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Le Temps accordé

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(Lectures du monde, 2021)

 

ZORN. – Je n’étais pas sûr de vouloir le relire, j’hésitais à cause de ce que nous vivons depuis cinq mois, je me souvenais que je n’avais pas aimé ce livre au moment où tout le monde l’adulait pieusement – j’en avais même écrit du mal dans La Gazette en incriminant sa façon d’invoquer trop dogmatiquement l’origine familiale et politique du cancer, mais je me disais aussi que mon point de vue actuel serait peut-être différent à l’aune de «mon» propre crabe, en rémission, et de celui, beaucoup plus redoutable, de ma bonne amie, enfin me voilà en train d’annoter l’exemplaire retrouvé de Lady L. (acquis en 1980) où, après avoir passé mon premier agacement assez semblable à mon sentiment d’il y a quarante ans ( !), je trouve à présent tout un ensemble d’observations qui m’éclairent à la fois sur mes propres préjugés de l’époque et sur une réalité, scannée par l’auteur : sur cette vie bel et bien figée et mortifère d’une certaine Suisse que je fustige moi aussi depuis les années 70, etc.
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Ce qui m’apparaît surtout, mieux qu’en ma trentaine de gauchiste repenti, c’est la vérité cruelle de l’observation de ce fils de trop bonne famille (la nôtre était plus modeste, plus vivante et surtout plus aimante) et le caractère implacable et plus général de son analyse des faits de langage trahissant quel mode de vie guindé et coincé (sa démolition de la notion d’harmonie et de perfection de façade, qui vaut bel et bien pour tout un pays), l’enquête phénoménologique qu’il poursuit sur ses proches et sur lui-même alors qu’il a l’âge que j’avais au moment de le lire, mais moi je baisais et je courais le montagnes…
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L’IMPOSSIBLE. – Nous ne pensions pas que cela fût possible, et d’ailleurs elle me le disait une semaine encore avant le Diagnostic : « Moi le cancer ? Mais pas question : pas mon truc ! », sur quoi je me retrouve à son chevet dans le Service et ses oiseaux de papier de malheur, à lire Impossible d’Erri De Luca pendant que le goutte-à-goutte lui transmet son poison salvateur (!) pour les deux trois heures que la perfusion va durer.
Tout à l’heure j’irai rejoindre mon compère René pendant qu’elle somnolera plus ou moins, mais pour l’instant je me retrouve imaginairement sur une vire des Dolomites d’où le narrateur, interrogé par un jeune magistrat chargé de l’« affaire » est soupçonné d’avoir poussé un ancien camarade révolutionnaire dans le vide (il vengerait ainsi la trahison de ce « collaborateur de justice ») alors que lui réduit cette « rencontre » à une pure coïncidence, et tout de suite cette plongée dans le passé des «années de plomb» m’a rappelé cette « époque publique », selon l’expression du narrateur, dont je me suis distancé après deux ans seulement de militantisme plutôt dilettante, et l’image de ma bonne amie m’est revenue comiquement avec sa dégaine à la Angela Davis qu’elle avait alors – membre du Groupe Afrique – juste avant que ma chère malade me « libère » en me rappelant que notre ami René m’attend à une terrasse. (Ce vendredi 20 août)
 
COMPÈRES. – En rémission lui aussi d’une tumeur à vrai dire bien plus méchante que la mienne, mon ami René m’a raconté que, se trouvant à poil sur son lit de clinique, il y a deux ans de ça, dans un imbroglio de tuyaux et de sondes, de cathéters et autres fils électriques, il a pour la deuxième fois, après son opération, décidé de survivre.
La première, c’était après le premier diagnostic qui lui est tombé dessus comme un coup de hache, mais la seconde lui paraissait la plus décisive après l’intervention mahousse : pas question de claquer, je veux vivre ; et le voici revenant de Camargue où il est allé observer je ne sais quel petit rapace très rare avec son fils Luca comme lui passionné d’ornithologie…
Nous n’avons pas fait la révolution ensemble, ni gravi aucune cime ou parcouru aucune arête, mais notre complicité est unique, pudique et sûre, et je sais qu’il comprendrait et aimerait le dernier livre de De Luca qu’il me dit d’ailleurs avoir rencontré lors d’une des tournées du théâtre de Vidy, quelque part au fin fond de la France, vieux Monsieur en chemise légère signant dans une petite librairie au milieu de deux ou trois dames et qu’il avait pris pour un auteur local avant de le reconnaître.
Par ailleurs, durant les vingt ans que nous avons animé Le Passe-Muraille ensemble nous nous sommes entendus sur à peu près tout sans aucune forme de rivalité si fréquente dans le milieu littéraire – ni lui ni moi n’étions en somme «milieu» en quoi que ce soit, et c’est avec la même reconnaissance que nous évoquons aujourd’hui le privilège énorme que ç’a été de rencontrer tant de gens intéressants durant ces décennies de totale liberté professionnelle à une époque où il y avait plus de trente théâtres entre Lausanne et Genève, des centaines de parutions à chaque rentrée littéraire romande, mes innombrables équipées parisienne et l’aventure qu’il a vécue au côté de René Gonzalez, la mienne avec Dimitri dont la mémoire sera honorée ces jours, mais à présent, bordel, à quel éditeur se fier, quel interlocuteur trouver dans la profusion confuse ?
 
MICHOU. – Comme nous évoquions le chaos océanique de l’Internet, et plus précisément le tsunami des influenceurs à la petite semaine, mon compère René me cite le succès phénoménal d’un certain Michou, qui draine des millions de followers en gesticulant dans le vide sur un vague fond de rap, et je vais y voir pour trouver, en effet, un avatar français du même branle numérique mondial, documenté depuis longtemps aux States et dans les pays asiatiques où des zombies femelles et mâles accumulent des fortunes en ne faisant qu’apparaître et se vendre, au propre ( !) en se manuélisant à vue pour de la thune, ou au figuré en monétisant divers produits cosmétiques et autres peluches, etc. Et puis quoi ? Et puis rien...
 
HISTORIQUE. – La dernière expression médiatique en vogue dans le commentaire sportif , dont la niaiserie en dit long sur l’époque, consiste à parler de «l’Histoire qui s’écrit» à propos de n’importe quelle performance personnelle ou collective, alors même que, dans les plus grandes largeurs de la pompe locale ou internationale, l’on se répand plus que jamais en commémorations et autres «devoirs de mémoire», où l’admiration légitime se transforme en célébration et en outrances lyriques aussi ridicules que celle de ce cher confrère se demandant, l’autre jour, si Roger Federer n’allait pas céder bientôt son auréole d’immortel de la raquette pour cause de mal de genou, etc.
 
DU RIDICULE. – Plus j’avance dans la relecture du récit de Zorn, et plus ses observations me renvoient à celles que j’ai pu faire dans un autre milieu social que le sien, dont certaines caractéristiques ressortissent à la même mentalité confinée, voire étriquée, d’une époque.
Sur la côte dorée zurichoise, l’on te disait d’aller «voir à Moscou» si tu avais des penchants socialisants, et toute forme d’originalité ou de talent excessif relevait d’une faute de goût ou d’un écart de conduite relevant du « ridicule » sans qu’on osât même prononcer ce mot en forme de jugement de valeur.
Quant au milieu petit-bourgeois qui était le nôtre, il était plus débonnaire, mais je me souviens de la sœur d’un ami fiancée avec un bourgeois nanti, qui évoquait cette classe sociale plus huppée en affirmant que les parents de son promis avaient «quelque argent», avec un ton qui en disait long sur ses rêveries...
Or chacun voit le « ridicule » de l’autre avec les yeux de son milieu, et c’est ainsi que nos parents ne pouvaient appeler que «rupins» les habitants d’une partie réservée du quartier de nos enfances, où se concentraient quelques villas plus luxueuses que nos maisons familiales subventionnées typiques de ces débuts des trente glorieuses, etc.
 
AU BORD DU CIEL. – Je lisais hier le récit de De Luca évoquant les « conquérants de l’inutile» et l’élan physique et moral poussant son protagoniste à la recherche de « la beauté de la surface terrestre qui touche sa limite vers le haut avec l’air, comme le rivage avec la mer », et je me suis rappelé notre dernier parcours d’arête avec Reynald, dix jours avant sa chute mortelle dans les séracs du Dolent, puis j’ai rejoint Lady L. à La Désirade où elle remontait pour la première fois depuis des mois, surmontant la fatigue consécutive à sa sixième perfusion, son manque de souffle et l’affaiblissement de ses muscles, encouragée par sa fille Number One, qui l’a voiturée là-haut, et cheminant ensuite d’une chaise à l’autre – sa fille Number Two ayant balisé les cent vingt-cinq mètres de la montée en disposant trois sièges d’étape… pour retrouver ensuite les petits lascars dont l’aîné l’a questionnée à propos de sa calvitie de nouveau-né et de sa maladie, plus angoissé évidemment (il a quatre ans) que son petite frère (qui en a deux) mais semblant apaisé par ses explications.
Je n’ose trop penser à ce qu’a éprouvé ma bonne amie en retrouvant La Désirade, après l’accès de mélancolie qui m’a pris l’autre jour en y remontant après un détour à l’isba – et tous ces livres, tous ces manuscrits, tous ces documents, tous ces tableaux, tous ces objets, tout cet univers familier dont la maladie et d’autres circonstances nous ont éloignés -, mais il me semble que l’un et l’autre restons « dans la sérénité », en tout cas aux yeux des autres, et je souris en pensant au message de l’ami R., l’autre jour, qui me disait qu’il admirait ma « ténacité », faisant allusion à notre situation, alors que lui, me dit-il, aurait pris la fuite dans les mêmes circonstances…
Et quoi encore ? Comme s’il fallait de la ténacité pour accompagner une personne qu’on aime, et plus précisément ma bonne amie, Lady L. au grand cœur quoique très charcuté récemment, patronne vénérée de notre chien Snoopy et mère avérée de nos filles lui ressemblant comme une blonde et une brune peuvent ressembler à une brune devenue blonde puis chauve, propriétaire en titre de notre Honda Jazz et gestionnaire de nos biens meubles et volatils, enfin la petite fille émouvante et la vieille fée que je crèverais d’abandonner sous prétexte qu’un putain de crabe la grignote, autant dire restant ainsi avec elle sans le moindre mérite en espérant ne pas lui faire la mauvaise farce de clamser avant elle sous l’effet de mon propre souffle au cœur, etc. (Ce dimanche 22 août).

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