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  • Le bel et bon moment d'apprendre à parler à une pierre...

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    Deux petits livres immenses signés Annie Dillard, géniale auteure, nous rappellent cette évidence que la merveille du monde fut infectée de tout temps, que le Dieu parfait tolère la naissance d’enfants malformés et de massacres en son nom, enfin que nous vivons la plupart du temps aveuglés par  des paupières de plomb, faute  de nous éveiller comme ces gosses se levant tôt pour explorer notre terre qui, parfois, reste si jolie… 

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    Le moment que nous vivons est extraordinaire, mais ce n’est rien de le dire: il n’est que de le vivre et de mille façons diverses qui procèdent du même éveil et du même bond les yeux ouverts devant la merveille.

    «Merveille des merveilles sous le lilas fleuri, merveille: je m’éveille », écrivait le poète Jean-Pierre Schlunegger qui finit, désespéré, par se jeter d’un pont, non loin d’où nous vivons, pour se fracasser sur les rochers de la rivière, tout en bas.

    Or nous vivons tous ces jours sous la double instance de telle merveille et de son envers mortel, et ce n’est pas d’hier, nous l’oublions trop souvent, mais quelque temps nous voici comme au pied d’un mur et c’est le bon moment - le beau moment d’apprendre à voir le monde les yeux ouverts et d’apprendre à parler à une pierre.

    La merveille des merveilles est à la portée de chacune et chacun , et ma conviction s’en est trouvée confortée, l’autre jour, en notre quarantaine à tous, lorsque tel cher ami m’apprit au téléphone que tous les matins il conduisait son petit lascar Luca de dix ans et son compère Arthur de trois ans son aîné familier par son père argentin des colibris de la jungle de son pays, à la lisière des bois vaudois où ils s’enfoncent tout appareillés d’instruments d’observation et autres chasses subtiles - toute la journée rien qu’à eux, fous de ferveur curieuse et de joyeuse adulation des multiples espèces de végétaux ou d’animaux divers tels les castors d’un soir passé - en somme prédisposés à apprendre un jour a parler aux pierres à l’imitation de ce jeune Américain dans la trentaine exercant, dans sa cabane perdue en pleine nature, le rituel censé faire parler une « pierre à souhaits »…

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    En osmose intime avec le cosmos

    Certains livres sont des départs et d'autres des arrivées. Certains livres ouvrent des fenêtres et d'autres explorent les multiples recoins qu'il y a dans la maison. Certains livres ne font que passer et d'autres vont rester. Certains livres ne sont que des aspects de la vie et d'autres en font la somme; et c'est un peu tout ça que je ressens en revenant sans cesse aux récits et aux réflexions, aux observations et aux intuitions émaillant l’œuvre incomparable d’Annie Dillard, à commencer par les deux recueils de fragments que représentent Au présentet Apprendre à parler à une pierre.

    On est là dans la maison du monde en parcourant ce livre à la fois très physique et  vertigineusement métaphysique, hyperréaliste et non moins réellement habité par l'Esprit qui s'intitule Au présentet conjugue les pires effrois et les plus hauts émois du cœur et de l’âme.

    Le théâtre actuel de la pandémie, avec ses milliards d’histoires individuelles bouleversantes ou affligeantes de médiocrité, ses rages et ses courages, ses bontés discrètes et ses vilenies étalées, n’est guère différent des univers explorés par Annie Dillard dans les archives illustrées des « troupes humaines » victimes des pires monstruosités congénitale (nains à têtes d’oiseaux ou nourrissons sirénomèles, entre autres produits de la fantaisie « divine » salués par autant d’hymnes par les diverses traditions religieuses) ou sur le terrain de nos contemporains chinois ou palestiniens,  sur les traces du paléontologue Teilhard de Chardin aux rêveries mystiques ou le long des fossés à ciel ouvert révélant une armée de combattants chinois de terre cuite enterrés comme le furent, encore vivants, tant de sujets d’un certain empereur Qin adulé par son descendant Mao…   

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    Annie Dillard est ce qu’on pourrait dire une pure poétesse de la pensée dont le génie - sans le moindre des chichis  de ce que j’appelle la « poésie poétique », souvent obscure et prétentieuse, ou bavarde comme les pies des réseaux sociaux -, procède par fulgurants rapprochements, parlant aussi bien de la stupéfaction  qu’elle éprouve à la rencontre inopinée d’une fouine au coin d’un fourré ou à la vision de ce vieux lecteur du Coran assis contre le pilier d’une mosquée de Jérusalem filant discrètement de bonbons en papillotes aux gamins pieds nus, des prodiges émaillant les vies de saints hassidim ou d’un chevreuil piégé se débattant dans la jungle amazonienne, de la formation des déserts  et des nuages ou de la naissance de tel enfant à longue queue et fente brachiales au cou semblables à celle du requin qui nous incite à penser que « si l’homme devait appréhender pleinement la condition humaine il deviendrait fou ». Et les énumérations d’aligner leurs chiffres avérés, et le rappel d’innombrables faits remarquables ou affolants (140.000 noyés ce jour-là au Bengladesh, etc.) d’alterner avec  les statistiques même pas bonnes à soutirer des larmes aux  les pierres…

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    De son propre aveu, l’auteure d’Une enfance américaine, de Pèlerinage à Tinter Creek- dont la verve naturaliste évoque si fort le « philosophe dans le bois » Henry Thoreau -,  ou encore de la stupéfiante chronique de la conquête de la côte pacifique nord-ouest des States par les puritains amis ou ennemis des Indiens, intitulée Les vivants - fut une enfant si étonnamment étonnée et étonnante que sa propre mère se demandait ce qu’on pourrait jamais en faire dans le monde.  

    Que faire des livres d’Annie Dillard, honneur littéraire d’une nation dont le Président est la honte ; que faire de cette bonne fée  dans un monde dont le personnage supposé le plus puissant présente tous les traits d’un mufle inculte, terrifiante incarnation d’un empire du vide et du faux ?

    Simplement cela : les ouvrir et leur permettre de nous éveiller.  

    Merveille des merveilles, les enfants : il vous reste un monde à explorer, il vous incombe d’apprendre à chanter aux pierres… 

    Annie Dillard. Au présent. Traduit de l’anglais par Sabine Porte. Christian Bourgois, 219p, 2001 ; Apprendre à parler à une pierre. Christian Bourgois, 202p, 2017.

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  • Comme une initiation

     

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    Que vois-tu dans l’œil du serpent
    quand vous vous regardez
    soudain, au double effarement
    d’être ainsi confrontés -
    au pur hasard de tel instant
    qui vous a fait vous trouver là,
    tous deux comme enlacés?

    Vois-tu cette malédiction
    de l’œil froid de la vie -
    la Vie, votre vieille ennemie,
    ou la beauté de l’animal
    te fait-elle hésiter
    comme entre l’amont et l’aval ?

    L’instant n’a pas duré:
    l’apparition comme une flamme,
    de la mèche argentée
    s’est défilée en fine lame
    et bientôt consumée...

    À tes lèvres ce goût de cendre,
    et tout au tendre étonnement,
    comme entre deux regards ardents
    tu crains de tout comprendre...

    Peinture: Méduse du Caravage.

  • Apprendre à parler à une pierre

     

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    Les étoiles, le soir,
    quand nous étions couchés
    sur la molle litière des prés verts et noirs,
    les étoiles filaient en éclairs
    dans les allées du temps passé
    tout à leur lente course;
    mais nos mémoires d’enfants
    perdraient bientôt le goût des sources.

    Un arbre là-haut dessiné,
    pour la première fois
    semblait nous murmurer:
    ce que tu vois te regarde...

    Seul lui et vous, rameaux:
    seuls dans le silence nombreux
    des grillons crépitant comme des diamants en feu,
    et devant la pierre, à genoux,
    tu priais qu’elle t’entende
    en attendant qu’elle te parle.

  • Insoucieuse nudité

     

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    Les maisons,là-bas, resteront
    quand vous aurez passé,
    disaient-ils de ce ton compassé
    qu’ils espéraient vous imposer.

    Tout passe , répétaient-ils,
    tout a toujours passé là-bas
    dans l’espace inutile...
    Or là-bas les maisons juvéniles
    jouaient tout le jour que Dieu fait.

    Mais quelles maisons et quels dieux ?
    That is la vraie Question...

    Votre méchante humeur m’ennuie
    Messieurs les inquisiteurs,
    répond l’enfant à la curie:
    ces maisons de papier mâché
    valent vos belle demeures
    où tout croupit en leurre,
    tandis qu’aux belle illusions
    nous restons attachés
    par les cordes de nos violons .

    Nos maisons sont des papillons
    de papier coloré:
    nous autres, et nos guenilles,
    nous dansons nus sur nos béquilles.

     

    Peinture: Giovanni Giacometti.

     
  • Hors les murs

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    Le Temps est une île au trésor.
    Chaque instant se résume
    à des océans déployés
    par delà les brumes -
    dès l’aube la rue est à nous,
    qui descend jusqu’aux quais
    par delà les tours d’illusion
    où tout devient travail
    où tout devient enfantement.

    Le Temps est cette île des morts
    en nous depuis le jour
    des brumeuses journées d’enfance
    où tout nous apparut
    comme jamais ensuite:
    tout ce bleu par delà les toits,
    ce roux des lointains volcans,
    Ce tintamarre des machines
    suant l’huile odorante
    dans les grands bâtiments en partance
    par delà la première chambre.

    Le temps est le bel oxymore
    ignorant tout remords,
    de l’immobile mouvement
    et de tous les essors.

     

    Peinture: Oivier Charles

  • À l'instant qui s'éveille

     

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    Les morts, en moi, ne le sont pas.
    Derrière vos yeux fermés
    je nous revois dans les grands bois,
    derrière l’ancien quartier.

    Tu m’attends encore quelque part
    où nous nous attardions
    dans la lumière du soir -
    sur ton visage un doux rayon
    m’éclairait et m’éclaire encore.

    Le temps n’est plus depuis longtemps
    dans nos cœurs isolés:
    chacun de vos noms m’est présent,
    à chaque battement
    de votre sang remémoré
    je revis et revois
    le cœur muet du temps secret.

    Clairière en ceux qui s’émerveillent,
    à jamais cet instant
    instaure en nous ce doux éveil
    qu’est celui du présent.

  • L'homme-humain seul et dans le froid

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    À la recherche de Jean Genet, à jamais double, multiple et non moins un,

    par JLK

    Il est de charitables âmes qui s’inquiètent de ce qu’on puisse récupérer, comme on dit, Jean Genet. Qu’elles se rassurent. Car fût-il récupérable, comme on dit, sur la scène mondaine, Jean Genet s’est échappé depuis toujours de nos estrades et ne nous reste à vrai dire qu’à l’état d’ombre solarisée sur la chaux d’une cellule où se déchiffrent en outre ses quelque mille pages de graffitis sublimes.

    Je parle du Genet de Notre-Dames des fleurset du Miracle de la rose, de Pompes funèbres, de Querelle de Brestet du Journal du voleur.Car il y a deux Genet – c’est d’ailleurs lui qui souligne: il y a le Genet inspiré qui a jeté sur le papier, entre 1942 et 1946, le plus souvent en prison, ces cinq éléments d’un prodigieux exorcisme lyrique, et c’est le Genet poète. Puis il y a le Genet argumenteur, le Genet en liberté, le Genet savant, le Genet dialecticien et certes parfois génial (non pas celui du Balconmais celui de L’atelier d’Alberto Giacometti). Bien entendu, l’on trouve du second dans le premier, mais le premier seul est tout à fait possédé, le premier seul funambulise à longueur de pages et sans trace de filet, le premier seul est seul, et c’est d’ailleurs du premier seul que toute sa vie le second se demandera ce qu’il restera ?

    Or à relire par exemple Querelle de Brest, seul vrai roman de Genet et sans doute le plus pur de forme, je m’effarais de ce qu’une fois de plus je n’arrive pas à me détacher de cette histoire sans intérêt de matelot tueur tournant en rond dans cette ville fantôme... Mais c’était de la phrase même que je n’arrivais plus à me détacher. Ce n’était pas tant que je fusse ébloui ou fasciné: plus que le charme de cette incroyable beauté, c’était sa combustion qui me touchait, et je me rappelai alors ce que dit Genet de Dostoïevski à propos des Frères Karamazov. «Humour magistral. Jeu. Mais culotté parce qu’il détruit la dignité du récit. C’est le contraire de Flaubert qui ne voit qu’une explication et c’est le contraire de Proust qui accumule les explications, qui suppose un grand nombre de mobiles ou d’interprétation mais jamais ne démontre que l’explication contraire est admissible. (...) Dostoïevski détruit ce que jusqu’à ce livre on considérait l’ouvre d’art avec affirmation, dignement. Il me semble, après cette lecture, que tout roman, poème, tableau, musique, qui ne se détruit pas, je veux dire qui ne se construit pas comme un jeu de massacre dont il serait l’une des têtes, est une imposture».

    Ainsi Querelle qui parodie la candeur canaille des romans populaires et la suavité rigoureuse des traités de morale ou d’apologétique est-il à la fois un bout de feuilleton sordide et son altière négation, une glorification érotique et son retournement sur le vide et la mort, mais également le contraire d’un roman déconstruit. Car il reste un mystère. Pas plus qu’en détruisant l’affirmation, Dostoïevski ne détruit la foi, Genet n’aboutit, en minant le terrain de l’illusion littéraire, à la destruction de la poésie. Les idées de sainteté, de grâce, et plus encore la réalité du mystère et de la beauté faisaient ricaner le vilain Sartre. Mais celui-ci n’a récupéré Genet qu’en partie, et Derrida n’en avait pas fini de tricoter son filet que Genet campait déjà tout ailleurs, figurant définitivement à mes yeux, quoi qu’il fît et pût dire ou écrire, cet homme-humain tel que les Chinois le définissent et que Cingria silhouettait ainsi dans son propre haut langage: «L ’homme-humain doit vivre seul et dans le froid: n’avoir qu’un lit – petit et de fer obscurci au vernis triste, – une chaise d’à côté, un tout petit pot à eau. Mais déjà ce domicile est attrayant: il doit le fuir. A peine rentré, il peut s’asseoir sur son lit, mais, tout de suite, repartir. L ’univers, de grands mâts, des démolitions à perte de vue, des usines et des villes qui n’existent pas puisqu’on s’en va, tout cela est à lui pour qu’il en fasse quelque chose dans l’œuvre qu’il ne doit jamais oublier de sa récupération».

    Celle-ci s’oppose antipodiquement, cela va sans dire, à celle dont il était question plus haut, comme le loup sauvage se distingue du chien domestique. L ’œuvre lyrique de Genet figure alors ce saisissant travail de récupération consumante dont il ne reste aucune scorie – au contraire du théâtre et des essais. Ainsi le Genet poète a-t-il tout dit puis il a foutu le camp, fût-il encore et toujours à la recherche de quel grand livre unique à venir.

    On voit cela très bien dans le Jean Genetque le romancier américain Edmund White vient de publier après sept ans d’investigations. On voit le gamin blessé à mort quand, le maître d’Alligny-en-Morvan ayant demandé à ses élèves de décrire leur maison, ce qu’il fit mieux que les autres, ceux-ci le désignèrent comme imposteur parce qu’«enfant trouvé». On voit la source de son exil dont procèdent ses fugues et son ressentiment. On voit l’origine du massacre et le besoin réitéré de le vivre et le revivre en fuyant tout établissement et toute relation harmonieuse. On voit à la fois l’exclusion de Genet et sa recherche éperdue d’une famille. On voit l’énorme effort de volonté du jeune Genet pour s’approprier la langue de l’ennemi et le battre sur son propre terrain. On voit le vertigineux désarroi de Genet succédant au jaillissement créateur des cinq premier livres – et la stérilité qui en découle, où la mise en coupe de Sartre n’a qu’un rôle secondaire. On voit l’argumenteur renaître des cendres du phénix poète, et tout à l’opposé de Bataille, qui disait que le premier Genet nous intéresse sans nous passionner, nous pourrions dire alors que le second Genet ne cesse de nous intéresser quand le premier seul nous passionne.

    Cela noté, c’est d’un seul Genet que, du récit de White, se dégage la figure, dont nous finissons par admettre et peut-être aimer jusqu’aux traits les plus contradictoires, voire les plus abjects. C’est que là encore, des avatars de l’enfant perdu et de l’adolesent fugueur, du bataillonnaire abruti et du voyageur sans bagages, du délinquant minable et du poète maudit, du faiseur de théâtre ou du penseur fragmentaire, du révolutionnaire transitoire ou du mystique errant, se dégage finalement cette face brûlée et et si vivante d’homme humain qui nous aide à l’œuvre que nous ne devrions jamais oublier de notre propre récupération.

    JLK

    (Le Passe-Muraille, No 9, octobre 1993)

    Jean-Louis Kuffer vous invite à rejoindre le nouveau site numérique du Passe-Muraille déjà riche de plus de 450 textes:

    https://www.revuelepassemuraille.ch

     

  • Ce jour sera demain

     

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    Dans l’ombre des claires fontaines,
    à l’été paresseux
    de nos belles années lointaines,
    vivre n’était qu’un jeu.

     

    La fraîcheur de notre vingtaine,
    au printemps insoucieux
    ignorait toute peine,
    et de la guerre fuyait les dieux.

     

    Belles années de l’anarchie,
    grandes orgues de l’ordre
    naturel: saisons de nos vies
    où il n’y eut qu’à mordre...

     

    Toujours bien grave est ce jeu-là
    d’animale innocence,
    et de savoir ne savoir pas
    céder a l’importance.

     

    Aux sources claires des forêts
    et en toute saison,
    l’âme légère, revenons
    à la vive lumière.

  • Le jour ni l'heure

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    Arbres, là-bas, qui vous taisez
    dans le silence bleu -
    je fais de vous mes conseillers.

     

    Le temps se prend au jeu ;
    le blanc dessine mieux les choses
    et met un souffle d’air
    dans la torpeur où tout repose.

     

    Un oiseau d’un ongle vif
    griffe le verre de l’instant,
    et là-bas le trait noir des ifs
    consigne le moment.

     

    Aquarelle: Cézanne

  • Palais de l'éveil

     

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    Les grands jardins sont amarrés
    aux piliers du sommeil
    au fond duquel une ruelle
    conduit à nos palais.

    Nous restons toujours éveillés
    le long des longues trêves,
    dormant debout sans vaciller
    tout au travail du rêve.

    Les marins peignent des marines,
    les couturières en blouses
    cousent en disant des prières,
    et les serins serinent
    des airs qu’en dormant on devine.

    La rêverie en vos palais,
    ce luxe japonais,
    ce retour aux vertes enfances,
    puissent garder vos innocences...

     

    Gouache JLK: Clair de terre.

  • Tsvetaeva l'incandescente

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    Avec Anna Akhmatova, elle fut la plus grande poétesse russe du XXe siècle. Figure passionnée, intransigeante, fascinante, deux nouveaux livres la font revivre.

    Son nom, en langue russe, cristallise à la fois la couleur (tsviet), la lumière (sviet) et la fleur (tsvietok), son prénom nous évoque quelque mer fougueuse, mais c'était au feu que se comparait le plus volontiers cette flamboyante tigresse aux yeux verts, au caractère de furie et aux allures de tsigane: «L'air que je respire est celui de la tragédie. Je ne suis pas faite pour cette vie. Je ne suis qu'un brasier!»

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    Et de même Pasternak, qui fut l'un des grands amours (imaginaires) de Marina Tsvetaeva, en même temps que Rilke, la voyait-il «dents serrées et le feu même». La flamme poétique avait dardé très tôt dans l'existence de cette fille de digne professeur d'histoire de l'art et de talentueuse pianiste.

     

    Son premier livre, «L'album du soir», publié alors qu'elle n'avait que seize ans, fut salué par le poète Nicolas Goumilev (futur fusillé) comme «un recueil de vers merveilleux». D'emblée aussi sa vie fut marquée au sceau de la rébellion. A son père lui demandant de se montrer «comme il faut», elle répondit un jour qu'elle eût préféré caracoler aux côtés de Napoléon...

     

    Faute de quoi la jeune fille se laissa entraîner dans la communauté artis- tico-mystique de Koktebel où elle rencontra Sergueï Efron, jeune idéaliste fragile qui devint son «mari-enfant» avant de dériver de l'armée blanche aux services parisiens du NKVD, à jamais incapable de vivre vraiment à sa hauteur — comme tous au demeurant.

    Car tel fut en somme le drame de Marina: qu'elle ne trouva jamais personne qui pût partager sa folle exigence. Admirable, invivable Marina!

    Le roman d'une vie

     

    Cette existence passionnée et tragique, dont la cassure intime évoque le «siècle aux vertèbres brisées» dont parle Mandelstam, autre grand poète qui fut (probablement) l'amant passager de Marina, on comprend que des auteurs, et femmes de préférence, se sentent appelés à la revisiter.

     

    De fait, Marina Tsvetaeva a quelque chose d'un formidable personnage de roman russe, dans îe sillage des héroïnes dostoïevskiennes, à la fois indomptable et émouvante, pure et sensuelle. Or, rompant avec les vaines pudeurs des hagiographes (lesquels sévissent particulièrement en Russie, à ce qu'on dit), Dominique Desanti la suit dans ses tribulations amoureuses, des amours saphiques l'attachant à la sulfureuse Sophie Parnok à la seule liaison charnelle où elle semble avoir trouvé satisfaction, auprès du donjuanesque Constantin Rodzevitch, possible père de son dernier enfant.

     

    Scrupuleusement balisé par les données biographiques, le «roman vrai» de Dominique Desanti a le mérite, en outre, de charpenter (un peu comme un roman théâtral) le drame de cette vie et d'en rendre les climats presque palpables, les personnages très présents et attachants.

    Une fin terrible

    Un peu plus personnellement impliquée, Rauda Jamis, qui a connu elle-même l'arrachement de l'exil et qu'ont marquée les relations avec sa mère poétesse autant qu'avec sa propre fille, porte l'accent sur le manque d'amour «au quotidien» et la détresse éprouvée par une femme de sensibilité exacerbée dans les ornières du siècle, obsédée par la poésie et contrainte d' «assurer» faute de pouvoir compter sur son compagnon.

     

    Aussi méfiante envers la dialectique révolutionnaire qu'à l'égard des chapelles de l'émigration russe, Marina Tsvetaeva constatait amèrement, à la fin de son exil parisien, qu' «ici je suis inutile; là-bas je suis impossible». Après les biographes, les deux romancières trouvent la même émotion contenue pour dire la fin désespérée de Marina, qui se suicida en été 1941 dans un affreux cabanon, quelque part au fond de la Tatarie.

     

    Dominique Desanti: «Le roman de Marina». Belfond, 387 pages.

     

    Rauda Jamis: «L'espérance est violente». Nil, 259 pages.

     

    De la vie à l’œuvre

    La vie de Marina Tsvetaeva, le lecteur de langue  française dispose de plusieurs approches biographiques de qualité, à commencer par le très factuel et exhaustif «Marina Tsvetaeva, mythe et réalité», de Maria Razumovsky, paru en 1988 aux Editions Noir sur Blanc. Un peu plus littéraire d'orientation, le «Marina Tsveateva - un itinéraire poétique», de Véronique Lossky, publié en 1987 chez Solin, est aussi recommandable que l'introductif «Marina Tsvetaeva», du même auteur, en Poètes d'aujourd'hui, chez Seghers (1990).

    À signaler aussi l'essai biographique d'Eve Malleret (souvent considérée comme sa meilleure traductrice), accompagnant les traductions de «Tentative de jalousie et autres poèmes», paru à La Découverte en 1986.

    Quant aux œuvres en prose et en vers de Tsvetaeva disponibles en français, elles se répartissent entre divers éditeurs, de Gallimard (les «Poèmes», traduits (mal) par Eisa Triolet, et l'extraordinaire «Correspondance à trois: été 1926, Rilke-Pasternak- Tsvetaeva») à L'Age d'Homme («Le diable et autres récits», ou «Ariane, poème de la montagne»), de Clémence Hiver (une kyrielle de petits ouvrages superbement présentés) à Fourbis («L'offense lyrique» et, à paraître sous peu, «Sans lui, série de poèmes croisés de Marina et Sophie Parnok), du Temps qu'il fait («Histoire d'une dédicace») au Cri de Bruxelles («Poème de l'air»)

  • De si belles allées

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    « On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans. » (Arthur Rimbaud )

     

    La vie et toutes ces années
    ne pèsent pas bien lourd
    sous le ciel aux longues marées
    où décline le jour.

    Le bois mystérieux sur la mer
    où nous restions cachés
    au temps de jadis et naguère
    reste notre secret
    qu’aux seuls enfants de dix-sept ans
    sous le vert des tilleuls
    nous allons confier
    contre temps et menées.

    Beaux jours aux choses d’ici-bas,
    belles et bonne pensées
    aux cœurs tendres et délicats -
    bon vent à vos années !

     

    Peinture: Edouard Manet, Les bulles de Léon.

  • Voleurs de feu

     

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    Les garçons partent le matin 
    sur le sentier guerrier,
    très élastiques et très mutins, 
    en Indiens déclarés.

     

    La sente serpente entre les blocs
    et les vagues terrains 
    conduisant droit à l’équivoque 
    des fourrés incertains.

     

    Mais eux sont très durs et très purs, 
    coupant par les taillis, 
    loin de la Cité en ses murs
    et ses pensers rassis.

     

    L’élan les porte sans faillir
    sous les hautes fougères 
    à surveiller puis à jaillir 
    à l’orée des mystères .

     

    Ils sont nus parmi les oiseaux, 
    ils font corps avec l’air; 
    le feu les fait paraître beaux
    en leur éclair de chair.

  • Le génie du soliloque

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    Une approche d'Henri-Frédéric Amiel, par Maurice Denuzière.

    Parmi les livres qui toujours, m’accompagneront, île déserte, cité animée ou campagne bucolique, le Journal intime d’ Henri-Frédéric Amiel sera là, à portée de main, à portée d’esprit, à portée de cœur.

    Cette prodigieuse autobiographie, méticuleuse introspection, somme érudite, potion philosophique, exaltation de la foi protestante, inventaire des doutes, dissection des sentiments, revue lucide des phantasmes, peut être, comme la Bible, ouverte quels que soient le jour, l’humeur, la saison, à n’importe quelle page. On y trouve chaque fois, j’ en ai souvent fait l’ expérience, la confidence douloureuse, l’honnête aveu, la mise en garde circonstanciée, le chagrin secret, la vaine espérance, la colère impuissante de l’ami commun, qui vous ramènent à l’humaine condition, douchent l’orgueil, étanchent la soif de savoir, aident à s’accepter tel que l’on est.

    C’ est l’ honneur des éditions L ’ Âge d’ Homme d’ avoir entrepris et de poursuivre, depuis 1976, la publication du Journal intime dans sa version intégrale. Nous guettons l’ apparition du tome XI, annoncé pour l’automne 1993.

    Henri-Frédéric, qui décida à l’ âge de dix-neuf ans, en 1849, de transcrire son monologue intérieur, ou plus exactement de dialoguer avec lui-même, chaque soir, jusqu’à sa mort (en 1881), livre non seulement tout ce qui fait son existence – famille, profession, croyances, goûts et dégoûts, sentiments, péchés, misères du corps, de l’esprit, de l’âme, vains engouements, détestations – mais aussi, par touches, plus sélectives qu’ objectives, une peinture de la vie intellectuelle genevoise au XIXe siècle.

    Car ce Genevois, dont la mère est morte tuberculeuse et dont le père, incapable de supporter le veuvage, s’est noyé dans le Rhône en abandonnant, assez lâchement à leur sort, Henri- Frédéric et ses deux sœurs puînées, déteste Genève mais l’ observe sans cesse. Il déteste sa ville... avec amour ! C’est là une attitude paradoxale pour celui qui rêvera toute sa vie de conquérir la cité de Calvin et de Rousseau, d’ y faire reconnaître un talent dont il est sûr, d’y occuper une position sociale qu’il envie. Mais l’orphelin élevé par un oncle, le brillant étudiant, le professeur de littérature française et d’esthétique dans une des plus prestigieuses académies d’Europe, est de nature «amphibologique». Il veut une chose et son contraire, il se complaît dans la solitude mais souffre «de ne pas vivre de la vie commune» et il reconnaît, s’ adressant à lui-même comme à son habitude: «ta sauvagerie est un tort et une imprudence». C’ est, partant, un velléitaire de génie.

    Sans cesse il confectionne des règles de vie, compose des plans de carrière, des schémas d’engagements après avoir scrupuleusement, et sans indulgence envers lui-même, établi des bilans où le passif sans cesse l’emporte. Cet homme – il n’est à l’aise que devant le miroir qu’ est devenue la page quotidienne du journal – se fustige sans cesse, s’ encourage, se trouve des raisons d’agir, puis, quelques jours plus tard, ayant décompté tous ses manquements, se fustige à nouveau, se recroqueville dans sa coquille avec des piles de livres et de revues.

    Il se reproche son orgueil, sa puérilité, ses maladresses, son goût du dénigrement des autres et de soi-même. Dans un accès de lucidité, le 24 février 1851, il analyse son mal, que Miguel de Unamuno eût appelé le sentiment tragique de la vie, en écrivant: «Disséquer son cœur, com- me tu le fais, c’est tuer sa vie; ouvrir indiscrètement l’ onyx de ses parfums, c’est les évaporer. – Infernal et téméraire chimiste de toi-même, quand cesseras-tu de dissoudre tes sentiments par la curiosité ? tu as déjà réussi à te couper tout élan, à tarir toute sève, à effaroucher tout instinct. – Eh non ! je perds la piste. Ceci n’est qu’une partie du mal. Le vrai mal, c’est le manque de milieu social, de sympathie, de stimulant et de succès».

    Du succès, il en a cependant auprès des intellectuels qui apprécient son érudition. Car Henri-Frédéric est à l’ aise dans toutes les littératures et philosophies, qu’ elles soient grecques, latines, allemandes, françaises, anglaises, italiennes. Il pénètre Mozart, Beethoven et Liszt. La voix de Jenny Lind dans Les Huguenots l’ émeut plus que celle de Tamburini dans Le Barbier de Séville.

    Du succès, ce bel homme en a aussi auprès des femmes. Mais il ne sait pas leur cacher qu’elles sont pour lui objet de désir, d’effroi, voire de répulsion. C’est là un des mystères amieliens et l’ on peut se demander s’ il n’ est pas de même nature que celui qui entoure la vie sexuelle de Henry James. Homosexualité ignorée, dissimulée ou contenue par puritanisme? Nul ne sait. Comme la raison et la Bible commandent à l’ homme de ne pas vivre seul, tout au long de sa vie Amiel pensera, mais pensera seulement, à prendre femme. Il parle beaucoup de mariage et peu d’amour, mais ne fait rien pour se résoudre au premier et pratiquer le second. Il semble qu’il ait, une fois, partagé la couche d’une jeune veuve nommée Philine. L’expérience ne l’ emballe pas et il confesse le lendemain à son journal: «J’ ai eu pour la première fois une bonne fortune et, franchement, à côté de ce que l’ imagination se figure ou se promet, c’est peu de chose». L ’ événement se passe en 1860. Le séducteur barbu a trente-neuf ans !

    Peu de jeunes filles à marier trouvent grâce à ses yeux. Il les observe dans les salons ou au concert, comme le paysan examine sur le champ de foire les juments de remonte. Il rend l’ épouse idéale introuvable en exigeant d’elle des qualités qu’ aucune femme ne peut ras- sembler. Comme toujours, il dresse des listes d’épouses possibles et inscrit en face des pré- noms, souvent codés, des appréciations rarement flatteuses. Celle-ci «est perfectible» mais «terriblement osseuse et barbue», une autre est «piquante mais un peu jeunette», une troisième «n’a pas de dot», telle demoiselle a «petite taille, beau regard, main douce et mignonne... mais mauvaises dents», telle autre «très estimable, d’excellent milieu, a un nez d’ aigle».

    Le lecteur comprend vite qu’ Amiel, quoiqu’ il écrive, n’ a aucune disposition pour le mariage. L ’ exutoire solitaire lui procure des maux de tête, des troubles de la vue, des fatigues matinales et, surtout, des monceaux de remords, conséquences humiliantes de l’onanisme, constatées déjà par Samuel Tissot, le médecin lausannois, dans son traité publié en 1760.

    Amiel nous apparaît aussi comme un hypocondriaque. Il se plaint souvent d’une faiblesse de poitrine, de troubles de la vue, de douleurs au genou, de maux d’estomac, d’étouffements, de vertiges, mais ce souffreteux, ayant donné son cours à l’ Académie, part faire, à pied, le tour du canton, monte au Salève, se baigne dans l’ Arve glacée, rentre chez lui pour lire quelques heures et préparer sa leçon du lendemain, en ressort pour aller souper chez des amis, jouer aux dominos, danser jusqu’au milieu de la nuit ! Mon ami Claude Richoz, bon marcheur, a mis ses pas dans ceux d’ Amiel pour une promenade type. Il est rentré exténué, ayant parcouru plus de trente kilomètres !

    Amiel a fait de son Journal intime le divan de Freud. Henri-Frédéric, à la fois psychanaliste et psychanalisé, s’ y étend chaque soir, plume à la main, pour livrer à la postérité une œuvre intime que rien n’égale et qui est sa vie.

    Heureusement, il ne connaissait pas le lithium !

    M.D.

    (Archives du Passe-Muraille, No 9, octobre 1993)

     

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  • Réfugiés

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    Les enfants des années cinquante
    étaient en laine grise,
    l’air soumis, et comme en attente,
    seuls avec leurs valises.

     

    De grands yeux suppliaient les riches
    de les voir dans le noir,
    de très grands yeux de maigres biches
    le long des long couloirs.

     

    Nous les regardions arriver
    sans trop savoir quoi dire;
    ils parlaient d’ailleurs l’étranger
    sans le moindre sourire.

     

    Ce sont les enfants d’un hiver
    qui me fait toujours froid,
    et tous leurs yeux, toujours ouverts,
    nous attendent là-bas.

  • Petites résurrections de Maurice Chappaz

     

    Aube27.jpgEn mémoire de Maurice Chappaz (1916-2009) 

    Le petit jour serait revenu « par la fente des volets et la porte demi ouverte », et avec lui l’écriture. L’écriture, éteinte quelque temps « comme on souffle une bougie », se serait rallumée et aurait éclairé les parois de la maison de bois, là-haut sur la montagne, sur cette « île défoncée », délivrée dans les vernes, une «escale de chats sauvages », au lieudit Les Vernys, en été 2004, le 19 août à l’aube, lieu désiré de silence et de retrait, mais en revenant l’écriture en son Fiat Lux aurait accusé un léger tremblement d’âge : « La vieillesse signifie éboulement dans la mémoire et durcissement des services. Les os se cassent, les sentiments pourrissent. Oui, nos défauts s’accusent, tonifiés par nos qualités mêmes. Exister nous tue » ;  et revenant à ce qui pourrait être le dernier jour, en cette aube qui sent le soir, l’écriture revient à son premier souffle, au temps d’Un Homme qui vivait couché sur un banc où la fumée signifiait déjà la combustion première de la poésie : « Il est temps d’entrer dans ce monde, d’allumer une cigarette et de tirer sur la fumée, sur le feuillage tremblant et bleu de l’air maintenant. Il s’agit de s’infuser ce qui est, et cet air du matin on le boit. » Et cela encore qui s’impose pour fumer et prier tranquillement : « Moi je m’étends sur un banc pour toute la journée. Rien faire, absolument rien faire »…Chappaz2.jpg

     

    Or tant d’années et de paquets de tabac après, et  l’on voit la fumée d’un petit train et les étapes d’une septantaine de gares, la mémoire défaille un peu dans ses éboulis et les os avertissent: « Se glacent les pieds infatigables, tout ce qui tremble, tout ce qui ressemble à une goutte de sang, comme le veut l’Eternel, se fige ». Et dans la maison de bois, un autre soir, sept jours plus tard : « Je m’immobilise devant la nuit : elle entre, le chalet disparaît. On n’existe plus mais on devient l’infini qui se personnalise en vous. Ma pipe peut-être me filme ». Et le film écrira ce lieu, cette maison du silence et du temps suspendu, comme partout quand on fait attention, ce lieu de parole fumée et de présence, le chalet et autour du chalet les terrains et les bornes, le temps passé dans les bornes et au-delà, Spitzberg et Tibet, Corinna et famille, en cercle élargis ou resserrés, spiralés du petit au grand récit et retour, mers et nuages en tourbillons, aux Vernys et partout, ici et quelque temps encore à fleur d’écriture mais dans les bornes se resserrant sur un corps : «Je devine en moi la grande usure. La vie est noire et belle et une louange la plus grande attend en nous. L’Eternel est aux aguets ».

     

    Les questions reviennent   

     

    Le poète continue à fumer malgré les interdictions. En attendant les prochaines : interdiction de respirer, interdiction de rêver, interdiction de se poser des questions. Même pas ces trois-là : « Qui sommes-nous ? – D’où venons-nous ? – Où allons-nous ? ». Même pas ça : surtout pas ça !

     

    Cependant l’écriture est revenue comme l’herbe au printemps ou les enfants, sans crier gare, et le train des jours y va de sa petite fumée, réjouissant les enfants et les Chinois. « Il a cessé de fumer », disent ceux-ci vers l’âme de celui qui vient de « casser sa pipe », comme disait le peuple de nos enfances. Mais l’image est à reprendre au début de l’écriture, quand on s’est déclaré poète et fumant évidemment, comme Rimbaud sa terrible pipe d’illuminé voyant. Première pipe de tête de bois ou de maïs à trois sous, d’écume ou culottée par les siècles de nuits de bohème douce : première fournaise dans les romantiques cafés d’hiver estudiantins, premiers foyers des amis, première fumée des questions éternelles : d’où venons-nous nom de Dieu, et qui sommes-nous, pour aller où ?

     

    L’enfant, déjà, petit, peut-être devant l’oiseau mort, s’est demandé : « Est-ce qu’il y a quelque chose après ? » Et rien ensuite n’épuisera la question tant que durera, mêlée, la louange infinie de ce qu’il y a ici et maintenant, qui ne saurait non plus s’épuiser dans la beauté des choses et de tout ce qui est donné : «Nous sommes nous-mêmes à la fois une tige d’herbe ou une goutte d’eau et puis une apparition du divin, sinon nous n’existerions pas ». Et voici qu’une pipe devient une caméra, décidément on aura tout, et le délire continue, de ce Rimbaud dont on dirait du Chappaz : « En quelque soir, par exemple, que se trouve le touriste naïf retiré de nos horreurs économiques, la main d’un maître anime le clavecin des prés ; on joue aux cartes au fond de l’étang, miroir évocateur des reines et des mignonnes, on a la sainte, les voiles, et les fils d’harmonie, et les chromatismes légendaires, sur le couchant ».

    RichesHeures1.jpgJe relis la phrase en pensant à Jean-Sébastien Bach : « La main d’un maître anime le clavecin des prés », et je me demande comment rester « capable du ciel » au milieu de « nos horreurs économiques ».

     Du sauvage imprimatur

     Que nous sachions, les animaux ne fument pas, ni ne prient, étant eux-mêmes toute consumation et toute présence, avant la dérogation de l’écriture qui est à la fois fumée et prière.

    Encore heureux : notre corps nous ramène aux animaux, qui nous ramènent à la Genèse et à l’ « immense paysannerie» qui est de partout et non seulement de la région régionale.

     Adams (kuffer v1).jpgLe sauvage est un style, immédiatement identifiable et d’abord à cela qu’il s’écarte et se sauve de nous. Mais le sauvage est en passe de se dénaturer. Son indépendance inquiète et contrarie. « On nous relance des nouvelles policières : SURPOPULATION DES RENARDS – MÉFAITS DES FOUINES – HALTE AUX CHATS ERRANTS ! » Et voici le loup revenu des pays sauvages et décimant troupeaux et poulaillers tandis que, jusqu’en ville, le renard fait les poubelles.

    loutre.jpg« Cela ne signifie pas une revanche mais une panique chez les bêtes, plaide le poète. Elles ont quitté prés et bois pour fouiller les banlieues ». Bientôt le renard donnera la patte et se fera photographier avec un Adam cravaté, et quelque chose sera perdu. Quoi ? Une beauté sera perdue.

    Beauté du sauvage, mais plus profonde que seulement esthétique : « Elle me saisit tellement quand je surprends les bêtes sauvages – biches, cerfs, chamois ici même, qui traversent avec un tel incognito les pentes, s’effacent toujours. Elles ont un abîme dans les yeux dès qu’elles nous aperçoivent et se sauvent.

     

    « Se sauvent, oui. Qu’est-ce qu’elles emportent ? Un autre monde et la beauté introuvable dont elles nous ont laissé l’impression par cette allure où s’est profilée la peur… Et une si inviolable différence. »

    Oiseau.JPGLes oiseaux à tout moment, les plus proches et les plus différents : « Si ironiques, si joyeux, si aveugles, ce qu’inventent les oiseaux ». Ou ces envols de martinets « qui ne peuvent vivre qu’en vol à cause de leurs longues ailes si étroites. Ils n’arrivent pas à repartir s’ils se posent sur le sol car leurs courtes pattes aux longues griffes ne leur autorisent que des parois verticales ou le tronc des arbres ».

     

    Si différent, le martinet, que la cage le tuerait. Mais les autres bêtes sauvages aussi, « dès qu’elles s’apprivoisent, c’est fini. Il leur manque le grand frisson du paradis antérieur. Où on ne mourait pas car on ne savait pas qu’on mourrait. Nous, c’est cette connaissance que nous leur apportons. On a perdu le miracle de vivre, d’être toujours dans l’éternel. Et ainsi la beauté, comme l’amour, est liée à la mort. Et tout est lié à la mort nous masquant quelque chose qui a eu lieu avant elle. »

     

    Puis revenant à la revenante écriture : « Ecrire, c’est retrouver l’imprimatur des bêtes sauvages ».

     

    Et la songerie de ce 22 août aux Vernys, juste voilée d’un soupçon de mélancolie, de s’achever sur ces mots : « Il faudrait  pratiquer la morale ou la vertu d’instinct, comme les éperviers ou les lièvres. Les lièvres qui se promènent, l’épervier qui fauche le lièvre.

     

    « Je rumine ça comme une bête avec ma pipe qui prie et fume.

     

    « Où vais-je après cette vie ?

     

    « Le ciel est voilé avec une seule étoile telle un noyau et tout autour le fruit noir des forêts ». 

     

    Thibon3.jpgLes vérités mesurées

    Une autre quête de vérité l’occupe ces jours, ladite vérité fixant en vieux langage juridique la mesure du bien. L’occurrence terrestre de ces beaux grands mots de bien et de vérité découle d’un catholicisme romain qui ne fléchira jamais, solide sur ses bases et pourtant ouvert aux grands vents d’ailleurs, comme les stupas tibétains des hauts cols d’Himalaya.

     

    Les vérités, repérées sur le terrain et inscrites au cadastre, distinguent « ma » terre de la tienne. C’est du précis fait avec de l’aléatoire, c’est une apparence de contrat palliant tous les désordres, on se rappelle la brouille de deux Ivan et les tricheurs qui s’en venaient nuitamment déplacer les bornes, les palabres et les rognes opposant maisons et villages, un côté de la vallée et l’autre, ceux d’en bas et ceux d’en haut. Du bas Maurice est monté vers le soleil des hauts, il y avait là des mayens tombés en ruine, tout a été rêvé et conçu pour la femme et la progéniture, et maintenant qu’on approche de la nonantième gare on reste soucieux de son bien, ainsi passera-t-on bien un mois et plus à mesurer cette terre qui « zigzague entre six ou sept mayens voisins, se suspend à leurs toits, s’accroche à des filets d’eau ».

     

    Chappaz7.JPGÀ notre époque malade d’inattention et d’à peu près le poète répond par le mot à la fois précis et juste, qui dit le vrai et le chante aussi bien : « Angles, encoches, marteaux d’une vaste pente d’herbes devenues sauvages, ici ou là parsemées d’armoises et où on dégringole d’un piédestal d’aubépines roses qui semblent blanches vers des mélèzes et des sapins toujours « à moi ».

     

    L’inventaire pourrait sembler dérisoire à un citadin sans mémoire ou sans « bien », mais le royaume du poète est aussi de ce monde, au milieu des siens, dans cette religion du verbe qui est aussi de la terre.

     

    « Il faut prendre des précautions avec « le bien ».

     

    « Je le savais. Seuls les paysans ont une religion et une patrie. J’ai moi-même fait deux fois avec mon oncle le tour de ses lopins, l’ultime fois, deux mois avant de mourir. Corberaye, les Rosay, les Zardy, Planchamp, Profrais, le Diabley, les Maladaires, des champs, des prés, des « botzas » inatteignables, indiqués, détaillés du doigt. La litanie ne s’épuise pas. Il avait été à la messe, le matin, avec moi, lui me confiant avant d’entrer dans l’église, regardant le cimetière : il n’y a qu’une bonne mort, la mort subite ».

     

    Et le neveu de constater : « Le bonheur d’exister a une de ces saveurs », avant de s’interroger un peu plus loin : « Qu’est-ce que la possession de la vie ? »

     

    On imagine l’ami, Gustave Roud, souriant à celui qui oserait dire « mon arbre » ou « mon herbe », mais il faut entendre ce possessif dans l’ensemble humain de cette « immense paysannerie » de montagne marquée par le pays autant qu’elle l’a marqué.

     

    « Ces terrains et leurs limites s’entremêlent avec les limites de ma vie, soit celles inscrites par les années et qui précèdent le vide dont les brumes m’envahissent déjà : on tombe littéralement en enfance, même sans sénilité ».

     

    Avec l’écriture revenue revient le souvenir de l’arrivée en ce lieu avec Corinna, où ils auront toujours été si heureux, et le trait d’ombre revient avec, « le bonheur passe comme un coup de faux », le souvenir de Corinna jeune soudain précipitée vers l’abîme et retenue in extremis par quelque invisible main, ou ce cri tout à la fin, en 1979, du dernier instant de Corinna faisant écho petit au cri du Christ sur la croix, tout est mêlé, on est marqué par cette invraisemblable « affaire » de Messie : « Il a découvert Dieu en nous. Et il nous a emmenés avec lui sans discussion », il faut naître et renaître tous ces jours que Dieu fait : « Nous passerons  comme un coup de vent dans l’éternité, avec une âme toute fraîche et un corps recommencé ».

     

    La question de la foi est elle aussi cernée d’ombre et à tout instant elle meurt et renaît. Le poète se retire doucement aux Vernys.Il arpente son royaume comme le Père au premier jardin. Il prend ces notes en été 2003 et 2004, puis il les reprendra en été 2007 et 2008. « Et on a ou on n’a pas la foi. Elle se relie à l’enfance, à ce qu’on a reçu alors sans le savoir. Quelque chose qu’on a encaissé comme un coup de pied de vent ».

     

    On a ou on n’a pas la foi mais rien n’est assuré de toute façon, pas plus que sur un vaisseau pris dans les glaces, comme on verra dans les notes suivantes.

     

    « On est tout à la fois croyant et incroyant. Le choix se fait sans cesse et presque à notre insu, dans le dédale de l’âge où je trébuche,. L’espoir même que j’ai et les miettes de la beauté du monde qui s’éparpillent en moi… des nuages dans le ciel aux arbres sur la terre qui attendent le cri du corbeau, tout me fait sentir mon rapprochement avec les bêtes. Il me semble arriver au bout d’un corridor.»

     

    Et me reviennent, au bout du long corridor fleurant les siècles, dans la cuisine du Châble, un soir d’hiver de janvier 2007, ces mots du poète un peu bronchiteux, engoncé dans une espèce de vieux manteau de cheminot : «Je crois qu’on ne peut évoquer le paradis qu’en relation avec ce qui est visible ici bas, fugacement, par intermittence. Cela peut n’être qu’un visage dans une gare, un brin d’herbe frémissant, l’inattendu d’un nuage ou une goutte de pluie qui tombe dans une sorte de transparence obscure, et vous entendez aussi le bruit infime que cette goutte de pluie fait en touchant terre. Je dirais ainsi que l’image du paradis, telle que je me le représente, serait comme une surprise à l’envers… Le paradis est aussi exigeant que l’enfer ! Cendre et alléluia… Tout à coup l’innocence ! » 

     

    Ascal5.jpg Les petites résurrections

    La foi ne serait rien pour la poésie, au demeurant, sans cette attention incarnée que manifeste le travail d’écrire. « Le péché capital, écrit ainsi le poète, le seul péché est le manque d’attention. Le temps présent se précipite telle une chute d’eau. Hâte-toi de puiser ! C’est-à-dire : sois attentif ». Or, l’attention ne se borne pas, cela va sans dire, à la consommation passive. Il n’y aura création ou recréation, il n’y aura transmutation, nouvelle forme, petite résurrection que par ce processus de consumation qui fait de chaque heure une Riche Heure possible et toute l’œuvre, alors, du poème au récit, des premiers mots d’Un homme qui vivait couché sur un banc ou de la première page de Testament du Haut –Rhône, aux dernières de La Pipe qui prie et fume, des lettres aux journaux, sous toutes les formes enfin, se déploie comme un Livre d’Heures qu’enlumine, sous l’effet d’une espèce de sainte attention, le même verbe du même homme mêmement habité à vingt et nonante ans.

     

    On reprend ainsi Testament du Haut-Rhône au tout début : « Je loge à quelques lieues seulement de la forêt, au bord d’une prairie où les eaux s’évadent. Par les fenêtres ouvertes de ma demeure de bois (qui me porte et toute une famille d’enfants déguenillés, en train maintenant de dormir) on entend les clochettes d’un troupeau de chèvres qui se déplace sur les pentes ainsi qu’une eau courante ou un nuage de feuilles sèches ».

     

    Le livre s’est ouvert sur le petit jour, il se refermera au bord de la nuit, la nature continuant de murmurer et bien après nous : « Les oiseaux, les feuilles en train de chuchoter, forêt ou rivière, les eaux et les ciels s’envolent sur la page blanche qui noircit. Quelle cuisine de nomade ! La création glapit, fume. Et puis ce dilemme : ou une goutte de sainteté, ou la passion démoniaque ».

     

    Car le temps vient, avec cette « possession », cette aveugle fuite en avant, ce collectif emballement que le poète a toujours combattu, sa guerre dès le début, et pas tant une guerre au progrès qu’au saccage et au gâchis -, le temps vient d’une apocalypse, cette « dérive collective, au dernier instant de l’examen de conscience avant le naufrage », mais non tant obscure fin des fins que temps de révélations.

     

    « Message à toute la société des hommes dont la réussite est un abîme », relance alors le vieux fol insulté naguère par les chantres agités de ladite réussite, qui se demande à présent si ce vingt et unième siècle héritier de tout ce qu’il déteste n’est pas « acculé à un grand acte mystique ? »

     

    Est-ce qu’on sait ? On peut se rappeler le philosophe russe Léon Chestov interrogeant le paradoxe d’Eschyle : et si ce que nous appelons la mort était la vraie vie, et ce que nous appelons la vie une sorte de mort ?

     

    Ce que nous avons sous les yeux, ce que le poète voyant s’ingénie à nous faire sauter aux yeux ne procèderait-il pas de la même sainte attention qui anime le mystique ?

     

    En septembre 2004, le poète se risque à répondre au bord de la nuit: « Le mystique substitue à la racine l’invisible au visible, nous deviendrons cet inconnu que seul le Créateur connaît. Son œil remplace le nôtre. Le rien, en tout, devient saveur et joie en nous. Il faut accepter un absolu où l’on meurt. Je ne puis y songer qu’en disant le fameux Merci à l’instant qui me sera donné ».

     

    Est-ce à dire, en langage du vingt et unième siècle, que le poète « se la joue » gourou ?

     

    Je ne le crois pas. Je le crois plus humble et plus juste, mieux à sa place dans la « contemplation active » dont parlait Marcel Raymond, ni mystique ni moine non plus mais à sa façon éminent spirituel défiant la raison et squatter de couvent invisible, dans un temps « si difficilement plus facile » à habiter que celui des battants de la réussite : « Dans  ces cellules comme des tombes où l’existence, respiration après respiration, se tisse, se décante. Où l’on vogue sur le flux et le reflux des prières, des hymnes chantées d’heure en heure : on s’insuffle déjà sa future vie, on tente se résurrection ».

     

    Remarquable formule : « On tente sa résurrection ».

     

    Et d’ajouter : « Maintenant ».

     

    Rappelant du même coup la réponse que faisait Ella Maillart, l’amie de Chandolin, quand on lui demandait l’heure : « Il est maintenant ».

     

    Par delà la nuit cruelle

     

    Et la ville là-dedans ? Et les villes ? Et les multitudes humaines ? Et le journal de l’effrayante espèce qui s’est tant massacrée dès l’an 17 de ce siècle où le poète vint au monde ?

     

    Comme un rappel de ce « journal » que Maurice Chappaz n’oublie pas, ni ses semblables en transit sur notre planète perdue dans l’Univers, s’enchâssent alors quelques pages d’un autre journal, de la main d’un commandant de marine du nom de de Long, notant jour après jour le calvaire d’une poignée d’hommes échappés au naufrage, fin 1881, du vaisseau La Jeannette broyé par les glaces dans l’immense delta de la Lena, émouvant accompagnement du voyageur Chappaz au long de la nuit cruelle endurée jour après jour par l’équipage crevant de faim et de froid trente jours durant, « pauvres moineaux humains » dont les âmes « se perdent dans la surprenante beauté du monde ».

     

    E la nave va. La vie continue dans l’alternance  du poids du monde et du chant du monde. « On meurt, on va être rapatrié en Dieu. Outre-tombe, j’habiterai tout ce que j’ai été : ce nuage, cette source, ces rues, ces prés, cette maison… »

     

    Et Michène fera

    quelque chose de chaud…

     

    Chappaz10.JPG« Partir à la recherche du paradis terrestre, voilà ce que j’ai tenté toute ma vie, sans savoir et sans comprendre », note Maurice Chappaz en été 2004. Mais dès le tournant du Testament s’était marqué le désenchantement : « Nous portons en nous l’agonie de la nature et notre propre exode ».

     

    Le monde « paysan-paysan », tout semblable à celui des Géorgiques, dont le nonagénaire révise la traduction en 2008, représentait une totalité « jusqu’aux astres » que le poète a vu se défaire et se corrompre.

     

    « Cependant », me disait-il ce soir de janvier 2007, dans la cuisine de L’Abbaye, et c’était à propos de Gustave Roud, mais cela vaut autant pour lui, « au moment où un pays disparaît et meurt, il y a une parole qui émerge ».

     

    Celle de Maurice Chappaz, loin d’un renfrognement de refus et de repli, relance à tout moment de nouvelles pousses. «Malgré tout je crois à la vie », me disait-il encore ce soir-là. Je suis né dans un mouvement. Je suis resté fidèle à mon origine, tout en m’adaptant au monde en émergence. Je lis ainsi les journaux, pour me tenir au courant du changement de civilisation et même de l’abîme. Nous devenons comme des chats sauvages apprivoisés par la mort ».

     

    Chappaz6.jpgEnfin voici, dans La pipe qui fume et prie que j’aurai traversé en cet été indien 2009, voici noté en septembre 2004 et réécrit en 2008 au lendemain de ses nonante ans : « Michène trie, retrie une à une les groseilles, choisissant celles dont la robe rouge résiste. Hantise du pourri, du moisi. Si rares ces petits fruits déjà récoltés par les oiseaux ».

     

    Et je revois à l’instant, en cette fin d’octobre 2009, la neige apparue sur les cimes de la Savoie d’en face, je nous revois ce soir de janvier 2007, à l’Abbaye du Châble, dans la cuisine où le nonagénaire tout frais émoulu m’avait parlé sept heures durant au dam de Michène le trouvant « peu bien », je revois, dans le tourbillon des volutes de temps fumé, du livre revenu avec l’écriture de la vie où nous nous retrouvions ce soir-là, je me rappelle les regards attentifs et les gestes attentionnés de Michène Chappaz nous préparant ce « quelque chose de chaud » qu’avait demandé son poète dont je note encore ces derniers mots :

     

    « Notre vie avec ses oeuvres ne dure pas plus qu’un paquet de tabac, y compris le pays où j’attends : telle la petite fumée qui s’échappe comme si j’étais cette petite fumée au moment où la pipe reste chaude dans la main après avoir été expirée.

     

    « Les années s’éteignent.

    « Je savoure la dernière braise ».

     

    Maurice Chappaz. Le pipe qui prie et meurt. Editions de la Revue Conférence, 2008, réédition 2016.

     

                                                 

     

  • Journal sans date

     

    (Pour ma bonne amie, et celles et ceux que nous aimons)

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     Journal sans date des premières quinzaines d’une quarantaine…

     

    Premier jour. - Dès ce moment, et pour une durée indéterminée, l’évidence apparut qu’on devrait renoncer à toute date dans la suite des constats relatifs à la pandémie.

    Le premier de ces constats portait sur la difficulté respiratoire frappant d’abord les plus faibles. Est-ce dire que le monde était devenu irrespirable, sauf aux plus forts ? Oui et non.

    Le deuxième constat significatif était qu’on hésitait entre toute affirmation et son contraire. Nul n’était sûr de rien, sauf ceux qui se targuaient du contraire - sans en être sûrs.

    Le troisième constat fut que certains des plus intelligents se montrèrent immédiatement les plus stupides, tant ils se prétendaient intelligents - donc égaux aux plus stupides.

    Les plus forts, les plus puissants, les plus ostensiblement possédants semèrent quelque temps le doute, de même que les plus portés à se croire croyants et les plus portés à se croire savants. 

     

                      Quelques jours plus tard. - La croissance bientôt exponentielle des chiffres de la Statistique, réelle ou trafiquée, alla de pair avec celle des compétences expertes en tout genre, à commencer par l’hygiène théorique et le conseil moral. 

    En peu de temps foisonnèrent les experts en pathologie virale et les moniteurs affirmés du vivre-ensemble, et tout aussitôt proliférèrent les analystes immédiatement subdivisés en adversaires du pour et en contempteurs du contre, tous accrochés au déjà-vu.

    Les uns évoquaient la peste noire et les dangers de l’étatisme, les autres la grippe hispanique et les dangers du libéralisme, tandis que les soignantes et les soignants soignaient, fort applaudis des balcons. 

    Les constats de part et d’autre restaient cependant confus et le doute persistait, qu’exacerbait la foi des prêcheurs et des chefs d’entreprises ne doutant de rien - c’était bien avant la fermeture des premières boîtes de nuit et l’interdiction graduelle des chantiers, le confinement local et bientôt mondial.

     

    Le même soir. - Sur quoi l’inanité intrinsèque de toute idéologie apparut  comme le constat de ce qui faussait toute interprétation des causes et des conséquences du phénomène global de la pandémie, renvoyant dos à dos les analystes libéraux stigmatisant les «progressistes» et ceux-ci chargeant ceux-là de tous les maux. 

     

    Un lendemain d’hier. - La date inaugurale de la pandémie resta elle aussi incertaine, notoirement antérieure au Nouvel An lunaire fêté par les familles chinoises honorant cette année le Rat de Métal, donc avant le début de l’an 4718 de la tradition que marquait le 25 janvier 2020, et la géolocalisation du foyer initial de l’infection au marché de fruits de mer de Wuhan, autant que son lien direct avec le commerce de chauve-souris - non consommées dans cette région -, ou avec les séquences du génome de virus trouvés sur les pangolins, ressortissaient à autant de supputations connexes ou contradictoires recyclées par les rumeurs ultérieures avérées ou contredites par les experts et contre-experts de tous bords au bénéfice ou au dam de tout soupçon de complot. 

    Ce qui semble sûr est que, dès ces prémices de la pandémie, point encore reconnue pour telle, un écart abyssal, et croissant à chaque heure, se creusa entre la vérité des faits et leur interprétation dont les termes allaient constituer le plus formidable révélateur de l'état du monde que divers Présidents qualifièrent bientôt d’état de guerre.

     

    Au tournant du printemps. - À la présomption d’une Nature jugée naturellement inégalitaire s’opposa, dès le début de la pandémie, le constat d’une similitude trans-nationale, trans-confessionnelle et même trans-raciale des symptômes et des souffrances, qui faisait se ressembler tous les patients de tous les services d’urgence dans une commune angoisse, une commune plainte et un commun désir de survivre ou de ne pas survivre, de même que les soignantes et soignants de tous grades, se trouvaient unis comme un seul par le seul souci de bien faire.

    D’un jour à l’autre aussi, dans le monde divers et divisé depuis l’épisode mythique de la tour de Babel, s’imposèrent quelques gestes et mesures de défense aussitôt décriés par la jactance des caquets abstraits, mais scellant une autre façon d’égalité tendre. En langage commun, celles et ceux qui savaient ce que c’est que d’en baver, patients ou soignants et autres saints hospitaliers, prièrent tout un chacun de se laver les mains et de se tenir coi. 

     

    Un beau matin.- Ce lundi matin le ciel est tout limpide et tout frais, on se sent en pleine forme et prêt à faire de bonnes et belles choses, mais on ne fera rien, sauf aux urgences et dans les centres de décision, les magasins de tabac et les office postaux, certains chantiers et certains sentiers.

    Hier soir un subtil Utopiste y a été de la énième analyse du jour, comme quoi tout le monde avait tout faux sauf lui, et qu’il l’a toujours dit: qu’il fallait en revenir à la cueillette et que l’avenir proche était dans le lointain passé. 

    Mais ce matin appartient aux blouses blanches ou bleues et le Grand Guignol du Président américain commence à bien faire tant les malades en chient dans les couloirs. 

    Quant aux métaphores analogiques, elles disent ce qu’il faut dire du jamais-vuqui se répète : que le Virus est un nouveau Pearl Harbour vu que personne ne s’y attendait sauf ceux qui avaient tout prévu au futur antérieur, que le Virus est le copy cat d’un Nine Elevenà la chinoise, que le Virus est pire que le gaz d’Auschwitz vu qu’il n’a pas d’odeur ou plus exactement: qu’il supprime toute perception de toute odeur y compris chez les Chinoises et les Chinois.

    Ce matin cependant les gestes précis de la prévention et de la réparation éclipsent les grimaces et les vociférations des importants - ce matin appartient aux Matinaux.

     

    À l’aube lucide. - Certains virent en ces jours la chance de mieux vivre en reprenant pied, de respirer plus et de moins perdre le temps de leur journée, d’autres cessant d'être futiles se firent utiles, d'autres encore approchèrent enfin leurs enfants trop souvent éloignés d’eux par leurs menées ouvrières et autres affaires, mais d’autres encore furent pris à la gorge par l’invisible main de la pandémie. 

    Le Nihiliste fut soudain étranglé de ne se sentir rien et trop veule pour se supprimer; le Mariole fut comme châtré de ne plus assurer; le Violent fut violenté par sa propre violence; le Nul se fit légion; l’Avide soudain vidé se dévida, et le Vil s’avilit à l'avenant faute de s’incliner devant tant de bonté et de beauté.

    Car le monde en surnombre, jusque-là très stressé et déprécié, apparut bientôt tout nettoyé et pacifié par ce semblant de guerre, et les oiseaux, les fougères, les lingères sur les balcons, tous s’occupant à ne rien faire, tous de moins en moins soucieux de s’en faire, tous soudain rendus à eux-mêmes en leur bonté et leur beauté, tous - enfin presque tous -, se trouvèrent comme élevés au-dessus d’eux-mêmes…

     

    Un soir d’interrogation.- On titube, on est de plus en plus sûr qu’on n’est sûr de rien, on ne sait exactement s’il faut porter le masque ou pas : on s’informe de tout et du contraire de tout et tout fait Question, et tout fait Problème.

    Faut-il faire cuire le masque à 70° pour tuer « le microbe » après usage ? Faudra-t-il confiner l’été ? Faut-il se fier aux experts et aux actionnaires de la Pharmacie multinationale ?

    Quant au Problème, on se demande (dans nos pays de nantis) qui va payer,  et qui ne payera pas dans les pays démunis ? Comment les pays sans eau vont-ils se laver les mains ? Et faudra-t-il confiner les exclus dans des camps puisqu’ils s’obstinent à vivre les uns sur les autres ? 

    Que fait le Président américain? Va-t-il se masquer ou la pandémie va-t-elle le démasquer ? Enfin répondre à la Question du Problème va-t-elle nous aider à résoudre le Problème de la Question ?

     

    Une nuit d’insomnie. - Quant au Relativiste, il relativisa d’un ton qui laissait à entendre que son relativisme, irréductible à aucune autre façon de relativiser, avait en somme un caractère absolu dans son approche de la pandémie par rapport à d’autres facteurs morbides ou mortels.  Sur quoi le Relativiste a commencé de tousser, sa fièvre a subitement fait bondir le mercure dans son tube, le souffle au cœur qui le tarabustait relativement souvent s’est transformé en palpitation absolue, mais on fut impressionné de l’entendre insister, juste avant d’être intubé, sur le fait que son cas ne ferait que confirmer sa  théorie à supposer que sa destinée fût de succomber à quelque  chute fatale dans l'escalier que vous savez...

     

    En fin de matinée ensoleillée. - Le fait qu’il y eût encore quelque chose plutôt que rien, et le fait qu’il y eût moins de choses à considérer en se représentant encore moins de choses stimula l’imagination de l’Individu de tout genre capable d’extrapolations physiques à résonances métaphysiques, à commencer par la supposition que toute électricité fît soudain défaut.

    L’éventualité d’un monde soudain éteint, bel et bien obscurci comme en vrai temps de guerre, soudain tout silencieux, plus aucun chargeur, plus aucune énergie de recharge donc plus aucune possibilité de communiquer, plus de smartphones ni de trains à grande ou petite vitesse, plus de micro-ondes ni d’ascenseurs - cette impensable situation réjouit l’imagination de l’Individu en question, poète en vers réguliers ou aiguilleuse du ciel adepte de la pensée ZEN, reconnaissants tout de même de cela qu’on pût encore s’entendre à vive voix entre balcons et s’écrire des petits bleus au crayon simple.

     

    Un instant révélateur. - Des jours entiers se perdirent pour certains dans le spectacle continu de la violence et des exhibitions diverses, tandis que d’autres (beaucoup) mouraient de faiblesse ou de vieillesse et d’autres encore (également nombreux) se retrouvaient d’aplomb.

    Ce mal étrange , inexplicable en aucune langue même savante, cette maladie inattendue et aussi imprévisible que le Président américain en exercice cette année-là, fut ainsi le révélateur momentané de toutes les angoisses latentes, de toutes les peurs, de tous les aveuglements involontaires ou volontaires de cette non moins étrange Espèce dont beaucoup d’intelligence fut perdue à invoquer des causes et des conséquences qui se contredisaient d’un jour à l’autre comme se contredisaient le Président américain et ses divers homologues - l’étrangeté était alors devenue l’air qu’on respire et les morts-vivants sortirent des écrans le temps d’une orgie de violence et d’extase virtuelle sans pareille.

    Tel, qui avait toujours trouvé les films de morts-vivants d’une stupidité humiliante pour l’Espèce, ressentit une humiliation sans égale au cours de ces journées pendant lesquelles ses proches et ses moins proches affrontaient le mal avec une détermination non moins inattendue - beaucoup de femmes au premier rang.

    Beaucoup de femmes en effet s’activèrent silencieusement ou parfois en chantonnant à la cuisine de quarantaine et à d’inlassables lessives, entre autres soins de l'Urgence, pendant que les doctes diplômés en théorie théorisaient à qui mieux mieux; et pas mal de conjoints (re)découvrirent ainsi, en leur conjointes, la femme réelle en sa force durable.

    De jour en jour il apparut que les arguments d’autorité invoqués par les maîtres diplômés du bien-penser et du bien-parler - femmes titrées comprises -, s’effondraient dans le magma de leur jactance aussi insignifiante que les graphes mondiaux d’une Statistique dépassée par la réalité réelle de ce mal décidément étrange..

     

    Juste avant Pâques. - La Vie se demanda, en cette aube de splendide journée-là, si elle allait, ou non, tuer plus de Terriens ou si elle s’en tiendrait à ce qu’elle considérait comme un avertissement et un aveu de faiblesse susceptible d’inquiéter ceux qui se croyaient les plus forts.

    En tant que femme sensible, aimant le grand air et les espèces diverses, elle n’avait jamais eu crainte d’avouer sa faiblesse et son goût pour les délires enfantins, les adolescents malades et les sages de grand âge. Or ses aveux ne semblaient pas toucher les fortiches ni la masse violente, imbécile et menteuse. 

    La Vie, bonne au fond et si belle, était fatiguée de voir le mensonge proliférer au risque de perturber le sommeil des enfants candides et de tromper les plus vulnérables naturellement portés à s’accrocher à elle, qu’elle avait achevés en toute injustice apparente mais en somme pour leur paix.

    Que la Vie fût injuste relevait d'un constat qui ne devait point entacher sa bonté potentielle ni moins encore sa rayonnante beauté, mais comment lui reprocher de s’en prendre d’abord aux plus faibles alors qu’elle-même se reconnaissait fragile et parfois fatiguée comme une vieille servante ?

    Or les fortiches ne semblaient rien comprendre, et c’est pourquoi la Vie, à l’aube de ce beau jour, se demanda s’il n’était pas temps de les tuer tous, et tous leurs semblables, pour leur ouvrir les yeux dans la lumière printanière ?

     

  • La télé au scanner critique

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    La critique de la télévision est vitale pour la démocratie. En 1997 paraissait un petit livre virulent de Pierre Bourdieu, à ce propos, qui stimula le débat. Avant lui, Karl Popper et d'autres avaient entrepris une lutte qui en appelle à la lucidité de chacun et à une nouvelle éthique pour tous...

    D’aucuns se réclament de la liberté pour affirmer que si la télévision, aujourd'hui, paraît souvent si médiocre, c'est parce qu'elle se conforme bonnement au goût du plus grand nombre. Ainsi le petit écran ne ferait-il que refléter une sorte de démocratie directe,correspondant au libre jeu de l'offre et de la demande.

    Or tel n'est pas, bien entendu, l'avis de tous, à commencer par ceux qui se font une plus haute idée de la démocratie que celle d'un marché soumis à la loi du grand nombre. 

    Ainsi le penseur autrichien Karl Popper, prophète libéral de la «société ouverte» décédé en 1996, a-t-il consacré l'un de ses derniers textes à défendre «une loi pour la télévision», où il recommandait notamment l'octroi d'une sorte de patente pour les responsables d'émissions télévisées, dont le maintien serait soumis au contrôle d'un équivalent des Conseils de l'ordre. 

    telerealiteb-746fa.jpg«La télévision est devenue aujourd'hui un pouvoir colossal, écrit Karl Popper; on peut même dire qu'elle est potentiellement le plus important de tous, comme si elle avait remplacé la voix de Dieu.» 

     

    Le premier reproche que fait Karl Popper à la télévision est d'instiller la violence au sein de la société, la comparant à la guerre en cela que l'une et l'autre font subir une «perte des sentiments normaux qui sont le corollaire d'un monde bien ordonné» où le crime reste «une exception remarquable». 

    À cause de la banalisation quotidienne de l'horreur, la télévision est en outre accusée, par le penseur, de rendre de plus en plus difficile la perception de la différence entre réalité et fiction. 

    Quel rapport avec la démocratie ? Leplus évident selon Popper, pour qui le devoir d'éducation à la non-violence fait partie des bases fondamentales de la démocratie. 

    «La démocratie consiste à soumettre le pouvoir politique à un contrôle», rappelle Karl Popper, en ajoutant aussitôt que «la démocratie ne peut subsister durablement tant que le pouvoir de la télévision ne sera pas complètement mis à jour». 

    Quand il clame que «nous éduquons nos enfants à la violence», Karl Popper (qui a lui-même été éducateur entre 1918 et1937, et collabora longtemps avec le psychologue suisse Alfred Adler) se réfère explicitement aux travaux antérieurs et plus systématiques de John Condry sur les ravages de la télévision dans la société américaine, et notamment sur la psychologie des enfants et des adolescents.

    Dans l'essai intitulé Voleuse de Tempsservante infidèle, Condry rappelle notamment que «l'enfant américain passe en moyenne quarante heures par semaine à regarder la télévision ou à jouer à des jeux vidéo», stigmatise la démission de la famille et de l'école, et plus encore la visée essentiellement mercantile de la télévision américaine, instrument publicitaire faussant systématiquement l'image de la réalité.

    Et de souhaiter, pour sa part, une réaction individuelle des parents et des enseignants contre l'invasion du milieu éducatif par la télévision. 

    Lorsque Popper en appelait à une nouvelle éthique de la responsabilité, il visait évidemment ceux- là même qui font la télévision. Et tel est, aussi, l'objet principal des deux discours virulents prononcés par le sociologue français Pierre Bourdieu au Collège de France, dûment télévisés (sans considération, cette fois, du trop fameux«attention span» qui fait raccourcir de plus en plus le temps de parole!) et retranscrits dans un petit livre également utile à la réflexion. 

    tele-realite22.jpgCe que Bourdieu dit du conformisme croissant régnant dans les sphères médiatiques (car la télévision n'est pas seule en cause), de l'interférence permanente du commercial et de tout ce qui relève des jeux de pouvoir dans l'exercice de la profession, de l'autosuffisance narcissique du milieu et de son déficit déontologique, du nivellement de la qualité par crainte de perdre des téléspectateurs, et de l'abaissement progressif de la qualité du travail lui-même, recoupe d'ailleurs la réflexion de Karl Popper (non cité dans sa bibliographie) sur la responsabilité de la corporation et, surtout, sur les implications antidémocratiques de la dictature de l'audimat. 

    Karl Popper. La Télévision: un Danger pour la Démocratie Le. même volume contient un essai de John Condry intitulé Voleuse de Temps, servante infidèle, et une postface de Jean Baudouin, Vers la Société ouverte. Livre de poche 10/18, 93 p. 1996. 

    Pierre Bourdieu: Sur la Télévision, suivi de L'Emprise du Journalisme. Liber Editions, 95 p. 1997.

      

    Arrêt sur pas d'image

    Panopticon99.jpgQu'arrive-t-il lorsqu'on cesse deregarder la télé? Nous osons l'affirmer par expérience réitérée quoique nonsystématique: on n'en meurt pas. Mais encore? Eh bien, c'est à cette questionque répond le nouveau roman de Jean-Philippe Toussaint, cet auteur belgermnimaliste devenu célèbre en évoquant son spleen d'enfant du siècle dans sasalle de bains. En l'occurrence, le narrateur de La Télévision, resté seul à Berlin cet été-là pour écrire un essai sur les rapports de l'artiste et du Prince, à partir d'un épisode de la vie de Titien, raconte ce qui lui est arrivé depuis qu'il a cessé de regarder la télévision.

    Or tout se passe comme si le cher homme redécouvrait le monde et ses lumières, ses bruits et ses silences, et la vacance du temps surtout qu'il réapprend à meubler. Bien entendu, l'écrivain stylise et force la note, mais on prend un plaisir certain à son évocation frottée d'humour, outre qu'il développe toute une réflexion pertinente sur le type de rapports que la télévision nous fait entretenir avec le monde, par contraste avec les médiations artistiques. 

    Jean-Philippe Toussaint: LaTélévision. Minuit, 270 p.

      

    Romilly.jpgLe grain de sel d'une l'humaniste

    On connaît le noble combat de Jacqueline de Romilly pour la défense des humanités classiques, peu compatibles avec les records d'audimat. Mais au fait, comment Madame l'Académicienne s'y prendrait-elle aujourd'hui si tant est qu'elle avait des enfants à éduquer? Les laisserait-elle regarder la télévision? 

    «A vrai dire, je ne crois pas que l'interdiction soit la solution. La télévision fait partie de notre monde, et d'ailleurs il s'y voit maintes choses intéressantes. Quant aux émissions vides, stupides ou néfastes, il faut apprendre à leur résister. C'est affaire de contrepoids. Ce qui est essentiel, à mes yeux, c'est que les parents donnent à leurs enfants des contrepoids: par la discussion critique, par les livres, les jeux, les activités variées. »

    L'ambiance familiale est déterminante à cet égard. Si les parents gobent tout et regardent passivement n'importe quoi, les enfants risquent évidemment de les imiter...» . 

     

    La griffe de Gore

    Satire mordante de la culture télévisuelle et de la société américaine, Duluth, roman de Gore Vidal (disponible en poche), joue brillamment sur la confusion systématique de la réalité et de la fiction, mêlant personnages du petit écran et individus «réels». De Dallas à Duluth, suivez son regard...


    Contrepoint, ce 23 mai 1915.

    Vingt ans après, quoi de changé en meilleur ? Ou en pire ? La persuasion clandestine, aux States, n'a cessé d'étendre son pouvoir médiatico-mensonger et d'accentuer sa chute schizophrénique vers plus de vulgarité et plus de vertueux simulacre, jetée dans une guerre concurrentielle sans merci et pour dire la même chose. Quant au Vieux Monde, de BBC en ARTE, il sauve parfois l'honneur en dépit du glissement progressif du service public vers la démagogie consumériste. Interdire la télé à nos kids ? Surtout pas ! D'ailleurs ils ont mille autres dérivatifs, meilleurs ou pires, sur la Toile ou ailleurs. Aux dernières nouvelles, les séries télé suscitent un regain d'intérêt, lié à leur qualité sporadique mais réelle. J'ai fini cette nuit, à 4 heures du mat, de regarder la deuxième saison de Broadchurch, émotionnellement très prenante et démêlant, comme Breaking bad, l'imbroglio de hantises et de dérives contemporaines bien réelles, non sans créativité du point de vue de la réalisation. Bons scénars, dialogues affûtés, interprétation de premier ordre. On peut y accéder par Netflix ou par le double coffret de DVD's sans pub... 

  • Pâques du cœur

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    De ce dimanche. – Pour nous, les enfants, Pâques, c’était le dimanche des dimanches - un dimanche vraiment plus dimanche que les autres où le ciel était plein de cloches et le jardin plein d’œufs que le Lapin avait peinturlurés et planqués Dieu sait où - donc deux jours après la Croix, le Lapin : tu avoueras que ce n'est qu’un dimanche que ça peut se passer, et ça nous réjouissait plutôt, les enfants, qu’il y ait un dimanche comme ça qui ressuscite chaque année…

    De la foi. – Notre ami le théologien me dit qu’il n’y croit pas vraiment : que son intelligence l’en empêche, puis il me dit : toi non plus tu n’y crois pas, rassure-moi, aussi lui dis-je : non mon ami, je ne vais pas te rassurer, je ne sais pas si je crois, je sais de moins en moins ce que c’est que croire au sens où tu crois que tu ne crois pas, mais surtout (et cela je ne le lui dis pas) je ne sais comment je pourrais l’expliquer à quelqu’un que son intelligence empêche de comprendre rien…

    De la charité . – Vous connaissez le mendigot du Sacré-Cœur : il sort de chez ce pouilleux d’abbé Zundel qui le régale déjà plus qu’il n’en faut, et le voilà qui nous lance à la sortie de l’office, son : Christ est vraiment ressuscité ! que moi ça me fait honte, mais j’ai beau savoir qu’il ira les boire ce soir, je lui donne quand même ses cent sous - ce n’est quand même pas tous les jours Pâques…

    De l’espérance. – Tu me dis, toi le désespéré, que mes pleurs sont inutiles, et tout est inutile alors, toute pensée comme l’aile d’un chant, tout esquisse d’un geste inutilement bon, toute ébauche d’un sourire inutilement offert, ne donnons plus rien, ne pleurons plus, soyons lucides, soyons froids, soyons utiles comme le couteau du bourreau.

    De la beauté. – Il n’y a pas une place pour la beauté : toute la place est pour la beauté, du premier regard de l’enfance aux paupières retombées à jamais, et la beauté survit, de l’aube et de l’arbre et des autres et des étoiles de mémoire, et c’est un don sans fin qui te fait survivre et te survit…

    De la bonté. – Il n’y a pas une place pour la bonté : toute la place est pour la bonté qui te délivre de ton méchant moi, et ce n’est pas pour te flatter, car tu n’es pas bon, tu n’es un peu bon parfois que par imitation et délimitation, ayant enfin constaté qu’il fait bon être bon…

    De la vérité. – Il n’y a pas une place pour la vérité : toute la place est pour la vérité qui t’apparaît ce matin chiffrée comme un rébus – mon premier étant qu’elle me manque sans que je ne sache rien d’elle, mon second qu’elle est le lieu de cette inconnaissance où tout m’est donné pour m’approcher d’elle, et mon tout qu’elle est cette éternelle question à quoi se résume notre vie mystérieuse est belle.

    Peinture. Thierry Vernet.

  • Journal sans date (veille de Pâques)

     

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    La Vie se demanda, en cette aube de splendide journée-là, si elle allait, ou non, tuer plus de Terriens ou si elle s’en tiendrait à ce qu’elle considérait comme un avertissement et un aveu de faiblesse susceptible d’inquiéter ceux qui se croyaient les plus forts.

    En tant que femme sensible, aimant le grand air et les espèces diverses, elle n’avait jamais eu crainte d’avouer sa faiblesse et son goût pour les délires enfantins, les adolescents malades et les sages de grand âge. Or ses aveux ne semblaient pas toucher les fortiches ni la masse violente, imbécile et menteuse.

    La Vie, bonne au fond et si belle, était fatiguée de voir le mensonge proliférer au risque de perturber le sommeil des enfants candides et de tromper les plus vulnérables naturellement portés à s’accrocher à elle, qu’elle avait achevés en toute injustice apparente mais en somme pour leur paix.

    Que la Vie fût injuste relevait d'un constat qui ne devait point entacher sa bonté potentielle ni moins encore sa rayonnante beauté, mais comment lui reprocher de s’en prendre d’abord aux plus faibles alors qu’elle-même se reconnaissait fragile et parfois fatiguée comme une vieille servante ?

    Or les fortiches ne semblaient rien comprendre, et c’est pourquoi la Vie, à l’aube de ce beau jour, se demanda s’il n’était pas temps de les tuer tous, et tous leurs semblables, pour leur ouvrir les yeux ?

  • Journal sans date (10)

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    Des jours entiers se perdirent pour certains dans le spectacle continu de la violence et des exhibitions diverses, tandis que d’autres (beaucoup) mouraient de faiblesse ou de vieillesse et d’autres encore (également nombreux) se remettaient.

    Ce mal étrange, inexplicable en aucune langue même savante, cette maladie inattendue et aussi imprévisible que le Président américain en exercice cette année-là, fut ainsi le révélateur momentané de toutes les angoisses latentes, de toutes les peurs, de tous les aveuglements involontaires ou volontaires de cette non moins étrange Espèce dont beaucoup d’intelligence fut perdue à invoquer des causes et des conséquences qui se contredisaient d’un jour à l’autre comme se contredisaient le Président américain et ses divers homologues - l’étrangeté était alors devenue l’air qu’on respire et les morts-vivants sortirent des écrans le temps d’une orgie de violence et d’extase virtuelle sans pareille.

    Tel, qui avait toujours trouvé les films de morts-vivants d’une stupidité humiliante pour l’Espèce, ressentit une humiliation sans égale au cours de ces journées pendant lesquelles ses proches et ses moins proches affrontaient le mal avec une détermination non moins inattendue - beaucoup de femmes au premier rang.

    Beaucoup de femmes en effet s’activèrent silencieusement ou parfois en chantonnant à la cuisine de quarantaine et à d’inlassables lessives, entre autres soins de l'Urgence - pendant que les doctes diplômés en théorie théorisaient à qui mieux mieux; et pas mal de conjoints (re)découvrirent ainsi, en leur conjointes, la femme réelle en sa force durable.

    De jour en jour il apparut que les arguments d’autorité invoqués par les maîtres diplômés du bien-penser et du bien-parler - femmes titrées comprises -, s’effondraient dans le magma de leur jactance aussi insignifiante que les graphes mondiaux d’une Statistique dépassée par la réalité réelle de ce mal décidément étrange...

  • Journal sans date (9)

     

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    Le fait qu’il y eût encore quelque chose plutôt que rien , et le fait qu’il y eût moins de choses à considérer en se représentant encore moins de choses stimula l’imagination de l’Individu de tout genre capable d’extrapolations physiques à résonances métaphysiques, à commencer par la supposition que toute électricité fît soudain défaut.

    L’éventualité d’un monde soudain éteint, bel et bien obscurci comme en vrai temps de guerre, soudain tout silencieux, plus aucun chargeur, plus aucune énergie de computation donc plus aucune possibilité de communiquer qu’entre conjoints ou voisins, plus de smartphones ni de trains à grande ou petite vitesse, plus de micro-ondes ni d’ascenseurs - cette impensable situation réjouit l’imagination de l’Individu en question, poète en vers réguliers ou aiguilleuse du ciel adepte de la pensée ZEN, reconnaissants tout de même de cela qu’on pût encore s’entendre à vive voix entre balcons et s’écrire des petits bleus au crayon simple.

    Image: Philip Seelen

     
  • Journal sans date (8)

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    Quant au Relativiste, il relativisa d’un ton qui laissait à entendre que son relativisme, irréductible à aucune autre façon de relativiser, avait en somme un caractère absolu, à commencer par le fait que le caractère prétendument brutal de la Pandémie de 2020 l’était nettement moins que celle que figure le romancier américain Richard Matheson dans son roman I am a legend qui voit la transformation des contaminés en êtres assez effrayants mais d’une férocité à vrai dire relative puisque les trois films tirés du roman inaugurent pour ainsi dire les espèces nouvelles du mort-vivant et du zombie alors qu’en fait de monstruosité le peintre batave Hieronymus Bosch s’était illustré quelques siècles plus tôt dans la représentation de personnages à peu près sans comparaison, à lui inspirés par la peste noire à côté de laquelle les toussotement et les montées de fièvre de l’actuelle épidémie faisaient piètre figure - et que dire du Pandémonium de l'Enfer de Dante ?

    Sur quoi le Relativiste a commencé de tousser, sa fièvre a subitement fait bondir le mercure dans son tube, le souffle au cœur qui le tarabustait relativement souvent s’est transfomé en palpitation absolue, mais on fut impressionné de l’entendre insister, juste avant d’être intubé, sur le fait que son cas ne prouvait rien alors qu’un séisme risquait à l’instant même d’anéantir le rutilant établissement hospitalier dans lequel on l’avait emmené de force et que, par rapport aux données des statistiques cumulées et considérées avec le recul, dans une centaine d’années, ce qui était en train de lui arriver d’irrémédiable et de tragique aux yeux des siens ne ferait que confirmer sa théorie relativiste - et cette seule pensée qu’il avait raison suffit à lui valoir le bonheur absolu d’une guérison hélas toute relative, juste avant sa chute fatale dans l'escalier que vous savez...

  • Journal sans date (7)

     

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    On titube, on est de plus en plus sûr qu’on n’est sûr de rien, on ne sait exactement s’il faut porter le masque ou pas : on s’informe de tout et du contraire de tout et tout fait Question, et tout fait Problème.

    Faut-il porter le masque ou pas ? Faut-il faire cuire le masque à 70° pour tuer « le microbe » avant de resortir, et faut-il resortir ou pas ?

    Faut-il sortir du confinement après Pâques ou faut-il attendre l’Ascension ou la Fête du Travail ? Faut-il arrêter l’été ?

    Quant au Problème, on s’est tout de suite demandé (dans nos pays de nantis) qui allait payer ? Et qui ne payera pas dans les pays pauvres ? Comment les pays sans eau vont-ils se laver les mains ? Et faudra-t-il confiner les pauvres dans des camps puisqu’ils s’obstinent à vivre les uns sur les autres ?

    Que fait le Président américain qui a eu l’air dès le commencement de s’en laver les mains sans se les laver au demeurant ? Va-t-il se masquer ou la pandémie va-t-elle le démasquer ? Va-t-il s’en prendre personnellement aux contaminés coupables de ne pas s’être protégés après avoir stigmatisé le complot combiné de l’Organisation Mondiale de la santé et de la Chine aux yeux notoirement bridés, ou le Virus va-t-il continuer de ne pas se montrer fair-play ?

    Enfin répondre à la Question du Problème va-t-elle nous aider à résoudre le Problème de la Question ?

  • Journal sans date (6)

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    Certains virent en ces jours la chance de mieux vivre en reprenant pied, de respirer plus et de moins perdre le temps de leur journée, d’autres cessant d'être futiles se firent utiles, d'autres encore approchèrent enfin leurs enfants trop souvent éloignés d’eux par leurs menées ouvrières et autres affaires, mais d’autres encore furent pris à la gorge par l’invisible main de la Pandémie.

    Le Nihiliste de contrefaçon découvrit ainsi sa médiocrité, soudain étranglé de ne se sentir rien et trop veule pour se buter; le Mec fut comme châtré de ne plus assurer, sans un miroir pour se flatter; le Violent fut violenté par les cris de sa violence redoublée; le Nul eut l’illusion d’être légion; l’Avide soudain vidé se dévida, et le vil s’avilit à l'avenant faute de s’incliner devant tant de bonté et de beauté.

    Car le monde en surnombre, jusque-là très stressé et très déprécié, apparut bientôt tout nettoyé et pacifié par ce semblant de guerre, et les oiseaux, les fougères, les lingères sur les balcons, tous s’occupant à ne rien faire, tous de moins en moins soucieux de s’en faire, tous soudain rendus à eux-mêmes en leur bonté et leur beauté, tous, enfin presque tous, se trouvèrent comme élevés au-desus d’eux-mêmes…

    Peinture. John Constable.

     
  • Journal sans date (5)

     

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    Ce lundi matin le ciel est tout limpide et tout frais, on se sent en pleine forme et prêt à faire de bonnes et belles choses, mais on ne fera rien, sauf aux urgences et dans les centres de décision.

    Hier soir un subtil Situationniste y a été de la énième analyse du jour, comme quoi tout le monde avait tout faux sauf lui, et qu’il l’a toujours dit: qu’il fallait en revenir à la cueillette et que l’avenir proche était dans le lointain passé.

    Mais ce matin appartient aux blouses blanches ou bleues et le Grand Guignol du Président américain ne fait même plus sourire tant les malades en chient dans les couloirs.

    Quant aux métaphores analogiques, elles disent ce qu’il faut dire devant le jamais-vu qui se répète : le Virus est un nouveau Pearl Harbour vu que personne ne s’y attendait sauf ceux qui avaient tout prévu au futur antérieur, le Virus est le copy cat d’un Nine Eleven à la chinoise, le Virus est pire que le gaz d’Auschwitz vu qu’il n’a pas d’odeur ou plus exactement: qu’il supprime toute perception de toute odeur y compris chez les Chinoises et les Chinois.

    Ce matin cependant les gestes précis de la prévention et de la réparation éclipsent les grimaces et les vociférations des importants, ce matin appartient aux Matinaux.

    Image: JLK

  • Journal sans date (4)

     

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    À la présomption d’une Nature jugée naturellement inégaliaire s’opposa, dès le début de la Pandémie, le constat d’une similitude transnationale, transconfessionnelle et même transraciale (la notion de race venait d’être rétablie dans l’usage conceptuel courant et parfois savant) des symptômes et des souffrances liés au Virus, qui faisait se ressembler tous les patients de tous les services d’urgence dans une commune angoisse, une commune plainte et un commun désir de survivre ou de ne pas survivre, de même que les soignantes et soignants de tous grades, se trouvaient unis comme un seul par le seul souci de bien faire.

     

    D’un jour à l’autre aussi, dans le monde extraordinairement divers et divisé de la sempitermelle tour de Babel, s’imposèrent quelques gestes et mesures de défense aussitôt décriés par la jactance des caquets abstraits, mais scellant une autre façon d’égalité tendre.

     

    En langage commun, celles et ceux qui savaient ce que c’est que d’en baver, patients ou soignants et autres saints hospitaliers, prièrent tout un chacun de se laver les mains et de se tenir coi.

    Les mains jointes de l’amour ou de la prière se disjoignirent alors, chacune et chacun se repliant pour quelque temps à quelque distance, tandis que les jactants jactaient, les plus forts en gueule se montrant souvent les plus faibles en esprit, médiocres humains pour ne pas dire morts-vivants en leur jactance experte.

  • Journal sans date (3)

     

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    La date inaugurale de la pandémie resta elle aussi incertaine, notoirement antérieure au Nouvel An lunaire fêté par les familles chinoises honorant cette année le Rat de Métal, donc avant le début de l’an 4718 de la tradition que marquait le 25 janvier 2020, et la géolocalisation du foyer initial de l’infection au marché de fruits de mer de Wuhan, autant que son lien direct avec le commerce de chauve-souris - non consommées dans cette région -, ou avec les séquences du génome de virus trouvés sur les pangolins, ressortissent à autant de supputations connexes ou contradictoires recyclées par les rumeurs ultérieures avérées ou contredtes par les experts et contre-experts de tous bords au bénéfice ou au dam de tout soupçon de complot.

     

    Ce qui est sûr et dûment daté, au 25 janvier marquant le début de l’année du Rat de Métal, est que ce jour même le Président de la République populaire de Chine, Xi Jinping, reconnut officiellement et devant le monde entier que la situation était grave et que l’épidémie identifiée se trouvait d’ores et déjà en voie d’accélération, au point que, le lendemain déjà, le nombre de sujets infectés dépassait les 50.000, et peut-être le double ou le triple selon diverses sources alors qu’il était établi que la Statistique variait en fonction de critères liés tantôt à la propagande d’État et tantôt au fait que seuls les tests certifiés positifs assuraient la couverture financière aux malades selon le système de santé chinois.

     

    Enfin ce qui est plus sûr encore est que, dès ces prémices non datés de la pandémie, point encore reconnue pour telle, un écart abyssal et croissant à chaque heure se creusa entre la vérité singulière des faits et leur interprétation dont les termes allaient constituer le plus formidable révélateur de l'état du monde que divers Présidents qualifièrent bientôt d’état de guerre.

  • Journal sans date (2)

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    La croissance bientôt exponentielle des chiffres de la Statistique, réelle ou trafiquée, alla de pair avec celle des compétences expertes en tout genre, à commencer par l’hygiène théorique et le conseil moral.

     

    En peu de temps foisonnèrent les experts en pathologie virale ou boursière et les moniteurs virtuels du vivre-ensemble, et tout aussitôt proliférèrent les analystes immédiatement subdivisés en adversaires du pour et en contempteurs du contre, chantres opposés d’une sortie de la nature essentiellement fondée sur le Déjà Vu et tous indistinctement adonnés à la jactance.

     

    Les uns évoquaient la peste noire et les dangers de l’étatisme, les autres la grippe hispanique et les dangers du libéralisme, tandis que les soignantes et les soignants soignaient, fort applaudis des balcons et autres promontoires sécurisés du point de vue sanitaire.

     

    Alors les constats restaient confus et la peur incertaine, mais de nouvelles pétititons, assorties d’appels aux dons solidaires, accusaient une urgence croissante et peut-être réelle ; cependant le doute subsistait, qu’exacerbait la foi des pasteurs américains et des chefs d’entreprises à carrures carrées - c’était bien avant la fermeture des premières boîtes de nuit et l’interdiction graduelle des chantiers, le confinement local et bientôt mondial.

     

    L’inanité intrinsèque de toute idéologie apparut bientôt comme le constat de ce qui faussait toute interprétation des causes et des conséquences du phénomène global de la pandémie, renvoyant dos à dos les analystes libéraux stigmatisant les « progressistes » et ceux-ci chargeant les « capitalistes » de tous les maux.

     

    Les arguments des idéologues de l’ « échangisme » furent de peu de poids, notamment après la fermeture des établissements de l’Empire de la Nuit (selon l’expression pompeuse des médias et autres réseaux) par contaste avec ceux des zélateurs de l’« humanisme » idéologique, alors même qu’une sorte d’angélisme de circonstance contribuait à la confusion des premiers jours...

    (À suivre, très vite...)

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    1.

     

    Dès ce moment, et pour une durée indéterminée, l’évidence apparut qu’on devrait renoncer à toute date et toute mention de lieu, toute signature aussi dans la suite des constats significatifs.

     

    Le premier de ces constats portait sur la difficuté respiratoire frappant d’abord les plus faibles, puis atteignant graduellement les plus forts. Est-ce dire que le monde était devenu irrespirable ? Oui et non.

     

    Le deuxième constat significatif était qu’on hésitait , pour une durée indéterminée (l’expression pour une durée indéterminée avait été prononcés en haut lieu et s’était trouvée répercutée par les médias et les réseaux tant sociaux qu'asociaux) entre toute affirmation et son contraire. Nul n’était sûr de rien, sauf ceux qui se targuaient du contraire sans en être sûrs.

     

    Le troisième constat indubitable (tout était toujours allé par trois jusque-là, dans ce monde-là, qui conservait ses réflexes binaires) fut que les plus intelligents se montrèrent immédiatement les plus stupides, non moins immédiatement portés au déni que les plus stupides, en affirmant sans le reconnaître qu’on ne pouvait leur faire ça à eux, tant ils étaient intelligents et donc supérieurs aux plus stupides.

     

    Les plus forts, les plus puissants, les mieux cotés en Bourse, les plus ostensiblement possédants semèrent quelque temps le doute, de même que les plus portés à se croire croyants et les plus portés à se croire savants.

     

    Tous avaient encore un nom dont ils signaient leurs traites et autres actes de foi accréditant leur croyance en la toute puissance de l’Argent et du Dieu en Lequel ils investissaient dans la double soumission au Pouvoir et au Savoir – ou plus exactement au Sachoir des sachants - le savoir (le bon vieux savoir des humbles savants à binocles et tabliers de ménagères) étant d’un autre ordre, plus discret et secret.

    (À suivre...)