu’ils reprennent exactement les mêmes arguments qu’on utilisait au XVIIe siècle pour stopper l’entrée de la pomme de terre en Europe, supposée empoisonner. Bien sûr, nous agissons sur le climat et devons rester très prudents en matière d’écologie. Pourtant je prône un optimisme de combat: il faut agir et non pas se lamenter. La connaissance est en outre plus féconde que l’opposition systématique.

    - Il y a cependant une inadéquation de l’enseignement par rapport aux deux pôles de la connaissance...

    - On forme toujours deux populations très séparées en enseignant d’un côté les sciences et de l’autre les humanités. Les littéraires ne savent pas la science et les savants n’ont pas de culture humaniste, éthique ou philosophique. Du coup, on oublie qu’on habite la planète, dans un environnement où tout est lié, et non seulement les humains. Si vous regardez les institutions internationales, vous constatez que toutes sont liées aux relations humaines, et qu’aucune ne s’occupe de l’air, de l’eau du feu ou du vivant. J’aimerais bien qu’on établisse une institution internationale où l’homme politique recevrait, à la barre les représentants de l’air, de l’eau ou de la forêt... Sur dix conflits dans la planète, il y en a cinq ou six qui ont pour enjeu les sources d’eau, Dans le conflit israélo-palestinien, on ne le dit jamais mais c’est l’eau qui est en jeu, de même que le pétrole est à la base de la guerre en Irak. C’est de la planète qu’il s’agit.

    - Vous qui enseignez aux Etats-Unis qu’observez-vous chez vos étudiants ?

    - J’observe un mélange de plus en plus varié de population, comptant parfois dix à quinze nationalités différentes, dix langues ou six religions. D’enseigner à des mélanges change l’enseignement, du fait des susceptibilités variées, des manières de parler. On voit en tout cas que se forme un citoyen du monde. Ce mélange multiculturel finit par former une voix commune. Il y a, de toute évidence, un nouvel homme en formation.

    - Comment vous situez-vous dans le monde intellectuel ?


    - Un peu à l’écart. La plupart des intellectuels sont orientés politiquement et dispersés en discipline. J’ai l’impression, pour ma part, d’avoir effacé la barrière des disciplines.

    - Quel est finalement le message de Rameaux ?

    - L’essentiel du message de Rameaux est de dire que les événements son réellement contingents. Vous ne savez pas ce qui va vous arriver en sortant de chez moi. Bergson parlait déjà du jaillissement ininterrompu de l’imprévisible nouveauté. Ce qui me dnne confiance, si je fais le bilan de ce qui m’est arrivé de bien dans la vie, c’est que ce furent toujours des événements qui n’étaient pas prévus. Mais chaque événement arrive sur des pattes de colombes ou comme un voleur dans la nuit et vous pouvez ne pas le percevoir. Pour qu’il vous arrive, il faut que vous le perceviez et en fassiez quelque chose.

    - Qu’est-ce qui vous inquiète le plus aujourd’hui ?

    - Ce qui m’inquiète le plus, c’est précisément cette énorme vague d’inquiétude qui submerge le monde, cette espèce de maximisation de la terreur. On parle beaucoup de violence, dans la monde d’aujourd’hui. Mais imaginez qu’un homme de mon âge a assisté, depuis 1936 et les guerres de la décolonisation, à la disparition de dizaines de millions d’êtres humains. Qu’est-ce que la violence d’aujourd’hui à côté de ce bilan ? Ce qui me fait peur aujourd’hui, c’est à quel point le gouvernement d’un Bush agite la terreur et la violence. Mais que risquent donc les Américains ? Cette surenchère de la terreur est inquiétante. La violence a toujours été notre problème. Elle est le problème humain par excellence, et nous sommes toujours en train de la négocier par la culture, par la langue, les arts, la religion, la guerre aussi. L’abominable saccage des deux guerres mondiales est sans proportion avec la violence actuelle, qui est en revanche sur-représentée par les médias.

    - Vous insistez beaucoup sur l’émancipation liée à l’information...

    - J’y ai beaucoup insisté dans Hominescence, car cela change non seulement les relations humaines, mais aussi l’espace dans lequel nous vivons. Autrefois on vivait dans des réseaux bien définis, alors que nous vivons aujourd’hui dans un espace où on redéfinit les voisinages. L’immédiateté du courriel, fait que je suis le voisin de quelqu’un qui habite à Florence ou San Francisco, et très éloigné de quelqu’un qui habite dans la maison d’â côté. Les distributions de l’espace et du temps ne sont plus les mêmes. Ce n’est plus le même monde.

    - Comment imaginez-vous la nouvelle culture à venir ?

    - Je crois que la culture va changer d’horizon. Qu’est-ce que c’était qu’un homme cultivé il y a vingt ou trente ans ans de ça ? c’était un homme qui avait derrière lui les 4000 ou 5000 ans de sa culture gréco-latine, hébraïque ou égyptienne. L’homme cultivé avait un âge: il avait 5000 ans. J’ai soudain l’impression que l’homme cultivé d’aujourd’hui à 15 milliards d’années. Il a derrière lui le grand récit de l’univers et de la planète. La culture a changé d’horizon temporel. En outre, l’homme cultivé d’aujourd’hui a un horizon spatial tout différent. C’est à dire qu’à faveur de ses voyages il commence à être un citoyen de la planète. Toutes ses références se sont extraordinairement élargies. Il nous arrive ce qui est arrivé à saint Paul à la bascule de l’Antiquité, qui élargit la notion d’humanité. Puis, à la renaissance, Montaigne élargit l’homme européen aux Indiens d’Amérique. Actuellement, l’élargissement est à la mesure du monde.

    Michel Serres. Rameaux. L'ouvrage a été réédité dans la collection de poche du Pommier.

    Michel Serres. Le sens de l'info. Entretiens avec Michel Polacco. 3Cd - MP3 13h.40 d'émission. France Info / Le Pommier, 2010.