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  • Ceux qu'on enferme

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    Celui qui a pris dix ans pour avoir buté sur contrat de 20.000 francs suisses une femme dont l'échographie posthume a établi qu'elle était enceinte et ça mec ça lui pose un problème de conscience à y réfléchir - mais il sent déjà que dix ans ça va faire trop long, mec, donc il a quand même la haine tu vois / Celle qui s'est opposée à la libération du Kosovar qui lui a tiré dessus devant sa fille lors d'un barbecue dans le jardin où son nouvel ami préparait les travers de porc et autres merguèzes / Ceux qui bouclent les cellules à 21h. en souhaitant "gute Nacht" à chaque "client" / Celui qui reconnaît avoir foutu sa vie en l'air en prenant celle d'un autre mais l'honneur c'est l'honneur / Celle qui recommande à son fils de se bien tenir même si 13 ans c'est long / Ceux qui ont trouvé les prisons italiennes plus "al dente" que ce pénitencier suisse où la coercition douce te plombe les neurones et les boulons / Celui qui dispose encore de 3 ans pour sculpter ses abdos / Celle qui n'est plus qu'un portrait délavé sur le rayon vide à part les revues porno soft / Ceux qui voient les murs se resserrer brusquement en cellule punitive / Celui qui se dit libertin alors que c'est juste un pointeur vicieux de sorties de collèges / Celle qui écoute les mecs se parler de cellule à cellule et pense en faire un poème pour une revue branchée / Ceux qui sont prisonniers de leurs préjugés / Celui qui est resté libre dans sa tête mais ça l'aumônier le conteste car se libérer sans la Clef du Seigneur est un leurre vois-tu Jean-François / Celle qui dépérit dans la zone sécurisée du Condominium de vioques où les beaux vanniers n'ont même plus le droit de vendre des couteaux / Ceux qui se paient le luxe de la morosité / Celui qui reçoit 5/5 le SMS de la belle Asli Erdogan qui dit comme ça que "l'homme est le plus veux des mystères, c'est de la matière qui pense" / Celle qui a a aimé la matière qui danse de l'humanité bonne / Ceux qui usent le plus souvent de mots qui se taisent quand ils parlent, etc.

    Image: Philip Seelen

  • Parole d'aube

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    À tout moment nous pouvons être surpris, toujours et encore, par le miracle de la littérature ou, plus précisément, devant la vérité d'une parole habitée par la poésie.

    Ainsi de l'immédiat étonnement, mêlé de reconnaissance, au double sens d'une expérience antérieure réitérée et bonifiée, et de la gratitude, que j'ai éprouvé en commençant de lire Le Bâtiment de pierre d'Asli Erdogan.

    Je lis d'abord ceci: "Les faits sont patents, discordants, grossiers. Ils entendent parler fort. À ceux qui s'intéressent aux choses importantes, je laisse les faits, entassés comme des pierres géantes. Ce qui m'intéresse, moi, c'est seulement ce qu'ils chuchotent entre eux".

    Puis je lis ceci encore: "Si l'on veut écrire, on doit le faire avec son corps nu et vulnérable sous la peau".

    Sur quoi je lis ceci: "J'écris la vie pour ceux qui peuvent la cueillir dans un souffle, dans un soupir".

    Et ceci encore: "Las de ce monde figé, de toutes les immondices que l'on appelle système, du labyrinthe des âmes réglé comme une horloge, dans un dernier élan d'espoir, ils tournent leurs yeux vers la rue".

    Et ceci enfin: "L'homme est le plus vieux des mystères, c'est de la matière qui parle".

    Après quoi je vais lire, une page après l'autre, un mot après l'autre et sans en perdre aucun, tout Le Bâtiment de pierre et ainsi je n'aurai pas, je le sens, je le sais, perdu mon temps...

    Erdogan02.jpgAsli Erdogan, Le Bâtiment de pierre. Traduit du turc par Jean Descat. Actes Sud, 109p