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  • Les enfants de l'été

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    5.

    Les beaux enfants jouent à la balle brûlée sur la pelouse du Grand Pré d’après le regain. Foin de foins dans lesquels on se jette avant d’éternuer dans les nuées d’herbe sèche comme le vieil Amsterdamer crissant du père Maillefer: tout est soudain tout gazon comme un golf et déjà les corps ont commencé de bronzer comme du bois flotté.

    Or la vraie sensation qui compte à mes yeux est celle du jeu ; le summum du sensationnel restera toujours, à mes yeux d’enfant de sept ans, cette liesse absolue qu’est le jeu, consistant premièrement à tomber tout entier dans le mot JEU.

    Ne pas tomber tout entier dans le mot JEU revient à cesser d’être à mes yeux. Jouer ne peut se faire à moitié. On peut vivre à moitié ou sourire à moitié, mentir à moitié, se pendre à moitié et finir par se dépendre, mais jouer à moitié : niet.

    Quand l’étudiant russe Illia Illitch dit niet, ce n’est pas à moitié : c’est niet. Nos mères et nos tantes taxent l’étudiant russe de langueur molle et de paresse, mais elles n’ont aucune idée de la capacité de décision et de fermeté du pensionnaire de la villa La Pensée dès lors qu’il a dit niet. Le mot NIET a des angles que le NON des plus obtuses douairières, le NEIN souriant de l’oncle Fabelhaft ou le NO vaguement désolé du professeur Barker n’ont pas plus qu’ils n’ont la consistance du niet prononcé par le doux Illia Illitch, lequel trompe son monde comme je tromperai le mien en disparaissant, au jeu de se cacher, en me postant et me tenant immobile et silencieux à découvert, où personne ne se serait risqué. D’une façon analogue, c’est dans l’abandon absolu au jeu que j’ai réellement rencontré l’étudiant russe de mes sept ans alors que mon grand frère de douze ans déjà ne voyait dans le jeu qu’une façon de gagner ou de se désennuyer.

    Nous n’avons même pas besoin d’échanger nos sangs, Illia Illitch et moi, nous ne nous dirons jamais hello ni goodbye: il nous suffira de tomber en même temps dans le mot JEU et que ce soit Pierre Noir ou le damier des Dames, Mikado ou le Noble Jeu, sans parler de nos voyages au stéréoscope et de ses menteries, tout ne consistera jamais pour nous qu’à nous tenir là sans besoin même de nous sourire puisque nous serons le sourire absolu du jeu.

    De fait il n’est pas concevable de rire au jeu, mais le sourire est licite, qui flotte doucement au-dessus du jeu sans le perturber, comme je me rappelle Illia Illitch flottant sur son canapé, mollement alangui en apparence alors qu’il prépare son imparable prochain coup ; cependant on relèvera la dérogation tenant à faire du rire pur le moyen et la fin  du jeu.

    Le mot RIRE est un entonnoir dans lequel il nous arrive de nous précipiter en  bande, tous membres confondus, entre deux parties de balle brûlée sur le Grand Pré ou trois expéditions dans le Bois du Pendu. Après la tension parfois extrême du jeu, où chacun reste pour soi, le rire pour soi devient un délire de tous où les corps se laissent aller au grand tournis des derviches, au risque de mourir de rire, selon l’expression de ce filou de Pilou, le plus porté d’entre nous à rire comme un fou sans se douter évidemment que jamais il n’atteindra ce qu’on dit l’âge de raison.

    L’été 1954 sera celui des rires à mort de mes sept ans, sur le Grand Pré où se retrouvent, les fins d’après-midi et jusque tard, souvent, dans la soirée, la bande du quartier comptant alors une trentaine de filles et de garçons, où Pilou fait figure de bouffon.

    On a joué longtemps, on ne joue plus, on est fourbu, vidé, tout le monde se tait et soudain Pilou pète, et puis s’excuse, pouffe et se répète, arguant alors qu’il pète et pue comme une trompette que ferait son cul sans qu’il l’eût voulu, et la bande alors, quoique la facétie de Pilou soit éculée comme une vieille savate, se jette dans le rire en se tapant sur les cuisses et chacun se met à tourner à la lisière du Grand Pré et de la nuit, le rire nous gagne et nous prend, tous tant que nous sommes, jusqu’au grand Carlos qu’un trouble ardent  commence à tirer loin de nous et qui ne saura bientôt plus rire sans rime ni raison, Carlos qui tourne lui aussi à ce moment là -  Carlos qui se sent homme déjà et n’en peut plus de rire peut-être pour la dernière fois, comme ça, pour rien, hors du temps et des lois.

    Le jeu que je vivrai toujours, pour ma part, et plus que jamais dans ces moments où je répéterai, à qui voudra l’entendre, que je ne joue plus, se réduira d’ailleurs à ces mots liés l’un à l’autre comme des foulards de magicien : pour rien, comme ça, hors du temps et des lois…

    Entretemps le Grand Pré s’est couvert d’un semis préfabriqué de villas Chez Moi. J’y repasse à l’instant en fermant les yeux comme au jeu de l’Aveugle et je cherche les enfants à tâtons, peinant même à sourire au jour qui vient. Et comment rire de tout ça ? mais je ris pourtant bel et bien…

     

    Image: une scène de Jeux interdits, de René Clément.

  • Au Café des années bohème

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     En lisant  Dans le café de la jeunesse perdue, de Patrick Modiano, qui nous plonge dans une rêverie existentielle dont Paris est le décor magique.

    On croit avoir saisi l’essence des romans de Patrick Modiano en évoquant les airs de la nostalgie qui s’en dégagent, avec une atmosphère très particulière, à la fois nette et vaguement mélancolique, propice à la rêverie comme le sont certains lieux écartés qui « diffusent », et qu’on retrouve avec des variations depuis La place de l’étoile, premier ouvrage remontant à 1968, dans Villa triste et Rue des boutiques obscures, notamment, et dans une vingtaine d’autres livres de la même eau claire-obscure, quelque part entre les ciels mouillés de Simenon et le pavé sec (comme le scotch) de Sagan, avec quelque chose de proustien dans le choix des noms et la musique des titres.

    Dans le café de la jeunesse perdue en est un nouvel exemple, dont l’exergue parodiant les premiers vers de la Divine comédie de Dante est emprunté à Guy Debord : « A la moitié du chemin de la vraie vie, nous étions environnés d’une sombre mélancolie, qu’ont exprimée tant de mots railleurs et tristes, dans le café de la jeunesse perdue ».

    Ladite mélancolie s’incarne ici dès l’apparition au Condé, café situé dans le quartier de l’Odéon, fermant tard et réunissant la clientèle « la plus étrange », d’une femme semblant « fuir quelque chose » et pénétrant toujours dans l’établissement par sa porte la plus étroite dite « la porte de l’ombre ». Le premier portrait de cette créature encore jeune, se tenant d’abord à l’écart puis se mêlant à la table la plus animée pour s’y taire ou lire Horizons perdus, bientôt surnommée Louki par la compagnie, se trouve esquissé par un étudiant de l’Ecole supérieure des Mines plus ou moins impatient de s’entendre recommander de s’en carapater sous peine d’assommante carrière, témoin réservé, voire timide, du petit théâtre bohème où se croisent des traîne-patins et des écrivains, tel le dramaturge Adamov au « regard de chien tragique », ce Bowing dit Le Capitaine qui tient un livre d’or de tous les déplacements de la clientèle, ou ce soi-disant « éditeur d’art » qui va le relayer dans l’office de la narration avec la précision maniaque d’un détective, ce qui lui va comme un gant puisque détective il est en effet, enquêtant sur la disparition d’une certaine Jacqueline Delanque, épouse d’un certain Choureau, enfuie de ce bref malentendu conjugal pour devenir Louki…

    Comme le plus souvent chez Modiano, le semblant d’enquête policière en cache une autre, plus essentielle ou exactement : plus existentielle. Loin de s’en tenir à tel cliché de la nostalgie des sixties, style jeunesse « existentialiste » finissante, le roman nous entraîne ainsi, de la rive gauche « artiste », en d’autres lieux de solitude et de dèche moins décorative d’où viennent aussi bien Jacqueline, sa mère et sa camarade Jeannette Gaul dite Tête de mort et se roulant volontiers dans la « neige »…

    N’en disons pas plus, car il faut laisser le lecteur « écouter » Modiano, entre Schubert et Tchékhov, avant la noire conclusion de ce livre doux et dur, fluide et poreux, dans lequel on entre par une porte sombre et qui nous laisse au seuil d’un « ailleurs » éperdu…

    Patrick Modiano. Dans le café de la jeunesse perdue. Gallimard, 148p.  

     

     

  • De géniales «Incandescentes», fées et sourcières

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    Le Rêveur solidaire (33)

     

    Au sommet de la pensée poétique, Simone Weil, Maria Zambrano et Cristina Campo revivent ainsi par la grâce d’un admirable triptyque d’Elisabeth Bart.

    Comme il y a des danseurs et des danseuses, il sera question, dans cette chronique du 14 juin, de penseuses autant que de penseurs, et de mutuelle reconnaissance, d’expériences parfois proches et de visées communes, de passions terrestres et d’aspirations dépassant les fantasmes de puissance et de domination - et ces trois danseuses de la pensée ont un nom et de profondes affinités conjuguant les mouvements du corps et de l’esprit, du cœur et de l’âme. Voici donc Simone Weil (1909-1943), Maria Zambrano (1904-1991) et Cristina Campo (1923-1977).

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    J’ai commencé de lire Les incandescentes à la veille de mes septante-deux ans, venu au monde un 14 juin par le train de 8h 47 (titre d’un vaudeville de Georges Courteline, ainsi que l’accoucheur l’apprit à ma chère petite mère qui ne fit pas la grève ce jour-là), je connaissais déjà les noms de Simone Weil la Française et de Maria Zambrano l’Andalouse, et j’avais été touché plus récemment par l’incomparable beauté des livres traduits de Cristina Campo l’Italienne, mais voici qu’une dame d’à peu près mon âge, donc une jeune fille de certaine expérience, lumineuse d’intelligente pénétration et d’écriture, au nom d'Elisabeth Bart, m’a embarqué dans une nouvelle traversée vers quels mondes et merveilles dans ce triple sillage des «incandescentes». Je suis loin, pour le moment, d’avoir absorbé la substance extrêmement riche de ce livre, mais je ne laisserai pas passer le 14 juin sans le recommander vivement.

    Ce qui ne peut que s’écrire...

    Un autre «danseur» rompu aux exercices les plus exigeants de la pensée, en la personne de Ludwig Wittgenstein (1889-1951) , reste connu d’un peu tout le monde pour une sentence devenue «culte» dans les cafés philosophiques, voire même «bateau» dans la jactance la plus courante, jusque sur les réseaux sociaux, à savoir que «ce qui ne peut se dire il faut le taire».

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    Bonne idée, n’est-ce pas ? que d’en appeler à l’humilité du silence dans un monde brassant les opinions dans le chaos de l’universel caquetage. Sur quoi Maria Zambrano propose une variante à valeur éventuelle de rebond : «Ce qui ne peut se dire, c’est ce qu’il faut écrire», que la lectrice et le lecteur entendront au sens d’une écriture à la fois exigeante et limpide, tout à fait à l’écart de la graphomanie actuelle.
    Wittgenstein achoppait aux limites extrêmes du langage et de l’intelligibilité, en logicien proche, par ses intuitions et autres illuminations, des poètes et des mystiques. Or Simone Weil, Maria Zambrano et Cristina Campo auront, chacune selon sa complexion et son expérience «sur le terrain» et dans les épreuves de la maladie ou de l’exil, vécu la même quête de l’indicible Vérité.

    Et le féminisme là dedans ? J’y viendrai , et pas seulement au motif que je partage le privilège d’être né un 14 juin, le même jour que le camarade Che Guevara, ce probable macho devenu l’icône du tout et n’importe quoi.

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    Or la quête commune de Ludwig, Simone, Maria et Cristina impliquait bel et bien une autre «révolution», mais qui était avant tout affaire de pensée dansée, de langage et donc de relation entre les personnes, et donc d’apprentissage et de filiation, et donc d’admiration et de reconnaissance, et donc donc d’amitié et d’amour - et d’abord d’attention et de silence autour d’un noyau «secret» qu’on dira l’absolu pour faire court. Cela pour le «fond de la question».

    Cependant une révolte incarnée contre le faux, contre l’injuste, contre la volonté de puissance portant la pensée occidentale à l’opposé de la mesure grecque jusqu’aux pics de l’hybris actuelle, un commun refus de ce qui «nous» a menés à Auschwitz et à Hiroshima fondent la quête de nos «incandescentes» et de leurs alliés présents ou passés, qu’il s’agisse de Gustave Thibon pour Simone Weil ou d’Ortega Y Gasset - premier maître de Maria Zambrano -, d’Elemire Zolla et des grands écrivains (Tchekhov, Borges ou John Donne) qu’elle a commentés ou traduits, pour Cristina Campo - et la « famille » s’étend dans l’espace et le temps, de Platon aux conteurs des Mille et une nuits, ou de Baudelaire à Jean de La Croix, etc.

    Blessures de chair et de guerres

    images.jpegLa force égale du verbe et d’une même pensée hors norme se retrouve chez les «incandescentes » à proportion de leur exigence et de ce qu’elles ont enduré dans leur chair (maladie et déracinement) ou leur âme (cœur et esprit) devant la terrible condition humaine.

    De même que Ludwig Wittgenstein, génie de la logique mondialement reconnu qui eût pu se claquemurer dans les murs de l’Université, a multiplié les engagements militaires ou civils, la fragile Simone Weil travailla en usine et pesta de ne pouvoir rejoindre les résistants français, puis rencontra Maria Zambano, l’anti-franquiste, au front de la guerre civile espagnole; sur quoi la philosophe espagnole vécut de longues années en exil, au cours desquelles elle se lia à Cristina Campo, luttant elle-même contre la maladie qui l’emporta prématurément - comme Simone Weil...

    Cristina_Campo.jpgTribulations physiques ou morales à l’avenant, avec des accès d’extrême conscience politique ou compassionnelle, notamment chez Simone Weil que la seule représentation d’une injustice accablait, au point que certains (un Claudel, notamment) en ricanèrent en invoquant une sorte de sainte folie. Et Cristina Campo de s’identifier aux «sans langue» qui souffrent sans pouvoir l’exprimer…

    Une écriture purifiée

    « Écrire, c’est le contraire de parler » affirmait Maria Zambrano. « Parler, c’est lâcher les mots, écrire, c’est les retenir ». Et l’auteur des Incandescentes de préciser : « Cette mystérieuse activité, écrire, dans sa plus haute acception, ne se confond pas entièrement avec un travail, quoiqu’en dise le lieu commun qui assimile l’écrivain à un artisan. Se rejoignant dans le même désir de vérité, Maria Zambrano, Simone Weil et Cristina Campo la conçoivent comme une expérience spirituelle qui exige une purification».

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    cristina-campo.pngCelle-ci aura été vécue dans le retrait, voire l’anonymat par Simone Weil et Cristina Campo restées inconnues de leur vivant. L’œuvre immense de la première est aujourd’hui largement reconnue, et celle de Maria Zambrano a été couronnée par le prestigieux prix Cervantès, mais demeure peu traduite en français alors qu’Elisabeth Bart situe sa réflexion au sommet de la pensée européenne. Quant aux livres, d’une étincelante beauté, de Cristina Campo, le moins qu’on puisse dire est qu’ils n’ont jamais connu de grands tirages. Nul hasard en un temps où la production massive du livre vise essentiellement au divertissement et à l’évasion.

    D’Antigone à Baudelaire

    Guère plus que Simone Weil, Maria Zambrano et Cristina Campo ne sont des penseuses «à systèmes», pas plus d’ailleurs qu’aucune philosophe femme de ma connaissance. Aucune des trois non plus n’est une idéologue malgré leur enracinement respectif dans la tradition judéo-chrétienne.
    Avec une connaissance parfaite des trois œuvres, Elisabeth Bart en détaille les particularités à partir de thèmes peu «conceptuels» comme l’attention chez Simone Weil, l’exil chez Maria Zambrano et l’autre monde chez Cristina Campo. Une réflexion très développée sur la figure d’Antigone associe les trois « incandescentes » autant que la référence centrale à Baudelaire ; enfin, un fil d’or court à travers le triptyque qui relie également les trois œuvres sous l’égide des liturgies et de la poésie mystique, là encore à l’écart des idéologies.
    «Le critique est un écho, sans contredit», note Cristina Campo dans Les impardonnables, «mais n’est-il pas aussi la voix de la montagne, de la nature, à laquelle s’adresse la voix du poète ? Le critique ne se tient-il pas devant le poète comme le poète se tient devant les appels de son propre cœur ?»

    Ainsi Elisabeth Bart fait-elle écho à la fois aux trois « incandescentes » et aux multiples voix que celles-ci écoutent, du jeune Homère aux doigts de rose (Simone Weil) aux fous de Shakespeare (Maria Zambrano) ou aux sans-voix de la Salle 6 de Tchekhov (Cristina Campo), et chaque lectrice et lecteur de ce ce livre admirable devraient à leur tour lui faire écho.

    Des femmes contre l’amnésie

    Quel rapport entre ces «incandescentes» et la grève des femmes de 14 juin ? Bien plus profond qu’on ne croirait. D’abord parce que les trois penseuses s’inscrivent dans le temps long de la réflexion et de l’expression créatrice, symbolisé par exemple, chez Cristina Campo, par l’analogie qu’elle fait entre le conte populaire et l’art du tapis.

    Alors que l’esprit de revanche et de «table rase» anime certains mouvements féministes radicaux (Elisabeth Bart cite en passant les intempestives Femen), le recours à la tradition et aux filiations créatrices multiples peut aider les femmes à résister à la plus vaste entreprise de nivellement et d’indifférenciation que porte l’idéologie mortifère du Management, dûment brocardé par l'auteure en verve.

    Antimodernes dans leur refus de souscrire à l’idéologie du Progrès marquant l’aboutissement d’une philosophie dominée par la volonté de puissance, les Incandescentes ne sont en rien « réactionnaires » en cela, conclut Elisabeth Bart, qu’elles «ne veulent pas la restauration d’un pseudo-passé», alors qu’elles «ouvrent le chemin d’une renaissance : renaissance de la poésie, d’une pensée poétique, renaissance de la vie spirituelle sans laquelle il n’est pas de vraie vie».

    Elisabeth Bart. Les Incandescentes. Simone Weil, Maria Zambrano, Cristina Campo. Éditions Pierre-Guillaume de Roux, 236p. 2019.

    Dessin: Matthias Rihs.

  • Miguel Bonnefoy enlumine la légende vécue des siens

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    Fabuleuse reconnaissance en filiation, Le rêve du jaguar, dernier roman du jeune Franco-Vénézuélien déjà couvert de prix, est à la fois un grand roman familial à la Garcia Marquez (ou à la Cendrars) et un cadeau princier à la langue française, dont l’écriture chatoie de mille feux poétiques accordés à mille histoires d’amour. À lire illico presto !
    Un bonheur de lecture à peu près sans pareil de nos jours marque la découverte du dernier roman de Miguel Bonnefoy, intitulé Le Rêve du jaguar et gratifié l’automne passé de deux grands prix littéraires, lesquels s’ajoutent à ceux qui ont marqué la reconnaissance immédiate de ses ouvrages précédents. À ceux- là nul doute que vous reviendrez fissa si vous les avez loupés jusque-là, comme c’est le pendable cas du soussigné. On en veut plus, en attendant le probable chef-d’œuvre à venir, car ce gars-là, se dit-on en pariant sur l’avenir (comme lui d’ailleurs le reconnaît avec modestie dans ses interviouves) a l’étoffe d’un grand écrivain.
    Dès les premières pages, ainsi, de ce roman à la fois picaresque et poétique, son jaguar nous prend par la gueule et ne nous lâchera pas avant le dernier paragraphe de la saga nous ramenant au premier, sur le parvis d’une église dédiée à San Antonio où une mendiante muette au prénom de Teresa découvre un nouveau-né enveloppé dans un lange contenant, comme un premier message de repentance et de recours à un possible amour à venir, une petite rouleuse à cigarettes de métal argenté aux jolies gravures…
    Mais où nous emmène donc ce galopant galopiau avec son début de feuilleton à la Dickens ? Où l’auteur a-t-il déniché l’histoire de ce gosse mendiant à deux ans, apprenant tôt à se défendre et dont nous savons déjà qu’il aura plus tard en ces lieux une rue à son nom, d’abord mal aimé par sa mère d’adoption qui l’armera pourtant mieux qu’aucune autre contre les aléas de la vie, lui offrira son premier cadeau (la petite machine à se rouler des cibiches) et son premier conseil après un vol de pirogue à ses dix ans : ne vole pas alors que tu as des ailes pour devenir quelqu’un, travaille !
     
    Quand les clichés et le kitsch valdinguent…
    Vais-je pécher par « spoiling » en dévoilant ici, avec plus de détails, la « story » d’Antonio Borjas Romero, premier grand personnage du Rêve du jaguar ? Se poser la question revient à penser que « raconter l’histoire » suffirait à la gâcher en lui ôtant l’effet de surprise. Or la surprise de la vraie littérature est-elle là ? Le « pitch » d’un roman, ou le résumé plus étoffé de ses épisodes, suffisent-ils à en rendre compte ? Essayez donc de proposer le « scénar » de ce roman à ChatGPT et vous verrez le résultat…
    Or, si l’on pourrait dire que tous les ingrédients d’un feuilleton à stéréotypes et clichés « téléphonés » sont réunis a priori dans l’histoire du petit Antonio, nous savons (par Youtube) que le grand-père de Miguel Bonnefoy, cardiologue et chirurgien illustre, fait pratiquement partie du domaine public vénézuélien, l’extraordinaire personnage offert sur un plateau à son petit-fils plumitif ayant déjà fait l’objet de deux bios documentées.
    Est-ce dire alors que cette histoire relève d’une resucée opportuniste ? Et s’agissant de la non moins fascinante moitié d’Antonio, Ana Maria Rodriguez, devenue première femme médecin de sa région, en quoi relève-t-elle de la littérature et pas du documentaire journalistique à nuance féministe ? Toute la question de l’alchimie romanesque est là, et sans celle-ci, «raconter l’histoire » d’Antonio et d’Ana Maria, puis de leur fille Venezuela et de leur petit-fils Cristobal (double narratif de l’auteur) aurait pu se limiter à de la romance au goût du jour comme il en ruisselle sur Netflix et consorts.
    À ce propos, comme j’aurai regardé les huit premiers épisodes de la série colombienne tirée de Cent ans de solitude qui vient d’être programmée sur la plateforme en question en même temps que je lisais Le Rêve du jaguar, je n’ai pu m’empêcher de me demander ce qu’elle ajoutait au roman, ou ce qui lui manquait pour l’égaler ; et à l’inverse, ce qui fait du roman de Miguel Bonnefoy bien plus qu’un canevas de série télé…
    Pour en revenir au Rêve du jaguar, il faudrait à vrai dire, idéalement, « oublier » que sa base est fondée sur des « faits réels », et lire le roman comme nous avons lu L’île au trésor dans l’enchantement de nos lectures d’enfance ou de jeunesse, en toute innocence, comme les livres dont le jeune Cristobal va lui-même se gaver avec passion.
    Reste à préciser encore, en quelques mots, ce qui fait valdinguer les stéréotypes de genre et les clichés dans ce roman dont l’auteur ose évoquer la scène de son jeune protagoniste installé sur un tabouret, dans une gare routière, et priant les passants de lui raconter la plus belle histoire d’amour qu’ils connaissent, pour en remplir un carnet – plus kitsch tu meurs ? Mais pas du tout !
    Vous y croirez comme à la transformation du crapaud en prince, dans les contes, ou comme au miracle qui empêche Michel Strogoff de devenir aveugle, comme au Transsibérien de Cendrars qui répond, à l’impudent lui demandant s’il l’a vraiment pris : que t’importe, si mon poème te l’a fait prendre !
    Car tout est là : les mots de Michel Bonnefoy, ou plus exactement son art de trouver un mot pour un autre (règle des trouvères), son véritable génie de la formule, de la métaphore inattendue, et la beauté sidérante qui se dégage de ses phrases. Et sous les mots, le sens, le savoir et la saveur qui en est le fruit.
    Tout au long du roman, sans trace de pédantisme, documentée mais mine de rien, la lecture du monde opérée par Miguel Bonnefoy en appelle à tous les sens, autant qu’à tous les «instituteurs » et tutrices de passage, conformément à la lecon d’Ana Maria à son petit-fils : Ah bon, tu veux écrire ? Mais « si tu veux devenir écrivain, écoute ceux qui ne le sont pas ». Ce que le fiston a si bien entendu qu’il en tirera une mélodie à lui et sans pareille.
     
    Du cendrier à l’étoile, de l’individuel au collectif
    Friedrich Dürrenmatt disait qu’il faut écrire « entre le cendrier et l’étoile », et c’est ce qu’on pourrait dire aussi de la position du romancier Bonnefoy, sensible également à « l’effet papillon » qui fait que des événements apparemment infimes peuvent déclencher des tornades.
    Côté « cendrier », le romancier pratique un art constant du détail révélateur, qui caractérise les objets autant que les personnages de l’épique traversé des années et des lieux, du village-dépotoir lacustre à palafittes où pataugent les enfants nus (alors que des panneaux volés le long d’une route proclament « Pas de bonheur sans Chevrolet ») à ce qui deviendra, au temps de la ruée vers l’or noir, la cité tentaculaire de Maracaibo ; et pour les étoiles, il suffit de lever les yeux au ciel immense des Caraïbes dont les pluies diluviennes laissent sur les prés des myriades de perroquets morts tandis qu’affluent les langoustes comme les sauterelles de la Bible…
    La plupart des personnages de ce roman sont hauts en couleurs, non moins qu’en douleurs, alors que le thème de la résilience marque les destinées personnelles d’Antonio et d’Ana Maria, pour la première des trois générations évoquées, et le transit des années va de pair avec celui lui de l’ascension sociale des protagonistes, jusqu’aux plus hautes sphères de la médecine, mais ni l’un ni l’autre ne seront des mandarins coupés de la vie des gens, au contraire : tous deux seront sympathisants des révoltes sociales marquant les décennies, dont l’instabilité est symbolisée par la succession de 32 constitutions…
    Fils lui-même d’un ancien militant de l’extrême-gauche chilienne soumis à la torture sous Pinochet, Miguel Bonnefoy ne s’exprime jamais, dans Le Rêve du jaguar, en idéologue partisan, qu’il s’agisse de la cause des femmes (l’une de ses priorité déclarées) ou des révolutions successives, dont il tire un bilan où pèse lourdement la corruption des uns et des autres.
    Qu’il évoque l’accession du jeune Antonio à la maturité sexuelle, dans la maison de passe au beau titre de Majestic, le retour subit de son père disparu dont il ne découvrira l’identité que bien plus tard, sa rencontre d’Ana Maria et leurs études communes, l’oncle avocat au soutien « sévère mais juste », la venue au monde de Venezuela et le refus de la jeune fille de suivre les traces prévues par les siens, rêvant de Paris avant de s’exiler en France, entre autres tribulations liées parfois aux soubresauts de la politique, le romancier parvient à concilier l’observation nuancée et sympathique de tous les personnages du premier plan, dans le mouvement général d’une société en mutation. Des pages particulièrement remarquables sont ainsi consacrées aux révoltes et aux réformes du monde agricole et à la succession des gâchis et autres avancées, sur fond d’instabilité chronique combien actuelle…
     
    Le souffle d’une fable picaresque
    Au demeurant, jamais le roman ne cesse d’être porté par une sorte de souffle de légende qui l’arrache à l’anecdote seulement sociale ou politique, sans se désincarner pour autant. Par delà le probable « mentir vrai » du romancier jouant de malice inventive, la vérité poétique du romancier vaut sans doute celle des biographes « pour l’essentiel ».
    Il y a là, sous l'effet d'une espèce de grâce unificatrice (« Le poète est celui qui unifie », me disait un jour Pierre Jean Jouve), une fusion de l’affectif personnel et de la tendresse collective, de la conscience tragique et de l’élan vital, de l’éthique religieuse quoique sans référence confessionnelle aucune, et de l’esthétique littéraire la plus poreuse et le plus généreuse, dans la filiation évidente du réalisme magique cher à Garcia Marquez, un vrai miracle que scelle finalement la musique tout à fait originale et combien prometteuse encore de Miguel Bonnefoy .
     
    Miguel Bonnefoy. Le Rêve du jaguar. Editions Rivages, 2024. 294p. Prix Femina et Grand Prix du roman de l’Académie française.

  • Comme une alliance

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    (All'Amica cara)
     
    Le type au bord du ciel vacille:
    il ne voit plus la terre
    noyée là-bas dans le brouillard,
    et c’est aussi sa vie
    que son regard à l’instant perd…
     
    Où êtes vous jeunes amants,
    hier encore immortels,
    craignez-vous aussi ce présent
    qui nous brûle les ailes ?
     
    Nulle tristesse au demeurant,
    à l’instant ne me vienne:
    que votre joie reste la mienne,
    à la grâce du Temps…
     
    Affresca: al Duomo di Orvieto, da Luca Signorelli.