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  • Bleu lagon et retouches

     
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    (Le Temps accordé. Lectures du monde VII, 2024)
     
    À la Désirade, ce samedi 20 juillet (soir). – Le paysage de cette fin de soirée d’été diaphane et comme épurée, le val suspendu à peu près silencieux, juste ponctué de quelques clarines assourdies, et les pentes boisées de la Savoie d’en face comme enveloppées de soie au-dessus des eaux du lac à la surface duquel ne se distingue plus aucune voile - cette vision paisible et comme hors du temps se transforme, sur l’écran de mon laptop où je reviens après un long téléphone à Fuerteventura où ma jeune octogénaire de frangine et sa fille, escortées par les deux éphèbes surfeurs de celle-ci, villégiaturent en toute insouciance alors que l’Occident décline (paraît-il) et que s’imposent les autocrates et les anti-démocrates de tout acabit, et voici que mon œil virtuel a roulé du tréfonds de l’azur vers les sables blancs et les lagunes de Costa calma…
    Nos éphèbes vont s’éclater en ces lieux d’intense exulattion sportive, à l’enseigne de je ne sais que championnat de surf, alors que l’aîné s’apprête à l’initiation au kitesurf qui lui permettra de survoler la vague et de rebondir dans les nuages effilés par le vent fou – ma sœur en était ce matin toute décoiffée et la bouche pleine de sable…
    Le seul nom de Lanzarote, dans la conversation de ce soir, m’a rappelé l’apparition surréaliste d’un Michel Houellebecq se protégeant de la pluie latino de Locarno sous un parapluie jaune à fleurs violettes, venu présenter La possibilité d’un île en version cinématographque, remarquable film raté cousu de clichés kitsch et d’idées surprenantes, et le seul nom d’Houellebecq m’a ramené à notre repas de ce midi partagé avec mes amis Jackie et Tonio, où nous avons parlé, avec celui-ci, du bel hommage de l’écrivain à son pair Benoît Duteurtre, que Tonio a lu plus que moi.
     
    Par ailleurs, j’ai vivement contrdedit le même Tonio, qui s’était lancé dans un éloge du Journal particulier de Paul Léautaud – recueil artificiel et selon moi tout à fait déplacé, des scènes de cul du Journal littéraire sorties de leur contexte – où mon compère voit un affrontement psychologique compliqué à la Strindberg, avec du sado-masochisme au programme, alors que j’y vois essentiellement les scènes chaudes d’un maigre bonhomme saillant sa grasse bonne femme (Le Fléau devant peser deux fois plus que lui) relatées d’une plume volontairement claire et sèche même quand gicle la jute ; mais tout de même j’ai précisé, à la table de mes amis (filets de perches et tartares de saumon arrosé de rouge Coup de sang), que je préférais ces passages d’une honnêteté crasse aux ornements mystico-érotiques d’un Jouhandeau divinisant à la gréco-catho la flamberge et le trou du cul…
    Aussi le nom de Mozart m’est revenu à table, à propos de la face parfois insondable des génies – Jackie, qui en sait quelque chose, a parlé de bipolarité à son propos – alors que nous parlions de la méchanceté occasionnelle de notre ami Haldas, présumé scribe de l’Attention à l’Autre, de sa misogynie et de son homophie non moins affirmée - mais faut pas charrier, aurons-nous convenu en trio : ce cher Georges a vécu 95 ans, ce qui est beaucoup trop, et signé 83 livres, cela excusant en somme ses manquements éventuels à la compassion ou à la fine éducation des beaux quartiers de Genève, etc.
    Enfin nous nous serons esbaudis de concert (voire de conserve), avec mes amis, en nous rappelant que nous aurons connu la société de Georges Haldas, tout à fait infoutu de manipuler un ordi dernière généraion, ce même Haldas tout proche du Serbe réac Dimitri convaincu qu’Internet est un enfer, nous auros connu les derniers feux de la société de Charles-Albert Cingria dont le père de Tonio était le cardiologue attentif, avant que les auteurs et autrices de ce pays ne deviennent des feuilletonistes de polars locaux avides de reconnaissance médiatique, nous aurons connu le merveilleux Chappaz proclamant qu’il n’y a pas de salut hors de l’Eglise – alors même qu’il conchiait les promoteurs de son canton, nous aurons connu Maître Jacques lui aussi scotché à son Hermès mécanique à capot et se convulsant de jalousie littéraire traditionnelle à la seule évocation des noms de Bouvier ou de Jaccottet – nous aurons connu ce « monde d’avant » selon l’expression de Roland Jaccard, à l’école de Platon et de Lucrèce qui disaient à peu près la même chose, et dans la foulée je dis à Jackie, qui évoque la peau de chagrin de ses amis, que j’en ai 5000 sur Facebook et que s’il y en a 12 qui me suivent vraiment avec mes amies Bonzon et Massard plus elle-même et Nicole Hebert, ou Jaton et Gaudefroy, Prodhom et Mudry, entre autres potes Novet et Durand, et JMO ou Morattel ou Perrin et Mouron et j'en oublie, va pour le monde d’après s’il y a de l’Humagne au buffet…

  • Loin des zombies sympas

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    (Le Temps accordé. Lectures du monde, 2024)
     
    À La Désirade, ce jeudi 18 juillet. – À six heures du matin, ce matin, le ciel annonçant une grande et belle journée d’été, je m’en suis détourné en me rappelant ma rage d’hier soir dans le tonitruement du festival du Néant, comme j’ai cru juste et bon de le nommer non sans me reprocher en même temps de « noircir le tableau sympa »...
    J’avais fui le bord du lac où se déchaînaient décibels et acclamations folles de la « foule sympa » déboulée en houles dans la ville assiégée, j’avais calé la petite chienne entre le gros volume relié des Archives du rêve et un pack d’eau minérale ; oui c’est cela le néant m’étais-je dit en subissant, fenêtres ouvertes sur les palmiers d’à côté - des palmiers que l’Etat confédéral aimerait éradiquer en sa profonde imbécillité bureaucratique de surface, avais-je appris le matin même dans le journal -, les premiers coups de boule au front de la maison tremblant sur ses fondations, le néant du bruit qui se donne pour de la musique, le néant de ce défilement incessant de foule sympa en shorts sympas , et fuyant l’invasion et son boucan d’enfer je me suis retrouvé sur les hauts où, le jour déclinant à l’ouest dans l’orangé californien, l’on entendait encore le battement sourd de la Machine, là-bas derrière l’épaulement boisé à la brésilienne, et je me suis répété en vieux sanglier que c’était cela même : la Machine à baratter le vide, le néant binaire des zombies sympas, etc.
     
    LILOU.- La petite chienne de Julie, actuellement à Phuket avec les siens, a ses humeurs, plus affirmées et déroutantes que ne l’étaient celles de Snoopy, ainsi a-t-elle éventré hier un coussin avant de filer dans la forêt où elle a aboyé je ne sais quel revenant des terriers - pas vu un renard ni un blaireau ou un lynx ces derniers temps- pour revenir ensuite l’air préoccupé et sans daigner m’accorder un regard, gémir au pied de mon lit en me faisant comprendre qu’elle y veut pioncer auprès de moi - et moi si faible avec les bêtes et les enfants, d’attraper d’une main cette peste aux yeux de chauve-souris et de la caler dans un oreiller en lui promettant le bâton si elle attente à son intégrité de commodité du sommeil innocent. Gare ! Sur quoi , la gredine accoisée, je reviens en pensée à Michaux qui a parfois parlé du chien avec sagesse - mais ce n'est pas du chien que parle le Michaux de Qui je fus auquel je reviens à l’instant: c’est de Clodomir l’assassin de Jouhandeau...
     
    À La Désirade, ce vendredi 19 juillet. - L’idée m’est venue ce matin de remplir les pages vides du livre relié hérité de nos tantes de Lucerne, dont la tranche annonce un Gästebuch, donc un Livre d’or, avec le fatras quotidien de mes listes, de mes contrerimes, de mes notes de toute sorte et des citations que je glâne au fil de mes lectures - ainsi aurai-je sous la main, et reliées à l’ancienne sous couverture à belles marbures vertes et or, les quelque 333 pages d’une sorte de Mémorial ambulant à usages multiples, e sopratutto per non dimenticar la memoria, cosi come l’avrebbe detto il sior Guido - la Liste inaugurale étant dédiée à Ceux qui osent l'immersion:
    Celui qui s’est teint les cheveux en vert pâle afin de se fondre dans l’environnement végétal soft de la galerie bio / Celle qui s’immerge dans la fluidité du concept / Ceux qui se disent un objet parmi d’autres au milieu des cartons vides / Celui qui parle de son intimité comme d’un sable mouvant qui l’engloutit / Celle qui a sauvé son sac Vuitton de l’inondation / Ceux qui ont accroché leurs boxers griffés aux cimaises / Celui qui affirme que « ça baigne » en regardant les Nymphéas de Claude Monet / Celle qui rougit devant le Rothko dont elle ressort hagarde / Ceux qui ont proposé une piscine gonflable à la galeriste qui s’est dégonflée / Celui qui explique au manager que le potentiel vendeur de l’immersion suppose que le sponsor se jette à l’eau / Celle qui sent en elle monter la vague de l’immersion comme il y a plus beaucoup de mecs capables de ça, explique-t-elle à sa manucure qui percute tout / Ceux qui estiment qu’une jeunesse déboussolée gagne à s’immerger dans un Projet / Celui qui va dans les galeries pour s’immerger dans le buffet / Celle qui a poliment décliné l’invitation de la galeriste au motif qu’elle reste fidèle aux pommes de Cézanne et aux culs de ce coquin de Rubens / Ceux qui lancent le néo-concept de fusion qui surdétermine celui de frisson dans le narratif du Désir, etc.
     
    PERSONA. - La Personne, et la Présence, cristallisent ce qui m’occupe depuis mes quinze à dix-huit ans, la période de mes seconds éveils, les premiers datant de mes dix à treize ans environ, je dis bien : environ, car c'est plutôt à quatorze ans que j'ai mémorisé des milliers de vers sans trop savoir à quoi ça rimait, et qui m'ont formé sans que je n'en aie aucune idée...
    La notion poétique de Personne s’est définie, comme idée fixant une réalité, au moment où, commençant de rédiger mes carnets, en 1965-1966, avant notre voyage en Pologne, donc entre quinze et dix-neuf ans, avant la confusion des sentiments et de la sensualité, quand je lisais « les personnalistes », précisément, Emmanuel Mounier et Nicolas Berdiaev surtout, René Char en poésie et Jean Genet après Camus et Ramuz, très à l’écart des gens de mon âge – cette notion, ou plus exactement cette réalité de la Personne se fondait avec la notion et la réalité de Présence, que j’ai retrouvée plus tard chez Gustave Thibon et chez Simone Weil, et que je vis aujourd’hui en consonance avec toutes mes lectures, et notamment de Zundel l'admirable, remembrances d’antan et partages vivants avec quelques-uns. Persona : le masque…
     
    CE QUE NOUS DISONS QUE DIT LE CIEL. – Je reprends à l'instant, comme au bord du ciel (le balcon de La Désirade se prête à la métaphore un peu pompeuse), la lecture de mon penseur vivant de prédilection (l’autre, René Girard, nous ayant quittés il y a quelques années), en la personne de Peter Sloterdijk dont le dernier essai – formidable d’érudition et d’intuitions fécondes - , intitulé Faire parler le ciel, cristallise la nébuleuse de mes propres réflexions en la matière depuis mes seize ou dix-huit ans, et qu’oriente sa première phrase : « Le lien établi entre les conceptions du monde des dieux et la poésie est aussi ancien que la tradition des premiers temps de l’Europe ; mieux, elle remonte jusqu’aux plus anciennes sources écrites des civilisations du monde entier »...
    Or on a bien lu « écrites », vu que le ciel est censé nous parler en dictée, et le terme de poésie est à prendre, précise l’héroïque traducteur Olivier Mannoni, au sens allemand goethéen de Dichtung, incluant l’idée de création, de composition littéraire et de fiction qui fait de Proust et de Bernanos, de Claudel et de Rimbaud, des poètes plus ou moins comparables – car tout ne l’est pas vraiment en vérité - aux « théopoètes » à la manière de Jean l’évangéliste et autres visionnaires du sacré…