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  • L'échappée libre

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    L'échappée libre constitue la cinquième partie de la vaste chronique kaléidoscopique des Lectures du monde, recouvrant quatre décennies, de 1973 à 2013, et représentant aujourd'hui quelque 1800 pages publiées.

    À partir des carnets journaliers qu'il tient depuis l'âge de dix-huit ans, l'auteur a développé, dès L'Ambassade du papillon (Prix de la Bibliothèque pour tous 2001), suivi par Les Passions partagées (Prix Paul Budry 2004), une fresque littéraire alternant notes intimes, réflexions sur la vie, lectures, rencontres, voyages, qui déploie à la fois un aperçu vivant de la vie culturelle en Suisse romande et un reflet de la société contemporaine en mutation, sous ses multiples aspects.

    Après Riches Heures et Chemins de traverse, dont la forme empruntait de plus en plus au "montage" de type cinématographique, L'échappée libre marque, par sa tonalité et ses thèmes (le sens de la vie, le temps qui passe, l'amitié, l'amour et la mort), l'accès à une nouvelle sérénité. L'écho de lectures essentielles (Proust et  Dostoïevski, notamment) va de pair avec de multiples découvertes littéraires ou artistiques, entre voyages (en Italie et en Slovaquie, aux Pays-Bas, en Grèce ou au Portugal, en Tunisie ou au Congo) et rencontres, d'Alain Cavaier à Guido Ceronetti, entre autres. De même l'auteur rend-il hommage aux grandes figures de la littérature romande disparues en ces années, de Maurice Chappaz et Georges Haldas à Jacques Chessex, Gaston Cherpillod ou Jean Vuilleumier.

    Dédié à Geneviève et Vladimir Dimitrijevic, qui furent les âmes fondatrices des éditions L'Âge d'Homme, L'échappée libre se veut, par les mots, défi à la mort, et s'offre finalement à  "ceux qui viennent".   

     

    À Paraître aux éditions L'Âge d'Homme en janvier 2014. 400p. Le formidable artiste grison Robert Indermaur a donné son accord pour l'usage de son oeuvre ci-dessus en couverture de l'ouvrage.

  • Ceux qui médisent

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    Celui qui affirme à l'émission littéraire de la radio qu'il réprouve (et a toujours réprouvé) la médisance et particulièrement celle d'un certain poète connu de notre bourgade dont il taira le nom par charité (la charité ayant toujours été son souci majeur par respect humain) même si les insinuations à son endroit de l'homme de lettres fameux (enfin fameux façon de parler pense-t-il in petto) relèvent de la pure calomnie et fait un peu douter de l'opportunité (cela dit en toute objectivité) de lui attribuer ce Prix du Rayonnement que d'autres  mériteraient peut-être plus du fait de leur retenue d'humanistes de centre gauche membres de plusieurs ONG / Celle qui médite à l'ashram où tous les autres médisent plus souvent qu'à leur tour / Ceux qui médisent par métier et souvent sans être payés ce qui se fait de moins en moins rare malgré la crise / Celui qui pique une crise chaque fois que la Bourse médit du nasdaq / Celle qui prétend que le loser qui l'entretient ne peut pas être son vrai père mais celui-ci n'état pas connecté à Facebook continue à lui verser la pension à laquelle elle n'a pas droit pour pallier ses conduites de mythomane suicidaire et le harcèlement de la mère dépressive dont il est par ailleurs le tuteur / Ceux qui rappellent aux jeunes que qui a bu boira et qui a médit médoira /Celui qui ne médit jamais le dimanche où il s'ennuie d'autant plus à ce que prétendent les sales langues du pensionnat catholique où il n'est d'ailleurs que jardinier extra / Celle qui a constaté que la médisance faisait florès dans les salons de coiffure dont les clientes ne parlent jamais sous contrainte à ce qu'on sache ni d'ailleurs les voyageurs de commerce pas forcément efféminés / Ceux qui déclarent en aparté qu'il est faux de prétendre que le conseiller Miauton n'est qu'un cafteur alors que c'est également un mytho porté sur l'exagération chiffrée / Celui qui prétend que Nadja n'a connu que deux sortes d'amour / Celle qui a connu l'amour à trois après que la cinquième roue du char est partie avec la quatrième dans les Laurentides /Ceux qui se croient marioles en déclarant qu'ils ne médisent jamais au sens de : jamais assez /Celui qui clabaude même pendant le Parcours Santé avec les autres cadres moyens de l'Entreprise auxquels il est cependant recommandé de ne point alimenter Radio-Couloir pendant les heures de travail / Celle qui lance des bruits qui lui retombent parfois sur le pied droit et parfois sur le gauche - et ça aussi camarades c'est l'alternance /Ceux qui inventent des statistiques afin d'appuyer leur conviction que la médisance est sexuellement transmissible, etc.             

     

     

     

     

     

  • Un poème de cinéma

    Roaux06.jpgLeft Foot Right Foot, premier long métrage du cinéaste lausannois Germinal Roaux, qui a remporté le Bayard d'Or de la Meilleure première oeuvre au Festival du film francophone de Namur, est à découvrir ces prochains jours sur les écrans romands.

    L'émotion est très vive à la fin de la projection du premier long métrage de Germinal Roaux, qui nous laisse le coeur étreint comme par un étau, au bord des larmes. Rien pourtant de sentimentalement complaisant dans cette fin dure et douce à la fois, ouverte et cependant plombée par l'incertitude.

    Cette incertitude est d'ailleurs la composante majeure de Left Foot Right Foot, admirable poème du vacillement d'un âge à l'autre: de l'adolescence prolongée à ce qu'on dit la vie adulte.

     

    La fin déchirante, à la fois cruelle et tendre, du film de Germinal Roaux, rappelle la dernière séquence, pas moins poignante, de L'Enfant des frères Dardenne; et la comparaison pourrait s'étendre aux jeunes protagonistes des deux films, également démunis devant la réalité et presque "sans langage". Mais l'écriture personnelle de Germinal Roaux est tout autre que celle des frères: sa pureté radicale, accentuée par le choix du noir et blanc, évoque plutôt celle des premiers films de Pasolini (tel Ragazzi di vita) ou d'un Philippe Garrel (dans Les amants réguliers), notamment.

    Roaux10.jpgPour le regard sur l'adolescence, d'une tendresse sans trémolo, Germinal Roaux pourrait être situé dans la filiation de Larry Clark (pour Kids ou Wassup Rockers, plus que pour Ken Park), sans que cette référence soit jamais explicite. De fait, et comme il en va, dans une tout autre tonalité plastique, d'un autre Lausannois pur et libre en le personne de Basil Da Cunha, Germinal Roaux n'a rien de l'épigone ou du grappilleur de citations. Son style, depuis son premier court métrage, reste le même tout en ne cessant de s'étoffer.

     Le canevas de Left Foot Right Foot est tout simple. Marie et Vincent, autour des dix-huit ans, vivent ensemble sans entourage familial rassurant ni formation sûre. Leur milieu est celui de la jeunesse urbaine actuelle, entre emplois précaires et soirées rythmées par le rock.

    Fuyant un premier job débile, Marie en accepte un autre plus flatteur et plus glauque d'hôtesse dans une boîte, qui l'amène bientôt au bord de la prostitution. Cela d'abord à l'insu de Vincent, trafiquant un peu dans son coin avant de se faire virer de la boîte de conditionnement alimentaire où il a eu l'imprudence un jour de se pointer avec son frère handicapé aux conduites imprévisibles.

     

    Roaux09.jpgCe frère, au prénom de Mika, surgi comme un ange dans les premiers plans du film, sur fond de ciel aux tournoyantes évolutions d'étourneaux - ce Mika donc est le pivot du film, révélateur hypersensible, affectif à l'extrême, désignant sans le vouloir tout faux-semblant.  Après l'expérience vécue avec Thomas, le jeune trisomique auquel il a consacré son premier film documentaire (Des tas de choses, datant de 2005), Germinal Roaux intègre ce personnage bouleversant, que son autisme fait sans cesse osciller entre la présence attentive et la fuite affolée, le ravissement et la panique. À relever alors, tout particulièrement, le formidable travail accompli par le jeune Dimitri Stapfer dans ce rôle à haut risque !

    Il y aurait beaucoup à dire de ce film d'extrême porosité sensible, qui dit par les images et les visages beaucoup plus que par les mots. D'une totale justesse quant à l'observation sociale et psychologique d'une réalité et d'un milieu souvent réduits à des clichés édulcorés par le "djeunisme", Left Foot Right Foot se dégage de ceux-ci par les nuances et détails d'une interprétation de premier ordre. Marie (Agathe Schlenker) est ainsi crédible de part en part dans son rôle de fille mal aimée (la mère n'apparaît que pour la jeter de chez elle), à la fois bien disposée et un peu gourde, attirée par ce qui brille mais hésitant à céder au viveur cynique impatient de la pervertir. Quant à Nahuel Perez Biscayart, jeune comédien déjà chevronné et internationalement reconnu, il se coule magnifiquement dans le rôle de Vincent, sans jamais surjouer, avec une intelligence expressive et une délicatesse sans faille.

     

    À relever aussi, sous l'aspect éthique du film, sa façon de déjouer toute démagogie et toute exaltation factice de la culture "djeune" dont il est pourtant tissé. Tels sont les faits, semble nous dire Germinal Roaux, telle est la vie de ces personnages dansant parfois sur la corde raide (ou nageant dans la piscine où les deux frères évoluent ensemble sous l'eau, comme dans la scène mémorable des Coeurs verts d'Edouard Luntz) et se cherchant une voie, parfois avec l'aide d'un ami ou d'un aîné - le geste de l'ingénieur donnant sa chance à Vincent qu'il emmène en montagne...

    Formellement enfin, je l'ai dit, Left Foot Right Foot est un poème. Sans aucun lyrisme voyant, mais porté par le chant des images et la mélodie des plans. Il en découle une sorte de catharsis propre au grand art, sur le chemin duquel Germinal Roaux est très sérieusement engagé. Bref, on sort de ce film comme purifié, la reconnaissance au coeur.