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15/11/2016

Sur la poésie (1)

 

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À propos de Clous, recueil posthume d’Agota Kristof, à paraître aux éditions Zoé, et de Mystique pour les débutants d’Adam Zagajewski.

 

1. À quoi rime la poésie ? Que diable vient faire un poème dans le monde actuel ? Combien étaient-ils au Salon du livre de Florence en avril 1300 pour faire signer leur exemplaire de la Commedia à l'arrogant Alighieri ? Peut-on se fier à la traduction en chinois des poèmes de Mallarmé qui ont déjà pâti d'une nouvelle version en français commercial ? Et que dire de la version en français non commercial de Szödek d'Agota Kristof, éditée chez Zoé sous le titre lapidaire de Clous et la tutelle de Marlyse Pietri, fondatrice et ancienne patronne de la maison genevoise où parut déjà L'Analphabète, et qui raconte comment ces poèmes lui ont été transmis. 


Telles sont les questions que j'ai (re)commencé de me poser en lisant L'instant, poème traduit du polonais d'Adam Zagajewski, avec ces mots qui me parlent dans une langue par delà les langues qui relève, précisément, de la poésie. 


L’instant


Dans une église romane, les pierres rondes
qui moulurent tant de prières,
tant de générations, se taisaient humblement
et les ombres sommeillaient dans l’abside
telles des chauves-souris dans les fourrures
de l’hiver.

Nous sortîmes. Un pâle soleil luisait,
une petite musique bourdonnait faiblement
d’une des voitures, deux geais
regardaient attentivement les humains, nous,
dans l’air flottaient les fils soyeux de la nostalgie.

Que le moment présent est audacieux,
il se permet une existence insouciante
à même les flancs de ce vieux temple
déjà tellement fatigué,
et en attente des millions d’années à venir,
des guerres futures, des ères géologiques,
des armistices, des congrès, des changements de climats -
cet instant – qu’est-il ? – À peine
un moustique, une petite mouche, une poussière,
une fraction de respiration,
et pourtant il a tout envahi,
il a gagné le cœur des herbes craintives,
il vit dans les tiges et dans les gènes
et dans la prunelle de nos yeux.

Cet instant, mortel comme toi et moi,
était plein d’une joie incompréhensible, folle,
infinie, comme s’il savait
quelque chose que nous ignorons.



2. Tout de suite après cet aperçu d'un instant qui n'en finit pas de luire comme le brin de paille de Verlaine, je lis les vers du premier poème du recueil posthume d'Agota Kristof, intitulé Nincs miért járdát cserélni, ce que Maria Maïlat a traduit par Aucune raison de changer de trottoir, et dont les vers en langue française donnent ceci:


Aucune raison de changer de trottoir


Dans le crépuscule perdant son équilibre
un oiseau libre s’envole de travers
sur la terre il n’y a que des semailles
silence indicible
et insupportable
attente

Hier tout était plus beau
la musique dans les arbres
le vent dans mes cheveux
et dans tes mains tendues
le soleil

Maintenant il neige sur mes paupières
mon corps
est lourd comme le rocher
mais aucune raison de changer de trottoir
et aucune raison de
s’en aller dans les montagnes

3. L'oiseau qui vole de travers est un motif récurrent dans les poèmes d'Agota Kristof, dont le plus saisissant s'intitule précisément L'oiseau, ce qui se dit en hongrois A madár, qu’on peut citer en entremêlant les deux versions :


A Madár


L’oiseau


Súlyos nagy madár voltam és neha
Je fus un grand oiseau lourd et parfois
ráismertem a városokra
je reconnaissais les villes
ahol már jártam egyszer
que j’avais traversées jadis
különösen a hidakat szerettem
j’aimais surtout les ponts
és a kerteket ahol este
et les jardins où le soir
nyáron tánkosok lebegnek
en été les danseurs flottaient
a lámpak alatt
sous les réverbères
féltek mikor árnyékom rájuk esett
ils avaient peur lorsque mon ombre tombait sur eux
en is féltem mikor a bombák hulltak
moi aussi j’avais peur quand les bombes pleuvaient
mesze repültem s mikor csönd lett
je m’envolais loin et lorsque le silence régnait
visszajöttem hoszasan lebegni
je revenais planer longtemps
a gödrök és halottak fölött
au-dessus des fosses et des morts
szerettem a halált
j’aimais la mort
szerettem játszani a halállal
j’aimais jouer avec la mort
a sötet hegyek fölött néha
au-dessus des sombres montagnes parfois
összecsuktam a szárnyam és mint a kõ
je refermais mes ailes et telle une pierre
lezuhantam egy szakadékba
je me laissais tomber dans l’abîme
de sohasem egészen sohasem egészen mélyre
mais jamais jusqu’au bout jamais jusqu’au plus profond
még feltem
pour l’heure j’avais peur
meg csak a mások halálát szerettem
pour l’heure j’aimais la mort des autres
és nem az enyémet
et pas la mienne
az én halálomat csak késõbb szerettem meg
ma mort je l’ai aimée plus tard
sokkal késõbb
beaucoup plus tard
mikor már fáradt voltam és éehes és szomorú
lorsque j’étais déjà fatigué et affamé et triste
mikor már semmitöl sem féltem
lorsque je n’avais plus peur de rien
csak nésztem a köveket és a ködös
je ne regardais que les pierres et les brumes dans
szakadékot
les abîmes
és a szárnyaim öszecsukódtak
et mes ailes se sont refermées.
(Traduit du hongrois par Maria Maïlat)


4. Le thème du paradis perdu (Lost paradise, etc.) est un poncif de la poésie universelle, mais celle-ci se distingue par sa façon d'accommoder les lieux communs au dam de tout langage commercial - le trouvère trouve et fait ainsi la pige à la cheffe de projet et à son boss formaté au M.l.T. Ce qui, soit dit en passant, n'exclut aucunement la poésie des bureaux.


5. L'oiseau boiteux d'Agota Kristof n'est pas là juste pour figurer la blessure ou la tristesse: il relie l'herbe du ciel et la suie des villes où des femmes et des hommes se cherchent et se perdent et croient se retrouver alors que c'est déjà l'automne auquel il n'est pas exclu que succède un hiver nucléaire - mais la poésie n'est jamais tout à fait explicite en de tels termes.


Agota Kristof. Clous. Poèmes hongrois et français, traduit par Maria Maïlat.
Adam Zagajewski. Mystique pour débutants et autres poèmes. Traduit du polonais par Maya Wodecka et Michel Chandeigne. Fayard/Poésie, 1999.

 

23:27 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

Bonjour,

Vous êtes le premier que je lis au sujet du recueil CLOUS/SZÖGEK et non pas Szödek comme vous l'écrivez (faute de frappe certainement). Je me réjouis que les poèmes sont édités dans les deux langues, ce qui permet aussi de les lire et les faire entendre en français et en hongrois. Etant de langue maternelle hongroise mais écrivain francophone, je me suis sentie "portée" dans cet entre-deux de deux langues si éloignées l'une de l'autre. Beaucoup de choses à dire sur la différence de style dans l'écriture d'Agota Kristof en fonction de sa langue.

Je vous remercie d'avoir perçu et cité les thèmes qui traversent le monde de Kristof, dont l'oiseau et le mouvement qui refuse toute transcendance. Mais par ce refus, les mots ouvrent une brèche pour les ailes de l'homme-oiseau-araignée ou ange-ouvrier.

Agota Kristof "parle" d'une langue impossible dans laquelle brille la nécessité et la joie de se mettre debout, de se détacher de la terre et de rester une terrienne enracinée dans le poème.

Merci encore,
Maria Maïlat
PS Merci de me faire découvrir Adam Zagajewski édité chez Fayard qui a édité aussi plusieurs de mes romans et nouvelles.

Écrit par : Maria Maïlat | 22/08/2016

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