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  • Mémoire des eaux

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    Avec Gens du lac, Janine Massard rend hommage à deux "justes" vaudois qui prêtèrent la main à la Résistance, à l'insu de tous...

     

    Massard03.jpgC'est un livre humainement très attachant que Gens du lac de Janine Massard, qui nous vaut également une chronique d'un grand intérêt historique et une oeuvre littéraire originale par sa façon de transcrire le langage et la mentalité des riverains romands du Léman.  

    Ce grand lac, que se partagent Romands et Français, est ici bien plus qu'un décor débonnaire de carte postale: le lieu de furtifs trafics nocturnes qui s'y poursuivirent quelques années durant pendant la Deuxième guerre mondiale, et par conséquent le  miroir d'une époque. En juillet 1941, par exemple, un certain Pierre Mendès-France le traversa nuitamment pour se réfugier sur la côte vaudoise. Puis, dès 1942-43, les passages clandestins s'y multiplièrent au bénéfice de civils, souvent juifs, à l'insu des douaniers et de la garde territoriale suisse, et dans une atmosphère de secret liée au risque latent de délation. De fait, même si les partisans déclarés du nazisme restaient minoritaires en Suisse,  les faits de résistance étaient souvent mal vus du commun, encouragé à la méfiance par les autorités.

    Sur cette période délicate que nos écrivains ont peu traitée, mais qu'une importante série de films (21 documentaires par 13 cinéastes sur les témoins de ces temps de guerre) a déjà éclairée, le livre de Janine Massard apporte un témoignage intéressant en cela qu'il ne révèle pas tant les actes méconnus de deux "héros", mais le courage discret de deux pêcheurs vaudois prêtant fraternellement la main à leurs collègues savoyards.  Tels furent le père et le fils Gay, tous deux prénommés Ami, le plus jeune gratifié du surnom de Paulus en mémoire d'un fameux chansonnier parisien, dont les services d'"agents secrets" furent cités à l'honneur en 1947 par le préfet de l'Isère, chef départemental FFI.  À préciser cependant que ces faits de résistance ne sont qu'un fil de la trame narrative de Gens du lac, qui vaut surtout par l'évocation de toute une époque et notamment du côté des femmes.

    Une belle évocation nocturne marque l'ouverture de Gens du lac, où l'on voit Ami père, le "patron" pêcheur, emmener son Paulus sur le lac dont la présence imposante, voire dangereuse pour qui lui manquerait de respect, dicte ses règles dans un climat souvent mystérieux. Janine Massard rend bien cette magie et, d'emblée aussi, le compagnonnage un peu fantomatique des pêcheurs des deux rives se saluant amicalemnt ou s'emmêlant les filets quand "ça tourne par dessous"...

    Avant de revenir aux années de guerre, Janine Massard brosse les portraits de Paulus,  le fils unique beau comme un acteur américain mais que sa mère traitera à la dure, et de son père qui, en sa propre jeunesse a fait "le tour des pénuries", notamment domestique en France dans la famille Colgate où il rencontre sa future épouse Berthe, bonne de son état mais d'une redoutable ambition. Au fil des chapitres, on verra d'ailleurs s'accuser les traits d'un véritable personnage balzacien de despote familial.

    Né en 1909, Ami fils, dit Paulus, sera marqué, dès sa jeunesse, par la figure de Jean Jaurès, et comptera parmi les premiers socialistes engagés de sa bourgade. Dans la foulée, Janine Massard se plait à railler l'effarouchement des bourgeois du cru devant ces avancées des "rouges". Quant à Ami père, pragmatique, taiseux et plus ou moins soumis à son dragon conjugal, il se tiendra à l'écart de la politique active.

    La période centrale de Gens du lac reste la guerre aux années plombées par les restrictions et l'absence des hommes mobilisés, qui permet en l'occurrence à dame Berthe de tyranniser sa belle-fille Florence, jeune femme de Paulus, de manière harcelante et des plus mesquines, dans le genre "femme du peuple" se la jouant marquise...

    Aux deux tiers du récit, la chronique historico-familiale se fait plus personnelle, Janine Massard "sortant du bois" pour endosser le récit des tribulations de Florence, sa tante dans la vie réelle,  et plaidant la cause des femmes réduites au silence. Le livre ne devient pas pamphlet pour autant, mais la soif de justice, et combien d'indignations légitimes, entre autres douleurs et deuils, auront marqué tous ses ouvrages, dès l'autobiographiquePetite monnaie des jours, remontant à 1985.

     

    Comme une Alice Rivaz (ou l'autre grande Alice, Munro, dont elle est fervente lectrice), Janine Massard parvient à intégrer des thèmes historiques ou sociaux sans donner dans le prêche ni la démonstration, tant ses personnages sont incarnés et vibrants de sensibilité. Or il en va aussi de son subtil usage de la langue populaire, ressaisie dans ses intonations sans faire de la couleur locale, et qui excelle particulièrement en trois pages de délectable anthologie où surgit le personnage de Salade, vagabond philosophe rappelant le poète passant de Ramuz.

    Ainsi de la dernière apparition de cet "homme étrange" évoquant quelque clochard céleste: "D'habitude on se disait salut, bonne route, à la prochaine, mais cette fois Salade avait eu un geste évasif en direction des nuages plutôt bas, puis avait dit: "On verra... la mort s'amuse jamais là où on l'attend"...

     

     

    Massard06.jpgJanine Massard. Gens du lac. Editions Campiche, 191p.



  • Ceux qui prônent les Vraies Valeurs

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    Celui qui croit aussi volontiers à la théorie dite des cordes qu'à la fable d'un fils de dieu marchant sur les eaux par temps calme / Celle qui a toujours détendu l'atmosphère en offrant les mêmes sablés à ses hôtes furieusement croyants qu'aux sympathisants du Collège de 'Pataphysique / Ceux qui ont renoncé à  remettre la mosquée au milieu du village / Celui qui du travail des enfants disait en sortant de la messe que c'était "souvent un acte de générosité" / Celle qui pratique la cécité volontaire sans s'en rendre compte / Ceux qui font l'impasse sur les deux cents millions d'enfants-esclaves comptés ce matin dans le monde (nous sommes pile le 27 janvier 2014) au motif que le devoir de mémoire a ses priorités / Celui qui confond valeur vénale et valeur ajoutée / Celle qui assouvit sa soif de non-savoir en rappelant qu'il suffit qu'elle sache ce qu'elle sait / Ceux qui enseignent les Vraies Valeurs en se fondant sur le sang versé pour elles par d'autres / Celui qui rappelle tranquillement à ses amis catholiques de gauche et protestants de droite  que l'idéologie est un ensemble de fausses évidences jamais remises en question / Celle qui a constaté que le Marché ne recyclait que les Vraies Valeurs vendables / Ceux qui appliquent la psychologie de la persuasion clandestine dans la vente des illusions rentables / Celui qui refuse d'admettre que les idéologies sont mortes alors qu'elles prolifèrent plus que jamais sous les multiples formes du simulacre religieux ou politique à multiples incidences économiques ou pseudo-artistiques / Celle qui estime qu'il y a aujourd'hui une véritable "maladie de la valeur" et que ça aussi se soigne / Ceux qui parlent pouvoir sans savoir de quoi il retourne / Celui qui se méfie de la qualification de charisme prêtée à n'importe quel démagogue / Celle qui croit que le seul pouvoir bien exercé l'est par ceux qui n'en veulent pas mais ça aussi se discute / Ceux que le pouvoir n'a jamais fascinés mais qui s'y intéressent comme à toute illusion durable / Celui qui pense que les vraies valeurs n'ont pas de majuscules ni ne sont jamais transmises par les ligues de vertu et autres instances instituée du prétendu Bien / Celle qui sait que ce télévangéliste est un Vrai Voleur  / Ceux qui ont appris à se défier des grands mots sans hésiter à les retourner ou à en faire l'usage qui leur chante, etc.            

     

  • Ceux qui posent aux Justes

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    Celui qui pense penser juste et le fait savoir sur les réseaux sociaux afin qu'ils le sachent et pensent comme lui / Celle qui affirme qu'elle ne restera pas à cette table où se trouve un créationniste / Ceux qui ont fait la preuve scientifique que créer le monde en sept jours n'était pas envisageable même dans les régions du Bible Belt / Celui qui est une guerre de religion à lui seul / Celle qui dit comme ça que l'ange a fait l'amour à Marie par l'oreille pendant que Joseph lui tenait la main / Ceux qui se lancent des génocides à la gueule pendant le cocktail et même après / Celui qui rappelle au goûter des Belles Âmes que le prélude à l'histoire de la Suisse pacifique représente sept siècles de guerres religieuses / Celle qui prend acte de certains méfaits de l'Eglise catholique (elle vient de voir Philomenade Stephen Frears) en se rappelant certains bienfaits de la même entité prétendue sainte / Ceux qui vous bombardent de bons sentiments / Celui qui te traite d'antisémite au motif que tu parles du massacre de Jénine au lieu d'évoquer une bataille comme une autre / Celui qui ressuscite tous les matins et trouverait inconvenant de demander une rallonge / Celle qui s'efforce de bien faire  sans la moindre idée de rétribution / Ceux qui à l'aveugle Vérité préfèrent des mensonges transparents à travers lesquels qui vivra verra / Celui qui fleure la moraline comme les mains moites de certains fonctionnaires de Dieu / Celle qui invoque l'éthique dès qu'elle ne se sent plus écoutée / Ceux qui s'indignent de façon sélective et par ouï-dire avant de souffrir par procuration, etc.  

     

    Aquarelle: Samivel 

     

     

  • Lamalattie se porte bien

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    Attention: découverte ! Après 121 curriculum vitae pour un tombeau, le peintre-écrivain remet ça avec Précipitation en milieu acide. Tonique!

    Mordant et original: ainsi m'est apparu, l'an dernier à la même heure, le premier roman de Pierre Lamalattie, 121 curriculum vitae pour un tombeau, s'inscrivant de toute évidence dans la mouvance Houellebecq.En plus tendre et en moins ample aussi dans le registre de l'observation. Quoique... Ce qui sautait aux yeux en tout cas était que, dès les premières pages de ce roman de plus de 400 pages, le choc de la découverte rappelait celui d'Extension du domaine de la lutte. La différence était que Pierre Mamalattie, ingénieur agronome "à la base" comme son pair, s'était mis à écrire la cinquantaine passée, avec ce que cela implique d'expérience humaine et de malice détachée. Or voici ce que j'en écrivais alors dans le quotidien 24 Heures:

    "Comme dans le dernier Houlellebecq, Pierre Lamalattie intègre son propre personnage au roman. Il en est même le narrateur, 54 balais dans son placard, qui dit avoir "moins connu de femmes qu'un animateur du Club Med" et n'avoir vécu "aucune aventure de l'extrême". S'avouant "une sorte de raté irrémissible" sans s'en plaindre au demeurant, puisqu'il s'en moque complètement en effet, Lamalattie se sent un peu raplapla au début de son récit, avant d'être rassuré par un spécialiste sur sa capacité érectile. Sa mère l'inquiète également, qui n'en a plus que pour six mois à vivre et rêve de finir ses jours en Corrèze. Et puis il y a sa passion, la peinture, qui va de pair avec son intérêt soutenu pour les humains qui le lance dans un nouveau projet: peindre 121 portraits qui lui seront dictés par la vie: "Quelque chose comme un reportage sur la vie des hommes".

    Lamalattie16.jpgSon observation carabinée porte sur la société contemporaine à tous les étages, de l'Administration nationale aux fonds régionaux d'art contemporain où s'exposent des serpillères et des tas de sable, avec leur commune langue de bois technocratique ou conceptuelle.

    Cadre formateur à temps partiel au Ministère de l'agriculture, Lamalattie est aux premières loges d'un ballet social dont il détaille les particularités avec autant de douce rosserie qu'il met de pertinence dans ses propos sur la musique, la peinture ou la vie.

    Lamalattie01.jpgLe dernier voyage en Grand Espace Renault, passé à écouter avec sa mère les concertos de piano leur rappelant maints souvenirs partagés, est un premier régal mélancolique: cultivée mais tendrement revêche, sa mère lui reproche de ne point peindre de "paysages qui se vendent". En outre, les retrouvailles avec une amoureuse jamais oubliée, Claire de son prénom, marquent une autre ligne mélodique du roman.  

    Les 121 portraits, constituant une bonne part de la substance descriptive du roman, existent par ailleurs à l'état pictural, qu'on peut retrouver dans un livre illustré paru chez le même éditeur, ou sur le site Internet de l'auteur."

    Quant aux nouveau roman de Pierre Lamalattie, guère moins feuillu que le premier, il brasse une matière sociale et psychologique analogue avec, toutefois, un changement de point de vue puisque son narrateur, Pierre-Jean-Marcel, travaille sous le régime d'un plus ou moins fragile  CDD chez Right-in-The-Middle-Consulting,la boîte connue de chacune et chacun où tous positivent un max. Pierre (qu'aucun de ses amis n'aurait l'idée de surnommer Pierrot) est marié depuis douze ans avec Béné, qui le stresse un peu en passant de projet en projet et en exigeant qu'il la baise au moins trois fois par semaine selon les codes décrits dans les magazine, au dam de son idée un peu romantique de l'amour. Auvrai,c'est une sorte d'humaniste contemplatif que Pierre-Jean-Marcel,dont la sympathie s'étend "à tous les humains". Et de préciser: "Il y a quelque chose de plaisant à les voir apparaître et s'effacer. C'est cela, au fond, qu'il y a de bien dans l'espace-temps, le fait qu'il y ait des émergences et des disparitions. Parfois ,j'essaie d'imaginer la vie des autres. Ca me fait réfléchir,mais c'est difficile. Il faut se concentrer. Comme on dit en relativité restreinte, je ne suis pas sur le même référentiel inertiel qu'eux. Je me translate différemment".

    Lamalattie99.jpgEt c'est parti pour un bout de film avec ce clown triste, dont les premières séquences "font fort" dans le genre bobos Deschiens. Bref, je reviendrai sur la médecine revigorante de l'excellent Docteur Lamalattie, homéopathe dont les doses d'arsenic font illico le plus doux effet. J'y reviendrai naturellement après consommation du plein tube...   

     

    Pierre Lamalattie. 121 curriculum vitae pour un tombeau. L'Editeur, 2012, 446p.

    Pierre Lamalattie, Les Portraits. L'Editeur, 2012.

    Pierre Lamalattie. Précipitation en milieu acide. L'Editeur, 2013,395p.  

  • Ceux qui vont en forêt

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    Celui qui se trouve bien à descendre tôt l'aube la 5e Avenue / Celle qui sait en elle la clairière / Ceux qui ont connu l'époque de la caisse à bois / Celui qui  qui arpente sa forêt-mémoire / Celle qui n'a jamais confondu le style et les manières / Ceux qui se reconnaissent à la Qualité qui passe classes et races / Celui qui divague entre uccellini et uccellaci / Celle qui s'intéresse autant à l'Arbre qui cache la forêt qu'aux essences de celle-ci ou aux jeunes pousses à l'acide prometteur /Ceux qui ont l'art de se perdre en soi sans s'oublier / Celui qui sait le charme des charmilles / Celle qui a peur de l'arbre par méconnaissance de la forêt / Ceux qui comme Alain Badiou voient en la poésie une valeur ajoutée de type arborescent / Celui qui saute de pensée en pensée en visant surtout les hautes branches /Celle qui se soulage dans les feuillées / Ceux qui sont devenus maîtres de soi avant que d'être affranchis / Celui qui esquive le regard ré-primant pour mieux résister au regard dé-primant / Celle qui se sent regardée par les arbres et constate que l'on peut s'y faire comme aux costumes de plage le forestier en canadienne de passage à Balbec / Ceux qui boivent les paroles de l'Alcoolique Anonyme / Celui qui se sent écouté des grands bois / Celle qui prend le Thoreau par les cordes / Ceux qui ont relu Walden sur les parapets de Brooklyn Heights / Celui qui s'endort au milieu d'une forêt de questions / Celle qui hante les lisières / Ceux qui se risquent dans les taillis sans cesser de penser sens et valeur ce qui ne va pas de soi ni toujours de pair / Celui qui s'engage dans le territoire avec la carte en mémoire / Celle qui préfère les allées des très grands appartements genre avenue Foch / Ceux qui échappent aux illusions binaires des forêts d'industrie par des raccourcis d'eux seuls connus / Celui qui sait que toute valeur a deux tranchants / Celle qui s'arrache aux envoûtements de la suavité moralisante / Ceux qui hument l'odeur écoeurante de la moraline / Celui qui estime que tout clairon mérite clairière / Celle qui a renoncé à conceptualiser la tête du chat mort / Ceux qui savent que de la signification au sens vont des chemins aléatoires / Celui qui a rencontré Descartes en forêt et en rêve qui plus est  / Celle qui plutôt inconsciemment a choisi la "voie royale" du rêve / Ceux qui n'ébruitent point trop leur qualification de travailleurs du rêve, etc.        

     

  • Max Lobe à l'honneur

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    À l'instant vient d'être décerné, à l'Université de Neuchâtel,  le Prix du roman des Romands, qu'on pourrait dire le Goncourt des lycéens de Suisse francophone. Trois auteurs de chez Zoé restaient en lice: Anne Brécart, Dominique de Rivaz et Max Lobe. C'est finalement celui-ci qui remporte ce prix extrêmement bienvenu par son type de fonctionnement, impliquant la lecture et l'appréciaition de centaines de gymnasiens. Pour notre ami le Bantou, c'est  une formidable reconnaissance, autant que pour les dames de Zoé qui l'ont accueilli et magnifiquement coaché. Aux dernières nouvelles, Zoé publiera cette année le prochain roman de Max, que j'ai lu sur tapuscrit et beaucoup aimé. Sans gesticuler, avec humanité et talent, humour et gravité, Max Lobe va s'imposer comme un écrivain de premier ordre. Après une bourse de la Fondation Leenards, le prix du roman des Romands confirme largement l'accueil qu'il mérite !

     

     

    Zap001.pngFlash-back sur 39 Rue de Berne:

     

    Son premier roman, d'une irrésistible vitalité, excelle dans le pleurer-rire. 39, rue de Berne marque la naissance d'un véritable écrivain.

     

    Les commères de Douala en restent baba ! Les plus fameux caquets du Cameroun viennent en effet d'apprendre, par Facebook, qu'il y aurait en Suisse un jeune homme à la langue mieux pendue qu'elles toutes réunies: une espèce de griot-écrivain dont le verbe aurait la saveur d'une griotte veloutée et piquante. Le conditionnel tombe d'ailleurs puisque la nouvelle est de source "sûre-sûre", émanant de la très fiable AFP, en clair: l'Association des Filles des Pâquis, dont les bureaux se trouvent au 39, rue de Berne, en pleine Afrique genevoise. Or cette adresse est aussi le titre d'un livre écrit par ce prodige de la parlote, du nom de Max Lobe, aussi doué à l'écrit que pour la zumba ! Quel rapport y a-t-il entre un Camerounais de 26 ans bien éduqué, cinquième de sept enfants, débarqué à Lugano son bac en poche et diplômé en communication et management, actuellement en stage à la Commune de Renens, et le jeune Dipita, fils de prostituée aux Pâquis et condamné à cinq ans de prison pour le meurtre passionnel de son jeune ami William ? Le rapport s'intitule 39, rue de Berne, un vrai roman qui saisit immédiatement par sa densité humaine, la présence vibrante de ses personnages et l'aperçu de ce qui se passe en Afrique ou à côté de chez nous. De sa cellule de Champ-Dollon, Dipita raconte sa vie de garçon pas comme les autres, marqué en son enfance par les discours de son oncle Démoney. Rebelle très monté contre "papa Biya", le Président qu'il appelle "la Barbie de l'Elysée", l'oncle vitupère les magouilles du régime et le délabrement de la société, tout en recommandant à son neveu de ne pas se comporter à l'instar des hommes blancs qui pleurent comme des femmes et font de "mauvaises choses" entre eux. Or le même oncle, qui est à la fois le frère et le "papa" de Mbila, la mère de Dipita, n'a pas hésité à vendre celle-ci à des "Philanthropes-Bienfaiteurs" affiliés à un réseau international de prostitution, jusqu'à Genève où la jeune fille de 16 ans, abusivement vieillie sur son (faux) passeport, doit racheter sa liberté en payant de son corps. Dans la foulée, elle se fait engrosser par le chanteur-maquereau d'un groupe fameux, qui la pousse ensuite à conclure un mariage blanc avec un Monsieur Rappard spécialisé dans ce trafic lucratif. Pour faire bon poids, Mbila fourguera aussi de la cocaïne avec la complicité (de mauvaise grâce) du jeune Dipita. Enfin, cerise sur le gâteau, celui-ci, bravant les mises en gardes de son tonton, tombera raide amoureux d'un beau blond qui n'est autre que le fils du (faux) mari de sa mère. Glauque et compliqué tout ça ? Nullement: car Mbila, malgré ses humiliations atroces et sa colère contre son frère-papa, est aussi gaie que son fils est gay. Celui-ci garde par ailleurs respect et tendresse pour son oncle et sa tante Bilolo (la famille africaine, bien compliquée à nos yeux, reste sacrée), même si c'est chez les Filles des Pâquis, héritières d'une certaine Grisélidis, qu'il trouve refuge affectif et formation continue en toutes matières, y compris sexuelle.

    Une langue-geste 

    Notre grand Ramuz a fondé une langue-geste, qui travaille au corps toutes les formes de langage. Loin d'aligner les expressions locales, le romancier a forgé un style qui suggère les pensées et les émotions autant par les gestes de ses personnages que par leurs paroles. C'est exactement la démarche qu'on retrouve chez Max Lobe, qui ne sait rien de Ramuz mais a lu Ahmadou Kourouma et Henri Lopes et réussit à capter, dans son récit de conteur, des expressions souvent drôles mais plus encore significatives du doux mélange des cultures. Dans la bouche de l'oncle Démoney, le "cumul des mandats" devient "cumul des mangeoires". Dans celle de Dipita, le derrière rebondi de Mbila devient "cube magie". Et les mots de bassa ou de lingala y ajoutent leur son-couleur: le ndolo pour l'amour, le mbongo pour l'argent, notamment. Max Lobe a écrit 39,rue de Berne avec son sang et ses larmes, et sa joie de vivre, sa générosité, son élégance intérieure, sa tristesse ravalée, son incroyable sens du comique fusionnent dans un livre plein d'amour pour les gens et la vie. Le portrait (en creux) de Dipita est des plus attachants, et celui de Mbila bouleversant. La présidente de l'AFP, une digne dame Madeleine, a décerné au livre un prix spécial en matière d'observation. Et les commères de Douala se feront un plaisir de dérider les vertueuses Dames de Morges si celles-ci froncent le sourcil. Chiche que Calvin se mette à la zumba!

     

    Max Lobe. 39, rue de Berne. Zoé, 180p.

    Cet article a paru dans le quotidien 24 Heures du 23 janvier 2013. 

     

     

  • Ceux qui gèrent les déchets

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    Celui qui lance l’Opération J’Adopte un Déchet / Celle qui adopte un préservatif abandonné sur la plage par ses parents et le ramène dans son studio sécurisé de la Cité des Muguets pour lui lire un conte rassurant / Ceux qui ramènent les crottes de chiens à leurs proprios qu’ils tancent comme il sied / Celui qui vient ramasser sa femme beurrée à la sortie de la boîte échangiste On s'éclate où il n’est pas le bienvenu à cause de son pied-bot et de son Q.I. sans pareil  / Celle qui trie les crachats de son Jules pleurétique et néanmoins docteur en psychologie entrepreneuriale / Ceux qui foutent la belle-mère acariâtre dans le dévaloir mais avec le dernier numéro de Charlie-Hebdo - pas croire qu’on est des rats et qu’elle n’aura rien à lire dans le container / Celui qui fait les boutiques de Benidorm pour garnir les vitrines de sa boutique de Trash Déco très prisée des nouveaux riches snobs russes / Celle qui se dilacère la peau des fesses dans le massif d’agaves au motif qu’elle entendait faire ça selon l’état de nature enfin tu connais Marie-Chantal aux Canaries / Ceux qui constatent que les observations de Michel Houellebecq sur la nouvelle population échangiste de Port Nature frisent aujourd’hui l’obsolète / Celui qui souligne au Caran d’Ache 2B la sentence de  Céline selon lequel « c’est des hommes et d’eux seulement qu’il faut avoir peur » non sans se demander s’il est juste d’en laisser si peu aux femmes avec lesquelles ça craint quand même pas mal parfois / Celle qui se sent très chien par rapport aux propos gentils que le misanthrope de Meudon réserve à ses clebs / Ceux qui ne sont au bord de la mer que pour la mer / Celui qui réécoute pour la millième fois la Supplique pour être enterré à la plage de Sète même s’il sait que Brassens repose dans un caveau tout ce qu’il  y a de bourgeois / Celle qui n’est pas d’accord avec Destouches quand il affirme que «la rue des Hommes est à sens unique» puisqu’on peut la suivre à double sens et même plus si affinités / Ceux qui font les bravaches en citant Céline selon lequel tout homme n’est « après tout que de la pourriture en suspens » et qui se retrouvent devant leur père mourant et qui craquent alors comme Destouches devant un chat crevé / Celui qui se trouve en somme monstrueux tant il est resté gentil au milieu des hyènes et des loups / Celle qui est méchante pour cela seulement (croit-on) qu’elle en bave alors qu’elle devient pire quand les autres en bavent à cause d’elle / Ceux qui croient avoir perdu leur jeunesse faute de savoir y faire alors que c’est ça justement qui la rend si sympa / Celui qui fait le compte des occasions perdues et se dit aujourd’hui tout ça de gagné / Celle qui convoque ses amants malheureux pour un goûter d’excuses / Ceux qui s’excusent de l’avoir mal descendu (l’escalier) avant de l’achever (la pianiste), etc.

     

  • Ceux qui décompensent

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    Celui qui évoque les folles soirées du Palace que tu n’as pas connu demeuré que tu es / Celle qui invoque la grande déprime des militants / Ceux qui vous disent comme ça qu’ils vont mal avec l’air de penser que vous aussi le devriez / Celui qui se fait un petit cadeau pour s’encourager ce matin dur dur / Celle qui rentabilise son sentiment de la vacuité en tournant des vidéos placebos / Ceux qui évoquent leurs galères avec une sorte de jouissance / Celui qui s’écoute se taire / Celle qui voit partout du fascisme en puissance / Ceux qui se font une soirée Paolo Conte entre amis sûrs / Celui qui cite Duras et Deleuze pour rester entre soi / Celle qui te remercie d’exister poil au nez / Ceux qui disent volontiers qu’ils relisent La Recherche pour en imposer à leurs voisins Verdurin / Celui qui occulte le passé d’épicier de son père / Celle qui revendique le passé de catin de sa mère / Ceux qui « font avec » leur particule sans préciser que c’est un recollage tardif de Dupont sans Nemours / Celui qui dit à celle qu’il drague qu’elle comprend mieux que personne son état de paumé ukrainien fauché alors que lui-même accepte son faciès chafouin d’Alsacienne coincée ce qui fait qu’on est bien parti pour une Love Story / Celle qui estime qu’elle a assez donné avec ses ex pour ne penser désormais qu’à ses ragondins / Ceux qui n’ont même pas un sourd-muet à qui parler / Celui qui se dénigre en espérant qu’on le démente mais pas moyen / Celle qui attend sa retraite pour s’éclater / Ceux qui savourent leur défaite en prétendant qu’ils sont gagnants à la fin / Celui qui vibre tellement devant un Rothko qu’on lui conseille une tisane calmante à la cafète du Musée / Celle qui avoue à son psy que le seul nom de Mélanie Klein la fait mouiller / Ceux qui mouillent encore leur boxer Calvin Klein malgré leurs dix-huit ans sonnés / Celui qui te dit qu’il a eu de la peine à entrer dans ton livre sans oser préciser qu’il n’en est jamais sorti / Celle qui demande un orthographe au romancier flapi / Ceux qui signent d’un croissant vu que la croix fait trop chrétien / Celui qui te dit que son dimanche est sacré et qui le passe à lustrer son Opel Kadett / Celle qui se fait un Skype avec son boy friend auquel elle montre enfin ses nipples / Ceux qui en ont tellement vu que les djeunes n’ont pas idée, etc.


    Peinture: Terry Rodgers




  • Ceux qui sont à la fête

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    Celui qui n'est pas jaloux de ceux qui fêtent de l'autre côté de l'hôpital / Celle qui est favorable à une extension de la notion de baptême /Ceux qui s'estiment seuls dignes de la Sainte Onction et gardent donc leur kalach dans le sanctuaire gardé par les chars marqués de croix noires / Celui qui a toujours considéré la naissance biologique comme un détail négligeable du point de vue de la théologie de colonisation / Celle qui estime que son enfance fut divine du fait de son affiliation providentielle à une famille souverainiste naturellement hostile aux actuels botellones /Ceux qui fredonnent il est né le divin machin dans leurs lits médicalisés autour desquels s'activent les petites Malgaches  de la Mission / Celui qui ne sait pas si la déesse Kâli (la très très vindicative fille de feu) est née d'une cuisse ou d'une aile ou d'un orage sur le futur bidonville / Celle qui en a sa claque de ceux qui tirent la gueule pendant les fêtes alors qu'ils en font toute l'année rien qu'à eux pour la baston / Ceux qui disent ça va être ta fête à leur neveu Bob (il y en a pas mal à Brisbane) alors que c'est juste la faute à Dylan / Celui qui est né le même jour que Notre Seigneur (et à la même heure GMT en plus, ça c'est champion) au risque d'occasionner un afflux de voeux inappropriés en cette période d'intense consommation de foie gras / Celle qui a pris conscience des inégalités sociales en constatant que les enfants des Dupuy-en-Velay touchaient des chèques en bois plus précieux que ceux des Fresse-sous-Moselle dont les dernières   installations ont été fermées il y a une quarantaine d'années malgré les prières de Monseigneur resté fidèle au Maître de forges / Ceux qui militent pour l'effacement de tout signe de toute religion y compris le point de croix à la couture et les croissants le dimanche / Celui qui a rallié la confession de sa belle-mère par simple souci de paix au foyer sans parler de l'héritage ne soyons pas mesquins  / Celle qui défend les sacrifices humains dans les pratiques sacrées pré-colombiennes histoire de rappeler aux chrétiens réunis ce Noël autour de la table des Dupasquier que les dindes qu'on vient de se taper avaient elles aussi une fonction cathartiques évidente / Ceux qui se sont retrouvés à Cuts certes moins connu que Bethléem mais à l'abri de la colonisation et sans Mur sous les fenêtres de Nanou la mère-grand gâteau / Celui qui cherche la barbe de Dieu dans le noir de sa chambre d'enfant juste histoire de la tirer mais voilà qu'il marche sur celle d'Allah au point de provoquer l'immédiate hilarité (Ah ! Ah ! Ah!) de cet éternel plaisantin de Yahweh / Celle qui n'est pas contre l'idée platonique d'un monothéisme à géopolitique variable mais lésine sur la concrétisation du plan-cadre par des incontinents de la pilosité faciale / Ceux qui vous ont dit que Dieu était une petite voix au fond de vous donc sans rapport avec le canon qui tonne à Navarone aussi entrez-vous au Colisée d'un pas serein afin d'y revoirLe Pont de la rivière Kwaï où c pas tous les jours Noël, etc.

     

  • Zapping back

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    La cuvée 2013. Une année de lecture.

     

    L'année 2013 n'aura pas été, dans l'édition française, bien marquante, à mon goût en tout cas. Surprise en revanche en ce qui concerne la littérature de Suisse romande, avec une belle série de nouveaux venus de talent. Prix littéraires de l'automne parisien: peu de chose. En revanche: un grand Nobel avec la révélation, pour beaucoup (du moins en langue française où l'art de la nouvelle est peu prisé), de la Canadienne anglaise Alice Munro. 

    Chroniqueur littéraire en retraite depuis une année, je suis moins tenu qu'avant de "suivre l'actualité" même si mes amis de 24 Heures me prennent encore des papiers sur des livres ou des films. Mais je me suis gardé les Fugues de Philippe Sollers, ou Les désarçonnés de Pascal Quignard, dont je suis sûr de la qualité, pour plus tard.

    En outre je ne détaillerai pas ici mes "lectures de fond", de la relecture du Voyage au bout de la nuit à celle des Frères Karamzov, des Notizen de Ludwig Hohl aux essais de Philippe Muray, des Feux de l'envie de René Girard et des pièces de Shakespeare qui y sont analysées au Dossier H consacré à Gustave Thibon mon compagnon de route de toujours, sans oublier Le Temps retrouvé et, au premier rang, la nouvelle édition critique des Oeuvres complètes de Charles-Albert Cingria...

     

    Pour ne pas fatiguer un chacun en ce début d'année, je ne consacre ici que 1000 signes par ouvrage me semblant valoir la peine d'être cité. Les étoiles ne sont qu'indicatives d'une appréciation très personnelle donc faillible, mais crânement assumée. Il arrive d'ailleurs qu'on se trouve plus à l'aise dans une cabane que dans un Sheraton...

     

    Parlons d'autre chose.

    * Pas si mal mais peut mieux faire.

    ** Plutôt bien, voire plus.

    *** Recommandable, même très.

    **** Ce qu'on apelle LA Qualité.

    ***** Le Top, niveau Nobel quand c'est Alice Munro.

     

    Belluz01.jpgSergio Belluz, CH, La Susse en kit. Xénia, 372p. ****

    Un livre consacré à la Suisse qui soit à la fois très documenté et très très  drôle, c'est très très très rare et ce fut l'une des premières grandes surprises du tournant de l'année 2012-2013. L'auteur, secundo rital d'érudition joyeuse, combine un tableau de la Suisse admirablement prologué en une trentaine de pages, suivi d'un formidable Who's who culturel (de Godard à Ziegler), littéraire (de Bouvier à Dürrenmatt) ou caustique (de Oin-Oin à Zouc) assorti de pastiches parfois épatants. Le ton est jovial au possible, mais le fond est beaucoup plus solide et varié, surtout plus original que pas mal d'ouvrages sur le Multipack helvète, notoirement assommants ou gris, lancinants comme un jour de foehn à Bienne. Sergio Belluz a le grand mérite de replacer le génie suisse polymorphe autant que méconnu au premier rang, en privilégiant la culture, et sans craindre d'être vif et persifleur, voire parfois injuste en toute mauvaise foi souriante. Le sous-titre sur fond rouge, SUISSIDEZ-VOUS, est d'aussi mauvais goût que la couverture. Mais Dieu que ça fait du bien de voir un défaut en Suisse !

     

    Ziegler03.jpgJean Ziegler. Destruction massive, Seuil, 348p. ****

    On peut se rebiffer devant le rabat-joie, mais les faits sont là : Jean Ziegler, après huit ans de mission sur le terrain au titre de rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, décrit l’état du « massacre » et témoigne de ce qu’il a vu. D’Afrique en Corée ou du Guatémala en Inde, en passant par Gaza : des situations intenables. Mais aussi de formidables rencontres de femmes et d’hommes de bonne volonté. Un état général qui s’aggrave pour les plus pauvres du fait des sacro-saintes « lois du Marché ». Mais des forces qui se regroupent pour leur défense et leur survie.  Ziegler consacre en effet de nombreuses pages  aux organisations luttant contre les prédateurs, tels le mouvement international de la Via Campesina ou le Réseau des organisations paysannes et des producteurs d’Afrique de l’Ouest. Entre autres remèdes, Jean Ziegler prône l’interdiction de la spéculation boursière sur les aliments de base et la prohibition des biocarburants à partir de plantes  nourricières, ou la préservation de l’agriculture vivrière. « Les solution existent », conclut-il, « les armes pour les imposer sont disponibles. Ce qui manque surtout, c’est la volonté des Etats »…

     

    Maxou33.jpgMax Lobe, 39 rue de Berne. Zoé, 186p.  ****

    La première mouture de ce roman, découverte sur manuscrit, m'avait paru peu crédible dans sa partie dramatique - le meurtre passionnel d'un jeune homo -, mais l'auteur camerounais, dont L'Enfant du miracle m'avait déjà intéressé en dépit d'une édition bâclée, a complètement revu sa copie et son premier roman me semble accompli à quelques détails près, en tout cas vivant et vibrant, manifestant le double don de conteur et de dialoguiste de Max Lobe. Plus encore: le romancier impose un regard vif et grave sur la réalité, entre l'Afrique où commence le livre et les bas-quartiers de Genève où il se déploie ensuite. Au coeur du livre: le portrait inoubliable de Mbila, mère de Dipita le narrateur et femme vendue par son propre frère à un réseau de prostitution. Avec une détermination courageuse, le jeune écrivain aborde des thèmes délicats (la dictature au Cameroun, la traite des femmes, l'homosexualité) sans verser jamais dans le roman à thèse ou l'ostentation démago. D'une rare musicalité, ce livre confirme enfin un talent dont il y a sûrement beaucoup à attendre.     

     

    Tallote03.gifJacques Tallote. Monsieur Chien. L'Âge d'Homme, 224p. ****

    Une étrange beauté se dégage de ce roman dur et doux à la fois, qui rend admirablement la tonalité d'une certaine époque, à la toute fin du XXe siècle - plus précisément l'année du massacre de Columbine -, qu'on pourrait caractériser par la "peur errante" que ressent l'une des protagonistes. D'une plasticité saisissante, donné au présent de l'indicatif mais avec d'étonnante modulations temporelles, comme au fil d'une montage cinématographiques bousculant parfois la chronologie, ce roman de Jacques Tallope frappe immédiatement le lecteur par son climat et la singularité de ses personnages, tous aux alentours de la vingtaine, deux filles et deux garçons, quatre individualités fortes et fortement attachantes, physiquement très présents dans une décor atlantique (le roman se passe en l'île d'Oléron) rendu avec une sorte d'hyperréalisme magique rappelant les clairs-obscurs d'un Hopper - d'ailleurs cité dans la foulée. En outre  il faut souligner, au top des qualités de ce roman, son expression d'une concision cristalline, aux ellipses et aux images constamment surprenantes, mêlant pensée et poésie, parler d'aujourd'hui et formulation plus classique.

     

    Quentin13.jpgQuentin Mouron, La combustion humaine. Morattel, 113p. **

    Après un départ fulgurant avec Au point d'effusion des égouts, et un deuxième livre marquant une expansion du point de vue de l'empathie et de l'observation d'un milieu, sous le titre de Notre-Dame-de-la-Merci, le piaffant benjamin des lettres romandes persiste et saigne une sorte de sanglier des lettres romandes, éditeur mal léché, n'aimant qu'un de ses deux cents auteurs et jugeant amèrement le milieu qui l'entoure. La première lecture de ce troisième opus, sur manuscrit, m'avait plutôt emballé par l'insolence de son ton et sa vivacité narrative. À relecture, cependant, j'en ai mieux vu les défauts, à commencer par l'invraisemblance du protagoniste, et ensuite par la non pertinence de son impertinence. Le jeune auteur connaît mal son sujet, flattant en somme le jugement des imbéciles en la matière - tous pourris ces écrivains, tous nuls à chier ces éditeurs romands -, et finalement le livre perd de sa force par sa propension à  le trait. L'auteur se rebiffe quand on range son livre au rang d'un pamphlet, estimant que c'est un roman. Pris comme tel, l'ouvrage n'y gagne pas hélas. Pamphlet passable: mauvais roman. Bref, on attend beaucoup mieux de Quentin Mouron !   

     

    Gerber01.jpgAlain Gerber. Une année sabbatique, Bernard de Fallois, 302p. ****

    Décrire la musique avec des mots relève du grand art, rarement atteint. Parler de musique en spécialiste , ou l'évoquer poétiquement, est une chose. Tout autre chose est de la décrire en substance et en mouvement; tout autre chose d'en capter la source vive ou l'incarnation; tout autre chose encore de saisir, par les seuls mots, d'ou vient ce langage et comment il parle, à quoi il répond de notre tréfonds et quelles ailes il nous fait pousser, comment il fouaille notre chair et comment il nous en délivre - et c'est cela même de "tout autre" que nous vivons en lisant Une année sabbatique d'Alain Gerber, très beau roman d'une rédemption débordant largement, à vrai dire, la seule question du rapport liant la musique et les mots pour englober la relation profonde entre création et destinée, art et simulacre, rumeur d'époque et blues de l'Ange.  Il y a, chez Alain Gerber, un grand pro du roman à l'américaine, dans la filiation d'Hemingway ou plus précisément, ici, de Nelson Algren.

     

    Dantzig03.jpgCharles Dantzig, À propos des chefs d'oeuvre, Grasset,   ***

    Un nouveau livre assez excitant, non moins qu'exaspérant à outrance, souvent pertinent et plus encore impertinent à bon escient, mais aussi péremptoire en ses jugements par trop expéditifs, et pourtant attachant par sa subjectivité souvent lestée de bonne mauvaise foi: tel est le nouveau livre de Charles Dantzig au  titre explicite au possible.

    Charles Dantzig débite à propos de Dostoïevski, dont il fait un propagandiste religieux gâchant son talent en grimpant sur une borne pour prêchi-prêcher, des propos d'un simplisme affligeant. Mais on pardonne à ce grand connaisseur de la littérature dont le bonheur d'écrire est à proportion de son bonheur de lire,  stimulant sa langue d'écrivain vif et inventif à la prose fine et diaprée, comme il en fait le constat à propos du chef-d'oeuvre: que celui-ci est essentiellement un fait nouveau, inédit, abasourdissant, de langage...

     

     Vullioud04.jpgEdmond Vullioud. Les amours étranges. L'Âge d'Homme, ****

    L'année étant achevée je le dis tout tranquillement: ce livre est celui que j'ai le plus aimé de ceux que j'aie lus d'auteurs vivants en langue française, si j'excepte, pour le style,  Nuede Jean-Philippe Toussait. Comédien de talent, l'auteur est un personnage lausannois connu. Mais voici qu'il se révèle écrivain la cinquantaine passée, nouvelliste de tout premier ordre comme je n'en connais aucun en Suisse romande actuelle ni en France, à l'exception d'un Georges-Olivier Châteaureynaud.  Or c'est une fête de tous les instants que la lecture de ce recueil de douze nouvelles dont le titre, Les Amours étranges, annonce la complète singularité. Fête des mots que ce livre dont sept nouvelles au moins sont de pures merveilles: fête de sensations et de saveur, d'atmosphères très variées et d'intrigues à tout coup surprenantes; fête d'humour et de malice pince-sans-rire qui n'exclut pas le tragique ni le sordide; fête enfin d'une humaine comédie restituée dans une langue à la fois somptueuse et sensible, fruitée et vigoureuse.

     

    Damien02.pngDamien Murith, La lune assassinée. L'Âge d'Homme, 109p. ****

    Une belle réussite littéraire, sous le titre de La Lune assassinée,  marque l'entrée en littérature de Damien Murith. En à peine plus de cent pages, mais d'une intensité dramatique et d'une densité poétique rares, ce roman cristallise une tragédie domestique qu'on pourrait dire hors du temps et des lieux alors même que le passage des saisons y est fortement scandé, dans un arrière-pays où cohabitent paysans et ouvriers. Le plus étonnant, dans ce récit en deux parties constituées chacune d'une quarantaine de séquences narratives parfois très brèves (jusqu'à deux lignes sur une page), c'est qu'y cohabitent la plus noire dureté et quelle sensualité partagée entre de splendides évocations de la nature et des scènes à caractère sexuel à la fois explicites et sans complaisance.

    Jouant sur l'ellipse poétique avec un art sans faille, Damien Murith évite les écueils du minimalisme par son usage détonant des mots et des formules, et le caractère éminemment concret de tous les éléments du récit.

     

    Jaquier03.jpgAntoine Jaquier, Ils sont tous morts. L'Âge d'Homme ***

    On pourrait croire, au premier regard de surface, à en survoler les vingt premières pages, que ce livre se borne à une espèce de chronique, brute de décoffrage, relative au milieu "djeune" plombé par le désoeuvrement et la dope, genre témoignage - un de plus.  Et puis, à y regarder de plus près, à tendre l'oreille aussi à la musicalité et au rythme de la phrase d'Antoine Jaquier, plus encore à capter l'émotion qui filtre entre les lignes et les séquences du "film" romanesque qui se met bel et bien en place, modulé dans le temps à la fois court et plein de péripéties, parfois dramatiques,  de deux ou trois ans (1987 à 1989) revisités des années plus tard par le narrateur parlant du ciel, c'est bel et bien dans un vrai roman que nous nous retrouvons, avec son décor (entre les villages urbanisés de l'arrière-pays lausannois et la capitale) et ses personnages. son atmosphère et sa dramaturgie que l'auteur , avec le recul des années, Antoine Jaquier est parvenu à reconstituer dans un roman lesté de gravité, dans une forme apparemment déjantée et pourtant tenue.

     

    meizoz_seismes.pngJérôme Meizoz. Séismes, Zoé, 86p. ***

    On est cloué dès l'incipit de ce récit autobiographique: "Quand mère s'est jetée sous le train, il a bien fallu trouver une femme de ménage".  Déjà les exergues du nouveau livre de Jérôme Meizoz ont de quoi saisir. De Zouc: "Mon village, je peux le dessiner maison par maison. Je le connais comme mon sac à main". Et de Maurice Chappaz: "L'encre est la partie imaginaire du sang". Au fil de brèves séquences, la remémoration des années d'enfance de Meizoz se déploie comme une espèce d'Amarcord valaisan dont se détache précisément un avatar de la Gradisca sous les traits d'une belle plante se pointant à la messe avec ses fourrures de crâneuse.  Jérôme Meizoz a encore vu, dans le Valais de son enfance, comment on traitait les Ritals et autres "saisonnierset j'aime la façon dont son village cerné d'industrie (il y a un immense mur de barrage au béton bouchant le ciel d'un côté) prend peu à peu sociale consistance sans peser. Une frise de personnages relance tout autrement le Portrait des Valaisans de Chappaz, les détails intimes foisonnent et résonnent, là encore comme chez Fellini, ou comme chez un Pavese, avec les filles qui rôdent au bord du Rhône et le chair des garçons qui s'éveille.

     

    Kasischke02.jpgLaura Kasischke. Esprit d'hiver. Traduit de l'anglais par Aurélie Tronchet. Editions Christian Bourgois, 273p. ****

     Les romans traitant des aléas quotidiens de la famille Tout-le-monde sont trop souvent plats, voire assommants, qui ressortissent à ce que Céline appelait "la lettre à la petite cousine". Mais il en va de l'écriture romanesque comme de l'observation des pommes, qui peut s'élever au grand art pour peu qu'un Cézanne y mette du sien. Or c'est ce qu'on se dit aussi en découvrant les tableaux de la classe moyenne américaine brossés par Laura Kasischke, et plus particulièrement, ces jours, à la lecture de son dernier roman: qu'il y a là du grand art. Esprit d'hiver est à la fois le portrait en mouvement d'une femme au tournant de la cinquantaine,  le récit d'une journée de Noël désastreuse à tous égards, et l'observation clinique, comme sous une terrible loupe, des relations délicates (proches parfois de l'hystérie) entretenues par la protagoniste en question, Holly de son prénom, et sa fille  adoptive Tatiana, dite Tatty, âgée de quinze ans et d'origine russe. Le temps du roman se réduit à un seul jour mais avec de constants retours dans le passé proche ou plus lointain, au fil d'une construction d'une parfaite fluidité.

     

    Pajak22.jpg Frédéric Pajak, Manifeste incertain 2. Buchet-Chastel, 221p. ****

    C'est un poète comme je croyais qu'il n'y en avait plus à part quelques-uns, un critique de la vie qui va et ne va pas tel qu'il n'y en a plus tellement non plus, un lecteur du monde selon mon goût profond, avec ses goûts et ses références à lui, enfin c'est un écrivain et un artiste que Frédéric Pajak, qui filtre ce qui lui est essentiel en phrases de plus en plus belles, comme enluminées en noir et blanc par ses dessins à l'encre de Chine, ou l'inverse. Certains livres sont des départs et d'autres des arrivées. Certains livres ouvrent des fenêtres et d'autres explorent les maisons qu'il y a dans la maison. Certains livres vous engagent et d'autres vous aident à dégager. Certains livres ne font que passer et d'autres vont rester. Certains livres ne sont que des aspects de la vie et d'autres en font la somme ou en font entendre la tonne, au sens où un orage ou le silence tonnent; et c'est un peu tout ça que je ressens en arrivant au bout de ma lecture du deuxième tome du  Manifeste incertain.

     

    Rahmy02.jpgPhilippe Rahmy, Béton armé. La Table ronde, 202p.  ****

     Le désir de Shangai m'a souvent effleuré, mais à l'état encore vague d'aspiration à la ville-monde, tandis qu'ici  c'est du solide: dès les premiers mots écrits par la main de verre de Philippe Rahmy je m'y suis reconnu sans y avoir jamais été: "Shangai n'est pas une ville. Ce n'est pas ce mot qui vient à l'esprit. Rien ne vient. Puis une stupeur face au bruit. Un bruit d'océan ou de machine de guerre. Un tumulte", etc. C'est un livre d'une douce violence que Béton armé, dont chaque mot de verre sonne vrai. Les anciens maoïstes occidentaux sans aveu découvriront, sous la douce main de verre, la force implacable d'un écrivain stigmatisé de naissance par son incurable maladie, qui dit le vrai de part en part alors qu'ils continuent de mentir. Béton armé est de haute poésie et tout politique à sa façon, sans une concession de larbin littéraire aux Pouvoirs.

    Ces mots ainsi devraient s'inscrire au coeur de chaque jeune auteur d'aujourd'hui: "Je voudrais raconter la ville telle que la vivent ceux qui la bâtissent. Aboutir à quelque chose qui ressemble à l'idée du travail bien fait, une espèce de point fixe. Un emblème dont on pourrait dire qu'il est beau et surtout qu'il permet à d'autres de vivre mieux, comme un pont, par exemple, qui symbolise différentes qualités poussant les individus à se surpasser sans trop savoir pourquoi, peut-être par fierté ou  simplement parce qu'ils ne sont jamais plus heureux que lorsqu'ils adoptent les réflexes du singe qui défie la pesanteur en se balançant de liane en liane".

     

    Courbet01.jpgDavid Bosc, La claire fontaine. Verdier,155 ****

    Le grand art est parfois le plus bref, et telle est la première qualité de ce formidable petit livre: en à peine plus de 100 pages, David Bosc, quadra né à Carcassonne et Lausannois d'adoption, concentre l'essentiel d'une destinée rocambolesque et d'une oeuvre profuse qui ont déjà suscité moult gloses contradictoires. Or David Bosc fait mieux que de rivaliser avec les spécialistes: il y va de son seul verbe aigu, précis, charnel, sensible et pénétrant. Ce qui ne l'empêche pas de connaître son sujet à fond. Qu'il focalise certes sur les dernières années, du début de l'exil au bord du Léman (1874) à la mort du peintre (1877), mais avec de multiples retours: sur l'enfance à Ornans, la bohème et la gloire parisienne, la tragédie de la Commune et les "emmerdements" qui collent au cul de l'artiste révolutionnaire avec le remboursement de la colonne Vendôme renversée que l'Etat exige de lui.

     L'apport majeur de La claire fontaine est,peut-être, de situer le réalisme poétique de Courbet par rapport à Rembrandt ou Millet, notamment, en désignant ce qu'on pourrait dire son noyau secret: " Courbet plongeait son visage dans la nature, les yeux, les lèvres, le nez, les deux mains, au risque de s'égarer, peut-être, au risque surtout d'être ébloui, ravi, soulevé, délivré de lui-même, arraché à son isolement de créature et projeté, dispersé, incorporé au Grant Tout".   

     

    Crevoisier03.jpgPierre Crevoisier, Elle portait un manteau rouge. Tarma, 157p. ***

    On est immédiatement saisi, à la lecture du premier roman de Pierre Crevoisier, par une scène initiale cinématographique de tournure évoquant le crash d'une voiture lancée, sur une route perdue, contre un poids lord forcément fatal - et forcément on pense à ce qu'un romancier soucieux de style éviterait d'appeler "un geste désespéré". Or on y coupe en l'occurrence, avant d'entrer dans le roman dans la foulée de Jacques, le fracassé du prologue, photographe-reporter en en vue qui en a vu d'autres, comme on dit, mais que frappe, un jour, la seule vue d'un manteau rouge passant par là au coin de la rue Baudelaire...

    La première qualité de ce premier roman est aussi bien son énergie narrative, qui fléchira parfois mais se trouve relancée par le montage d'un récit à plusieurs temps ou strates, tous marqués par la violence et la passion, les fantasmes de l'amour et les vertige de la destruction.

    Roman du dévoilement par sa structure même, Elle portait un manteau rouge est aussi celui de la passion, d'abord incandescente puis destructrice, sur fond de fascination érotique et de guerre des sexes.

    Toussaint10.jpg Jean-Philippe Toussaint, Nue. Minuit,168p. ****

    Les quatre saisons de l'amour avec Marie Madeleine Marguerite de Montalte forment une espèce de cycle chorégraphique, de l'hiver à l'hiver, cette fois en passant de Tokyo à l'île d'Elbe, via le Café de la Mairie de la place Saint-Sulpice, à Paris; et plus que jamais, avec son mouvement allant et ses reprises, son ressassement et ses fugues,  l'écriture de Jean-Philippe Toussaint figure une danse à la fois légère et fluide, à pointes souvent d'humour ou de rage amoureuse, qu'on dirait parfois en l'air ou comme dans l'eau même quand on se retrouve sur le toit d'un Centre d'art contemporain, sous les étoiles japonaises qui nagent là-haut tandis que, par un hublot, on voit ces drôles d'oiseaux que sont les visiteurs d'un vernissage chouettement snob et deux  mecs qui croisent leurs regards -  hasard calculé par l'Auteur qui en fait son miel digressif.  Après les autres avatars de Marie, Nue représente le roman de l'amour qui revient, et par exemple à l'île d'Elbe quittée quelques mois plus tôt sous le feu et retrouvée dans une atmosphère écoeurante de chocolat cramé, pour l'enterrement d'un ami de Marie en passe de livrer au Narrateur un secret - tout cela dansé entre hiver et renouveau, avec pas mal d'humour et de tendresse à la clef, de fausse désinvolture et de beauté nue.   

     

    Flynno2.jpgFlynn Maria Bergmann. Fiasco FM, art & fiction, 128p. ***

    Certains livres appellent, plus que d'autres, un écho, à leurs mots:  d'autres mots se sentent comme pressés d'ajouter à ceux-là, comme par affinité, et c'est ce qu'aussitôt j'ai éprouvé en commençant de lire Fiasco FM de Flynn Maria Bergman tant son écriture, ses images, l'allant rythmé de ses phrases et leur espèce de blues ont trouvé en moi d'immédiates résonances. D'emblée, aussi, la contrainte d'une forme entre en jeu, comme au jeu du sonnet, de l'haïku, du pentamètre ïambique ou des mesures comptées du blues. En même temps se réalise, dans les limites données du jeu en question (une page par séquence), une suite de stances "musicales" d'une complète liberté et d'une constante inventivité dans ses inflexions narratives.

    Le mélange du très concret et du flottant qui divague, du très ingénu et du trivial, ou la soudaine fureur qui remplit toute la page de six lignes à typographie géante ("Lève toi ! Lève-toi! Lève-toi ! Ressuscite ! petit cactus de l'amour !"), la référence à des musiques ou des films partagés (Sailor et Lula pour une image de la jouissance réduite au plan d'une main de femme ouverte come une fleur sexuelle), ou le film qu'on se repasse à l'envers, le souvenir revenu du voyage en Roumanie qu'on n'aura pas fait comme prévu cet été de merde - tout ça se constituant  en roman sous forme de lettera amorosa non moins que dolorosa...

     

    Despot01.jpgSlobodan Despot, Le Miel. Gallimard, 128p. ****

    Le premier roman de Slobodan Despot, Le Miel, paraît chez Gallimard sous le signe du dépassement de toute haine, scellé par l'expérience de la tragédie. Il en va ici, en effet, de la ressaisie des destinées humaines marquées par les enchaînements et les enchevêtrements de l'Histoire, autant que par les intrigues à jamais impures de la Politique, à la lumière de la Conscience humaine incarnée ici par deux magnfiques personnages: Vera la naturopathe et Nikola le vieil apiculteur. Le Miel de Slobodan Despot se lit comme une espèce de film très construit et très fluide à la fois, avec des enchâssements de narration très maîtrisés. Une scène centrale est extraordinaire, qui décrit le saisissement du vieil apiculteur assistant, du haut de la montagne où il a sa cabane et ses ruches, à la fuite en débandade des siens, en pleine Krajna serbe, devant l'armée bien organisée de leurs anciens "frères" croates. Tout à coup, Slobodan l'ex-idéologue pur et dur, devient un poète serbe. Par sa plume, on vit ce que vit le vieux Nikola, qui rappelle le vieil Ikonnikov de Vassili Grossman, témoin muet de la folie des hommes. Et tout son roman, bref, tendu, sensible, admirablement agencé, s'organise avec le même mélange d'autorité virile et de porosité féminine, dont Vera figure l'incarnation.

  • Ceux qui font le Mur

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    Celui qui relève le progrès indéniable qu'a constitué la transition des pyramides de crânes genre Tamerlan aux pyramides de pierre genre Gizeh d'ailleurs un peu antérieures s'il ne s'abuse / Celle qui reste coincée entre deux pages du Passe-Muraille / Ceux qui ont un mur dans la tête et rien derrière / Celui dont les oreilles sont emmurées / Celle qui a posé un lapin au garde rouge qui l'attendait sur la Grande Muraille avec l'intention de lui faire sa révolution culturelle / Ceux qui se disent qu'au moins le Mur les protèges des avocats de leurs conjointes / Celui qui a fait le mur du son et s'est pris les ouïes sur les aigus / Celle qui a mis son petit doigt dans le trou de la digue afin que ses frères puissent se faire un bon polder / Ceux qui pensent que la frontière entre les confins est limite / Celui qui a vu le crime organisé passer par-dessus le Mur en classe Busy / Celle qui dénonce le mur érigé dans son ménage par sa belle-mère sioniste tendance grave /Ceux qui s'écrivent par-dessus les murs des messages classés "non pertinents" par le MOSSAD / Celui qui dit "bien entendu" même quand il n'écoute pas /  Celle qui a été accro à The Wire pendant cinq saisons alors qu'il n'y en a que quatre dans l'année des gens normaux qui le treizème mois regardent Borden / Ceux qui ont passé le Mur par le raccourci du défilé de mode / Celui qui a construit un mur autour de sa moukère en burqa avec juste une meurtrière pour la connaître selon Allah / Celle qui dans le mur de sa Vertu garde une fente pour si jamais / Ceux qui s'érigent contre toute notion de clôture au sens où l'entend Lacan dans son incontournable discours sur les  noeuds / Celui qui met sa main au feu devant le mur qui ne prend pas le mors aux dents pour autant /Celle qui peint le Diable sur la muraille dont le commentaire en araméen traditionnel est juste: fi les cornes / Ceux qui se retrouvent bien seuls au pied du mur de l'indifférence / Celui qui a sauté la première ligne de barbelés et a sauté ensuite sur une mine comme c'était la mode à Berlin avant 1989 et Cardin dans les boutiques / Celle qui a vu The Wall avec Bruce et s'est ensuite remariée avec un fan de Bryan Adams / Ceux que l'érection des murs fait débander mais au figuré vu que ces ceux sont aussi des celles, etc

  • En lisant Alice Munro

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    À propos de La Danse des ombres heureuses

        

    1. Le Cowboy des Frères Walker 

    On entre dans le monde d'Alice Munro par la porte d'une maison décatie, dans les années 30. La mère de la jeune narratrice est en train, sous la lampe, de lui coudre des habits avant la rentrée des classes, faits de vêtements à elle qu'elle a retaillés. C'est le soir et le père propose à sa fille: "Tu veux qu'on aille voir si le lac est toujours là ?"

    C'est du lac Huron qu'il s'agit, que borde la "vieille ville" de Tuppertown dont la première évocation rappelle les images de la Grande Dépression vue par le photographe Walker Evans. Nul cafard pour autant, malgré la fatigue de la mère, dans cette première nouvelle, intitulée Le Cowboy des Frères Walker, du premier recueil d'Alice Munro, La danse des ombres heureuses, dont la publication originale date de 1968 et qui fut aussitôt gratifié du prestigieux prix canadien du Gouverneur général. Le présent recueil de sept nouvelles, traduit par Geneviève Doze et paru en 2002 seulement, est à vrai dire une compilation de deux livres. Mais illico se découvre un auteur hors norme par son ton, son don d'observation reliant sans cesse le moindre détail à l'ensemble, sensible en même temps au tragique de la condition humaine et au comique de la vie. Pas étonnant qu'on ait comparé Alice Munro à Tchékhov, dont elle a l'incisive acuité du regard et la tendresse non sucrée.

    Si la déglingue économique et sociale des années 30 est immédiatement perceptible dans Le cow-boy des Frères Walker, qui n'a rien du récit genre western, la gaieté du père de la narratrice contraste aussi bien avec ses difficultés économiques. Naguère éleveur de renards argentés, il en est réduit aujourd'hui à colporter, de ferme en ferme, tout un bazar de sirops pour la toux ou de vermifuges, d'épices diverses ou d'ustensiles de toute sorte. Sa femme en conçoit de la honte. Les écoliers se moquent de ses enfants, mais sa bonne humeur a le dessus même quand, du haut d'une fenêtre de ferme hostile, on lui balance le contenu d'un pot de chambre. Dans la foulée, accompagné cette fois de ses deux enfants, il va retrouver une vieille connaissance qui lui rappellera un autre temps et une autre vie ignorée jusque-là de sa fille qui conclut ainsi: " Alors, tandis que mon frère cherche des lapins sur la route, mon père conduit et je sens sa vie remonter son cours dans cette fin d'après-midi, de plus en plus sombre et étrange, comme un paysage sous l'emprise d'un sortilège qui le rend amène, banal et familier tant que vous le regardez mais le change, dès que vous avez le dos tourné, en quelque chose que vous ne connaîtrez jamais, avec des climats de toutes sortes et des distances dépassant votre imagination"...

     

    2. La danse des ombres heureuses

    La maîtresse de piano est une vénérable institution internationale, qui mérite d'être évoquée de pair avec le club occulte des  anciens élèves d'innombrables maîtresse de piano généralement célibataires et à chignons plus ou moins stricts, à dégaines plus ou moins victoriennes jusqu'au tournant de mai 68. Je me rappelle la nôtre au nom de Gill Moll, haute et stylée demoiselle au chignon serré et aux mains ailées, sans âge à nos yeux d'enfants, à la fois exigeante et compréhensive, à tout le moins fière de produire ses élèves en redoutées Auditions. Dans le même quartier des hauts de Lausanne où elle nous recevait processionnaient, les après-midi de soleil, les enfants handicapés d'une institution spécialisée dans laquelle la même demoiselle, adepte de la théosophie et des pratiques pédagogiques de Rudolf Steiner, donnait parfois des leçons.

    Or nous retrouvons très précisément, dans La Danse des ombres heureuses d'Alice Munro, deuxième nouvelle du recueil éponyme, cette confrontation, poussée à son extrémité avec une délicatesse de chaque mot, des mères plus ou moins accablées et des élèves plus ou moins enthousiastes d'une demoiselle Marsalles, et des enfant "pas comme les autres" qu'elle a invités pour la première fois, au jour de la fameuse audition qu'elle s'obstine à maintenir au calendrier en dépit de son vieillissement. L'attention extrême que la nouvelliste  porte à chaque détail physique ou psychologique - ici dans les réactions des mères accompagnant leurs mômes chez la vieille fille un peu clochette mais si bonne (elle a préparé pour chaque élève un cadeau de l'espèce la plus surannée, genre livres édifiants ou instructifs...), et leur vague effroi à l'arrivée des "petits crétins",  autant que dans la candeur de Miss Marsalle  semblant une créature angélique à peu près hors du temps - le temps du morceau de piano intitulé La Danse des ombres heureuses joué par une adolescente à l'air un "peu spécial" -, et l'inscription du récit dans le décor social merveilleusement suggéré lui aussi de la bourgade de province, vont de pair avec le sentiment plus intime et plus profond lié au temps qui passe, donnant plus de relief aux personnages très finement dessinés, avec quel humour délicieusement peste aussi, et quelle tendresse... 

     

    3. La Carte postale

    L'ironie du sort a plus d'un tour dans son sac, pourrait-on se dire en lisant la troisième nouvelle de ce premier recueil, si l'ironie avait un sac et si ce qu'on appelle "le sort" n'était pas, souvent, que le fait du hasard ou le fruit de la stupidité, de la négligence ou de la suffisance aveugle - chacun en jugera à l'évocation pimentée des relations entretenues par un gros type vieillissant (quoique pas mal conservé) au prénom de Clare, nettement plus âgé que la protagoniste, brave vendeuse au double prénom de Helen Louise (que sa mère s'obstine à prononcer alors qu'elle s'est défaite résolument de Louise), laquelle Helen consent à ce que Clare dispose de temps à autre de son corps (jusqu'à lui mordre les cheveux) en attendant que le décès de sa mère (à lui, donc) leur permette de se marier en dépit d'un léger décalage de rang social.

    Bien entendu, la carte postale que reçoit Helen de Clare, en voyage en Floride comme chaque année (et chaque année sans elle) est censée lui prouver que son prétendant (il l'a demandée en mariage une première fois mais elle l'a remballé à l'époque) pense à elle même s'il n'a rien à lui raconter de spécial, mais ce qu'on appelle le sort montre parfois de l'ironie - et c'est cette fois le cas dans la vie d'Helen quand celle-ci apprend que Clare vient de se marier en Floride. Or on pourrait en conclure que c'est "bien fait pour elle" ou que "c'est la vie", mais la nouvelliste a elle aussi plus d'un tour dans son sac...

    Si l'extrême sensibilité d'Alice Munro n'est jamais débridée ni méchante, alors que tout ce qu'elle voit et perçoit (à savoir tout ce qui est visible et perceptible sous les faux-semblants) pourrait l'y porter, jamais elle ne lénifie pour autant ni ne se contente de platitudes, justement, du genre "c'est la vie". De fait, c'est le détail, souvent incongru, et révélateur ô combien du plus trompeur "ordinaire" de la vie, précisément, qui l'intéresse et rend chacune de ses pages aussi surprenante et captivante alors qu'elle ne semble parler que du tout-venant quotidien, des choses et des gens comme ils sont - comme nous sommes tous alors que le temps passe...

    Lorsque Helen, folle de rage jalouse, va hurler nuitamment sous les fenêtres de celui (déjà presque chauve) qui a disposé de son corps sans qu'elle le considère tout à fait comme son amant, pas un instant on n'aurait l'idée de rire, ni de pleurer non plus, et plus que "c'est la vie" on se dit que "telle est la vérité" en pensant un peu à "ces gens-là" que chante Brel et auxquels, finalement, il n'est pas sûr que nous ne ressemblions pas un peu, n'est-ce pas...  

     

    Munro17.jpg4. Images

    L'amour filial est parfois un mélange d'attachement réel et d'autre chose de plus ou moins avouable, pas loin de l'effroi voire même de la haine, et c'est ce qui apparaît comme dans un éclair dans la scène "outdoors" la plus frappante de cette nouvelle à l'improbable titre d' Images, où l'on voit une adolescente assez farouche terrifiée, à distance, après l'apparition d'un homme aux airs agressifs, une hache à la main, par ce qu'elle croit l'attaque imminente du type contre son père en train de relever des pièges à rats musqués le long de la rivière: "L'homme s'est glissé entre les buissons, rejoignant mon père. Et à aucun moment n'ai-je imaginé, ni même espéré, autre chose que le pire"...

    Or rien n'indique, dans cette nouvelle aux accents faulknériens, aucune animosité réelle entre le père et sa fille, mais l'ambiance est à la dure, et si la scène de la confrontation entre les deux hommes tourne court, les relations liant les personnages évoqués restent marqués par la rudesse des conditions de vie, avec deux personnages particulièrement saillants à cet égard: la très envahissante Mary McQuade, type de soignante à tout faire qui a l'art de se rendre indispensable pour mieux régenter un peu tout le monde, et le sauvage Joe Phippen qui vit comme un loup dans un terrier puant après l'incendie de sa maison.

    Une bonne nouvelle a le plus souvent au moins deux "étages", comme les fusées à courte ou moyenne portée, ou disons deux "lignes", deux "motifs" qui s'entrecroisent ou s'imbriquent - à quoi Alice Munro ajoute souvent une sorte de "basse continue" liée au flux ou au reflux du temps.

    Ainsi, dans Images, du premier "motif" consacré à l'évocation truculente du personnage de Mary, figure centrale d'un tableau épico-familial qui se développera beaucoup plus amplement des années plus tard (notamment dans le recueil  Du côté de Castle Rock), se détache bientôt celui de la "fugue" en boucle du père et de la fille le long de la rivière, qui va faire apparaître tout le paysage environnant. Bien entendu, cette "construction" ne se voit aucunement au fil d'un récit bien fluide, mais la nouvelliste n'agence pas moins son récit avec un souci constant de lier le détail et l'ensemble et de les ressaisir dans une sorte d'orbe temporel impliquant la mémoire du lecteur...

     

     

    Munro27.jpg5. Quelque chose que j'avais l'intention de te dire

     

    La plus remarquable des sept nouvelles de ce premier recueil traduit (tirée du troisième livre d'Alice Munro, paru en 1974) est aussi la plus incisive et sourdement douloureuse, qui traite de la jalousie, travestie en sollicitude, et du mensonge calomnieux que la prénommée Ette improvise , à l'attention de son aînée plus belle et désirée qu'elle-même, prénommée Char, pour éloigner celle-ci de son premier amour de jeunesse. Il en va donc d'une secrète trahison faite "pour le bien" de Char, mais on verra qu'il n'est pas sûr que le mensonge de la jeune soeur n'ait pas été une bonne chose pour Char. "On ne sait jamais", dit-on en ces cas...

    Ce qui est sûr, c'est que Char, à l'approche de la vingtaine, à l'été 1918, était la fille qu'on remarque pour sa beauté à l'"harmonie dédaigneuse", la classant dans la même catégorie "à part" que son premier soupirant Blaikie Noble, né coiffé et dégageant un charme insolent, insupportable à la jeune Ette.

    À vrai dire c'est de soeurs ayant passé la cinquantaine qu'il s'agit en l'occurrence puisque plus de trente ans se sont écoulés depuis "les faits", à savoir par exemple l'épisode nocturne à la faveur duquel Ette a surpris sa soeur et son boy friend très étroitement enlacés sous un lilas - le visage de Char montrant une expression d'abandon qui, le temps d'un regard affolé, saisit sa soeur puînée: "De cette manière, Ette avait acquis une connaissance accrue, elle savait à quoi ressemblait Char quand elle était dépossédée d'elle-même, quand elle abdiquait". Or cette façon de conclure à l'"abdication", s'agissant d'une jeune amoureuse, en dit long sur le caractère d'Ette, du genre à ne "rien laisser passer", considérée comme une "terreur" dans sa boutique de couturière et restée à jamais "sur ses gardes".

    Alice Munro n'est pas du genre à dorer la pilule, pas plus qu'elle ne force le trait ou qu'elle ne pousse au noir comme c'est le cas, parfois, d'une Patricia Highsmith ou, en crescendo dans ses récits de plus en plus désespérés, du grand Tchékhov auquel on la compare souvent. Moins mélancolique que celui-ci, la nouvelliste décrit en outre ici un monde - le Canada des années 1915-1940 - évidemment peu comparable, socialement et culturellement parlant, avec  la Russie de la fin du XIXe siècle.

     

    Très finement nuancés et détaillés, dans une atmosphère évoquant en filigrane "ce qui aurait pu être et n'a pas été", les portraits contrastés d'Ette et de Char, d'Arthur qui est devenu l'époux "attentionné" de celle-ci, ou de Blaikie le fils à papa un peu déclassé trente ans plus tard, nous touchent également sous le regard songeusement souriant de la nouvelliste qui a passé dans sa vie, en ces années, le cap d'un divorce... 

     

    6. La vallée de l'Ottawa

    Céline (l'écrivain, donc, l'irascible Louis-Ferdinand) affirmait que le roman de notre temps se réduisait en somme à la "lettre à la petite cousine", avec un mépris sous-entendant que ses seuls livres à lui  étaient dignes d'intérêt. Or en lisant cette nouvelle évoquant le premier essai, par sa narratrice, de parler de sa mère, je me disais qu'un tel récit relève tout à fait de ce que Céline qualifie de "lettre à la petite cousine", comme on pourrait le dire aussi d'une bonne partie des livres de Balzac, qui méprisait Stendhal, ou de Proust, qui méprisait Balzac.

    Il faut se méfier du mépris des écrivains, qui s'en tiennent souvent à la règle exclusive du "mon verbe contre le tien", plus que des petites cousines, des tantes et de nos aïeux terriens de la vallée de l'Ottawa ou de l'Oberland bernois.

    Les liens de famille intéressent beaucoup la nouvelliste, descendante de migrants écossais ou irlandais plus ou moins snobs ou crève-la-faim - comme on le verra dans divers récits ultérieurs -, et son intérêt nous intéresse, comme il a intéressé des nombreux auteurs de toutes langues, proportionné à l'intérêt que nous portons à nos propres liens familiaux. Ainsi l'effort que fait la narratrice de "ressusciter" sa mère, nous intéresse autant par ce qu'elle dit de celle-ci, en ses jeunes années ou diminuée par la maladie de Parkinson, que par la frise de personnages  que sa remémoration fait apparaître dans cette vallée de l'Ottawa qui n'a de "vallée" que l'appellation, révélant à mesure d'autres temps et d'autres moeurs que chacun rapporte à ses propres souvenirs - d'où la très large résonnance de ces nouvelles traduites en de nombreuses langues.

    Ainsi l'évocation des rudes paysans de ces régions m'a-t-elle rappelé une certaine Rose de Pinsec, vieille montagnarde valaisanne qui, lorsqu'on lui demandait si la télévision ne lui manquait pas sur son alpage, répondait simplement: "Pas besoin". Et les portraits des tantes Lena ou Dodie, entre autres petites cousines, n'en finiront pas de rappeler à chaque lecteur moult présences de naguère ou de jadis. Que vivent donc les "petites cousines", et que les écrivains s'opiniâtrent à nous en parler comme ça leur chante - pourvu que "ça chante..." 

    7. Le Matériau

    La première page de la dernière des sept nouvelles du premier recueil d'Alice Munro vaut la peine d'être citée en entier: "Je ne me tiens pas au courant de ce qu'écrit Hugo. Il m' arrive de voir son nom, à la bibliothèque, sur la couverture de quelque revue littéraire que je n'ouvre pas; il y a bien douze ans que je n'ai pas ouvert de revue littéraire, Dieu merci. Ou bien que je lise dans un journal, ou que je voie sur une affiche - ce peut être également à la bibliothèque, ou dans une librairie - l'annonce d'un colloque à l'université, auquel Hugo serait amené par avion pour débattre de l'état du roman aujourd'hui, de la nouvelle contemporaine, nu nouveau nationalisme dans notre littérature. Ensuite, je me demande: les gens  vont-ils vraiment y aller, des gens qui pourraient être en train de nager, de boire ou de se promener, vont-ils vraiment se déplacer jusqu'au campus, chercher la salle et s'asseoir sagement pour écouter ces hommes vaniteux et pinailleurs ? Des hommes bouffis, dogmatiques, débraillés, voilà comme je les vois, dorlotés par la vie universitaire, la vie littéraire, les femmes. Les gens vont aller les écouter déclarer que cela ne vaut plus la peine de lire tel ou tel auteur, et qu'il faut lire tel autre; les entendre rejeter, glorifier, discuter, glousser et choquer. Les gens, dis-je, mais il s'agit des femmes, des femmes  d'un certain âge comme moi, vives et frémissantes, espérant poser des questions intelligentes et ne pas se ridiculiser; des jeunes filles aux cheveux soyeux, noyées dans l'adoration, souhaitant accrocher le regard de l'un des hommes sur l'estrade. Les jeunes filles, les femmes aussi, tombent amoureuses d'hommes de cette espèce, s'imaginant qu'ils détiennent un pouvoir.

    Les épouses des hommes sur l'estrade ne font pas partie de cet auditoire. Elles sont en train de faire le marché, de mettre de l'ordre ou de prendre un verre. Leurs vies tournent autour de la nourriture, du désordre, des maisons, des voitures et de l'argent. Il faut qu'elles pensent à faire poser les pneus-neige, aller la banque, rendre les bouteilles de bière, parce que leurs maris sont si brillants, si talentueux, si incapables qu'il faut en prendre soin pour l'amour des paroles qu'ils vont proférer. Les femmes de l'auditoire sont mariées à des ingénieurs, à des médecins, à des hommes d'affaires. Je les connais, ce sont mes amies. Certaines d'entre elles se sont tournées vers la littérature de façon frivole, il est  vrai, mais la plupart viennent modestement, avec un immense espoir passager. Elles encaissent le mépris des hommes sur l'estrade comme si elles le méritaient; elles sont à demi convaincues de le mériter effectivement, à cause de leurs maisons, de leurs chaussures coûteuses et de leurs maris qui lisent Arthur Hailey".

    Pour un public francophone, on dirait plutôt que les maris philistins de ces femmes lisent Gérard de Villiers ou Sulitzer, mais peu importe. Ce qui importe, en revanche, est la suite à double fond (peut-être même triple ou quadruple fond) de la nouvelle où il sera question à la fois des motifs d'un divorce et de la rivalité entre gens de lettres, de la connaissance et de la méconnaissance réciproques scellant une relation conjugale, du point de vue d'une femme sur son ex et de la façon pour un écrivain de se servir du matériau de sa vie privée pour en faire des histoires apparemment objectives (Alice Munro en sait un bout à ce propos...) ou encore de ce que nous pouvons apprendre d'un proche par le truchement de ses écrits, notamment.

    On en a un peu soupé des écrivains-profs ou des écrivains-journalistes qui ne semblent capables  de parler que de leur milieu, mais tout dépend évidemment de ce qu'un auteur fait de ce "matériau", qu'il s'agisse de Nabokov observant son professeur Pnine ou de J.M. Coetzee racontant les faits et gestes d'Elizabeth Costello. Pareil en ce qui concerne Alice Munro, qui peut nous faire comprendre l'incompatibilité foncière de deux personnages en décrivant leurs attitudes respectives devant la problème d'une pompe à eau défectueuse qui risque de noyer l'appartement de la voisine du dessous...

    La narratrice de cette nouvelle, qui travaille pour un éditeur et a épousé un ingénieur peu porté sur le roman après avoir divorcé de l'écrivain Hugo, relève à propos de celui-ci: "Cet homme était un mystère pour moi. Longtemps après qu'il fut devenu mon amant, puis mon mari, il est resté, reste encore mystérieux"...

    La conclusion de la nouvelle, qui ravirait un René Girard en ce qu'elle illustre, incidemment bien sûr, le dépassement d'une mauvaise rivalité mimétique, est finalement un hommage ironique à la vertu d'exorcisme de la littérature. On ne saurait mieux, par ailleurs, montrer les risques encourus par celles et ceux qui fréquentent de trop près ces drôles d'animaux que sont les écrivains... 

     

     

     

     

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    Alice Munro. La Danse des ombres heureuses. Traduit de l'anglais par Geneviève Doze. Rivages poche, 2004

     

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  • Ceux qui ont un Projet

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    Celui qui a eu la première Vision mais n'a pas déposé de brevet / Celle qui a mis au monde le prétendu Créateur / Ceux qui plus tard ont forgé le concept et le mot de Genèse ou d'Entête / Celui qui se rappelle l'Avant en amont du Quaternaire / Celle qui milite pour le droit de vote aux spermatos catholiques romains certifiés espagnols / Ceux qui se sont pressés aux portes des studios genre spermatos chez Madame de Lovule la voyante / Celui qui la même année a lu Le Temps retrouvé et vu Blade Runner / Celle qui voit le Cervin en rose et le Futur en prose / Ceux qui ont un grain (de sénevé) garanti bio / Celui qui s'est vu aller dans le mur et y a fait son trou / Celle qui a croisé la piste de Lynch au bout de la dune / Ceux dont le Projet a été conçu par plusieurs dieux avant le choix du scénar de ce Yahweh bien vu des producs / Celui qui est naturellement polythéiste et par contamination familiale chrétien de gauche ou de droite selon les jours et les fluctuations du nasdaq / Celle qui dit au talmudiste renfrogné que ça lui passera avant que ça la reprenne / Ceux qui ont bossé des siècles avant de se cuiter à Venice avec l'équipe de Ridley Scott et de signer de guerre lasse / Celui qui tenait à son Projet en trois temps imité de l'ancien  malgré le côté daté de la Commedia du Toscan barbant / Celle qui est entrée dans le film par une faille du mur de planque /   Ceux qui respectent les constructeurs et se méfient donc des pharmaciens juste intermédiaires mais certes moins arrogants que les critiques de cinéma parisiens ou zurichois / Celui qui n'a pas marché à l'épate deGravity ce sous-produit / Celle qui estime que la critique génétique est inopérante à la base en ce qui la concerne vu qu'elle écrit avec le sang de ses couilles / Ceux qui donnent raison aux créationnistes vu qu'il faut bien qu'un dinosaure naisse quelque part même à titre posthume / Celui qui envoie une lettre de cachet sous l'effet de l'esprit de vin / Celle qui aime bien les gens cool du type de l'intendant dans Timon d'Athènes ou de Philinte dans Le Misanthrope / Ceux qui te taxent d'artiste de la brouille alors que tu te défends juste des raseurs de leur sorte / Celui qui réunit le matériau d'un éventuel chef-d'oeuvre qu'on retrouvera après sa mort dans sa malle vide / Celle qui trouve qu'il y a trop de sexisme hétéro chez ce William Shakespeare à part quoi ses culottes de laine la grattent ce matin à l'entrepet / Ceux qui voient le Projet comme une feuille blanche sur laquelle tout reste à écrire selon l'image appropriée de John Locke cité dans Le Paradis des célibataires et le Tartare des jeunes filles de Melville, etc.  


  • Ceux qu'on affame

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    Celui qui constate que les affamés ont de grands yeux « étonnés de tant souffrir » / Celle qui entend dire qu’un enfant de moins de dix ans meurt de faim toutes les cinq secondes et compte le tas que ça va faire entre la bûche de Noël et la bombe glacée de Nouvel An / Ceux qui traitent les indignés de rabat-joie sûrement communistes ou pédérastes / Celui qui affirme que Jean Ziegler est un agent posthume de Khadafi payé par la NATO / Celle qui lit Destruction massive à l’insu de son paternel nabab de l’immobilier suisse romand / Ceux qui se sentent impuissants mais donneront la pièce au SDF du quartier des Oiseaux /  Celle qui a choisi un parfum d’ambiance santal à diffusion lente pour se rappeler l’Inde et sa spiritualité sensuelle / Ceux qui te disent comme ça que si les Africains manquent de grain c’est qu’ils baisent comme des lapins / Celui qui dénonce les Seigneurs de la Faim de la firme Cargill & Co / Celle qui a vu de ses yeux la ruine de la production avicole au Cameroun consécutive à la re-colonisation économique / Ceux qui estiment que les affamés n’ont qu’à se manger la main / Celui qui se demande s’il aura assez de foie gras pour son Record de Gavage du réveillon / Celle qui apprend que sur les 2 milliards de diarrhées recensées chaque année 2,2 millions ont mortelles mais là il lui faut encore pendre les boules du sapin / Ceux qui se font une bouffe avec Peter Brabeck-Letmathe le boss de Nestlé qui admet qu’avec les biocarburants nous envoyons dans la pauvreté la plus extrême des millions d’êtres humains, Celui qui remarque que parler d’être humains à propos de ces squelettes ambulants frise l’optimisme / Celle qui te crie dessus d’arrêter de dire ces horreurs alors que le Petit pionce dans sa crèche et que ça nous gâte la fête / Ceux qui estiment que parler famine fait d’avance vomir alors revenons aux nouvelles du canton / Celui qui ose dire à la table des Du Pontet de Sous-Garde que les corps des affamés constitueront bientôt un matériau de choix à recycler dans l’industrie familiale de biocarburant / Celle qui faisait rire le gros Claudel en se disant solidaire des humiliés et des offensés / Ceux qui se rappellent ces choses qui font prier écrites par l’ambassadeur champenois Claudel Paul / Celui qui marmonne que produire des agrocarburants avec des aliments est criminel sans être entendu vu le brouhaha (ah ah) de la salle des pas perdus du Palais Fédéral où vibrionnent les lobbyistes prédateurs / Celle qui noue la gerbe en gerbant dans le sac à main de la femme de Ziegler / Ceux qui peinent à fixer le nouveau porte-skis sur leur 4x4 Cherokee à consommation défoulée, etc.

    Image : Philip Seelen     

    (Liste jetée en marge de la lecture continue de Destruction massive de Jean Ziegler, paru aux éditions du Seuil.)