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Retour à Scepanovic

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À propos de La mort de Monsieur Golouja et autres nouvelles.
Les lecteurs de La bouche pleine de terre se souviennent sans doute du nom de Branimir Scepanovic, l’une des figures les plus marquantes de la littérature yougoslave d’après-guerre. Dans le présent recueil de nouvelles, ils retrouveront les grands thèmes et l’atmosphère fascinante de l’auteur serbe.
Au début de La bouche pleine de terre, l’on voit comment, à la suite d’un malentendu, deux chasseurs se mettent à poursuivre un homme errant tout seul dans la forêt à la recherche de ses souvenirs d’enfance, et dans quelles circonstances la poursuite devient chasse à l’homme, à laquelle une foule croissante et gesticulante participe.
Condamné à mort par les médecins, le protagoniste n’a pas de raison, apparemment, de fuir les gens qui se sont lancés à ses trousses, lesquels n’en ont pas plus de lui en vouloir. Or c’est précisément cet irrépressible élan vital, sur fond d’engrenage absurde, qui donne au récit de Scepanovic sa frénésie pathétique et la vérité de ses symboles.
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Avec La mort de Monsieur Golouja et La honte, nous retrouvons deux personnages directement confrontés à la mort alors que le héros d’ Avant de la vérité en découd avec les séquelles de la guerre.
Dans la première de ces très remarquables nouvelles, la situation paradoxale à laquelle l’auteur parvient à nous faire croire, dans la tonalité des fables d’un Kafka, procède elle aussi d’un malentendu. Nous ne saurons jamais, de fait, ce qui a poussé Monsieur Golouja à s’arrêter quelques jours dans le trou de province suant l’insignifiance et l’ ennui où il va trouver la mort, alors qu’il se dirigeait initialement vers la mer pour y passer un congé; pas plus que nous ne parviendrons à démêler les raisons pour lesquelles il déclare, aux habitants qui l’interrogent sur sa présence en ces lieux, que c’est là qu’il a résolu de mettre fin à ses jours...
Ce qui est sûr, en revanche, c’est que dès ce moment-là, Monsieur Golouja se trouve pris dans un engrenage tout aussi aussi implacable que celui de La bouche pleine de terre, à cela près – et c’est là une idée procédant d’un sentiment qui confère à la nouvelle sa résonance déchirante – que la fuite de Monsieur Goulouja passe par tous les délices imaginables...
En effet, à la fois émus et flattés par la funeste résolution de Monsieur Goulouja, qui promet soudain de rompre la monotonie de leur existence, les habitants du bourg prennent–ils à cœur de rendre ses derniers jours agréables, lui offrant tout ce dont un quidam peut rrêver. Là-dessus, comme on pouvait s’y attendre, Monsieur Golouja reprend goût à la vie: choyé par les femmes et respecté de tous, il ne cesse de renvoyer la funèbre représentation qu’il leur a promise, poussant même l’insolence jusqu’à engraisser !
Victimes et bourreaux
L’une des caractéristiques les plus frappantes que nous connaissons de l'art de Branimir Scepanovic tient à la relation fondamentale, que l’écrivain réussit à suggérer, par des moyens essentiellement poétiques, unissant l’homme et l’univers.
Les lecteurs de La bouche pleine de terre se souviennent, à l’évidence, de l’apparition insolite du protagoniste en costume de ville, dans une forêt de l’aube; du mélange de sensualité et de violence se dégageant du monde physique dont l’écrivain sait rendre la présence; ou encore, avec le sens de la mise en scène d’un cinéaste «mental», du contrepoint auquel l’auteur excelle, passant des libres espaces aux retours en arrière de la mémoire, du travelling effréné aux gros plan.
Perdu dans le cosmos, l’homme selon Scepanovic n’est pas, toutefois, de ces fils de l’absurde qui foisonnent dans le roman contemporain. Enraciné dans une terre, avec des souvenirs qui lui donnent un espace intérieur, c’est bien plutôt un personnage tragique, tissé de bien et de mal, qui prend conscience de sa précarité dans des situations-limites.
Tel apparaît aussi Antonio, dans Avant la vérité, qui revient après des années dans le village dont il commandait la garnison d’occupation. Attiré par le souvenir d’une femme qu’il a aimée, et dont il apprend qu’elle a été tuée pour s’être compromise en sa compagnie, ledit Antonio prend conscience de tout le mal qu’il a commis dans les circonstances arbitraires de la guerre. Cela étant, en face de la muette accusation des villageois, il ne se repent pas plus qu’il ne cherche à se blanchir, à la fois bourreau et victime dont l’auteur nous faire partager la souffrance d’homme fort – tant il est vrai que les personnages de tragédie sont parfois des hommes forts pris au piège de la réalité...
Quant au narrateur de La honte, il se trouve également placé dans une situation qui le révèle subitement à lui-même : gisant au fond d’un ravin, à proximité des débris de sa voiture de sport, il ne sait trop s’il survivra, de sorte que la moindre péripétie de son attente, le moindre souvenir aussi, se chargent pour lui d’une signification décisive.
 
Des crises purificatrices
 
Avec La honte, nous retrouvons, plus que dans les autres nouvelles du présent ouvrage, le thème du passé restitué aux confins de la mort, si poignant dans La bouche pleine de terre.
Au début du récit, ne connaissant du narrateur que le ton de la voix et le tragique de la situation, l’on se sent tout naturellement en sympathie avec lui. Mais ensuite – et c’est ce qui nous paraît remarquable aussi, chez l’écrivain – au fur et à mesure que se développe la confession de Vladimir, personnage rien moins qu’angélique qui se rappelle les quelques ignominies entachant son existence, le lecteur participe en quelque sorte à l’espèce de catharsis expiatoire du personnage, au lieu de le juger de l’extérieur.
Et c'est la honte qu'éprouve une première fois Vladimir à la vision de la dureté des hommes, lorsqu’il constate que les automobilistes ne daignent pas lui porter secours ; la honte qui le fait rougir de lui-même, à l’instant de se remémorer une promesses jamais tenue ; l’humiliation qu’il a fait subir un jour à sa propre mère ; ou enfin la honte qu’il ressent à la pensée qu’un type de son acabit va survivre, lorsqu’il comprend que son cas est sans gravité – ces diverse cristallisations d’un même sentiment signalant par excellence le retour sur soi de la conscience, nous les reconnaissons évidemment en nous-mêmes, chacun à sa façon.
«En regardant les gens, souvenez-vous de leur naissance encore si récente, de leur enfance, de leur mort prochaine –et vous les aimerez : tant de faiblesse !», écrivait Andrei Siniavski dans l’ensemble de méditations rédigées lors de son séjour au goulag et réunies sous le titre d’Une voix dans le chœur (Seuil, 1974). Dans le même ordre d’inclination fraternelle, les nouvelles de Branimir Scepanovic nous rappellent des vérités de toujours sous une forme littéraire accomplie.
Branimir Scepanovic, La mort de monsieur Golouja. Editions L’Âge d’homme, 1978.
 
(Cet article a paru dans La Liberté de Fribourg en février 1979)

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