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Pour tout dire (45)

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À propos d'une remarque cinglante de l'éditeur Vladimir Dimitrijevic et de l'emprise durable du pasteur et du prof sur la littérature romande. De la rose bleue visée par Dürrenmatt, de la lucidité sociale de Simenon et du meurtre derrière les géraniums évoqué par Jean Vuilleumier. L'apparition du polar en milieu propre-en-ordre encanaillé. Du feu sorti des naseaux du Dragon du Muveran, du retour du refoulé chez Julien Sansonnens et d'une probable erreur judiciaire....

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Il manque un Zola à la littérature romande, déclarait en substance l'éditeur serbe Vladimir Dimitrijevic, alias Dimitri, dans une interview parue il y a une quarantaine d'années dans les colonnes de la Gazette de Lausanne.
En clair: la littérature romande esquive l'approche de la réalité sociale, fuyant dans un certain spiritualisme ou dans l'enveloppement rousseauiste de la nature.
Plus brutalement encore, le grand écrivain alémanique Friedrich Dürrenmatt affirmait à la même époque: Ach, mais la littérature romande, c'est la rose bleue! En clair: la réalité maquillée par l'esthétisme.

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Ce qui fit un peu frissonner les conseillères et conseillers de la paroisse littéraire en question, mais sans aucun débat. Il faut préciser qu'alors le binôme du pasteur et du prof régentait encore pas mal le milieu littéraire romand, que ces propos carrés voire grossiers ne pouvaient guère inquiéter, pas plus que le pamphlet ultérieur d'un fils de pasteur, en la personne d'Etienne Barilier, intitulé Soyons médiocres et visant la même évanescence puritaine.
Pour simplificateurs qu'ils fussent, tant il est vrai que la littérature romande connaissait en ces années un remarquable renouveau, ces reproches n'en étaient pas moins fondés, quoi pourrait faire rétrospectivement au plus grand de nos auteurs, Charles Ferdinand Ramuz qui, après cinq premiers romans admirables et marquant une constante avancée vers la réalité de son époque, sembla soudain effrayé par le réel urbain, à savoir la ville, et se cabra au contraire du "moderniste" Cendrars.

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Cela se voit dans l'image de Paris reflété dans deux de ses plus remarquables romans, Aimé Pache, pache peintre vaudois, et Vie de Samuel Belet, mais également dans l'effroi avec lequel est évoquée l'évolution de la bonne ville de Lausanne dans Circonstances de la vie, après quoi, se détournant de la Babylone urbaine, Ramuz se replia sur son carreau de terre pour y creuser, admirablement d'ailleurs mais de plus en plus loin de Zola...
Ce qu'on pourrait cependant objecter à feu Dimitrijevic, alias Dimitri, c'est que la terre romande et ses villes de moyenne importance (à côté de Paris, New York ou Los Angeles, Genève reste une entité sociologique moyenne en dépit de la morgue de sa bourgeoisie, et Lausanne un gros bourg paysan sur les bords malgré les prétentions snob de ses autorités culturelles) ne présentaient guère de traits assimilables à la lutte des classes ou des clans qui sous-tend Germinal ou La Terre, entre autres fresques "à la Zola".

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Ceci dit, un Simenon , avec Le Bourgmestre de Furnes, a donné l'exemple d'un superbe roman de l'arrivisme social et du tragique humain, qui pourrait très bien se situer à Lausanne ou Genève, où une Alice Rivaz et un Jean Vuilleumier, ou plus récemment une Janine Massard ou un Jacques- Étienne Bovard, entre autres, ont multiplié les observations en prise directe avec la réalité sociale.
Or celle-ci a refait surface, si j'ose dire dans le roman romand via la satire ou l'étude de mœurs (je pense à La vie mécène de Jean-Michel Olivier ou au Milieu de l'horizon de Roland Buti, à qualité littéraire égale) et plus récemment par le polar, qu'une formule médiatique creuse prétend marquer un "renouveau", pure foutaise.

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De fait, pour qu'il y ait renouveau, encore faut-il qu'il y ait jamais eu d'œuvres significatives antérieures , qu'on ira plutôt chercher en suisse alémanique avec les romans de deux Friedrich, Glauser et Durrenmatt.
Dans nos régions, un Michel Bory, avec son inspecteur Berset, ou une Anne Cuneo, avaient certes arpenté le domaine, mais c'est dans la mouvance d'une nouvelle culture , marquée par les séries policières et le roman noir tous azimuts que les polars romands se sont développés récemment avec un succès public effectivement nouveau et une qualité littéraire sans proportion avec celui-ci, pour parler gentiment.
D'une extrême finesse d'écriture, rappelant la porosité sensible et l'élégance minimaliste d'un Peter Handke, Jean Vuilleumier, l'un des grand méconnus de la littérature romande, aura marqué celle-ci par l'observation exacerbée de ce que son ami Georges Haldas q appelé le meurtre derrière les géraniums.

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Par loin non plus d'un Simenon pour son attention aux vies perdues, Vuilleumier n'avait pas le nerf dramatique d'un Dürrenmatt - dont La Promesse est un classique du roman noir helvétique, magistralement adapté au cinéma par Sean Penn, sous le titre de The Pledge - ni la pêche d'un storyteller à la Joël Dicker. Mais des thèmes spécifiquement liés à l'atomisation sociale et au malaise existentiel des pays riches, made in Switzerland, sont bien présent dans ses récits hyper-feutrés sur fond de déprime et de carence affective.

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Dans la suisse au-dessus de tout soupçon de Jean Ziegler, le meurtre se fantasme où se vit non seulement derrière les géraniums mais aussi dans les familles chic et les milieux choc, entre les beaux quartiers genevois et les stations touristiques et à tous les étages de la société.
C'est ainsi que l'ex-étudiant en théologie Marc Voltenauer, à moitié suédois d'origine et moins hétéro que certains phoques, s'est fait remarquer par un premier roman policier presque aussi gore que ceux de son demi-compatriote Jo Nesbø, situé en partie à Gryon, dans les Préalpes vaudoises dont les légendes n'ont pas toutes été censurées par les pasteurs, intitulé Le dragon du Muveran et travaillant la réalité des abus sexuels de mineurs et les magouilles politico-économiques de la classe moyenne devenue dominante, roulant 4x4 et de moeurs "libérées".
Si le public (environ quelque 22.222 lecteurs à ce jour) n'a pas été choqué, même pas à Gryon, du fait que le serial killer de Voltenauer se déchaîne aux abords idylliques de nos Préalpes, ni que son enquêteur Andreas Auer soit en ménage avec un ex-chroniqueur économique du journal 24 Heure (dont je suis heureusement retraité depuis 2012), ce n'est pas pour la qualité littéraire de l'ouvrage, pas encore au top, mais pour sa dynamique narrative et pour son observation de la réalité locale et mondiale (le tueur ayant sévi aux States dans la partie la plus sanglante du roman, par trop forcée à mon goût) ou plus exactement mondialisée, à la fois par la circulation de l'argent et sous l'effet des réseaux sociaux.

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Or les effets pervers de ceux-ci jouent un rôle central dans le roman un peu moins gore mais non moins noir de Julien Sansonnens, intitulé Les Ordres de grandeur et travaillant le réel du milieu médiatico-politique genevois avec une verve descriptive et un sérieux dans la satire, si l'on peut dire, qui en imposent.
Moins intéressé que Marc Voltenauer par l'intrigue policière, Julien Sansonnens aborde lui aussi le thème du retour du refoulé (en combinant assez habilement deux temps de l'action) tout en cadrant, dans sa partie la plus férocement précise, deux personnages cristallisant l'arrivisme cynique et la violence policée des mondes médiatique et politique.
Les personnages d'Alexis Roch, présentateur vedette d'une nouvelle chaîne de TV pratiquant l'info en continu style CNN ou Fox News, accusé de stocker sur son ordinateur des fichiers à caractère pedophile alors qu'il brigue un mandat au conseil d'Etat genevois, et de son collègue communiquant Marc Camino , son conseiller stratégique (lui aussi ex de la rédaction de 24 Heures - décidément je l'ai échappé belle !), une véritable ordure léchée, incarnent les arrivistes sans états d'âme d'une société qui est bel et bien la nôtre et dont l'auteur parle frontalement sans moraliser quoique le livre, comme celui de Voltenaur, se fonde sur une éthique implicite.
Dans cette perspective d'une observation caustique des tares du Gros animal, comme un certain Platon appelait la société , l'on pourrait dire que le roman noir, ainsi qu'on l'a vu chez Chester Himes ou Simenon, Henning Manckell ou Patricia Highsmith, participe bel et bien de la littérature au meilleur sens du terme, quel que soit son niveau de raffinement stylistique.
Il ne s'agit pas de relancer le réalisme édifiant de quelque bord qu'il soit , mais de témoigner du monde tel qu'il est, avec honnêteté et empathie. Si la littérature est une manière de journal de bord de l'humanité, admettons que celui-ci module son expression en fonction de nouvelles données et demandons-nous comment un Dante, observateur d'une société guère moins corrompue que celle de Berlusconi, avec des pontifes bien pires qu'un Jean Paul II ou qu'un François, se la serait jouée, entre Zola et Stephen King, Balzac ou Houellebecq - évidemment peu branchés en matière de dolce stil nuovo...

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Dans l'immédiat, faisant retour à la case plus que-réel non encore travaillé par la littérature, j'ai lu hier un autre petit livre, à vrai dire consternant et révoltant, intitulé Un assassin imaginaire (Editions Mon village, 2016) et dans laquelle journaliste d'investigation Jacques Secretan revient sur ce qui est, selon lui, la plus douloureuse et scandaleuse erreur judiciaire survenue en terre romande en ce début du XXIe siècle.

Jacques Secretan.

Il s'agit d'un présumé triple meurtre, instruit à charge contre un seul suspect et jugée par deux fois sur la base d'un scénario hypothétique, sans preuves matérielles crédibles et après l'éviction d'un témoin à décharge essentiel.
Un Simenon, un Zola ou une Patricia Highsmith trouveraient, dans cette très sombre "affaire Légeret", la trame d'un roman noir entrecroisant les thèmes de la rapacité financière, du racisme larvé et du machiavélisme d'un probable manipulateur pointé par l'auteur, à cela s'ajoutant les bévues d'une justice de classe protégeant les nantis et s'acharnant sur un bouc émissaire probable.

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Or, verrouillée par les convictions intimes d'un procureur échafaudant son scénario accusateur sur des enquêtes bâclées et des témoignages écartés (qui auraient pu disculper le coupable idéal) ou pris en compte (jusqu'au aux rêves de l'épouse du frère accusateur, grand bénéficiaire financier de l'affaire après avoir été déshéritépar sa mère), avec l'appui de juges refusant la présomption d'innocence à l'accusé, cette horrible affaire, qui devrait faire l'objet d'un troisième procès, produit sur le lecteur un effet de réel accablant sans que Jacques Secretan ne sorte de son rôle de scrupuleux enquêteur

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