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Journal des Quatre Vérités,XXXIII

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À La Désirade, ce lundi 1er juin.- Belle journée, après un bon moment hier soir. Or tout devrait devenir bon moment. Tout devenir plaisir. Surtout le travail. Les travaux se présentant comme suit: finition de Mémoire vive (2013-2019). Finition de Czapski le juste. Finition des chroniques. Finition de Shakespeare the Good Will. Suite du roman panoptique. Tout le reste étant secondaire, à savoir: les nouvelles chroniques, les listes, les lectures et notes de lecture, le job du Passe-muraille, etc.

Le travail se poursuit dans un désert encombré, ou plus exactement dans mes catacombes au bord du ciel. J’écris sans penser publication, mais je ne publierai plus rien qui ne soit dignement défendu de part et d'autre.

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DANS LE SOUTERRAIN. – Je reviens aux Nuances et détails de Ludwig Hohl, autant qu’à ses inépuisables Notes de râleur intraitable et parfois étincelant , comme à un excitant et à un interlocuteur d’autant plus vivant qu’il n’est que de papier et ne me postillonne point à la face ni ne gesticule en vieillard irrascible.

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C’est un Helvète intempestif dont la virulence anti- barbecue me ravit à chaque page. Il appelle «pharmaciens» les philistins et autres pharisiens contre lesquels vitupéraient, chacun à sa façon, un Karl Kraus ou un Léon Bloy, un Flaubert avant ceux-ci ou le rabbi Iéshouah avant ces littérateurs furieux dont Paul de Tarse est en somme le chef de file, mais cet homme du souterrain, beaucoup plus méthodique et spinozien que le cinglé profond de Dostoïevski, dénué de toute grâce légère à la Walser, est un autre avatar du Suisse alpin de souche à gourde de kirsch et crampons à glace.

Hohl ne se paie pas de mots et se méfie des effusions lyriques et autres hymnes au drapeau, d’où sa sévérité quand il parle de la poésie de Gottfried Keller ou de la critique alémanique de son temps, à laquelle la critique actuelle de nos quatre cultures n’a rien à envier en matière de cuistrerie pédante et de bigoterie pseudo-scientifique.

Mais là encore, à part le plaisir plus ou moins tonique (vite limité en ce qui me concerne) de la bonne rage, c’est par les nuances et les détails que l’empêcheur de penser en rond me semble le plus original, sans le moindre clinquant, et le plus intéressant.

 

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DU SERVICE. – Il y ceux qui servent la cause de la littérature ou de l’art, et ceux qui s’en servent. Pierre-Olivier Walzer était, à mes yeux, le plus humble et le plus fidèle des serviteurs non serviles de nos écrivains (à commencer par Charles-Albert et Cendrars), et cet autre grand interlocuteur que fut pour moi Alfred Berchtold était son pair parfait en matières d’histoire, de littérature et d’art ; et nul hasard que l’un comme l’autre aient été regardés avec une sorte d’ironie envieuse et supérieure par un certain pionnicat universitaire surtout soucieux de se servir et de se faire un nom sur celui des autres aux fins de faire carrière dans la glose de bon rapport.

DE LA RÉCIPROCITÉ. – Une relation sans réciprocité m’est de plus en plus pénible, voire impossible, et les formules creuses de ceux qui vous assurent de leurs « amitiés vives » ou vous disent « à très vite » finissent par me dégoûter quasi physiquement.

Maintenant que tout, en outre, devient « partage » ou « échange », dans l’incantation qui n’engage à rien du tout mais fait florès sur les réseaux sociaux, j’en viens à me défier de plus en plus de cette cordialité de façade en m’efforçant cependant de percevoir, ici ou là, ce qui me semble encore du sentiment sincère, sans parler évidemment de ma reconnaissance due aux vrais amis le plus souvent réservés et discrets.

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images-9.jpegDE L’IDÉOLOGIE. – Durant toute la première soirée que nous avons passés ensemble, le lendemain de son exil en Suisse, en 1978, je me suis efforcé d’obtenir, de la part d’Alexandre Zinoviev, un aperçu clair et net de ce qu’il entendait par idéologie, dont il prétendait être le seul contempteur crédible en Union soviétique, mais ses réponses anti-idéologiques m’ont paru formulées dans un langage essentiellement idéologique, et c’est peut-être à partir de ce soir-là que je me suis définitivement purifié de cette langue de bois à deux faces, si j’ose dire, qui fait qu’aujourd’hui des idéologues de droite à la Renaud Camus ou à la Zemmour usent d’une rhétorique morte du même genre que celle d’un Edwy Plenel ou qu'un Alain Badiou à la gauche de la gauche ; et ce langage est aussi celui des idéologues nationalistes et/ou chrétiens, islamistes ou scientistes, du Big Brother d’Orwell ou des émules « inclusives » de Big Mama – d’où mon retour et mon recours à Babel, tour de garde de la langue vivante avec vue sur l’oued de la poésie…

Ce jeudi 4 juin .- Une impulsion soudaine, hier dans la file d’attente hygiénique de la Landi Bricoloisirs, - un vrai poème -, en regardant les beaux gros mollets bronzés de notre voisin barraqué V. en culotte courte, aux longs cheveux couleur paille et au regard de veau - je me suis dit que c’était assez de sérieux: qu’il fallait absolument que j’en revienne à ma veine comique qui participe à la fois de Tchekhov et de William Trevor « à l’international », mais aussi de Zouc et d’Emil « au plan national », dont seul mon ami Tonio me semble un représentant local ainsi que je me le disais hier en lisant le message impayable qu’il m’a envoyé pour m’annoncer en même temps la mort de la chère Elsa, muette depuis quelque temps déjà dans son EMS de l’Armée du salut, et sa difficulté de bander à plus de soixante piges. Voila bien mon salut: le comique ou, plus précisément : le tragi-comique, vu que la rioule seule ne suffit point...

À La Désirade, sur nos monts indépendants de privilégiés, le confinement se poursuit en plein air et nos petits enfants nous ont été rendus, donc tout est bien ; notre chère Gemma repose là-bas entre les terrasses ensoleillées de Grinzing où nous avons partagé le vin doré, et la tombe de TB à cinq mètres de la sienne, « La vie est vache, me disait le vieux Guido Ceronetti quelques mois avant son départ «au jardin », selon l’expression de Marcel Aymé, et moi de lui répondre : « et rien ne vaut la vie », etc.

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