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Ceux qui, au cœur de la disgrâce, célèbrent la beauté du monde

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Du journal de confinement de Germinal Roaux, « Revoir le printemps», qui a clôturé le festival de Locarno, au documentaire de Stéphanie Pillonca, « Laissez-moi aimer », consacré à la pratique de la danse intégrant des handicapés, ou des lettres de prison de Rosa Luxemburg à l’émerveillement d’Alexandre Soljenitsyne devant la splendeur de la nature : même joie profonde et rayonnante, qui a de quoi revigorer…

Quel rapport entre la repousse d’une frêle fleur blanche dans une chambre confinée, en avril dernier, la cavalcade soudaine sous l’orage de quelques vaches semblant battre des ailes comme des anges à gros culs, deux jeunes homosexuels (dont un handicapé à gestes de crustacé fébrile et sourire hilare) enlacés sur un banc du jardin parisien des Tuileries et se roulant des pelles sans se cacher, un champ d’oliviers aux troncs torsadés, une trisomique au crâne rasé dansant en tenue légère de fille-fleur et le vieux Soljenitsyne dans le sous-bois d ‘une forêt moscovite – quel autre lien que l’exclamation de ce témoin dantesque des enfers du XXe siècle : «Comme le monde est beau ! ».

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Pendant que le monde en question se trouvait confiné et comptait ses morts, en avril dernier, le poète de cinéma Germinal Roaux filmait des fleurs et des nuages avec son smartphone, filmait un agneau pascal endormi dans l’herbe, filmait son ombre par terre aux yeux de petites fleurs blanches, filmait la percée du soleil dans les hautes frondaisons touchant le ciel, filmait le vent et son violent tumulte, filmait l’éclosion en gloire des fleurs de cerisiers, filmait l’eau déferlante d’un ruisseau, filmait sa propre allégresse de filmer l’éveil du printemps à valeur de retour à la simple vie. On dit volontiers, à ce propos, que le grand art est le plus simple. Or les 16 minutes de Revoir le printemps relèvent, à mes yeux, du grand art.

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La voix douce de Germinal nous interpelle d’emblée comme en confidence, et chaque image, chaque plan enchaîné au précédent comme par une mélodie, chaque séquence étoffe son propos déclaré par ces simples mots fleurant la candeur : «Je vais essayer de montrer quelque chose de beau, quelques chose qui réconforte ». 

A New York, dans les quartiers les plus durement touchés par la pandémie, les morts, en avril dernier, s’entassaient dans de misérables fosses communes alors que le Président s’enferrait dans son irresponsable déni, mais notre Germinal rêveur faisait-il mieux en contemplant la nature au lieu de documenter «sur le terrain» l’effroi de nos vieilles peaux et la panique de nos mouroirs ?
Poser la question revient à se demander à quoi sert l’Art, si la Musique est un «plus» hygiénique, si la fonction de la Poésie est de rivaliser avec le Paracetamol, à quoi rime la Beauté et si l’hymne à la joie d’un compositeur sourdingue est toujours digne d’être entendu ou chanté par 10.000 Japonais (à voir sur Youtube : je n’invente rien).

De la grâce et des disgraciés en période d’apparente disgrâce 

Le mot de grâce, dont je ne sais comment il se traduit en chinois ou en américain, en grec ancien ou en espéranto, est d’un usage si délicat que je m’en tiendrai à quelques exemples que chacune et chacun comprendra ou développera à sa guise.

Parler de grâce à propos d’une ravissante enfant dansant au soleil ou des roulades nocturnes de Rossignol va pour ainsi dire de soi, à la limite du cliché voire du kitsch, mais la vraie grâce du vivant ne devrait pas être sélective, seulement esthétique ou flatteuse, ni seulement religieuse ou propre à telle ou telle culture raffinée: elle devrait être perceptible partout et en toute heure, découlant autant de notre regard que de l’objet regardé.

S’agissant du regard de Germinal Roaux sur le monde et de sa façon de nous transmettre ce qu’il voit et ressent, l’on pourrait dire qu’il a choisi dès le début, avec son premier film consacré à un trisomique, de montrer sans enjolivement ni pieuse pitié la grâce et la beauté d’un disgracié.

Or la même grâce se dégage du film de Stéphanie Pillonca consacré à l’école de danse de la jeune chorégraphe Cécile Martinez mêlant handicapés et danseurs «normaux», ceux-là aussi gracieux que ceux-ci, non sans regards latéraux sur la vie affective et amoureuse des plus disgraciés. 

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Mais n’est-ce pas du voyeurisme que d’aborder la question du désir et du plaisir chez les handicapés juste bons à susciter la commisération pour ne pas dire la répulsion ? Que non ! Pas une once de complaisance dans ce film poignant de beauté et de vérité. 

Vérité et beauté vont en effet de pair, englobant toutes les composante de la vie, virus compris. Lorsque le vieil écrivain revenu du bout de la nuit, dans les Dialogues avec Soljenitsyned’Alexandre Sokourov, s’exclame dans la clairière d’une forêt de sa patrie retrouvée après son exil américain: «Commne le monde est beau !», il exprime une vérité partagée par Varlam Chalamov dans ses Récits de la Kolymaautant que par Rosa Luxemburg dans sa prison, qui s’émerveille au passage des nuage ou devant la beauté des fleurs et des chants d’oiseaux.

L’épouvantable jactance qui s’est répandue dans le monde depuis le début de la pandémie, mélange de haine accusatrice tous azimuts et de chasse aux boucs émissaires, de sursauts hystériques de frustration ou de compulsion, de conflits relancés entre générations ou communautés diverses, ont été autant de révélateurs d’une maladie sociale mondialisée à renfort de profits et pillages.

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Et comment en sortir ? Ce nul de Germinal Roaux, dans son petit film de rien du tout, se contente de montrer deux enfant pieds nus sur un chemin forestier. « Traverser le monde sans l’abîmer », ajoute-t-il en douce…

Vous pensez que ce poète à la noix se la joue facile en filmant des vaches dansant comme des folles sous le ciel grondeur de ce printemps retrouvé ? Vous avez tout faux: car toute la difficulté était justement de mettre en scène cette séquence d’une incroyable beauté, convoquer ces anges ruminants à l’heure pile de l’orage et leur expliquer la chorégraphie hyperprécise à la Trisha Brown qu’il avait préparée avec la promesse en bonus: toutes des stars ! 

Et la dernière image serait d’un taurillon se tirant une giclée de lait vital sans gluten au pis de sa mère à grandes cornes. Yes mes sœurs et frères, comme le monde est beau !

Germinal Roaux, Revoir le printemps. Collection Lockdown, sur Youtube ou sur le site de la RTS.

Stephanie Pillonca. Laissez-moi aimer. Sur ARTE jusqu’au 20 septembre.

 

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