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  • Pasticcio familial

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    Le premier roman de Sylvie Tanette, Amalia Albanesi, est un vrai régal.

    Nous nous prenons parfois de bec, à la Radio romande, avec Sylvie Tanette, pour cause de «chacun ses goûts». Or, passant de l’explication critique à l’implication romanesque, notre consœur réussit sa mue dans un récit fluide et sensible, subtilement construit. La narratrice est une quadra comme l’auteur, mais peintre, épouse d’un Viking prénommé Jon et mère d’un jeune Téo de 8 ans, que sa prof a sommé d’établir sa généalogie familiale. La chose se fait au téléphone: avec la mère qui évoque sa propre mère, Luna la femme de l’ouvrier anarchiste Elias, et sa grand-mère, l’indomptable Amalia, magnifique femme courage des Pouilles qui n’en fait qu’à sa tête de bourrique. Amalia quitte ainsi la terre rouge et ingrate des siens pour suivre un beau grand diable, lequel l’abandonnera à Alexandrie pour rallier la Révolution bolchevique… avant que leur fille Luna, nouveau crève-cœur, tâte elle-même de la guerre d’Espagne avec son anar juif rejeté par Amalia!

     Ressusciter, avec une belle fraîcheur apparente, des personnages plus ou moins oubliés du roman familial, les faire revivre dans leur milieu social et naturel, que Sylvie Tanette connaît comme sa poche, et les réinscrire dans l’Histoire avec une grande hache, laquelle provoqua notamment la déportation d’Elias, et son retour bouleversant: tel est le défi et telle est la réussite de ce livre modulé comme un conversation vive, libre et néanmoins tenue à fines brides.

     

    Sylvie Tanette. Amalia Albanesi. Mercure de France, 136p.

  • Ceux qui ont plein d'amis

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    Celui qui aime bien l’amitié et la châtie bien pour cela même / Celle qui détecte ses futurs vrais amis en un quart de seconde / Ceux qui font l’amitié comme d’autres font la gueule / Celui que stimule le pessimisme de son ami commissaire de la criminelle / Celle qu’a adoptée la cuisinière extra de son amie / Ceux qui s’impatientent de se retrouver dans cette maison dont le climat leur ressemble / Celui qui découvre que son prétendu ami calculait ce qu'il lui rapportait / Celle qui observe ceux qui manipulent celui qu’elle aime / Ceux qui s’éloignent ensemble des faux culs / Celui qui peint des citrons dans le jardin de ses amis du Frioul / Celle qui se prélasse dans le lit nuptial de ses amis Barker / Ceux qui se retrouvent vingt-cinq ans après aux îles Lofoten où ils avaient pratiqué l’échangisme sans s’en rendre compte / Celui qui a été touché par l’amicale intransigeance avec laquelle son ami Jack parle de son couple dans son roman à clefs / Celle qui a redécouvert son conjoint dans le film de son ami Kaurismäki / Ceux qui ont fait le vide autour d’eux pour ne garder qu’une paire d’amis infréquentables mais sincères / Celui qui n’a plus que des amis homos et noirs / Celle qui préfère les otaries / Ceux qui prétendent avoir 376 amis dans le comté d’Altamont ce qui fait moins que mon compte sur Facebook / Celui qui fait lire à tout le monde le journal intime de celui qu’il disait son ami et qu’il a photocopié pendant son séjour de l’été dernier à la Résidence / Celle qui ne supporte plus les allusions mesquines de ses prétendues amies du Groupe Poterie de la paroisse de Champel / Ceux qui aiment leur amitié sans se demander pourquoi, etc.

    Image: les amis amants de  Mario del Sarto, à Carrare.

  • La patte d'un Maître

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    Dans Le Turquetto, Metin Arditi revisite la Venise du Titien dans la foulée d'un autre peintre de génie...

    Le dernier roman de Metin Arditi s’ouvre sur un scoop, comme on dit en jargon médiatique. À savoir que L’Homme au gant, tableau fameux du Titien devant lequel on se prosterne au Louvre, serait d’une autre main que celle du grand peintre vénitien du XVIe siècle. Une analyse scientifique de la signature de  l’oeuvre, prêtée au Musée d’art et d’Histoire de Genève, en 2001, permettrait en effet d’émettre l’hypothèse que le tableau «n’est pas de la main du Titien».

    Or qui oserait douter du sérieux de Genève, alors que la cité du peu badin Calvin est (notamment) le siège mondial  des affaires du  richissime  Metin Arditi, par ailleurs professeur de science dure, ferré en génie atomique ? Qui oserait prétendre qu’un ingénieur titré, doublé d’un notable respecté,  Président de l’Orchestre de la Suisse romande et mécène courtisé, nous balance comme ça de l’info qui soit de l’intox ?

    À vrai dire le doute vient d’ailleurs: et d’abord du fait qu’il y a plus de vérités vraies, dans le nouveau roman de l’écrivain Metin Arditi, homme-orchestre s’il en est, que dans tous ses livres précédents, à commencer par le dernier paru en 2009, Loin des bras, tout autobiographique qu’il fût, mais manquant peut-être de mentir-vrai.

     

    Se non è vero...

    Fondé sur une conjecture infime - l’initiale d’une signature douteuse -, Le Turquetto déploie en fait, au fil d’une marqueterie narrative chatoyante, le roman de celui qui aurait pu être aussi grand que Titien, voire plus grand dans la fusion du dessin et de la couleur, mais que les vicissitudes de son époque  auraient condamné à l’oubli après la destruction de son oeuvre par le feu de l’Inquisition.

    Metin Arditi, originaire lui-même de Constantinople, y fait naître un garçon  follement doué pour le dessin,  Juif de naissance qui inquiète son pauvre père en suivant les leçons de calligraphie d’un sage musulman, lequel lui reproche à son tour de préférer le portrait profane  à la seule lettre sacrée.

    Débarqué à Venise sous un nom grec après la mort de son père, surnommé «il Turquetto», Elie Soriano deviendra le meilleur élève du Maître (alias le Titien) qu’il surpassera même peut-être, notamment dans une Cène géniale détruite, comme tous ses tableaux, après que ses ennemis ont percé ses origines infâmes. Etre Juif  et se faire passer pour chrétien est en effet passible de mort en ce temps-là. Au demeurant, le Turquetto assume son origine après s’être peint sous les traits de Judas, et   s’il échappe finalement à l’Inquisiteur corrompu , c’est grâce à un nonce également dégoûté par une Eglise trahissant l’Evangile...

    «Se non è vero è ben trovato», dit-on dans la langue de Dante pour reconnaître qu’un mensonge, ou disons plus gentiment une affabulation, peut être plus vrai que ce qu’on appelle la vérité. Et d’ailleurs quelle vérité ?

    C’est une des questions essentielles que pose Il Turquetto, passionnante variation romanesque sur les acceptions de la vérité: vérité de nos origines peut-être incertaines, vérité des valeurs que nous croyons absolues, vérité de l’art qui dépend si souvent de conditions sociales ou économiques données - les aperçus du roman sur les Confrèries vénitiennes sont captivants - , vérité de la religion  qui prétend exclure  toutes les autres.

    Metin Arditi a sûrement mis énormément de son savoir et de sa grande expérience existentielle  dans ce roman par ailleurs foisonnant, sensible et sensuel, plein d’indulgence pour les êtres et d’humour aussi,  qui est autant celui d’un connaisseur de l’art  que d’un amoureux de la vie et, pour tout ce qui touche, aujourd’hui, au retour des obscurantismes, d’un humaniste  ouvert  aux sources d’une vérité aux multiples visages.  

    Metin Arditi. Le Turquetto, Actes Sud, 236p.