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  • Vallotton de glace et de feu

    Vallotton13.jpgL’expo du 24e Salon du Livre de Genève honore un grand artiste d’origine vaudoise. À voir jusqu'à dimanche.
    Félix Vallotton (né à Lausanne en 1865 et mort à Paris en 1925) fut sûrement l’un des artistes du début du XXe siècle les plus originaux issus de notre pays, même s’il réalisa l’essentiel de son œuvre en France – dont il prit la nationalité en 1909 -, autant comme peintre que pour ses travaux de graveur extrêmement prisés, ses écrits critiques et ses ouvrages littéraires, dont le roman La vie meurtrière est à redécouvrir.
    Comme celle de Ferdinand Hodler, son quasi contemporain, l’œuvre très dense de Vallotton (son catalogue raisonné compte plus de 1700 titres) a déjà fait l’objet d’une redécouverte (via Paris, Zurich et Martigny), où les aspects les plus novateurs de sa peinture furent mis en exergue, notamment avec ses paysages proches des nordiques Munch et Nolde, de Cuno Amiet ou de Hodler précisément.
    Or, c’est précisément pour un bel ensemble de paysages – des plus sages aux plus fous – que l’exposition qui s’ouvre pour cinq jours à Genève, aux bons soins de Frédéric Künzi, se distingue. Quelques-uns des fameux nus (souvent controversés) de Vallotton, telle la Femme au perroquet reproduite sur l’affiche de l’expo dans sa version chaste (après une première version plus « osée », le peintre édulcora son motif…), sont également présents, de même qu’un choix de natures mortes et autres scènes de la comédie humaine scrutée par l’observateur aigu, voire acide que fut Vallotton.
    La peinture comme fin
    Cela étant, bien plus que ses « sujets », c’est le traitement pictural de ceux-ci qui prévaut. Très loin des « vaudoiseries » platement réalistes ou post-romantiques de la même époque, Vallotton fut un acteur significatif de l’art nouveau du début du XXe siècle. Arrivé à Paris à dix-sept ans, le jeune Lausannois se mêla bientôt à la vie artistique et littéraire parisienne, proche notamment des Nabis (terme signifiant « prophètes ») qui s’éloignaient de la représentation « fidèle » pour intensifier la couleur en aplats et privilégier la ligne et la synthèse des formes dans une transposition radicale de la nature. Surnommé le « Nabi étranger », Vallotton fut ainsi proche de Vuillard et de Maurice Denis, le théoricien du groupe. Pour autant, l’œuvre de Vallotton ne se borne pas à une «manière» d’école, se développant sans cesse et comme par à-coups, avec autant de « pannes » que d’avancées.
    On connaît évidemment l’implication du graveur dans son époque, illustrateur des mœurs intimes ou publiques, aux accents souvent incisifs, voire polémiques, mais on retrouve surtout, ici, le grand coloriste et l’inventeur d’espaces nouveaux.
    Au tournant du siècle, Les Blés (1900) marquent une stylisation radicale du paysage, mais l’art de Vallotton n’exclut ni la foison ni le lyrisme, ni non plus les sombres échos de ses dépressions et de la Grande Guerre, au lendemain de laquelle il peint l’expressionniste Paysage soleil couchant de 1919, sombre merveille. De la guerre même, où l’engagement volontaire lui a été refusé, il laisse en outre une évocation quasi abstraite de Verdun (1917) qui frise l’abstraction tout en suggérant la déshumanisation par de furieuses diagonales opposées où ne s’animent que feux et flammes.
    Si les nus de Félix Vallotton nous semblent le plus souvent « plombés » par une sorte de crispation puritaine, et si ses natures mortes et autres intérieurs s’ « éteignent » parfois en dépit de la tension qui les habite c’est dans ses paysage que le peintre nous semble donner sa pleine mesure libérée, même endiablée, pour notre jubilation.
    Genève, Palexpo, du 28 avril au 2 mai. Un catalogue de 206 pages, conçu par Frédéric Künzi (avec des commentaires avisés de Marina Ducrey), paraît à l’enseigne de la Fondation pour l’écrit, aux éditions Favre.

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    Ci-dessus: La grève blanche, Vasouy, 1913.

    Ci-contre: Verdun, 1917.

  • Psychose d'époque

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    Devoirs d’école, ou le scalpel grinçant de Jakob Arjouni

    Le père est prof. La mère déprime. Paulo le fils aîné milite dans les rangs d’Amnesty international. Martina la fille s’est tirée de la maison à Milan avec un jeune tatoué, après sa tentative de suicide. Cela se passe en Allemagne d’aujourd’hui mais, avec quelques variations du point de vue des références historico-politiques (où la mauvaise conscience post-nazie pèse évidemment très lourd), cet inferno de chambre pourrait très bien se situer dans n’importe quel pays occidental hautement développé.

    La scène d’exposition se passe dans la classe de Joachim Linde, prof du genre plutôt moderne, ouvert d’esprit juste ce qu’il faut, vaguement taraudé par sa libido depuis qu’Ingrid lui impose chambre à part, et s’efforçant d’éviter les affrontements trop violents avec Pablo à la table familiale. En revanche, voici qu’un conflit d’une violence extrême éclate dans le dernier cours de la semaine, où il a proposé à ses élèves une réflexion collective sur le thèmes de leur perception actuelle des conséquences du IIIe Reich. Alors que Sonia Kaufmann se lance dans une diatribe véhément où elle affirme que l’Allemagne est restée nazie, son camarade Oliver la traite de sale gauchiste avant de lui balancer, pour rire dira-t-il, la phrase qui tue : à savoir que si les grands-parents de Sonia avaient été gazés, celle-ci ne serait pas là pour proférer de telles inepties. Du coup, c’est l’explosion, que le prof s’efforce de calmer. Or ce n’est que le premier coup qu’il encaisse à l’orée d’un week-end qui va lui en réserver de plus rudes, jusqu’à le pousser au fond du trou. Accusé de harcèlement sexuel par sa fille qui est parvenue à retourner sa femme contre lui, taxé de lâcheté idéologique par son fils en raison du « fascisme » israélien, le pauvre Linde est finalement convoqué devant ses collègues du lycée Schiller pour s’expliquer, sous peine d’en être expulsé.

    Telles sont les grandes lignes de ce petit roman très percutant, de Jakob Arjouni, dont on se rappelle notamment Magic Hoffmann (Fayard, 1997), qui excelle à dégager les implications des conflits idéologiques ou politiques dans les relations quotidiennes, familiales ou privées, avec autant de féroce précision dans l’observation des personnages que de nuances sensibles dans leur approche. Le portrait de Joachim Linde, au premier rang, est le plus travaillé, qui rend admirablement le mélange de bonne volonté et de mauvaise foi occasionnelle, de courage et de lassitude, de faiblesse et de soudaine vigueur sous l’effet de la révolte liée à l’injustice qu’il subit, de ce personnage finalement très attachant, qui constate sans trop le comprendre le fiasco de son couple et de son quatuor familial, jusqu’au dénouement qui reste ouvert, entre mince espoir et dernier coup du sort.   

    Jakob Arjouni. Devoirs d’école. Traduit de l’allemand par Marie-Claude Auger. Christian Bourgois, 150p.