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  • Ceux qui attendent Godot

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    Celui qui sourit quand Samuel Beckett lui dit comme ça que Godot est le garçon le plus populaire de la cour de récréation / Celle qui sortant d'un concert porte secours à Sam qui vient de se prendre un coup de couteau et c'est ainsi que Suzanne deviendra sa femme / Ceux qui n'ont pas reconnu Sam en ce vieil homme aux longs cheveux à bermudas fleuris / Celui qui offre des orchidées aux abeilles en signe de reconnaissance / Celle qui se confesse à l'Abbé Godeau qui lui rappelle ce mot de Bernanos selon lequel Dieu n'a que nos mains pour agir / Ceux qui sont nés l'année de la parution de Malone meurt sans s'en douter / Celui qui se retrouve à Göteborg en 1971 en compagnie de son Ami unique du moment / Celle qui fredonne Petite fleur de Sydney Bechet qu'elle a écouté cent fois sur son pick-up dont la petite manette permettait de se passer des 45 tours, des 33 tours et même des 78 tours avec par exemple Caruso de son vivant ou Chaliapine tant qu'on y est / Ceux qui considérent les détenus comme des prisonniers de la société ou d'eux-mêmes ça dépend des cas / Celui qui n'est pas allé chercher son Prix Nobel alors que les Suédois lui avaient préparé tout un frichti / Celle qui pense que sa relation avec Pierre-Marie le souverainiste intégral relève du théâtre de l'absurde genre Fin de partie / Ceux qui ont renoncé à porter plainte contre l'humanité vu que celle-ci ne sait pas ce qu'elle fait - comme disait l'Autre / Celui qui s'exclame "Oh les beaux jours !" en traversant la Côte d'or de ce mois de mai radieux à bord de sa 2CV portant sur la fesse gauche l'autocollant GODOT IS MY COPILOT / Celle qui regrette que son cousin Alberto n'ait pas réalisé de portrait de Sam alors qu'il a si bien "sorti" celui de Jean Genet / Ceux qui savent que l'art n'aura jamais autant d'effet que la politique et qui ne renient pour autant ni la politique ni l'art / Celui qui écrit contre l'amnésie / Celle qui préfère les professeurs de désespoir aux monitirices d'école de dimanche recyclées dans la pensée positive et la méditation en jacuzzi / Ceux qui n'ont d'espoir qu'en la chose à faire / Celui que le nouvelle d'une nouvelle évasion ne réjouit pas vu qu'on ne sait jamais si l'évadé sait où se réfugier avat d'être repris et puni / Celle qui déteste physiquement et plus encore métaphysiquement les voleurs qui sont quelque part des violeurs y compris les décisionnaires des grandes banques suisses / Ceux qui acclament "encore une journée divine !"

    (Cette liste à été établie en marge de la lecture de L'Apiculture selon Samuel Beckett, délectable petit livre, drôle et profondément pertinent sous sa fantaisie, de Martin Page récemment, paru à L'Olivier.)

  • Un désespoir radieux

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    Yonta, ou la vie comme à Bissau

    La situation est désespérée mais les enfants dansent le long de la piscine où vient de basculer le gâteau des mariés, et la vie continue...

    La fin du film de Flora Gomes, Les yeux bleus de Yonta, sélectionné à Cannes en 1992 et disponible en DVD, rappelle celle d'Amarcord de Fellini, avec le même mélange de douce folie visuelle, de tristesse et de gaîté enfantine. Tout le film est d'ailleurs traversé par celle-ci, dès la première séquence qui voit débouler une cinquantaine de gamins dans une course aux chambres à air marquant la commémoration de l'indépendance, en 1974, où rayonne une première fois le merveilleux sourire du petit Amilcar rêvant de devenir le nouveau Maradona de Guinée-Bissau... En outre, la belle Yonta est elle-même une sorte de femme-enfant, qui rêve d'être aimée par Vicente, l'ancien combattant revenu d'un voyage d'affaires en Europe avant de reprendre les rênes de sa petite entreprise, et qui la repousse gentiment.

    Sous l'aspect d'une fiction aux personnage très bien dessinés, Les yeux bleus de Yonta relève à la fois de la chronique documentaire évoquant assez précisément la fin des grandes espérances liées à l'indépendance, ou plus exactement les séquelles personnelles de cette désillusion sur une brochette de personnages.

    Yonta3.jpgIl y a donc Vicente, héros de l'indépendance qui s'adapte mal à la modernisation et interroge le silence des ancêtres avec inquiétude. Il y a Yonta la fille de ses amis, qu'on dit la plus belle femme de la ville et dont rêve un jeune homme désespéré du même âge, qui lui écrit une lettre d'amour recopiée dans une anthologie. Il y a l'ancien compagnon de lutte de Vicente qui ne parviendra pas non plus à vivre loin de sa brousse. Il y a la voisine des parents de Yonta qui est menacée d'expropriation. Il y a la boîte de nuit où se retrouve toute une belle jeunesse, dont les danses s'interrompent à chaque panne d'électricité; les mêmes pannes menaçant de ruiner Vicente, dont le poisson qu'il revend pourrit dans les frigos de son commerce, au dam des pêcheurs - tout se tenant dans cette économie de survie.

    À fines touches, avec un remarquable sens poétique de l'image et de la narration, Flora Gomes compose ainsi un tableau vif et poignant, dont la joie de vivre qu'il reflète va de pair avec un constat doux-amer qui vaut, cela va sans dire, pour bien d'autres pays d'Afrique que le sien...

    Yonta2.jpgDVD. Trigon-film, 2007