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Une journée banale

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Ce vendredi 13 mars.- Après 10 heures passées à l’hôpital au milieu des masques, c’est avec une reconnaissance joyeuse toute particulière que j’ai vu surgir, leurs beaux visage découverts, le Dr S., chirurgien angiologue qui m’avait opéré le matin même d’une obstruction artérielle longue comme un couteau à cran d’arrêt ouvert et son assistant blond-roux au sourire doux, venus me retrouver pour un bref bilan de l'intervention.

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Un quart d’heure avant mon arrivée au milieu des masques, j’avais relevé l’enseigne à mes yeux cocasse figurant sur un fourgon nous dépassant sur l’autoroute - Pérusset Paratonnerres - et ensuite j’ai tout noté sur mon calepin mental.

Noté le parking de l’hôpital à peu près désert, autant que le hall d’accueil ou un masque masculin m’a indiqué un lieu de prise en charge erroné, dans une salle d’attente où j’ai eu le temps de lire un reportage de Paris Match sensationnaliste sur les déboires sanitaires de la croisière du Diamond Princess aux 5000 passagers rattrapés par le coronavirus; noté le sourire de Welcome de la secrétaire se pointant en ces lieux à sept heures et demie, sûrement jolie mais à laquelle son masque donnait le profil d’un dromadaire, et s’empressant de m’indiquer le véritable lieu de mon rendez-vous ; noté le soupçon d’impatience des deux nouveaux masques féminins (Aude et Fanny) chargés de me préparer au transit vers le bloc opératoire ou un autre masque genre quinquagénaire sympa a éclaté de rire quand j’ai remarqué que nous étions enfin sur la scène de crime, etc.

À l’oreille du cheval.- Le plus sale moment d’une opération de 99 minutes durant laquelle tu ne vois que le bleu d’une espèce de carène de toile masquant la partie inférieure plutôt honteuse de ton corps dûment endormie, c’est tout à la fin: quand le chirurgien pince ton artère fémorale au pli de ton aîne trouée, mais à part ça le temps de l’intervention fut à peu près supportable, durant laquelle tu as repensé aux ruines d’Alep et d'Homs parcourues la veille au soir dans un reportage consacré au reporter de guerre anglais Robert Fisk, via les monceaux de cadavre de Sabra et Chatila - tandis que l’assistant anesthésiste, au beau visage masqué de jeune Perse, t’expliquait le cours de l’opération d’une voix très douce après t’avoir confié son prénom d’Idriss, et tu remuais confusément ces pensées que tu as continué de noter dans la grande salle de réveil aux multiples loges ouvertes à la libre circulation des virus et compagnie..

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Survie de Tchekhov. - Lorsque j’ai quitté Lady L. à l’entrée de l’hosto, à sept heures du matin, je lui ai dit que si je ne revenais pas de là-bas je l’avais beaucoup aimée, et nos enfants avec, et qu'en somme nous nous serons bien amusés en échappant aux diverses guerres et autres calamités des deux siècles en enfilade, mais c’était sur le ton de la plaisanterie, sûr que j'étais au fond que ça ne nous arriverait pas cette fois (notre corps pressent ces choses-là) même si ce qui advenait dans le monde a l’instant même relevait du fléau visant tout le monde à commencer par les vieilles peaux de notre acabit...

Ensuite dans mon box des soins ambulatoires, j’ai annoté le petit Folio d'Une banale histoire ou le bon Dr Tchekhov raconte l’histoire du vieux savant couvert d’honneur qui découvre l’horreur du désamour familial auprès de sa femme devenue sotte et de sa fille qui l’est déjà, avec le réconfort relatif d’une amie que sa carrière ratée d’actrice porte à la lucidité sarcastiqe, et j’ai noté, sous son masque triste, la tendresse sans limites d’Anton Pavlovitch...

 

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