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  • De la soumission

     

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    (Dialogue schizo)

     

    À propos du dernier roman de Michel Houellebecq. Sur l’essai de Bernard Maris, Houellebecq économiste, et sur le premier tome du Journal intime de Philippe Muray, Ultima necat (1978-1985)

     

    Moi l’autre : - Alors compère, on se la joue rebelle ?

     

    Moi l’un : - Tu dis encore une obscénité du genre et je sors ma kalache. Non mais sans blague : tous indignés, tous CHARLIE, tous plus libres d’esprit et d’expression les uns que les autres, tous rebelles et pour faire bon poids : tous assumant leur différence consistant à être différents comme tous. Au secours Philippe Muray ! 

     

    Moi l’autre : - Ce réac ? comme ILS disent.   

     

    Moi l’un : - Exactement, ce réac, vu qu’ILS ne l’ont pas lu, comme Houellebecq est un réac vu qu’il ne se positionne pas clairement par rapport à la droite. Mais baste avec cette phraséologie binaire genre BONUS et MALUS, comme l’avait excellemment gorillée ce réac ( ?) de Godard dans sa carte d’identité filmée. 

     

    Moi l’autre : - On reviendra sur Ultima necat, le journal intime de Muray entre 1978 (il a alors 33 ans) et 1985, mais parlons de Soumission. Finalement c’est quoi d’après toi ?

     

    Unknown-5.jpegMoi l’un : - C’est une variation de plus sur le thème du vieillissement, déjà présent dans La possibilité d’une île. Je crois qu’on se trompe en y voyant, comme Jacques Julliard, une charge « dévastatrice » contre l’intelligentsia « collabo », pas plus que ce n’est un roman islamophobe comme l’a prétendu un Edwy Plenel. En titre, L’Obs a balancé entre « génial » et« pervers », conformément à la même rhétorique binaire qui dédouane un peu tout le monde...  

     

    Moi l’autre : - Il doit être forcément « génial » pour intéresser autant de médias responsables, mais quand même« pervers » pour s’intéresser à Huysmans et à Youporn en même temps  

     

    Moi l’un : - Mais c’est le protagoniste de Soumission qui surfe sur le site de cul et disserte sur Huysmans, et pas Houellebecq. Enfin on est censé faire la différence, quoique l’Houellebecq joue là-dessus à plaisir comme il joue au paumé dingo dans son film assez rigolo tiré de La Possibilité d’une île (que les critiques ont trouvé nul, ce qu’il est en effet et se veut tel comme les Deschiens se veulent nuls) ou dans ses numéros de duettistes avec BHL ou Jean-Louis Aubert…

     

    Moi l’autre : - Son côté singe ?

     

    Moi l’un : - Exactement : regarde-le chanter avec Jean-Louis Aubert sur Youtube :c’est un numéro de grimace simiesque irrésistible. Michel Houellebecq est le grimacier génial, nullement pervers, de la singerie mondialisée...

     

    Moi l’autre : - Quant à dire que Soumission est génial…

     

    images-17.jpegMoi l’un : - Il l’est pour qui le prend avec humour, même si ce n’est pas « évident ». Si tu le prends comme un roman « politique », tu te dis, en te rappelant Orwell ou Karel Capek, que c’est assez faiblard, à tout le moins ambigu. Mais là encore le vrai sujet est ailleurs : François se fait chier à l’université, n’a pas d’amis, pas de meuf durable non plus (je parle comme les jeunes lecteurs d’Houellebecq), ne s’intéresse quasiment plus à rien à part la petite secousse sexuelle ou le supplément d’âme gastro, et le Grand Remplacement de sa culture fatiguée par une autre qu’on lui impose ne lui fait pas trop problème quand on lui explique qu’avec l’islam il va avoir son petit harem et des fins de mois assurées. Il faut alors constater qu’en vieillissant Houellebecq a passé de Schopenhauer à un écrivain plus cool en la personne de Joris-Karl Huysmans le converti dont Léon Bloy fustigeait la religion de bric et de broc après lui avoir montré la porte étroite de la seule vraie foi…      

     

    Moi l’autre : - C’est vrai qu’on ne croit pas plus à la « conversion » de François à l’islam que Bloy ne croyait à celle d’Huysmans au catholicisme. Mais Bloy était un foldingue, non ? Un véritable pur allumé, dont Philippe Muray parle d’ailleurs à propos d’Ernest Hello, sur la fin du monde. Ces deux-là étaient de vrais mystique timbrés… 

     

    Moi l’un : - Je vois que tu lis par-dessus mon épaule. Mais c’est vrai qu’on sent moins le « professeur de désespoir », comme disait Nancy Huston, chez l’auteur de La carte et le territoire et de Soumission, qu’à l’époque des Particules. Tu auras noté au passage que le protagoniste François apprécie particulièrement la « générosité » de Huysmans et son goût pour les maîtres flamands.

     

    Moi l’autre : - Donc tu verrais plutôt Houellebecq-François « âme sensible » que réac.

     

    Moi l’un : -  Je le vois essentiellement écrivain, et comme le dit Sollers au début de Littérature et politique, un écrivain peut parler de politique comme personne sans avoir de comptes à prendre à qui que ce soit. Notre ami  JLK souscrirait d’ailleurs…

     

    Moi l’autre : - « Encore votre Sollers ! » vont s’exclamer certaines dames sur Facebook…

     

    Moi l’un : - Transmets-leur mes cordialités et voici la citation : « En réalité c’est toute la bibliothèque qui trouve son plein emploi pour comprendre et juger l’actualité. La politique fait semblant de maîtriser un monde qui lui échappe, elle va toujours dans le même sens (gauche effondrée, droite en miettes), alors que la littérature, elle, est sans arrêt partout et nulle part. La politique ne lit rien, la littérature est une frénésie de lecture. Il était fatal que le pays qui a été le plus« littéraire » du monde souffre particulièrement de la mondialisation ».

     

    Moi l’autre : - Oui, c’est intéressant…

     

    Moi l’un : - Donc je continue : « Du coup, la politique moralisante s’insinue partout et juge la littérature, alors que, sans efforts, c’est à la littérature de juger la politique. Ouvrez un livre digne de ce nom : la vraie morale est là, avec l’acide ou l’ironie qui conviennent à chaque situation. Sin intervention est un acte d’interruption, d’éveil, et, malgré le tragique, une anticipation d’identité heureuse. La politique favorise beaucoup l’identité malheureuse, c’est-à-dire le contraire de la liberté et de la singularité poétique ».

     

    Moi l’autre : - Tu me rappelles les coordonnées du livre afin que je puisse le conseiller à ma coiffeuse camerounaise lettrée ?

     

    Moi l’un : - Flammarion 2014, 806 pages, 25euros. Une vraie mine d’observations et de réactions sur l’époque. Je m’attendais à du réchauffé complaisant, et c’est du vif et du pénétrant !

     

    Unknown-7 2.jpegMoi l’autre : - Quant à feu Bernard Maris, il aura décrypté un Houellebecq économiste. Et là aussi la lecture décape…

     

    Moi l’un : - J’en suis resté baba vu qu’on m’a expliqué clairement ce que j’avais effectivement observé, mais plus confusément. L’oncle Bernard de Charlie-Hebdo a lu tout Houellebecq après avoir découvert La carte et le territoire, donc en 2010 seulement, mais sa lecture me fait penser à celle des essayistes ou des écrivains anglo-saxons à la Orwell, une fois encore, ou à la Martin Amis, Hanif Kureishi ou V.S. Naipaul, ou encore à la Lucien Goldmann, le critique marxiste, ou à  la Simenon. J’entends par là qu’il aborde les thèmes de Houellebecq en économiste dissident, aussi critique par rapport à  la « secte » des théoriciens de l’économie que lucide dans son approche des personnages du romancier et de leurs jeux de rôles du point de vue social ou économique, sans oublier les dimensions fondamentales de l'affect personnel, du sexe et de l'angoisse.

     

    Moi l’autre : - Le fait est que Bernard Maris prend très, très au sérieux le travail de Houellebecq, même qu’il en fait le « plus grand écrivain français vivant »…

     

    Moi l’un : - Alors là ça se discute, paix à l’âme de l’oncle Bernard, mais disons qu’Houellebecq est, dans sa catégorie d’une espèce d’hyperréalisme social sur fond de psychose d’époque, le plus révélateur des médiums littéraires, avec un art mimétique qui lui permet de rendre à merveille la langue de coton de l’idéologie consumériste dominante. 

     

    images-19.jpegMoi l’autre : - Et Philippe Muray, que dit-il de Michel Houellebecq dans son journal ?

     

    Moi l’un : - Pas un mot évidemment, vu que la publication d’Extension du domaine de la lutte ne date que de 1994…En revanche,l’on y trouve une sorte de chronique de ses relations avec Philippe Sollers, à l’époque de Tel Quel, qui se compliquent et se dégradent à proportion d’une rivalité toujours problématique sur un territoire exigu… 

     

    Moi l’autre : - Tu auras relevé les pages magnifiques qu’il consacre à René Girard…

     

    Moi l’un : - Et ce n’est qu’un début. Ce qu’on voit surtout, c’est sa difficulté à écrire un roman et sa rage de voir son travail personnel si mal reconnu. Mais le  meilleur Muray n’est pas encore là, qui comptera beaucoup dans la cristallisation des romans de Houellebecq. 

     

    Moi l’autre : - Qui lui a rendu hommage maintes fois. Et pas qu’un peu. Ce qui leur à valu d’être classés ensemble « nouveaux réactionnaire » par Daniel Lindenberg… 

     

    Moi l’un : - Les accusations en l’air passent, et les écrits restent. Le sous-titre de l’essai de Lindenberg était Le rappel à l’ordre. On a vu en l’occurrence qui était le chien de garde de l’idéologiquement correct

     

    Moi l’autre : -  Un « rebelle » contre les « réacs » qui faisait très « mutin de Panurge », comme l’aurait dit Philippe Muray.

     

    Moi l’un : - Qui a aussi parlé des « matons de Panurge »…

     

  • Ceux qui sont à fond bio

    recensement
     

    Celui qui parie pour une moralisation de la technique à brève échéance / Celle qui rampe le long de son abîme sans s’en douter au moment d’ingérer ses gélules de positivité / Ceux qui sont globalement pour la guerre bio à zéro morts zéro blessés / Celui qui trouve enfin sa vraie posture dans le dispositif / Celle qui gère la modulation de ses sourires de responsable adjointe des RH / Ceux qui s’en prennent virulemment au surfer qui sort sa clope dans le téléphérique bloqué de la Vallée Blanche / Celui qui estime qu’une vie sexuelle top branchée dépend beaucoup de la maintenance de son complexe physico-mental / Celle qui fait le test pour revoir un certain infirmier aux yeux verts qu’elle a rencontré au Place To Be / Ceux qui se rappellent le petit restau macrobiotique de la rue Pascal où ils mâchaient des noisettes avant de s’embrasser à pleines bouches / Celui qui a clairement refusé de boire son urine dans le même gobelet dont venait de se servir Jessica Dulaurier quitte à se faire traiter de petit bourge / Celle qui introduit l’huile de lin dans son hygiène de vie / Ceux qui font leur check up neural et spirituel chez l’astrologue Wenceslas Voyant / Celui qui pratique la NeuroSynergie pour mettre  un frein à sa compulsion de bouffe et retrouver sa ligne de sexa relax max / Celle dont l’aura a retrouvé sa billance depuis qu’elle utilise des produits sans phosphates, sans phtalates, sans éthers de glycol et sans formaldéhyde / Ceux qui prospectent les champs magnétiques du terrain vague jouxtant le 7e bloc de la ZUP où ils ont l’espoir de construire bientôt en collectif une maison passive avec isolation paille, etc.

  • Sollers à Shitao

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    En lisant Guerres secrètes

    C’est entendu : Sollers est insupportable. D’abord parce que c’est un paon. Ensuite parce que c’est un touche-à-tout. Enfin parce que c’est un écrivain et qu’il travaille et qu’il danse.

    Ce dernier point est le plus inadmissible et le plus scandaleux aux yeux des éteignoirs: Sollers travaille gaîment.

    Or sa gaîté a revitalisé ces jours la mienne. Donc merci Sollers. Danke schön. Et merci à lui de rappeler à la fin de ce livre à l'ambition paonique et même pharaonique d’ériger Son Obélix, que Martin Heidegger, culotte de peau et chapeau tyrolien qui ne manquait pas d’air, estimait que penser revient à remercier. « Je remercie donc je pense. Denken-danken. Rien n’est plus à contre-courant de l’histoire de la métaphysique elle-même. Comment dépasser le nihilisme qui est à l’œuvre comme falsification du temps ? »

    Bonne question du matin, sus au chagrin. Et Sollers dans la foulée de citer les Poésies rarement lues de Lautréamont, désignant « le canard du doute aux lèvres de vermouth » et précisant virulemment: « La mélancolie et la tristesse sont déjà le commencement du doute. Le doute est le commencement du désespoir. Le désespoir est le commencement cruel des différents degrés de la méchanceté ».

    A l’opposite, Guerres secrètes est un livre d'affirmation et plus encore de remerciement par admiration, laquelle s’ouvre en grand éventail format mondial, du vieil Homère aux doigts de rose à Cézanne en passant par Dionysos et la Chine de Shitao, la France de Joseph de Maistre et celle de Watteau.

    c76675dad874df89b24fd1dbb7039025.jpgOn croit Shitao peintre et poète, mais c’est surtout un lieu. Shitao est ce matin pour moi ma table de vieux bois lustré (héritée par mon aïeul du grand chirurgien lausannois César Roux, médecin des pauvres protestant et ingénieux inventeur comme le fut Blaise Pascal à ses heures) à laquelle je travaille en gardant un œil sur les monts bleus de Savoie flottant sur le lac bleu et que traversent une lente traîne de brumes aquarellées, Shitao est ici et partout et toujours et dans ces mots en cet instant d’éternité : « Le plus important pour l’homme, c’est de savoir vénérer. Car celui qui est incapable de vénérer les dons de ses perceptions se gaspille lui-même en pure perte, de même que celui qui a reçu le don de la peinture mais néglige de recréer se réduit à l’impuissance. (…) Comme il est dit au Livre des Mutations, à l’image de la marche régulière du cosmos, l’homme de bien œuvre par lui-même sans relâche et c’est ainsi véritablement que l’on honorera la réceptivité ».

    La réceptivité de Sollers est déjà prodigieuse, mais ce qu’il en fait me bluffe de plus en plus, ou plus exactement : elle m’intéresse et me touche. J’ai beau me méfier des grandes visions mystico-géo-artistico-stratégiques que certains littérateurs, en France surtout, érigent en théories du Seul Vrai, de Joseph de Maistre précisément à ses épigones actuels, dont un Dantec est le plus paradoxal et décoiffant exemple : ces représentations m’intéressent à proportion de leur folie artiste et de leur pointe, dans l’esprit de Gracian.

    Or Sollers développe de plus en plus l’art de la pointe, dans un flot discursif limpide mais un peu trop brillamment surabondant à mon goût, et des gloussements autosatisfaits de paon qui m’amusent plus qu’il ne m’insupportent. Je rêve d’ailleurs d’élever des paons à La Désirade, selon l’exemple de la sublime Flannery O’Connor. Le premier que nous accueillerons sera baptisé Joyau. Fin de la digression. Sollers est un merveilleux lecteur, et c’est pourquoi je le défends aussi volontiers que j’ai regimbé devant ses « romans » et autres proses dantesques, à mes yeux du galimatias, mais il faudrait peut-être que je revienne à Femmes.

    Et puis non : c’est à Shitao que nous sommes et serons. A Shitao Cézanne pose son attirail, devant une Olympia en cheveux ou une Victoire en plein air, et cite Baltasar Gracian dans sa barbe : « Judicieuse anatomie : regarder les choses en dedans. Vite et bien. Deux fois bien. L’amour fait un cercle sur lui-même, couronne la fin par le commencement et chiffre en un seul point tout le bénéfice d’une éternité. De la sorte, toute la longue durée des siècles est ramenés à la nouveauté d’un prodige merveilleux ».

    Et lui faisant écho, voici la barbiche d’Ezra Pound pointer de sous un couvercle de tombeau vénitien pour nous souffler : « Amo ergo sum ». Il me semble qu’Augustin l'Africain  fumait le même tabac… Cézanne cité par Sollers : «Les sensations formant le fond de mon affaire, je me crois impénétrable ».

    Et Sollers à Shitao : « Dire oui au passer du temps, si c’est possible, vous délivre du ressentiment et de l’esprit de vengeance, dont la guerre secrète contre la joie ne cesse pas un instant »…

     c09d54e90f1f8c75f8d9d437a32ff728.jpgPhilippe Sollers. Guerres secrètes. CarnetsNord, 297p.