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Le parti pris d'en rire

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Ce samedi 2 janvier. – Je suis resté scotché bien tard, hier soir, et jusqu’à deux heures du matin, à regarder les dix-huit épisodes de la série anglaise Mum, littéralement fasciné par ces tableautins de la plus pure sottise considérée avec un regard d’une non moins pure tendresse, où la comédie humaine se nourrit des petits riens de la vie quotidienne dans la foulée d’une brochette de personnages rappelant un peu, en costumes actuels de clients de grandes surfaces, les protagonistes de l’inoubliable Journal d’un homme sans importance (Diary of a Nobody) des frères Grossmith qu’Evelyn Waugh disait le roman le plus drôle du monde.
Après m’avoir recommandé la chose, Lady L. m’a fait remarquer qu’elle relevait pour ainsi dire de l’intraduisible, et de fait les sous-titres français ne rendent pas la substance très particulière du langage popu de la classe moyenne anglaise inférieure, pas loin du cockney, mais les situations et l’éventail de ce qu’on peut dire un infra-langage, fait de gestes et d’expressions faciales extraordinairement travaillés par les acteurs, reflètent une vérité tellement générale, et avec une telle dose de dinguerie humoristique que n’importe qui en sourira ou en rira aux éclats, alors même que le propos sous-jacent me semble d’un sérieux sans pareil dans le genre, à la fois dans le registre « limite » du grotesque imbécile, et dans celui de ce que Proust appelait les intermittences du cœur.
 
CÔTÉ COEUR. - De fait, le cœur est au cœur, si j’ose dire, de cette apparente galéjade. Cœur blessé, pour commencer, de Cathy la presque sexa qui vient de perdre son conjoint David, et dont le deuil est partagé par son entourage jusqu’à l’étouffement, tandis que Michael, le meilleur ami du défunt, se tient un peu à l’écart tout en se montrant de plus en plus présent, lui aussi poigné au cœur.
Rien cependant de larmoyant dans cette donnée affective de base immédiatement submergée par le tourbillon des allées et venues incessantes des personnages secondaires : Jason le grand fils un peu dadais et sa cruche blonde gaffeuse au prénom de Kelly, Derek le frère faraud de Cathy que sa compagne Pauline mène par le bout du gras en mijaurée snob aussi guindée que bas de gamme, à quoi s’ajoutent les vieux parents de David dont l’agressivité grossière se radoucit peu à peu alors même que les traits les plus caricaturaux de tous se nuancent à l’avenant.
Car on est ici au-delà de la moquerie ordinaire et du mépris des crétins à la Deschiens: on est avec les gens.
Lesdites gens, au premier regard, sont les plus débiles qui soient, et l’apparente vulgarité des saillies ( à en juger par les sous-titres française bien plus que par ce qui est dit en anglais d’en bas…), le lourd comique de répétition, les traits marqués à l’excès pourraient faire conclure à la facilité à grosses ficelles, mais il faut y regarder de plus près, dans le détail comique des postures et des propos toujours au bord de la rupture, au bord du ridicule et de l’indigence, au bord du désarroi et de la timidité, au bord de l’explosion nerveuse et de la méchanceté, au bord de ce gouffre qu’est souvent la relation la plus ordinaire.
On regarde ces gens, on est tenté de les trouver nuls, on est au bord de les juger, et pourtant non : on ne les juge pas, on les observe, on les voit de mieux en mieux et plus ils dérapent, plus ils grimacent, plus ils gesticulent et plus on s’attache à eux sans qu’il s’agisse pour autant de complaisance, comme on s’attache aux bouffons de Shakespeare et aux précieuses ridicules ou aux faux dévots de Molière, aux aristos déchus ou aux snobs imbéciles de Proust. Convertir la laideur sociale et la méchanceté en bonté et en beauté non convenue: tel serait le job...
Les Français ne savent plus faire cela depuis des décennies, les séries de partout sont désormais saturées par la violence et les conventions sentimentales, et c’est là que Stefan Golaczewski, l’auteur de Mum, porte le fer en retournant bonnement les situations.
Avec des personnages de sitcom ultra-typés qu’il pousse à bout, il fait ressortir la possibilité de la bonté, de la lucidité dans le chaos mental et de la compréhension in extremis. Au fil de dix-huit épisodes, Cathy a « pris sur elle » en encaissant les pires énormités, non sans voir que Michael l’assistait muettement de son affection virant à l’amour.
 
DE L'UNDERSTATEMENT. - On sait ce qu’est l’understatement à l’anglaise, qui tend à tout retenir ou à tout atténuer par respect des convenances. Mais il est rare que cette réserve extrême devienne un ressort comique décisif qui permet, au bord de tout éclat, de faire sentir l’irremplaçable particularité de chaque personnage à tout le monde. Marcel Jouhandeau dit quelque part (plus exactement dans ses Divertissements à la gloire d'Epictète, de Madame de Sévigné, de La Bruyère ou de Voltaire) que le génie particulier de Molière tient à cela qu'il fait rire tout le monde, de la base au sommet de la pyramide sociale, et le fait est que ce comique aussi profond que débonnaire propre aussi à La Fontaine se fait rarissime en notre temps de faux sérieux.
Or le monde un peu fou qui nous entoure est là, dans cette sitcom à la gomme, et ce sont des gens : Mum est votre mère, votre belle-mère espagnole, votre sœur qui vient de divorcer d’un Slovène parvenu, vous reconnaissez en Jason (le fils de Mum) votre cousin plâtrier amoureux d’une coiffeuse bègue, et le frère complexé de Mum (Derek) vous rappelle ce grand flandrin de votre club de pétanque dont l’insupportable compagne n’en finit pas de citer les préceptes de Nadine de Rotschild, ainsi de suite, entre vos aïeux tousseux et fatigués et vos ados accros aux applis, etc.

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