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  • Adios Carlos Fuentes

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    Le président du Mexique Felipe Calderon a rendu publique, hier soir, sur son fil Twitter, la mort de Carlos Fuentes, l’un des plus grands écrivains d’Amérique latine, décédé à l’âge de 83 ans. Le gouvernement mexicain avait célébré son quatre-vingtième anniversaire, en 2009, par un «hommage national» et une édition commémorative de ses livres - tout cela s'ajoutant au prix Cervantes, décerné en 1987 pour l’ensemble de son œuvre, faisant suite au prix Romulo Gallegos pour l’inoubliable Terra Nostra, en 1977.

    De La mort d'Artemio Cruz à Diane ou la chasseresse solitaire, récit de sa liaison passionnée avec l'actrice Jean Seberg, l’œuvre flamboyante de Carlos Fuentes compte une trentaine de romans, une dizaine d'essais, des nouvelles, du théâtre. En 2009, la traduction française de son dernier livre, Le bonheur des familles, recueil de seize nouvelles, nous avait plongés dans la violence du Mexique traditionnel et contemporain. Or cette violence, le grand écrivain l’avait éprouvée dans sa propre chair suite à la perte de ses deux enfants: son fils Carlos Fuentes Lemus, hémophile, contaminé par le virus du sida à la suite d'une transfusion sanguine, décédé en 1999 à l'âge de 25 ans; et sa fille Natasha, qui perdit la vie dans un quartier mal famé de la capitale en 2005, à 29 ans, était enceinte de sept mois...

    À relever, que cette même année, le quotidien français Libération écrivait que la réputation de Carlos Fuentes « reste un mystère pour qui a l’impression de manger du plâtre en lisant la plupart de ses livres ». Jugement d’emplâtre qui corrobore en somme ce que nous disait un jour Carlos Fuentes à propos de la muflerie condescendante d’une certaine intelligentsia française, qu’il estimait, lui qui avait voyagé dans le monde entier, la plus provinciale de la planète…

    Enfin, rappelons qu’un abécédaire intitulé Ce que je crois, de A à Z, parut il y a quelques années, constituant une approche à la fois légère et captivante de la personne et de l’œuvre de Carlos Fuentes.

  • Carlos Fuentes de A à Z

     

    Fuentes6.jpgL’abécédaire perso de l’écrivain mexicain, à découvrir à côté d' un nouveau grand roman  chez Gallimard: Le Bonheur des familles.

    Avec le Péruvien Mario Vargas Llosa et le Colombien Gabriel Garcia Marquez, Carlos Fuentes est l´un des derniers « monstres sacrés » vivants de la littérature latino-américaine de XXe siècle, dont l´œuvre allie la puissance épique et la recherche des fondations de l´identité mexicaine, l´imagination visionnaire et les ressources inventives d´un novateur du genre romanesque, avec une ample réflexion sur le destin de l´homme à travers les convulsions de l´Histoire. Surtout connu dans le monde pour ses romans (tels La mort d´Artemio Cruz et Terra nostra), Fuentes est également un essayiste remarquable et, d´une manière générale, ce qu´on pourrait dire un humaniste et un honnête homme, maîtrisant un savoir qui se partage sans cuistrerie mais non sans fermeté dans sa défense de la liberté et de la complexité.

    Le titre de ce livre (Ce que je crois...) prête un peu à confusion, évoquant l´enseigne d´une collection toute vouée aux professions de foi de célèbres croyants ou de non moins fameux mécréants. Les positions spirituelles de Carlos Fuentes sont évidemment abordées au fils de ces pages (notamment aux rubriques Dieu, Jésus, Mort et Temps), qui révèlent une approche personnelle très pénétrante des questions éternelles liées à notre origine et à nos fins, et une vaste connaissance des multiples réponses proposées par les traditions variées. Mais Fuentes n´a rien d´un esprit dogmatique ou sectaire: ce qu´il croit recoupe à tout instant ce qu´il sait d´expérience (on sait qu´il a beaucoup voyagé, au propre et au figuré) et ce qu´il sent avec ses intuitions d´artiste et de grand psychologue.

    Le classement orthographique le fait traiter, pour commencer, le thème de l´Amitié, mais cette entrée en matière a valeur de test et de symbole, tant ce qu´il dit de ce lien, aussi souvent exalté à vide que trahi, nous paraît juste et émouvant, dégagé de toute rhétorique convenue, au contraire: lié à une expérience personnelle qui engage aussitôt celle du lecteur. De la même façon, sa façon de parler de l´amour, de la famille, de l´éducation ou du sexe en imposent par autant de simplicité que de finesse et de générosité. Lorsqu´il fait l´éloge des femmes (« les femmes sont les passagères de l´aube »), c´est de la poétesse Anna Akhmatova et de la mystique Simone Weil que Fuentes parle avec le plus d´admiration, mais le chapitre consacré tout entier à Silvia, la femme avec laquelle il vit et qui résume toutes les autres à ses yeux et « sait maintenir la présence de Carlos à toute heure », est une merveille de tendresse et d´abandon sincère, sans trace d´ostentation.

    De ce foyer ardent d´une réelle et constante attention au monde, Carlo Fuentes rayonne de tous côtés avec le même bonheur et la même pertinence. Qu´il parle de Balzac (avec un regard très original, qui le fait par exemple rapprocher Louis Lambert et Nietzsche) ou de politique (ses préoccupations actuelles majeures), de Kafka (le plus lucide analyste du pouvoir totalitaire), de la lecture ou de la globalisation, de Cervantès et de son propre projet romanesque, de Buñuel son ami, de sa lecture de Wittgenstein ou de ses étonnants souvenirs de Zurich, Carlo Fuentes ne cesse de nous intéresser et de relancer notre propre attention envers les êtres et envers le monde.

    Ramon Gomez de La Serna parlait de ces livres-viatiques, dans lesquels on puise, à tout moment, un bon conseil ou une pensée revigorante, une image plaisante ou un sentiment pur ; et tel est, à l´évidence, ce substantiel et très enrichissant Fuentes « pour la route » ...

    Carlos Fuentes. Ce que je crois. Traduit de l´espagnol par Jean-Claude Masson, Grasset, 390 pp.