UA-71569690-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Ceux qui restent à l'écoute

    Wire05.jpg

    Celui qu'on traite de lecteur en série / Celle qui se tient au courant alternatif / Ceux qui sont incompétents par manque de sources et de ressources / Celui qui est devenu meilleur localier à fréquenter les mauvais lieux /Celle qui a tout appris sur le tas et plus encore sur le tard / Ceux qui deviennent bons parmi les méchants / Celui qui est né méchant dans un entourage de bons et s'est amélioré alors que son frère né bon l'est resté mais les cousins ça dépend / Celle qui était plutôt hétéro avant Jessica et qui s'est découvert un instinct maternel quand Jessica a choisi de se faire faire un enfant par insémination anonyme / Ceux qui sont sans domiciles mais pas sans idées fixes / Celui qui avait un fort préjugé contre les séries américaines jusqu'à se mettre à l'écoute de The Wire / Celle qui te souffle l'idée de la série The Panoptical World / Ceux qui inventent le roman sériel / Celui qu'on dit l'Omar de son quartier, autrement dit: le Robin des Bosquets / Celle qui a de la peine à nouer les deux bouts de chous / Ceux qui scénarisent les affects significatifs / Celui qui pense que le for intérieur est un forum de réminiscences / Celle qui d'un coup d'aile se sort du Labyrinthe /Ceux qui cherchent à retrouver la tonalité de leur première enfance / Celui qui se dirige à l'émotion ou en brasse coulée dans la vasque aux fluides / Celle qui disait écrire "à la force du rêve" / Ceux qui pratiquent la "pensée rêvante" / Celui qui croit écrire alors qu'il ne fait qu'écrire / Celle qui nettoie l'encre des draps en faisant ta lessive / Ceux qui ne feront jamais de taches / Celui qui n'écrit que par mécrit / Celle qui coupe son jardinier en deux pour voir ses fleurs dedans / Ceux qui se croient simples comme bonjour en ignorant l'au revoir qu'ils contiennent / Celui qui cherche l'"idée vraie" dans le fatras des vérités d'emprunt / Celle qu'on dit "hors sujet" depuis qu'elle est sortie de ses langes / Ceux qui ont perdu l'enfant sur la table et d'autres qui l'ont laissé dessous / Celui qui pense que la monade inclut la limonade et pas l'inverse enfin pas souvent / Celle qui recopie scrupuleusement cette phrase du Journal de Julien Green du 15 juillet 1956 donc l'année de l'insurrection hongroise: "Le secret c'est d'écrire n'importe quoi, c'est d'oser écrire n'importe quoi parce que lorsqu'on écrit n'importe quoi, on commence à dire les choses importantes" / Ceux qui ont découvert Adrienne Mesuratgrâce à Walter Benjamin et Walter Benjamin grâce à un très vieux cordonnier de Collioure ami d'Antonio Machado / Celui qui palpe le corps de la mémoire de ses doigts d'aveugle / Celle qui se dirige à la douleur sans trembler vu qu'on a sa fierté chez les Bantous / Ceux dont la mémoire fêlée se réparera comme il en va des pots de chambre de porcelaine ou des Pontiac vintages / Celui qui prend conscience des "petits perceptions" chères à Leibniz se rappelant le toucher de la toile écrue de la chemise de son père sur son lit de mort /  Celle qu'envahit l'immense tristesse du jeune Michael entraîné dans la spirale du meurtre après s'être vengé de son beau-père violeur et qui la regarde fixement à la fin de la bouleversante séquence de la cinquième saison de la série The Wire/Sur écoute / Ceux qui constatent que la télé peut revigorer le cinéma mais c'est rare / Celui qui s'est embarqué dans un livre qui avance come un paquebot sur une mer qui reflue / Celle que frappe le poignard de glace d'une parole qui fond en elle mais que jamais elle n'oubliera / Ceux qui n'ont pas le temps de lire Proust vu qu'ils estiment qu'il n'a pas pris la peine de leur écrire par lettre recommandée / Celui qui lance une fausse enquête pour mener la vraie / Celle qui écoute l'autre l'écouter tandis que leurs deux coeurs battent un peu plus vite / Ceux qui veulent être reconnus mais pas comme on croit /Celui qui n'aspire qu'à la reconnaissance de l'autre en tant que tel avec ou sans bretelles / Celle qui ressent tout à la vitesse des tours de magie / Ceux qui s'interrogent sur la symbolique des notations musicales et le mystère soluble des pots cassés / Celui auquel on a dit qu'il n'était "rien qu'un petit garçon" il y a soixante ans de ça et auquel on dit aujourd'hui qu'il n'est "rien qu'un petit vieux" / Celle qu'on prétend née violoniste ou née femme de ménage selon le quartier et l'immeuble / Ceux qui se retrouvent dans la peau de celui qui écrit sans être sûrs de l'être", etc.

     

    Dorra02.jpg(Cette liste a été établie au fil de la lecture alternée des 60 épisodes des 5 saisons de la série The Wire/Sur écoute et du dernier livre de Max Dorra intitulé Lutte des rêves et interprétation des classes paru à L'Olivier)             

     Wire06.jpg

  • À l'écart

    VERNET01.JPG

    Chroniques de La Désirade (34)

     

     

     

        

    À distance. – Le moindre recul, et le moindre bon sens, aussi, suffisent à replacer ce que les médias appellent ces temps « une tragédie française » au rang de fait divers nauséeux, exalté par un mélange de curiosité vorace et de moralisme à la petite semaine.

    Désirade77l.JPGLa nature qui nous entoure ici reste le lieu de tous les carnages, pas un instant je ne l’oublie, pas plus que l’instinct prédateur de l’homme et sa passion morbide, mais la nature ne dore pas la pilule, la nature reste ce qu’elle a toujours été dans son indifférence absolue et son étrangeté splendide qui me font retrouver ici, dans cette espèce de cabanon au bord du ciel, l’humilité sereine de l’homme des bois selon Thoreau ou l’équanimité de Pascal entre ses deux infinis, entre le cendrier et l’étoile – et voici le fermier du dessus se pointer pour m’annoncer qu’il a dû couper l’eau que j’ai captée à sa fontaine vu que « ça manque » ces jours…

    Kundera77.jpgIdiots utiles. – Il faut (re)lire La Vie est ailleurs de Milan Kundera pour mieux réévaluer, aujourd’hui, les mécanismes de la fascination exercée, sur les intellectuels, par le Pouvoir, à côté de cette autre observation fondamentale sur le fait que de doux poètes, tels un Eluard ou un Aragon, en soient arrivés à louer les mérites d’un Staline.

    Or ce qu’il y a remarquable, chez Kundera, c’est que l’explication de ces phénomènes passe par l’implication existentielle la plus nuancée et la plus fine, où l’évolution des protagonistes – à commencer par le jeune poète Jaromil, qui va basculer dans le stalinisme – se module en phase avec celle du milieu familial (l’inoubliable portrait de Maman, la mère invasive, ou l’oncle réactionnaire bientôt « épuré ») et de la société bouleversée par l’Histoire en marche.

    Le roman met en scène la société tchèque du début des années 50, mais ses observations n’ont rien perdu de leur pertinence, et la lumière qu’il jette sur la catégorie des idiots utiles, ainsi que les appelait Lénine avec son cynisme habituel, vaut encore pour nombre de larbins de l’intelligentsia de gauche ou de droite.

    Girard7.jpgSauveteurs. - Contre le romantisme et son mensonge récurrent, notamment en littérature, tel que René Girard l’a isolé (au sens pour ainsi dire scientifique, comme il en irait d’un virus ou d’une bactérie) et décrit par le détail dans Mensonge romantique et vérité romanesque, contre cette flatterie « jeuniste » qui exalte la rébellion pour la rébellion ou la nouveauté pour la nouveauté, la notion de bon génie de la Cité m’a toujours été chère, au dam de mon propre romantisme, que je retrouve avec reconnaissance chez les écrivains ou les penseurs que Léon Daudet, par opposition aux Incendiaires, appelait les Sauveteurs. 

     

    Mais ces catégories critiques sont rarement pures en leurs critères. Il y a par exemple, dans la bonne volonté hygiéniste du docteur Destouches, le germe du racisme qui fera dérailler le Céline des pamphlets, de même que l’idéal de justice et d’équité des premiers révolutionnaires a nourri les pires déviations de la terreur et du totalitarisme.

    ferdinand_hodler-Sunset-at-Lake-Geneva--1915.jpgimages.jpegDe la peinture-peinture. – C’est en repassant par les bases physiques de la figuration qu’on pourra retrouver, je crois, la liberté d’une peinture-peinture dépassant la tautologie réaliste. Thierry Vernet y est parvenu parfois, comme dans la toile bleue qu’il a brossée après sa visite à notre Impasse des Philosophes, en 1986, évoquant le paysage qui se découvre de la route de Villars Sainte-Croix, côté Jura, mais le transit du réalisme à l’abstraction est particulièrement lisible et visible, par étapes, dans l’évolution de Ferdinand Hodler. Nous ne sommes plus dans cette continuité, les gonds de l’histoire de la peinture ont été arrachés, mais chacun peut se reconstituer une histoire et une géographie artistiques à sa guise, à l’écart des discours convenus en la matière, en suivant le cours réel du Temps de la peinture dont la chronologie n’est qu’un aspect, souvent trompeur. De là mon sentiment qu’un Simone Martini ou un Uccello, un Caravage ou un Signorelli sont nos contemporains au même titre qu’un Bacon, un Morandi ou un De Staël…

    Images : La route de Vufflens-la ville, huile sur toile de Thierry Vernet ; Milan Kundera; René Girard; peintures de Ferdinand Hodler.