Celui qui épile sa canne de golf / Celle qui négocie son transit céleste / Ceux qui sifflent la bouteille à l'encre / Celui qui joue aux dominos avec la Chancelière de l'échiquier / Celle qui s'assied sur le protocole à pieds Louis XVI / Ceux qui font installer l'électricité dans l'arbre à pain / Celui qui fait des avances à sa cousine arriérée / Celle qui marche comme sur des fourmis stressées / Ceux qui travaillent dans les Ponts Déchausssés / Celui qui devance les avances de la veuve de l'arrière-droit libero / Celle qui recommande à son frère Horace de se montrer coriace avec sa nouvelle épouse au motif qu'une femme "ça enferme" / Ceux qui ont mis la maison du (prétendu) muet sur écoutes / Celui qui s'invente un passé radieux avec père au foyer et mère supérieure / Celle qui croit que tout peut s'acheter même l'humeur du pitbull Killer / Ceux qui racontent des choses du vieux temps aux pendules qui s'en balancent / Celui qui tient un bric-à-brac d'idées reçues / Celle qui se prend un coup de griffes du porte-parapluies à pattes de lion / Ceux qui ne revendront jamais leurs trésors de mémoire / Celui qui transmet les nouvelles aux poulpes sur Radio Calamar La Première / Celle qui a un coeur d'or sous son parler brodé / Ceux qui fêtent l'entrée au couvent du moniteur d'auto-école à Panhard bleu ciel et fort en cour chez Monseigneur l'évêque Glapion / Celui qui lit la Bible en secret pour ne pas être collé si jamais / Celle qui parle à la bombe d'eau à l'insu des jattes susceptibles / Ceux qui ne prennent pas ombrage des lumières du cirque / Celui qui est né avec les oreilles raides de Calvin qu'il a assouplies au yoga / Celle qui estime que sa fille Honorine sait trop de choses et par exemple ce que font les roses pour se reproduire / Ceux qui ont lu trop de livres dont on ne parle même pas à Toulemonde en parle / Celui qu'on a pris pour une mangouste quand il a fui du fourré d'où il épiait les baigneuses en tenue légère / Celle qui se mire dans le miroir à trois faces du Père et du Fils et de la veuve de Christophe Colomb dite la Colombe de la Paix / Ceux qui ont d'autres mémoires que les autres / Celui qui a une mémoire à tiroirs secrets dont il ignore où sont les clefs / Celle qui a la mémoire involontaire des membres amputés / Ceux qui reçoivent la Présidente de l'Union des Mères Conséquentes avec le raki requis, etc.
Image:Philp Seelen
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Salamalec à Rafik


Les derniers événements survenus en Tunisie me rappellent notre voyage, avec Rafik Ben Salah, en juillet 2012. L'écrivain tunisien établi en Suisse vibrait alors de joie mais aussi de pessimisme. Nous pensons beaucoup, ces jours, à lui autant qu'aux siens, à Tunis, et à tout son peuple...
Rafik Ben Salah est un auteur d’origine tunisienne, venu en Suisse via la Sorbonne et établi depuis une vingtaine d’année dans le bourg de Moudon, dans le canton de Vaud, où il enseigne. Il a signé de nombreux livres qui lui ont valu, parfois des menaces de mort de la part de ses compatriotes. Neveu d’un ancien ministre de Bourguiba qu’Edgar Faure disait « ministre de tout », et qui a été chassé avant d’échapper de justesse à la peine de mort, Rafik a commencé par aborder la politique dictatoriale menée en Tunisie, dans ses deux premiers livres (Lettres scellées au Président, puis La prophétie du chameau), avant de traiter plus largement de ses répercussions sur la vie quotidienne, et notamment en décrivant la vie des femmes par le détail, dans Le harem en péril, Récits de Tunisie ou La mort du Sid. Ben Salah a vu de près ce que l’homme fort de la Tunisie a fait de ceux « dont le rôle serait d’agir », puisque sa propre maison fut surveillée pendant des mois, avant que des pressions extérieures n’obtiennent la commutation de la peine de mort prévue pour son oncle en travaux forcés… Tout à l’heure Rafik Ben Salah parlait de l’analphabétisme de sa mère, qui a été sciemment maintenu du vivant de son grand-père, après la mort duquel les tantes plus jeunes de l’écrivain se sont lancées dans les études. «Mais que font-elles donc à l’école ? » demandait la mère de Rafik. Et d’évoquer son rôle d'écrivain, consistant à donner une voix à tous ceux qui en étaient privés, et à trouver une langue particulière pour traduire le « sabir » de ceux qui ne peuvent s’exprimer autrement. Les livres de Rafik Ben Salah sont truffés de ces «détails» que j’évoquais, qui n’ont rien à voir ni avec la couleur locale ni avec ces clichés dramatiques dont les médias font usage, diluant le sens dans le cliché. On se rappelle l’image de la petite fille vietnamienne comme on se rappelle celle du combattant républicain « immortalisé » par Robert Capa durant la guerre d’Espagne, mais ce n’est pas ce genre de « détails » qui m’intéressent. J’utilise le mot détail pour l’opposer aux généralités, mais il va de soi qu’un détail n’est rien sans récit pour le faire signifier. Le conteur Pierre Gripari me disait un jour qu’il ne suffit pas, pour un écrivain, d’avoir des choses à dire : encore faut-il qu’il ait des choses à raconter. De la même façon, Tchékhov répondait, à ses amis qui lui reprochaient son non-engagement politique apparent, qu’un écrivain n’est pas un donneur de leçon mais un témoin et un médium. Si je montre des voleurs de chevaux à l’œuvre et si je le fais bien, je n’ai pas à conclure qu’il est mal de voler des chevaux, déclarait-il. De la même façon, la peinture de la société arabo-islamique à laquelle se livre Rafik Ben Salah n’est en rien une caricature faite pour plaire aux Occidentaux, pas plus qu’elle ne vise à édulcorer la réalité ou à prouver quoi que ce soit. Tant dans ses romans que ses nouvelles, l’écrivain restitue la vie même, comme s’y emploient les nouvelles de Tchékhov, avec une frise de personnages qui sont nos frères humains au même titre que les personnages des Egyptiens Naguib Mahfouz ou Albert Cossery. Si l’on veut savoir ce qu’était la condition du peuple Russe au tournant du XXe siècle, les récits de Tchékhov (le théâtre, c’est un peu différent) constituent un fonds documentaire inépuisable, sans faire pour autant de l’auteur un reporter. Est-ce à dire que les livres de Tchékhov aient eu un rôle « politique » au sens strict ? J’en doute. Mais les dissidents soviétiques ont-ils joué un rôle plus significatif dans l’effondrement du communisme ? J’en doute tout autant, même si l’impact réel de L’Archipel du Goulag aura sans doute été considérable. « Etre là, voir et entendre», voilà ce que Rafik Ben Salah entend défendre...
La plupart des ouvrages de Rafik Ben Salah ont été publiés par les éditions L'Age d'Homme.