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Le Temps accordé (7)

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(Lectures du monde, 2020-2022)
 
À La Désirade, ce 13 avril. – Je reprends ce journal dans l’esprit qui était le mien entre seize et vingt ans, avec la même espèce de ferveur, mais l’expression à bout de souffle convient plus exactement à mon état physique actuel, à quoi j’ajouterais celle de jambes en coton. Rien que d’accompagner Snoopy au coin de la forêt, à 50 mètres de la datcha, donc 100 mètres aller-retour, m’est pénible; à quoi s’ajoutent des troubles de type probablement neurologique, avec la sensation d’avoir la tête sous l’eau et de tituber au bord d’un abîme, mais cet état de relatif délabrement, qui énerve un peu ma fierté, n’entame en rien mon allégresse et la productivité de ma firme.
 
ENTRE LES GOUTTES. - L’époque veut qu’on surveille de près le moindre de ses éventuels symptômes, et je m’en suis inquiété la moindre lors de mon dernier séjour à l’hosto, après l’angioplastie, quand je me suis retrouvé dons la salle de réveil à quinze boxes peu isolés où reposaient divers opérés plus ou moins gémissants et sûrement porteurs de multiples germes, mais ensuite mon bon naturel m’a préservé de tout début de psychose et je me dis, ces jours, que rescapé du cancer (merci à l’excellent Dr Matzinger et à ses jolis techniciens ferrés dans l’usage de l’accélérateur linéaire) après avoir coupé au sida tout à fait compatible avec les frasques de mes jeunes années, épargné par une chute de pierres aux Aiguilles dorées en mai 68 et relevé de plusieurs autres opérations à travers les années, je ne vais pas m’en laisser conter par ce microbe mondial de mes deux; et d’ailleurs nous faisons tout, mains propres et distance tenue, pour nous en protéger.
 
Ce mardi 14 avril. – Ma bonne amie toujours aussi courageuse, mais physiquement un peu à la peine ces jours, me semble-t-il, alors même que nous vivons le confinement sans grand changement par rapport à notre vie ordinaire ; mais je sens en elle un peu de tristesse sans doute liée à l’interdiction qui nous est faite de voir les petits lascars – ce qui ne l’empêche pas de nous fricoter des plats délicieux avec une sorte d’application particulière ; et puis elle m’a convaincu de me lancer dans la biographie de Léonard de Walter Isaacson alors que je regimbait connement à l’idée qu’un Juif Américain pût consacrer 600 pages au génial Toscan dans un pavé distribué par Amazon…
 
UBU AUX STATES. - Au cours d’un long et bon téléphone avec l’Abbé, celui-ci me dit que ça valait bien la peine de se faire crucifier pour en arriver là, et que la religion mêlée à l’argent et au pouvoir n’a jamais donné rien de bon.
Puis, à propos des nombreux appels qu’il reçoit de ses ouailles plus ou moins déroutées, il me dit qu’il leur propose de voir là come une répétition générale de l’accession au Royaume où il n’y aura pas plus d’hostie que de satrapes à la Donald Trump, ni de vin ni de cours du dollar, mais rien que de la Présence. Alors moi de m’exclamer : « Plus de vin !? Vous en êtes sûr ? » Alors lui : « Sûr de rien ! » Et comme Pâques vient de passer, nous rions à l’évocation des célébrations virtuelles où le Seigneur s’est entretenu par Skype avec ses followers, enfin me dit que ce que recevront de nous nos petits enfants est inappréciable mais qu’il ne faut surtout pas y penser, etc.
 
Ce vendredi 17 avril. – Mon cher René me ravit en m’évoquant les chasses sylvestres de son jeune Luca, dix ans, flanqué d’un compère de douze ans à moitié latino fondu en ornithologie tropicale, qu’il dépose, ces matins de confinement, à la lisière de telle forêt ou au bord de telle rivière, pour les récupérer le soir avec leur matériel et leurs carnets d’explorateurs, avec une mine que le paternel, lui-même féru d’observation ornithologique, résume d’une expression : la banane ! Du coup j’en ai tiré une chronique à venir… Mais ce soir c’est un autre oiseau qui m’inquiète un peu, dans sa cage thoracique, que j’abreuve aussitôt d’eau plate additionnée de Paracetamol 500.
 
DE LA CONFIANCE. – Je me dis parfois que j’aurai eu pour vocation, dès mon enfance, d’être déçu, même si mes parents n’ont jamais entamé ma confiance absolue en eux, et je me rappelle cette lettre assez mesquine de Philippe Jaccottet, à propos de L’Ambassade du papillon où je raconte, entre mille autres choses, les hauts et les bas de mon amitié naïve pour Dimitri ou Maître Jacques et le dépit que j’ai pu en concevoir, et puis flûte, me dis-je : ces deux-là ont beau m’avoir déçu plus souvent qu’à leur tour, pour ne pas parler de trahison : je leur reste finalement plus attaché, et même à leurs pires défauts, qu’à notre vertueux poète prônant prudence et ne se mouillant jamais en rien sauf en poésie poétique, alors que la vie est là pour nous décevoir tous les jours, déjouer notre confiance et nous garder du désespoir.
Mais tout n’était-il pas dit un jour que le même Jaccottet m’a dit à propos de je ne sais plus quoi : « Ah vous, savez, quand on a choisi de viser haut ! », avec ce regard me laissant en somme tout en bas. Cette hauteur défiante, et moi que la confiance aveugle, etc.
 
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DE L’OBSESSION. – Des années durant, Julien Green a couru comme un fou, tous les soirs, en quête de plaisirs charnels, et il dit lesquels, et comment, dans son journal intégral où il a pris le parti de tout dire, mais qu’en dire précisément, et notamment aujourd’hui où l’impudeur de mise se prétend moins hypocrite que la pudibonderie de naguère ?
Chacun en fera ce qu’il veut en fonction de sa propre expérience, et pour ma part je ne bronche pas sur les pages les plus crues, jusqu’à ce passage où le digne Julien détaille la félicité profonde que lui fait éprouver le léchage et la succion du trou du cul de son Robert, y voyant l’accès au plus intime de l’être aimé, mais je n’y vois pas pour autant de complaisance érotomane, au sens commun ou même vulgaire, dans la mesure où cette obsession relève d’une espèce de sainte folie, évidemment liée à l’âge et à un tempérament ardent, mais aussi à autre chose, comme si le tréfonds du plaisir charnel, l’extase de quelques secondes, dites par les uns « la petite mort » ou par tel autre « l’infini à la portée des caniches », signifiait autre chose, etc.
 
Ce dimanche 19 avril. – Le temps était aujourd’hui d’une étrange luminosité, grise et douce à la fois, vaguement stuporeuse, me semblant à l’image du confinement mondial, comme hors du temps et des activités ; ensuite redescendant à la Maison bleue, je suis tombé sur notre voisin de palier, camarade lointain de nos premières années de collège dont je n’arrive pas à me souvenir du visage d’adolescent, nous parlons sans que je perçoive la moitié de ce qu’il me dit tant je deviens sourdingue, mais je fais comme si j’étais d’accord avec ce qu’il me dite, et peut-être le suis-je, le vieux pote a l’air un peu Duduche d’un teenager, il en est à son troisième mariage avec une très belle Africaine et leur amour de fils de douze ans, un peu renfrogné de timidité probable, me fait penser à Parfait, le rejeton non moins timide de Bona le Congolais qui semblait toujours un peu gêné en me parlant, lors de ma visite à Sheffield où Marie-Claire, sa mère, m’avait félicité un soir pour mes qualité de danseur de tango, ce qui m’avait paru très exagéré…
 
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AU PRÉSENT. – Si tel mec dénigre devant moi La Femme, je lui réponds sans le dire forcément à haute voix : Lady L, ou Annie Dillard. Parce que je ne connais qu’elles, ou ma mère et mes sœurs, nos filles et quelques autres que j’ai aimées, plutôt maladroitement ou carrément mal, et qui ne représentent en rien La Femme en tant que telle, que je redoute en tant qu’abstraction sublime ou dangereuse, figure de la pétoche masculine ou du mépris des crâneurs du sempiternel vestiaire des hommes puant la sueur vinaigreuse et la couille savonnée, moi traître à la virilité depuis mon enfance songeuse, moi qu’on traitait de fille manquée parce que je lisais des livres et me montrais d’une sensibilité excessive, et j’emmerde les viragos autant que les fausses douces, la guerre des sexes m’aura fatigué pendant six mois et ensuite le garçon a fait ce qu’il a voulu, prêt à risquer une vie avec Lady L. et de bonnes et belles filles, un ou deux amis uniques et même plus, et ce recueil de pensées de l’incomparable Annie à la douceur de mec et à la fermeté de fée.
Cette hyperréaliste mystique, comme ce fou de Rozanov en ses moments de pure présence, ou comme Charles-Albert dans ses illuminations de psalmiste, est d’une Amérique forestière ou océanique que j’ai vécue à ma façon dès mes treize, quatorze ans, bien avant de me risquer à écrire mais déjà en quête du langage oublié qui sourd à tout moment entre ses lignes, silence des étangs à la fin du jour ou à l’aube quand la nèpe géante dévore quelque créature innocente, et la Chine des royaumes combattants, et le désert rouge de Teilhard les touristes en shorts au Golgotha, le petit miteux qui lui demande où elle en est avec Dieu, and so on. Une femme ça ? Plutôt un vol de colibris ou les étincelles de lumière à la surface de la planète bleue, une tricoteuse éternelle toute semblable à Lady L. ou à ses filles, mes terres fermes et mes fermières, etc.
 
LE SOUTTER DE THÉVOZ. - Arrivant au terme de la lecture du Soutter en poche de Michel Thévoz, je suis sidéré, quoique je m’y attendais, de ne point y trouver une ligne évoquant même de loin les Christs du mystique Louis. Le thème, plus généralement, n’existe pas, sauf s’il a l’air de la cristallisation d’un fantasme et peut-être rapporté à une lecture freudienne.
Quelle misère froide ! Quel savoir éblouissant de méconnaissance des gens et des choses. Quel manque total de sensibilité qui ne soit pas de convention esthétique ou référentielle. Lui qui voit de la pédophilie refoulée chez les enfants candides du tendre Anker ne voit rien de simplement gentil ou de bonnement génial dans la ressaisie artiste non homologuée, qu’elle soit « culturelle » au sens des classements néo-académiques ou prétendue sauvage et pure en son acclimatation des musées de l’Art Brut.
Mais quelle passion de la fausse originalité chez ce faux provocateur, et quelle myopie dans ses projections glacées, le Christ manquant, omniprésent chez Louis Soutter jusqu’à ses putes et ses enfants convulsé, jusqu’à ses fruits ou ses volutes, signalant en somme sa désincarnation d’intelligent qui a tout vu et tout compris sauf l’essentiel.
 
Ce mardi 21 avril. – Je vais tâcher de prêter plus d’attention, ces prochains temps, à l’actualité détaillée. Ce que nous vivons ces jours étranges, inimaginables et fous, est intéressant et révélateur à de multiples égards, et d’abord en matière de déni, omniprésent dans les médias et sur les réseaux sociaux, où l’on voit au plus haut niveau des pouvoirs mondiaux que l’autruche américaine ne le cède en rien à la chinoise ou à la russe, chacun chargeant l’autre en se dédouanant.
Tout près de nous, sur le site, caractéristique selon moi d'un nouvel aveuglement idéologique, que représente Observateurs.ch du cher Uli Windisch, passé de la juste opposition au politiquement correct à une sorte d’acharnement symétrique parano contre tout ce qui ne fleure pas la bonne vielle nation nationale, voici qu’on apprend que Bill Gates et les Chinois sont de mèche avec l’OMS pour nous contaminer avant le Grand Remplacement marquant l’alliance secrète de l’Etat islamique et de la social-démocratie moisie; et tous les jours nos amis de gauche, sur Mediapart, ou nos amis libéraux du site antagoniste Contrepoints y vont de leur hargne accusatrice – mais c’est ailleurs que j’entends grappiller le Détail, en relevant d’autres statistiques que celles qui déferlent sans rien signifier. Ainsi je note à l’instant qu’en 1991 la moyenne des hommes qui ont vécu sur terre était estimée à 85 milliards, nous rappelant que le nombre des morts sera toujours supérieur à celui des vivants, et que le nombre de décès annuels imputables à l’automobile est dix fois supérieur à ceux des diverses grippes, etc.
Sur quoi je prends des nouvelles du compère Donald Trump par WhatsAp, qui m’apprend que l’eau de javel ou l’encaustique ont une vertu curative probable contre ce fucking microb.
 
PANDÉMIE ET CULTURE. – Dans la rubrique culturelle du quotidien 24 Heures que je reçois gratuitement au titre d’ancien mercenaire, je lis sous la plume de l’excellente Cécile L. que c’est le moment ou jamais de lire Montaigne.
Je la vois d’ici et me demande pourquoi elle n’écrit pas : relire Montaigne. Parce que c’est cela même que le président français Macron, philosophe émérite, a conseillé à ses ouailles nationales : voici venu le Moment de la Culture, le moment de relire Proust, et l’on imagine Cécile sur son futon et Manu dans son fauteuil à bascule tout cuir blanc, du sommet à la base, se repassant les bonnes vieilles séries de 24Heures chrono ou les cassettes de Louis de Funès en pensant très fort à ceux qui en bavent dans les banlieues impatientes d’accéder au Savoir.
 
PORNOLAND. – Que représente vraiment l’empire numérique de la pornographie, dont j’apprends par Michael Connelly que l’un de ses foyers de production, à Los Angeles, constitue la ressource financière la plus juteuse de la Cité des Anges?
Comment aborder ce sujet clairement et sans intonation moralisante, sans hauts cris plus ou moins affectés, de façon simplement réaliste, en considérant qui fait quoi et comment, et désormais bien au-delà des studios spécialisés vu que l’exhibition plus ou moins lucrative se mondialise et se banalise au point que ça baise en famille sous l’oeil de la webcam, que tous les « goûts de la nature » y ont droit et que personne ne moufte en dépit des prétendues barrières destinées à préserver l’innocent enfant ?
Et si c’était d’abord toi, moi, vous qui devrions nous protéger, je ne sais pas, en regardant par exemple ailleurs ?
Or l’exposition des organes n’est qu’un aspect de cette agression permanente, de cette incitation de chaque instant à l’excitation, de cet orgasme en boucle qu’on dit « bestial » alors qu’aucun singe branleur ni aucune truie en rut ne montrent un telle constance énervée devant leurs écrans.
À quoi tout cela rime-t-il, dont personne ne parle ou, plus exactement, dont tout le monde fait semblant de parler aux émissions On-en-parle, d’un ton hyper concerné et pour n’en rien dire…
 
Ce vendredi 24 avril. – Mon état physique n’est pas ces jours bien brillant, mais l’humeur est allègre et ma bonne amie peine et sourit à l’avenant ; en revanche les menées du Président américain la font enrager, alors que, plus cynique ou détaché, je m’en réjouis tant elles me semblent exposer ce qui se cache à l’ordinaire en matière de basse démagogie et de muflerie vulgaire.
Déjà le Cavaliere italien me réjouissait, avec sa rutilante effronterie de bateleur télévisuel à l’italienne, mais avec Donald Trump c’est l’apothéose du kitsch et du toc ricain conjuguant, dans sa version la plus vulgaire, le culte du fric et l’idéologie la plus chauvine dont nos beaux esprits libéraux s’accommodent en diabolisant tout ce qui fait obstacle à leur expansion à outrance, jusqu’à ces jours où tout à coup les plus lucides, devant le désastre non encore évalué, voient s’effondrer leur empire, etc.
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LES DÉMONS. – Nabokov est excessivement sévère et presque jouissivement malveillant, dans ses cours de littérature destinés aux étudiants américains, à propos de Dostoïevski, et plus précisément dans sa présentation des Démons dont il prétend que toute la première partie, avant l’apparition de Stavroguine, est un galimatias confus et inutile, affreusement mal écrit de surcroît.
Or passant de la traduction, dans le livre de poche, des Possédés, à celle de Markowicz, qui a corrigé le titre en Démons et se tient beaucoup plus près du texte initial, avec son côté brut et même brutal, ce que je croyais un jugement magistral plutôt gratuit du très grand Vladimir sur le très très très grand Fiodor Mikhaïlovitch, dans la bonne tradition du mon-verbe-contre-le-tien où l’esthétique personnelle le dispute à la mauvaise foi (sa façon analogue de réduire Faulkner à du foin de fermier sudiste), je constate qu’en effet Les Démons est un roman terriblement mal fagoté quant au style, dont la première partie semble tirer en longueur alors qu’elle fonde véritablement, on pourrait dire mimétiquement, l’univers médiocre et chaotique – chaos des relations humaines et des sentiments, chaos social et psychologique – dans lequel se préparent les horreurs venir, et de cela Nabokov doit être est bien conscient son hybris professorale et son orgueil d’auteur le guindent au risque de fausser gravement l’approche du roman par ses jeunes lecteurs.
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COSMICOMIQUE. – Il y a, chez Annie Dillard, une sorte de proximité de l’intime et du cosmique qui se perçoit, notamment, dans sa façon de parler de la nature, il faudrait plutôt dire : d’écrire dans la nature, sans qu’il y ait trace chez elle d’effusion convenue (ô nature ! etc.) ni de pose de type bas-bleu écologisant, plutôt la curiosité et, souvent, le saisissement devant la simple présence de l’environnement naturel (dont les êtres humains font partie au même titre que les écureuils gris ou les étoiles), et cette « intimité cosmique » s’allie en outre à un sens du comique qui lui permet, précisément, de rompre avec toute sentimentalité niaise à la Bouvard et Pécuchet ou à la Michel Onfray.
Le moment que nous vivons est extraordinaire, semble nous dire cette sacrée bonne femme, mais ce n’est rien de le dire: il n’est que de le vivre et de mille façons diverses qui procèdent du même éveil et du même bond les yeux ouverts devant la merveille.302133445_10229595730024439_3753822019549025385_n.jpg
«Merveille des merveilles sous le lilas fleuri, merveille: je m’éveille», écrivait le poète Jean-Pierre Schlunegger qui finit, désespéré, par se jeter d’un pont, non loin d’où nous vivons, pour se fracasser sur les rochers de la rivière, tout en bas.
Or nous vivons tous ces jours sous la double instance de telle merveille et de son envers mortel, et ce n’est pas d’hier, nous l’oublions trop souvent, mais quelque temps nous voici comme au pied d’un mur et c’est le bon moment - le beau moment d’apprendre à voir le monde les yeux ouverts et d’apprendre à parler à une pierre.
La merveille des merveilles est à la portée de chacune et chacun , et ma conviction s’en est trouvée confortée, l’autre jour, en notre quarantaine à tous, lorsque tel cher ami m’apprit au téléphone que tous les matins il conduisait son petit lascar Luca de dix ans et son compère Arthur de trois ans son aîné familier par son père argentin des colibris de la jungle de son pays, à la lisière des bois vaudois où ils s’enfoncent tout appareillés d’instruments d’observation et autres chasses subtiles - toute la journée rien qu’à eux, fous de ferveur curieuse et de joyeuse adulation des multiples espèces de végétaux ou d’animaux divers tels les castors d’un soir passé - en somme prédisposés à apprendre un jour a parler aux pierres à l’imitation de ce jeune Américain dans la trentaine exerçant, dans sa cabane perdue en pleine nature, le rituel censé faire parler une «pierre à souhaits»…
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Certains livres sont des départs et d'autres des arrivées. Certains livres ouvrent des fenêtres et d'autres explorent les multiples recoins qu'il y a dans la maison. Certains livres ne font que passer et d'autres vont rester. Certains livres ne sont que des aspects de la vie et d'autres en font la somme; et c'est un peu tout ça que je ressens en revenant sans cesse aux récits et aux réflexions, aux observations et aux intuitions émaillant l’œuvre incomparable d’Annie Dillard, à commencer par les deux recueils de fragments que représentent Au présent et Apprendre à parler à une pierre.
On est là dans la maison du monde en parcourant ce livre à la fois très physique et vertigineusement métaphysique, hyperréaliste et non moins réellement habité par l'Esprit qui s'intitule Au présent et conjugue les pires effrois et les plus hauts émois du cœur et de l’âme.
Le théâtre actuel de la pandémie, avec ses milliards d’histoires individuelles bouleversantes ou affligeantes de médiocrité, ses rages et ses courages, ses bontés discrètes et ses vilenies étalées, n’est guère différent des univers explorés par Annie Dillard dans les archives illustrées des «troupes humaines» victimes des pires monstruosités congénitale (nains à têtes d’oiseaux ou nourrissons sirénomèles, entre autres produits de la fantaisie «divine» salués par autant d’hymnes par les diverses traditions religieuses) ou sur le terrain de nos contemporains chinois ou palestiniens, sur les traces du paléontologue Teilhard de Chardin aux rêveries mystiques ou le long des fossés à ciel ouvert révélant une armée de combattants chinois de terre cuite enterrés comme le furent, encore vivants, tant de sujets d’un certain empereur Qin adulé par son descendant Mao…
Annie Dillard est ce qu’on pourrait dire une pure poétesse de la pensée dont le génie - sans le moindre des chichis de ce que j’appelle la «poésie poétique», souvent obscure et prétentieuse, ou bavarde comme les pies des réseaux sociaux -, procède par fulgurants rapprochements, parlant aussi bien de la stupéfaction qu’elle éprouve à la rencontre inopinée d’une fouine au coin d’un fourré ou à la vision de ce vieux lecteur du Coran assis contre le pilier d’une mosquée de Jérusalem filant discrètement des bonbons en papillotes aux gamins pieds nus, des prodiges émaillant les vies de saints hassidim ou d’un chevreuil piégé se débattant dans la jungle amazonienne, de la formation des déserts et des nuages ou de la naissance de tel enfant à longue queue et fentes brachiales au cou semblables à celle du requin qui nous incite à penser que «si l’homme devait appréhender pleinement la condition humaine il deviendrait fou». Et les énumérations d’aligner leurs chiffres avérés, et le rappel d’innombrables faits remarquables ou affolants (140.000 noyés ce jour-là au Bengladesh, etc.) d’alterner avec les statistiques même pas bonnes à soutirer des larmes aux pierres…
De son propre aveu, l’auteure d’Une enfance américaine, de Pèlerinage à Tinter Creek - dont la verve naturaliste évoque si fort le «philosophe dans le bois» Henry Thoreau -, ou encore de la stupéfiante chronique de la conquête de la côte pacifique nord-ouest des States par les puritains amis ou ennemis des Indiens, intitulée Les vivants - fut une enfant si étonnamment étonnée et étonnante que sa propre mère se demandait ce qu’on pourrait jamais en faire dans ce monde...
Et que faire des livres d’Annie Dillard, honneur littéraire d’une nation dont le Président est la honte; que faire de cette bonne fée dans un monde dont le personnage supposé le plus puissant présente tous les traits d’un mufle inculte, terrifiante incarnation d’un empire du vide et du faux?
Simplement cela: les ouvrir et leur permettre de nous éveiller.
 
Ce jeudi 30 avril. – En lisant tout à l’heure, après de nombreuses pages du Zibaldone, la longue introduction aux Poésies de Leopardi, puis divers poèmes au hasard, je me dis que la poésie, vécue par ce fou douloureux comme un sacerdoce et une âpre quête philosophique, compte pour moi de façon beaucoup plus légère et comme éclatée, autant dans ses constellations visuelles que par sa présence ontologique et musicale, ses mots qui en appellent d’autres et ses libres associations révélatrices, qui font à mes yeux la chronique proustienne bien plus « poétique » que cent mille vers considérés comme de la poésie, etc.
 
SAINTS DU JOUR. - Un almanach que j’ai toujours à portée de main me rappelle que le 10 août est la fête de saint Laurent, diacre romain accusé d’avoir protégé une bande de pauvres au lieu de livrer les trésors de son église, grillé vif en 258 après avoir demandé d’être rôti à point (il tenait son prénom du fait que saint Sixte l’avait retrouvé sous un laurier après qu’un démon l’eut enlevé tout enfant à sa mère), ce qui lui vaut le triple patronage des pompiers, des verriers et des rôtisseurs, et d’être invoqué en Auvergne contre les loups, ou en Bretagne contre l’eczéma; et revenant au 1er mai, double fête du Travail et de Joseph le charpentier, j’apprends que ce lendemain de la nuit des sorcières est le jour où les jeunes gens faisaient le « mai aux filles » en déclarant leur flamme ou leur dédain par divers signes (fleurs ou orties accrochées aux volets des désirées ou des réprouvées), jour de bonne rosée dont on enduit le pis des vaches ou, si l’on est garçon, dans laquelle on se roule nu pour assurer sa bonne fortune annuelle, etc.

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