
Après une vidéoconférence au sommet amical, avec Lambert Schlechter.
À la Maison bleue, ce samedi 10 octobre. – Je me sentais ce matin tout navré de grisaille, à l’unisson du ciel maussade traînant ses nuées comme des algues polluées sous un vieux jupon, quand j’ai reçu l’appel de mon vieil ami Lambert m’invitant à une vidéoconférence amicale sur nos phones respectifs – et du coup j’ai appris à me servir de la fonction Caméra de mon smartphone, donc nous nous sommes bientôt vus, lui dans sa nouvelle résidence de jeune gens de plus de 77 ans donnant sur le Grand Parc de Luxembourg-City , où il fume comme un pompier dans sa chambre privative avec l’accord indulgent de ses infirmières, et moi dans mes pénates lacustres; et tout de suite il s’est enquis de mon état de santé (il est au courant de ma récente opération aux zyeux) qui m’a fait lui répondre crânement, comme Goethe à la toute fin : « Ich hab genug », et c’est la vérité, après quoi j’ai enchaîné avec le rassurant: tout roule ma poule...
Lambert ! Lambert qui me dit tout de go qu’il pense souvent à moi, après m’avoir dédié l’un de ses derniers livres - le douzième tome du Murmure du monde -, Lambert représentant à mes yeux l’Interlocteur idéal à peu près en toute choses, Lambert qui me dit illico tout le bien qu’il pense de la nouvelle lauréate du Nobel de littérature, cette Anne Carson qu’il me dit lire depuis vingt ans en langue originale, Lambert qui m’apprend qu’il a consacré sa thèse de doctorat en philosophie à Cioran pour se débarrasser de l’œuvre de ce penseur agaçant à la longue, Lambert qui n’a pas osé rendre visite à Guido CeronettI dont il a tous les livres en italien, Lambert qui partage mon admiration pour le génie du sous-sol que figurait Ludwig Hohl qu’il a lu en allemand (je lui confesse mes limites), Lambert qui s’emploie à rehausser le niveau culturel de son établissmeent médico-social par des actes spécifiques (il vient de donner une conférence sur la représentation d’Eve et Adam dans la peinture occidentale, Lambert qui a subi le martyre en voyant son immense bibliothèque détruite par le feu, Lambert qui ferait une jolie paire avec la Professorella (je lui ai raconté notre visite à Cetona, chez Ceronetti), la Professorella qui a lu tout Balzac de A à Z, Lambert avec lequel nous parlons aussi du bol que nous avons d’être gentiment entourés par nos proches à l’insu de nos lointains, et là nous nous promettons de renouveler bientôt le plaisir de nous parler (Lambert est un homme de plaisir), je le félicite encore pour la belle étoffe de sa robe de chambre rouge espagnol à parements distingués, et là je vais me faire un frichti de solitaire survivant grâce aux inappréciables liens du coeur et de l'esprit, alors Lambert à plus, À Très Vite comme ils disent, etc.