
Chemin faisant (150)
Sensibilité de la Nature.– L’appellation de Côte sauvage, entre La Baule gravement bétonnée et la pointe de Croisic, plus précisément ici dans la baie du Manerick, est justifiée par les rochers sculptés et les falaises farouches que l’on peut longer en suivant un aimable sentier surplombant de sable fin bordé de fils de fer protecteurs que justifie la sensibilité de la Nature au passage des marcheurs, coureurs et autres Anglais.
Des pancartes mettent en effet en garde les sujets de Sa Majesté en ces termes précis : To protect our coastline, please stay in the trails. Et l’injonction se fait plus précise dans la langue du président Hollande : Les aménagements réalisés ici visent à protéger une végétation très sensible au piétinement. Telle étant aussi la France réelle, qui ne passe pas toujours la nuit debout et suit les chemins balisés.
Des lieux privilégiés. – Au volant depuis notre départ, il y a de ça deux dimanches, de La Désirade, notre maison sur les hauteurs lémaniques, à Colmar puis à Bois-le-Duc-Hertogenbosch (pour la grande expo de Jérôme Bosch), Bruges (sa bière sucrée et ses vieilles pierres romantiques), Dordrecht (sa vue sur les grues de Rotterdam), la Normandie (les parkings de Honfleur et du Touquet), la Bretagne aux bourgs pittoresques et la Loire Atlantique (où l’océan mène au fleuve), Lady L. a suivi les indications vocales infaillibles d’une robote GPS à voix suave quoique inflexible.

Mais pour dénicher des coins qualitativement uniques : débrouillez-vous. Ce que nous avons fait avec autant d’alacrité dans la sagacité que de pot : ainsi avons-nous découvert l’adorable bourg pittoresque de Guérande, moins touristique et plus vivant que Tréguier ou que Dinan, l’anse de sable hors du temps où rêver à l’éternité les pieds dans l’eau, au restau éponyme de Pont-Mahé, et, à Baz-sur-mer, l’hôtel *** Le Lichen, idéalement situé à cent pas de la mer, entouré d’une pelouse sensible et tenu par un couple très avenant et de sûre compétence dont le fils a passé par l’école hôtelière des hauts de Lausanne - c’est dire.
Du réel au virtuel. – Lisant (un peu) les journaux et regardant (le moins possible) la télé le soir, nous aurons été frappés, durant ces vingt premiers jours à traverser trois pays et, plus particulièrement, la France « des régions », comme on dit à Paris, par le hiatus constat, pour ne pas dire le contraste antagonique, entre cette France réelle, paysagère et potagère, cette France des gens et des jardins, des maisons et des magasins, et le pays filtré par les médias parisiens, si différents aussi des journaux du coin.
Cela dit sans dénigrer forcément qui ou quoi, n’est-ce pas, mais juste en constat, pour dire que la nouvelle toquade informatique du nom de Periscope (le fameux outil d’interface twittant entre la rue et les réseaux sociaux) n’est qu’un œil parmi d’autres, et le volapück des experts sociologues et politistes estampillés Sorbonne qu’une novlangue de plus qui nous en dit moins, le plus souvent, que nos yeux et nos antennes…


Ne crachons donc pas sur l'argent, grâce auquel nous nous sommes régalés hier soir, sur cette côte sauvage, de fruits de mer arrosés de Sancerre, avant un coucher de soleil virant de l'orange doux au rose virulent, et tâchons de rester aussi enthousiastes et poreux que lorsque nous allions en stop à vingt ans sur nos semelles de vent de petits fauchés.
La merveille est d'ailleurs gratuite, à tous les virages. Hier par exemple, dans cette courbe de la route bombée des abords de Brocéliande, avant la descente sur la mer, entre les grands beaux arbres nous faisant comme un tunnel de lumière verte...
D'autres lieux nous attendent en attendant, sur le chemin du retour, de La Flèche demain où la révérence s'impose aux éléphants philosophes et aux otaries folâtres, à Vendôme, Blois ou Nevers dont les noms chantent si doux...

Du moins la beauté de cette architecture qu’on dit « sans architectes » fait-elle écho au génie populaire dont est issue, en Bretagne la poésie « analphabète » relevant d’une haute tradition druidique puis chrétienne, qui se module notamment dans les lais du Barzas Breisz, somme lyrique et légendaire, musicale et morale de la plus ancienne histoire de Bretagne, dont la matière fut collectée auprès des vieilles paysannes et dans les cafés de marins, les comices agricoles ou les veillées funéraires, au mitan du XIXe siècle, par un vicomte ami de Chateaubriand (Théodore Hersant de La Villemarqué) qui fut d’abord traité de faussaire à Paris avant d’être honoré comme glaneur de folklore au même titre que Bartok dans la puszta ou, plus récemment, Pierre Jakez Hélias dans ses travaux de passeur-conteur.
Le pays profond. – « Si le monde actuel est un village planétaire, écrit Yann Quéeffelec, un village internautique, le villageois breton en exil n’oublie jamais le tuf armoricain. La terre, l’océan : racines. La musique et la danse : racines. La Langue : sectionnée, mais racine. L’appartenance – abusivement qualifiée d’identité -, voilà bien la force innée qui l’attache à la tribu, breton qu’il est avant d’être français, européen. Ce n’est pas un repli, c’est un ancrage ».
En passant à travers les neiges d’aubépines et les soleils de genêts, vous entrevoyez les crucifix de pierre de Bretagne : racines. Des mots incompréhensibles surgissent ici et là :racines. Et Yann Quéffelec, relayant ’auteur du Cheval d’orgueil que j’ai entendu un jour psalmodier lui aussi par cœur, de conclure à propos du villageois breton : « S’il veut parler brezhoneg en ces jours globalisés où Molière paraît s’américaniser à plaisir, c’est par instinct prométhéen, une gloire de sauveteur de feu »… 
Chemin faisant (147)
J'ignorais alors que le manchot épaulard, alias Stéphane Prat, fût de la fiesta, mais c'est lui-même qui me l'a rappelé hier au lieu de l'ancien marché au poisson où, auteur-bouquiniste-galeriste de bonne compagnie (il a signé un essai sur Jack London et c'est un premier bon signe) il fait lui aussi office de passeur, diffuseur par surcroît des éditions du Bug de mon compère Bertrand Redonnet où je suis censé publier bientôt un nouveau livre…
Dans une suite de notations où, sur les traces de Cioran, ce natif de Chinon broie pas mal de noir, des traits de lumière ou d'humour à la Chaval nuancent le désenchantement dominant ces « journaliers » acides.
Couleurs et vocables.- Or Lady L. aussi a fait bonne pioche grâce au manchot épaulard nous conviant ensuite en la galerie où il se fait passeur d'œuvres d'art avec, notamment, un bel ensemble, groupé en dépliant, d'aquarelles marines à la fois abstraites et très évocatrices de vagues et d'airs courants, signées Eric Brault et auxquelles font écho de fines et gouailleuses formules du poète Henri Droguet; et là encore:passe-passe !

Lejeune la bien nommée. – Or je me trouvais là, à contempler gratuitement l’océanique sublimité, lorsqu’une voix de femme m’a surpris en pleine rêverie : « Et que ressentez-vous devant le plus beau paysage du monde ?». La dame qui se tenait là, d’une très élégante extravagance, l’air d’une espiègle petite fille avec ses tresses blondes, de très beaux yeux bleus rappelant ceux de la duchesse de Guermantes (avec aussi quelques chose de son profil d’oiseau distingué), tranchait sur le style middle class de la clientèle, genre artiste bon genre; et mon interlocutrice apprécia illico la nuance que j’opposai à son affirmation, en lui faisant valoir que cet incomparable paysage n’en excluait pas quantité d’autres non moins uniques, etc.
Jamais deux sans trois. – Lorsqu’une personne me botte, j’attends volontiers la confirmation de Lady L. dont les antennes sensibles sont quasi sans failles. Or notre premier dîner en trio, avec dame Lejeune dont j’avais appris par une interview, me renseignant à son propos sur Internet, que son odeur préférée était celle du chèvrefeuille, a bel et bien eu valeur d’expertise relationnelle à valeur ajoutée, notre nouvelle amie estimant notre rencontre aussi revitalisante que sa cure d’algues, et Lady L. se réjouissant non moins de l’entendre évoquer ses multiples vies, d’Afrique en Chine en passant par de folles glissades à ski en Engadine - tous trois riant beaucoup enfin à l’évocation d’un inénarrable épisode vécu par la pétillante octogénaire avec son faunesque ami Michel Simon… 
De la serendipity. – Nicole Lejeune m’a demandé, à notre dernière entrevue de ce matin, si je croyais à l’astrologie et à la réincarnation ? Prenant la tangente normande, je lui ai répondu que la serendipity guidait plutôt mes pas, autant que ceux de Lady L. Le fait que le grand amour de sa vie ait été, comme je le suis, du signe desGémeaux, m’intéresse moins à vrai dire que d’avoir eu en mains, cette nuit, la maquette de son recueil d’aphorismes ciselés et peaufinés durant plusieurs décennies, cristallisant de nombreuses observations fines sur la vie, l’amour,la beauté, les tribulations affectives ou sociales, l’art et la nature, avec autant de naturel que de justesse, sans éviter les lapalissades propres au genre. Dons j'aiderai notre amie, dans la mesure de mes moyens, de trouver un éditeur à son livre, sans me prendre pour la réincarnation de Saint Martin...
Chemin faisant (145)
Notre front de l’Est. - Débarquant hier soir à Dinard (chacun son débarquement…), juste en face de Saint-Malo, un autre message m’est arrivé du fin fond de la Pologne, que m’envoyait mon compère Bertrand Redonnet, écrivain dont la prose drue et sensuelle à la fois se ressent fortement de la marque de Maupassant, et qui m’envoyait le début du corrigé des épreuves d’un livre de mon cru,intitulé Les Tours d’illusion et doublement placé sous les égides de Max Dorra et de Peter Sloterdijk, qu’il entend publier en ces marches de la Biélorussie, et diffuser à partir de…Saint–Malo, à l'enseigne des éditions du Bug - ledit Bug n'étant pas un couac informatique mais un grand fleuve majestueux à la frontière polonaise...
Sur la route de Bois-le-Duc, au début de notre petit périple, je nous lisais les Géographiques de Bertrand, proses à la fois poétiques et solidement terriennes, tout imprégnées de climats océaniques,mais comme entre deux immensités (l’Atlantique et la steppe), dont je viens de reprendre la lecture sur ces terres bretonnes où nous voici ; et demain j’irai rendre visite au Malouin chargé de la diffusion de mes délires extralucides...
Chemin faisant (144)
L’on a beau avoir vu cent fois mille images photographiques ou cinématographiques de cette aurore homérique aux doigts de sang : se trouver sur le lieu de ce sacrifice collectif reste tout de même bouleversant, et d’autant plus que nulle boutique ou buvette (comme il y en a même à Auschwitz) n’apparaissent sur ce kilomètre de grève nue où ne subsistent que quelques vestiges de casemates entre quelques stèles de mémoire, et ce seul arbre à la silhouette si expressive. Alors le souvenir de Claude François, face à « tout ça »…
La Bombe du paumé. – En roulant des abords d’Arromanches à Dinard, où nous voici ce soir, je nous ai lu le texte consacré à Allan Turing par Emmanuel Carrère dans une chronique du recueil intitulé Il est avantageux d'avoir où aller, réunissant des textes en phase avec notre époque, qu’il s’agisse de la France de Renaud Camus ou de Michel Déon, de la Russie de Limonov ou de l’Amérique de Philip K. Dick.
Par delà toute dérision.– Hier à Honfleur, puis à Trouville et à Deauville, après avoir traversé la merveilleuse campagne bocagère, nous pestions de ne voir partout, avec leurs bagnoles saturant leurs parkings, que des Français moyens à la Tati, conglomérés aux mêmes lieux, et sans rires ni sourires. Essayez donc, si vous êtes Suisse et poli, de parquer à Honfleur votre véhicule japonais (on sait aussi la politesse des Japonais) en attendant qu’un Français vous cède la place après vingt minutes d’attente ; sûrement un autre Français vous passera devant en invoquant son droit au territoire !