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Slavoj Zizek

  • Lecture de Slavoj Zizek

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    ZIZEK Slavoj. Plaidoyer en faveur de l’intolérance. Climats, 2007, 157p.
    - Ce livre est l’actualisation de celui qui parut en 2004.
    - Evoque d’abord la matière à penser des trois types basiques de cabinets : la chasse d’eau latérale des Allemands, le trou vertical des Français et la cuvette « mixte » des Américains.
    - Enchaîne sur le triangle hégélien de la minutie réfléchie allemande, de l’ irréflexion révolutionnaire française et du pragmatisme utilitariste anglo-saxon.
    - Puis s’arrête au nouvel avatar de cette trinité : Le Français soucieux de son héritage culturel, l’Allemand de son économie flageolante et l’Anglais de ses relations avec l’Europe.
    - S’interroge sur la prétendue dépolitisation de l’humanitaire, qui devient l’idéologie de l’interventionnisme militaire au service d’objectifs économico-politiques très clairs. Comme dans les Balkans et en Irak.
    - « La politique antipolitique humanitaire, consistant à simplement prévenir la souffrance, se résume effectivement, en conséquence, à l’interdiction implicite d’élaborer un projet collectif positif de transformation sociopolitique ». 

      La gauche et la droite aujourd’hui
    - Nous vivons des « temps étranges ».
    - Où les plus grands adversaires de l’Etat ne sont plus les extrémistes de gauche mais les fondamentalistes américains.
    - Alors que les gauchistes soutiennent un Etat fort.
    - Et que la gauche modérée (type Blair) accepte silencieusement la dépolitisation de l’économie.
    - On a vu comment la tolérance multiculturelle est devenue l’idéologie hégémonique du capitalisme global.
    - Estime qu’un renouveau de la gauche est inimaginable sans une « critique virulente, fortement intolérante, de la civilisation capitaliste globale ».
      L’hégémonie et ses symptômes
    - Rappelle la catégorie des types représentatifs, tels que les prônait le réalisme socialiste.
    - Le type, dans la cristallisation idéologique, est à deux temps.
    - Exemple de la femme donnée en type par les adversaires de l’avortement, ou par leurs partisans. Comment tel ou tel type va devenir l’emblème idéologique, le type hégémonique.
    - La lutte pour l’hégémonie idéologico-politique vise à l’appropriation des termes transcendant les clivages politiques.
    - Exemple de Solidarité en Pologne.
    - Une unité populaire apparente a été érigée en type hégémonique le temps d’un combat spécifique.
    - Note la composante de l’honnêteté dans la typologie idéologique des « gens ordinaires ».
    - Et la plasticité de cette notion d’honnêteté.
      Pour quelles raisons les idées dominantes ne sont-elles pas les idées de dominants ?
    - Selon Z. les universaux hégémoniques doivent incorporer au moins deux composantes : la composante populaire « authentique » et sa « distorsion » liée aux relations de domination et d’exploitation (cf. Balibar, dans La crainte des masses).
    - Dans une cristallisation hégémonique, les désirs de la majorité dominée cohabitent avec l’expression des intérêts des dominants.
    - Analyse le glissement sémantique de la notion de fascisme par rapport à sa réalité socio-historique et à son usage polémique.
    - Montre comment l’affirmation de la non-idéologie peut servir l’idéologie la plus radicale (ex. du nazisme).
    - Le nazisme correspondait à l’aspiration à une authentique vie de communauté, dont la distorsion a été opérée en intégrant (notamment) la chasse aux juifs.
    - Affirme que « les idées dominantes ne sont jamais directement les idées de la classe des dominants ». Vrai pour le communisme autant que pour le fascisme ou le néo-libéralisme.
    - Donne en outre l’exemple du christianisme.
    - Devenu idéologie dominante « en incorporant une série de motifs et d’aspirations propres aux opprimés (la vérité est du côté de ceux qui souffrent et sont humiliés, le pouvoir corrompt, etc.) et les réarticulant de telle façon qu’ils deviennent compatibles avec les relations de domination existantes ».
    - Evoque ensuite la position et le rôle de la classe moyenne par rapport aux deux extrêmes opposés.
    - La classe moyenne incarne, selon Z., le déni de l’antagonisme et « le mensonge incarné ».
      La politique et ses désaveux
    - Comment échapper à la clôture de l’hégémonie ?
    - Jacques Rancière (dans La Mésentente) affitme que cette résistance constitue le cœur même de l’instant politique.
    - Evoque la naissance de la démocratie grecque avec l’exigence d’une part accordée aux sans-part.
    - Une exigence à la fois particulière et universelle, non fondée sur une majorité mais sur un principe collectif acquis pour l’ensemble du demos.
    - Cite le glissement du premier acte démocratique est-allemand (« Nous sommes LE peuple ») à la réappropriation du slogan (« Nous sommes UN peuple ») par les multinationales.
    - Détaille les divers avatars de l’exercice politique, dont le dernier est la postpolitique.
    - « Dans la postpolitique, le conflit entre des visions idéologiques globales incarnées par différentes parties en lutte pour le pouvoir est remplacé par la collaboration entre technocrates éclairés (économistes, experts ès opinion publique, etc.) et tenants du multiculturalisme libéral.
    - Décrit l’évolution du New Labour de Tony Blair.
    - Désormais, les bonnes idées seront « les idées qui marchent ».
    - Le Nouvel Ordre mondial est global mais pas universel.
    - Chaque part reste confinée dans l’espace qui lui est assigné.
    - Il n’existe pas d’universel démocratique sans « part des sans-part».
    - Or l’instant politique consiste justement en l’expression des sans-part.
    - Montre ensuite comment la violence est « gérée » par inclusion dans la postpolitique.
    - On l’a vu dans le changement de tactique par rapport aux Afro-Américains.
    - A l’exclusion de fait, dans les années 60-70, a répondu le mouvements des droits civiques, expression des « sans-part » conduite par Martin Luther King.
    - Aujourd’hui, le problème est « géré » par une vaste trame de mesures juridico-psychologico-sociales qui ne procède pas directement du politique.
    - Cette procédure de tolérance déjoue même le geste politique.
       Existe-t-il un eurocentrisme progressiste ?
    - Z. aborde la question du socialisme est-européen.
    - Comment le sublime enthousiasme de la chute du communisme a tourné au ridicule.
    - Introduit les notions de sot et de coquin.
    - « Après la chute du socialisme, le coquin est un défenseur néoconservateur du marché libre qui rejette avec cruauté toutes les formes de solidarité sociale », tandis que le sot fait de la critique sociale multiculturelle qui renforce l’ordre existant ».
    - Cite les exemples du Neues Forum et sa propre expérience de dissident en Slovénie.
    - Montre comment la postpolitique ne promeut que des « affirmative actions » atomisées, qui n’ont pas de signification politique réelle.
    - La galaxie des « politiques identitaires » n’existe que sur le socle de la globalisation et sa représentativité politique est un leurre.
       Les trois universels
    - La structure de l’universel est complexe.
    - Distingue 1) l’Universalité « réelle » de la globalisation,
    - 2) L’universalité de la fiction régulant l’hégémonie idéologique (l’Etat ou l’Eglise)
    - 3) L’universalité d’un Idéal, illustré par la demande d’ « égaliberté ».
    - Actuellement, l’universalité « réelle » de la globalisation induit, à travers le marché, sa propre fiction hégémonique (ou même idéale9 de tolérance multiculturelle, de respect et de protection des droits de l’homme, etc.
    - Revient à l’émergence de l’Etat-nation.
    - Et à l’équilibre qui a découlé (temporairement au moins) de sa construction.
    - Evoque la fin du monopole de l’usage légitime de la violence (définition de l’Etat moderne selon Max Weber) en citant l’exemple des prisons privées américaines, qu’il qualifie d’« institutions obscènes ».
       La tolérance répressive du multiculturalisme
    - Comment se construit l’« autocolonisation » du capital multinational.
    - Le pouvoir colonisateur a passé de l’Etat-nation aux multinationales, dont l’idéologie hégémonique est un multiculturalisme de façade, lequel cache une sorte de « racisme avec une distance », sur une base eurocentriste.
    - La tolérance libérale du multiculturalisme tolère l’Autre tant qu’il n’est pas le vrai Autre. Donne l’exemple de l’excision ou de la peine de mort. « Nous savons ce qui est bon pour vous ».
       Pour une suspension de gauche de la loi
    - The very question is : comment réinventer le geste politique dans le contexte de la globalisation ?
    - Relève que l’impartialité du libéral est « toujours-déjà partiale ».
    - La gauche devrait réaffirmer le caractère radicalement antagonique de la vie sociale.
    - Accepter la nécessité de « prendre parti », selon Z., est la seule manière d’être effectivement « universel ».
    - Ne dénie pas pour autant les avancées de la postpolitique en matière sociale.
    - Mais affirme que la dépolitisation de l’économie freine les avancées à caractère vraiment « universel ».
       La société du risque et ses ennemis
    - Revient sur la théorie de la société du risque (Ulrich Beck)
    - Réintroduit les notions d’indétermination et d’incertitude dans le domaine de la décision.
    - Cite le fossé croissant entre la connaissance et la prise de décision.
    - La réalité du fait que « personne n’est aux manettes ».
    - Les premières Lumières tablaient sur la décision fondée par la Raison.
    - Les secondes intègrent les variables liées à l’incertitude.
    - Reproche à la théorie d’être à la fois trop spécifique et trop générale.
    - Estime que le marxisme et la psychanalyse peuvent aider à y voir plus clair.
       Malaise dans la société du risque
    - Critique la théorie dans son approche de la famille.
    - Evoque les conséquences observables et non encore observées de l’effondrement de l’autorité paternelle. (p.116)
    - Parle de la décomposition et de la recomposition des relations dans le contexte évolutif.
    - Passe ensuite à la figure emblématique de Bill Gates, image acclimatée de l’homme ordinaire, du héros-comme-tout-le-monde dans sa variable d’ex-hacker qui-a-réussi.
    - Du nouveau surmoi cristallisé dans la société selon Bill Gates & Co.
       La sexualité aujourd’hui
    - Analyse la nouvelle opposition entre sexualité « scientifique » et spontanéisme New Age.
    - La sexualité « scientifique » l’intéresse sous deux aspects : l’abolition de la fonction créatrice par le clonage, qui nous confronte « à l’alternative éthico-ontologique la plus fondamentale », et les conséquences psycho-socio-ontologiques de l’usage du Viagra.
    - Estime que l’usage de celui-ci va désexualiser l’acte de copuler.
    - En observe les conséquences sur les représentations réciproques du couple. Où le pénis mécaniquement commandé n’a plus valeur symbolique de phallus.
    - Aborde ensuite la vision New Age de Celestine prophecy.
    - Montre comment cette vision tend à réduire toute tension dans l’altérité, voire à nier celle-ci par une sorte de retour solipsiste.
    - Parle ensuite du cas de Mary Kay, cette enseignante américaine tombée amoureuse d’un adolescent de ses élèves.
    - Détaille les réactions à cette affaire médiatisée à outrance.
    - Comment l’élément passionnel de l’histoire a été nié, pour aboutir à une médicalisation du cas et à l’autocritique de Mary.
       C’est de l’économie politique, crétin !
    - Revient au cas de Bill Gates.
    - « La grande nouvelle de la « fin de l’idéologie » de l’âge postpolitique contemporain est la dépolitisation radicale de la sphère de l’économie : la manière dont l’économie fonctionne (la nécessité de mettre un terme à la sécurité sociale, etc.) est acceptée comme une simple manifestation de l’état des choses objectif.
    - Le retrait de l’engagement civique donne libre cours au consumérisme sans « états d’âme »…
       Conclusion : le tamagoshi comme objet interpassif
    - Introduit la notion d’interpassivité.
    - Evoque l’exemple des ires enregistrés de la TV.
    - Décrit le type des relations établies avec le tamagoshi.
    - L’Autre mécanique qui émet constamment des demandes sans avoir aucun désir propre ».
    - « Il est facile de démontrer comment cette notion d’interpassivité est liée à la situation globale actuelle ».
    - Définit la postpolitique actuelle comme « fondamentalement interpassive ».
    - Tout cela passionnant par la matière autant que par les observations. Parfois un peu touffu, saturé de références, notamment à la psychanalyse, qui n’en simplifient pas la lecture, mais l’effort de lecture est productif. Stimulant.

  • Le degré zéro de l’Eros

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    Des Particules élémentaires à la baise de cinq à sept.

    Cela se passe tous les jours sous nos fenêtres, ou plus précisément à trois cent mètres de notre balcon donnant sur la mer et les dunes, avec le Mont-Clair sétois en horizon : tous les jours entre cinq et sept, le long du sublime rivage de sable doux qui forme l’anse liant le Cap d’Agde à Sète, se donne désormais le spectacle couplé de la baise et du branle.
    Les lecteurs des Particules élémentaires de Michel Houellebecq se le rappellent : que cela baisait déjà pas mal dans les dunes de Marseillan, aux abords de la cité naturiste de Cap d’Agde. Dix ans après le progrès est considérable : ce n’est plus à l’abri des regards des baigneurs ordinaires que cela baise, mais sur la plage même où tout un chacun va et vient, enfants compris. Le spectacle se donne ordinairement entre cinq et sept. Il se signale de loin par un attroupement de mâles et de femelles en station verticale, qui forment un cercle plus ou moins dense (de cinquante à deux cents individus environ) autour d’un couple hétéro ou homo en plein exercice de copulation. Rituellement, la fin de la prestation est saluée par les applaudissements de l’assistance…
    Le spectacle est intéressant : pas tant celui des sexeurs, qui ne font évidemment que sexer, que celui de la composition de l’assistance. Pour se dire « libertins », ce que sont visiblement les plus jeunes (30-45) et les plus visiblement dans leur élément, les attroupés ressortissent à l’évidence à la classe moyenne la plus ordinaire, qui s’encanaille momentanément. De la secrétaire au chef de bureau, en passant par le commercial un peu seul et la modiste sur le retour d'âge, c'est l'Europe moyenne qui salive en ces lieux. 
    Il y a vingt-cinq ans que, presque chaque année, nous passons dix jours de printemps ou d’automne dans la cité naturiste d’Heliopolis, où nous ont amenés mes beaux-parents, lui culturiste notoire et elle Hollandaise non moins héliophile. Les studios en ruche de la cité, ses kilomètres de plage où se balader à poil, la proximité des commerces et la mer convenaient à un petit break annuel plutôt bon marché. Tant qu’elles étaient enfants, nos petites filles n’étaient guère gênées par la nudité ambiante, d’ailleurs facultative à l’entre-saisons. Actuellement, les demoiselles évitent ces lieux autant que la plupart des jeunes dont on sait la pudeur, nullement paradoxale.
    Au fil des années, avec une forte accélération récente, un clivage net s’est marqué entre l’ancienne population des naturistes purs et durs, plutôt stricts en matière de morale, et une nouvelle catégorie de gens de tous âges et de toutes nationalités qu’on pourrait dire des consommateurs de sexe actif ou passif, incluant des échangistes, des gays, quelques professionnels de la chose et une foule de plus ou moins frustrés plus ou moins furtifs.
    Ces nouveaux clients, avec leurs désirs et leurs obsessions, amenaient beaucoup d’argent. Leur présence parfois intempestive, avec de plus en plus de boîtes de nuit bruyantes et d’exhibitions occasionnelles (bien avant le spectacle de cinq à sept), n’a pas manqué de susciter la grogne des vieilles peaux naturistes, au point d’engager des affrontements médiatiques, légaux ou policiers. L’an dernier étaient ainsi apparus des placards interdisant tout débordement sexuel public, et des gendarmes à cheval patrouillèrent les dunes. Cette année, la répression semble retombée au point mort, alors que s’achève la construction d’un nouvel ensemble hôtelier, au cœur du vaste hémicycle « futuriste » d’Héliopolis, réservé à la seconde clientèle friquée et bâtie au dam des résidents propriétaires.
    L’équation vaut d’ailleurs pour l’ensemble de la situation décrite : tolérance because pognon, à laquelle je n’ai cessé de penser ces derniers jours en lisant le passionnant Plaidoyer en faveur de l’intolérance de Slavoj Zizek, qui montre comment les impératifs du profit s’accommodent de la tolérance la plus opportuniste, voire la plus hypocrite, étant entendu que les autorités locales restent ce qu’elles sont en matière de morale publique.
    Slavoj Zizek, qui serait sans doute passionné par la matière à réflexion que nous donne ce qui se passe sous nos yeux, ne condamnerait sûrement pas les « acteurs » de la chose plus que nous n’y sommes portés : il constaterait.
    Or ce qu’il écrit dans son chapitre intitulé La sexualité aujourd’hui, trouverait d’utiles compléments à cette observation, dans le sens d’une destruction de la sexualité par sa banalisation sidérante. Toute la réflexion de Zizek sur la négation de l’Autre, ou plus exactement sur le gommage de l’altérité, se trouve illustrée par la baise publique de cinq à sept, à côté de laquelle un tea for two resplendit de fin érotisme virtuel. Négation de l’intimité, négation de la séduction personnelle, négation du secret et de toute parole - sinon de tout langage puisque piercings, breloques et tatouages ont fonction de messages -, négation de toute tendresse autre que ce sentiment moite de poisser et de mouiller de conserve, négation de toute forme d’amour: tel est bien le progrès…
    Slavoj Zizek. Plaidoyer en faveur de l’intolérance. Climats, 156p.