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  • Ceux qui se paient de mots


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    Celui qui s’écoute parler à la radio et s’en agace au point de switcher sur France Culture où il est question de l’oralité assumée chez l’auteur bantou Maxime Lomé et du coup ça le calme /Celle qui se fait un collier de vocables genre dents de requins /Ceux qui ont toujours le mot pour nuire / Celui qui parle comme un livre et se referme moins bien / Celle qui a mis le grappin sur le jeune romancier à potentiel qu’elle espère à tous les niveaux / Ceux qui écrivent comme ils parlent et ça sent donc de la bouche même imprimé / Celui qui écrit un best-seller pour voir si ça se vend / Celle qui n’achète que des têtes de gondoles / Ceux qui estiment que seuls sont bons leurs livres qui ne se vendent pas ça c’est sûr / Celui qui s’est fait un nom avec ses manuscrits refusés / Celle qui finance une résidence d’écrivains méconnus en espérant faire parler d’elle àla Grande Librairie / Ceux qui pensent comme Henri Michaux (le poète) que vendre autant que Jean d’Ormesson (le romancier) relève de l’indignité nationale mais ça se discute entre snobs / Celui qui ne lit aucun écrivain vivant pour ne pas faire de jaloux /Celle qui renonce à écrire et en tire une jouissance spéciale qu’elle partage avec son psy poète à ses heures genre Baudelaire belge / Ceux qui ont relu L’Invitation au voyage avant de s’embarquer pour Cythère dont l’aéroport a été restauré par les Chinois / Celle qui couche avec son nègre pour lui faire éprouver le frisson de la création /Ceux qui écrivent toujours le même livre pour un public qui ne s’en aperçoit pas plus qu'eux, etc.

    Image : Claude Verlinde  

  • Flash back sur Grounding

    Consacré à la chute de la maison Swissair, Grounding illustre un désastre significatif du néo-libéralisme. Rencontre avec le réalisateur Michael Steiner.

    Naguère jugé ennuyeux par d'aucuns, faute de toucher le grand public, le cinéma suisse connaît depuis quelque temps une nouvelle percée, avec des films alliant qualité (pas tous) et popularité. Après Achtung, fertig Charlie de Mike Eschmann et Le génie helvétique de Jean-Stéphane Bron, renouant avec le succès des Petites fugues ou des Faiseurs de Suisses , la meilleure illustration de cet heureux alliage est Mein Name ist Eugen de Michael Steiner, qui a déjà été vu par plus de 500 000 spectateurs en Suisse alémanique et sera projeté en Romandie à fin avril: un régal de fantaisie débridée sur fond de Suisse profonde anarchisante. Plus directement lié à un authentique drame national, Grounding fait à son tour un tabac découlant à la fois de l'intérêt exceptionnel du sujet du film, et du talent du jeune coréalisateur Michael Steiner (36 ans), rencontré à Zurich.

    - Comment la passion du cinéma vous est-elle venue?

    - Je suis le produit typique d'une génération nourrie de musique autant que d'images, de livres et de vécu intense. La culture pop m'a imprégné dès mon adolescence, où j'ai commencé à écumer les festivals Open Air et à écrire des papiers sur les concerts, dont je ramenais aussi des photos. Plus que l'Université, où j'ai fait de l'ethnologie et de l'histoire de l'art, c'est sur le tas que j'ai acquis ma véritable expérience. Question cinéma, un choc décisif a été la découverte du Brazil de Terry Gilliam. Les films de notre compatriote Xavier Koller, comme Das gefrorene Herz ou son Voyage vers l'espoir, exprimant la détresse des migrants, m'ont aussi interpellé. Ensuite j'ai basculé dans le monde du cinéma où j'ai alterné les films personnels, dont La nuit des Arlequins, cosigné avec Pascal Walder en 1996, et une quantité de travaux alimentaires, dans la pub, qui m'ont beaucoup appris.

    - Qu'est-ce qui vous a amené à adapter Mein Name ist Eugen?

    - C'est mon ami scénariste Michael Sauter (auteur des scénarios de Strähl et de Snow White, notamment, et coscénariste de Grounding, n.d.l.r.) qui m'a fait lire ce vieux succès de la littérature populaire alémanique de Klaus Schädelin, une histoire d'ados fugueurs à la Huckleberry Finn. J'y ai retrouvé ma propre enfance et, par exemple, la sensation des grands espaces «américains» que m'évoquait le Gothard quand nous passions le col avec mes parents pour aller en Italie. J'adore cette Suisse populaire, et cette course-poursuite des chenapans et de leurs vieux déjantés m'a permis de brasser toute une imagerie que j'ai transposée au début des années 60.

    - Vous attendiez-vous au succès phénoménal de ce film?

    - Je pensais qu'il plairait aux Alémaniques, mais sans imaginer un tel engouement... à vrai dire salvateur, puisque j'ai dépassé de 2 millions le budget prévu de 4 millions et que nous allions, avec la maison de production que je codirigeais, droit à la ruine!

    - Diriger des enfants vous a-t-il posé des problèmes particuliers?

    - En fait, tous les acteurs sont des enfants (Rires) avec lesquels il faut faire preuve d'attention et de sensibilité. Ma chance a été que les grands acteurs réunis dans le film m'ont énormément aidé à travailler avec les adolescents. C'est d'ailleurs ça que j'aime, moi qui aime les gens: j'aime faire confiance aux autres, si possible les meilleurs, dans leur partie du métier, lequel métier est évidemment collectif. Sur un tournage, je dirai que travailler avec les acteurs est mon job principal. Cela demande autant d'énergie que de tact.

    - Dans Grounding, les personnages campés sont en partie «joués» et en partie «réels». Une difficulté de plus?

    - Bien sûr, mais là encore je n'étais pas seul: le casting est décisif, avec des acteurs qui sont parfois très ressemblants physiquement, comme Hanspeter Müller-Drossaart qui incarne Mario Corti, ou plus «décalés», comme Gilles Tschudi qui impose «son» Marcel Ospel. Un travail documentaire approfondi a été réalisé en amont, à partir d'un livre qui est lui-même une mine d'informations. Six scénaristes ont collaboré, et le travail de Tobias Fueter, mon coréalisateur, a été capital. Le premier scénario était essentiellement économique. Ensuite, nous avons introduit l'aspect «soap» des histoires personnelles vécues à tous les niveaux, du steward au directeur de banque ou du conseiller fédéral au vieux cuisinier italien viré auquel son fils employé de banque essaie d'expliquer la logique néolibérale…

    - Comment avez-vous, personnellement, vécu la chute de Swissair, et pensez-vous que votre film puisse avoir un impact politique?

    - Sur le moment, je ne me suis pas rendu compte des dimensions du désastre, mais j'y ai tout de suite vu quelque chose de choquant et d'injuste. La préparation du film m'a révélé des drames personnels sous un autre angle, comme celui de Mario Corti, sorte de Sisyphe condamné à échouer malgré ses compétences et sa bonne volonté. Ce n'est pas un gâchis dû à quelques «méchants», mais à des gens dont la plupart pensaient plus à leur agenda qu'à l'intérêt général. Plus qu'une mise en accusation: un exposé des faits dramatisés par tous les moyens du cinéma. Ainsi, la bande-son stressante est là pour bousculer le spectateur, ensuite confronté au silence absolu du grounding, avec la terrible vision des avions cloués au sol. De quoi nous secouer salubrement: c'est en cela que le film a peut-être quelque chose de «citoyen», sinon de politique. Il nous confronte à une faiblesse dangereuse de la Suisse actuelle.

     

    Un film percutant et salubre

     

     

     

     

    Marcel Ospel, grand patron de l'Union de Banques suisses (UBS),  ne pouvait faire de meilleure publicité à Grounding qu'avec sa contre-offensive d'intimidation publique, mais celle-ci tombe à plat. Sans falsifier les faits, le film touche au cœur de la cible: il fait mal parce qu'il sonne vrai. Dans le rôle de Marcel Ospel, Gilles Tschudi se garde d'ailleurs de donner dans la caricature.

    Il y a certes du monstre froid chez le patron de l'UBS, mais il y en a de pires dans le film, dont le propos n'est d'ailleurs pas de leur faire endosser toute la responsabilité de la chute de la maison Swissair. Du moins les priorités du pouvoir de l'argent sont-elles établies, autant que l'arrogance des banquiers face aux plus hautes autorités fédérales. Or Grounding, qui échappe autant au manichéisme qu'à la sensation, ne se contente pas de les «dénoncer» vertueusement: il en illustre les tenants et les aboutissants humains, complexes.

    Le préambule, lancé à la même vitesse que les investissements mégalos des premiers responsables «historiques», contient tout ce qui suit, et ceux qui se succéderont pour pallier le grounding n'y pourront rien, à commencer par Mario Corti, superbement campé par Hanspeter Müller-Drossart, qui rend les nuances et les dilemmes de ce personnage de quasi-tragédie.

    Mené à un rythme effréné, avec des plans en incessants jeux de miroir d'une efficacité redoutable, sur un fond sonore réellement dérangeant, le film s'inspire des fictions documentées du genre JFK, d'Oliver Stone, ou de ceux de Michael Mann, l'une des références de Steiner, en combinant habilement documents d'actualité et fiction.

    Le climat n'en est pas moins «suisse», où la question fondamentale de la loyauté par rapport au contrat (valeur basique du pacte helvétique) dont la Swissair était un emblème, est traitée sérieusement.

     

  • L'échappée belle des loustics

    Un road movie helvète a révélé le nom de Michael Steiner en 2006. Qui signa ensuite le mémorable Grounding sur la capilotade de Swissair. Et qu'on va retrouver à Locarno avec Le Massacre des Miss...
    Après un formidable tabac en Alémanie (plus de 500.000 entrées) et le Prix du meilleur film suisse 2006 aux Journées de Soleure, Je m’appelle Eugen arrive enfin sur les écrans romands dans le sillage de Grounding, autre réalisation éclatante de Michael Steiner.
    Gare aux grincheux et autres adultes rassis: de fait, farces et niches vont se succéder en cascade au fil d’une course-poursuite effrénée dont le triple enjeu sera, pour Eugen et sa bande, de rejoindre le roi des garnements, grâce auquel ils pourront mettre la main sur le trésor du Lac Titicaca, et ce sans se faire attraper par leurs parents lancés, en Opel Rekord et autre DS, sur leurs traces de chenapans à la Mark Twain.
    On a parlé d’un Harry Potter bernois à propos du film de Michael Steiner, ce qui se tient pour la fantaisie de fond et les effets de forme, mais c’est plutôt du côté de Huckleberry Finn et de l’universel ado farceur, idéaliste et naïf, que nous entraînent Eugen (le narrateur à père criseux) et ses compères Wrigley (surnom chiqué de Frantz, le plus hardi, doublé d’un joli cœur), Eduard (le bon bougre dodu) et Bäschteli (le « mimi » du groupe). A préciser que le quatuor, avant de caracoler sur grand écran, avait déjà fait le bonheur des cohortes de lecteurs du roman éponyme, best-seller des familles alémaniques.
    Toujours est-il que, de leur Berne natal qu’ils fuient après diverses catastrophes, à Zurich-City où ils ont localisé leur mentor et qu’ils découvriront de nuit comme une mégapole à mille millions de lumières, les garçons valseront sur leurs bicyclettes à travers la Suisse profonde, de pics en lacs et d’épingles à cheveux en fosses à purin, dans un road movie exaltant nos paysages à grand renfort de sublimes panoramiques et de couplets entraînants d’une délicieuse ringardise. 
    « C’est en 1999, raconte Michael Steiner, que mon ami scénariste Michael Sauter m’a sommé de lire le livre de Schädelin, convaincu qu’on pouvait en tirer un film grand public. Aussitôt, le roman m’a fait revoir toute une Suisse de mon enfance, quand nous passions le Gothard avec mes parents sur la route des vacances en Italie. Même si j’ai beaucoup voyagé à travers le monde, je suis resté très attaché à notre pays et à son folklore plus ou moins kitsch, que j’avais envie de célébrer dans un film affectueux, « patriotique » si vous voulez mais pas du tout dans le sens du chauvinisme des politiciens nationalistes. Eugen et ses potes incarnent d’ailleurs un esprit de liberté ancré dans ce pays, qui les fait renouveler régulièrement leur serment d’être de fidèles vauriens, en singeant la posture solennelle des premiers Confédérés »…
    Epique et comique saga d’ados (ce qui lui a valu le récent Grand prix du meilleur film pour enfants à Montréal), Je m’appelle Eugen est également une irrésistible reconstitution de la Suisse des années 60. « Le roman se passe dans les années 50, mais je l’ai transposé en 1964, année de l’Expo, parce que l’époque coïncide avec un changement de société tout en gardant, en Suisse, un petit côté désuet qui contraste avec la mode des grandes villes de l’époque. Cette adaptation au « décor » des années 60 a d’ailleurs été l’un des gros postes, question budget. Celui-ci, d’abord prévu à 4 millions, a bientôt atteint les 6 millions. J’ai eu conscience, alors, de jouer la survie de notre société de production, finalement sauvée par le succès, bien plus important que nous ne l’espérions…»
    A noter, pour conclure, que ledit succès de Je m’appelle Eugen ne doit rien à la démagogie. D’une fraîcheur roborative, ce chant à la rébellion juvénile, à l’amitié et à la Suisse populaire est un régal


    Michael Steiner, conteur mainstream
    « Je suis un raconteur d’histoires, un conteur en images». Ainsi se définit Michael Steiner, 37 ans et la dégaine d’un grand gaillard à visage d’enfant narquois, longs tifs et jeans flagadas. Le succès de ses derniers films le réjouit sans lui monter à la tête : rien chez lui qui le distingue d’un trentenaire issu de la classe moyenne, imbibé de culture pop, qui a commis ses premières images sur les terrains de festivals Open Air et enchaîné, après une escale à l’université, courts et longs métrages (cinq à ce jour), en peaufinant sa technique sur une quarantaine de films de commande et autres spots publicitaires.
    « Ma première fascination au cinéma ? Brazil de Terry Gilliam. C’est là que j’ai vu qu’on pouvait parler du monde contemporain dans un langage actuel. Côté cinéma suisse, j’ai admiré les films de Xavier Koller, notamment Das gefrorene Herz. En outre, le cinéma d’un d’un Michael Mann m’intéresse beaucoup – entre autres. Pour ma part, je me situerais plutôt dans cette mouvance mainstream créative…».
    Insistant sur l’importance des équipes avec lesquelles il travaille, où chacun est choisi en fonction de sa compétence, gage de liberté et de confiance, Michael Steiner accorde une attention majeure à la direction des acteurs. « C’est une bonne part de mon job de réalisateur. Pour un conteur, l’histoire et les personnages sont essentiels. Par conséquent, le scénario, le dialogue et le jeu des comédiens comptent tout autant. »
    Lorsqu’on lui parle des recommandations de Nicolas Bideau, le nouveau Monsieur Cinéma helvétique, relatives à un cinéma « populaire de qualité », Michael Steiner surabonde : « C’est vrai, si j’étais directeur de cirque et que je faisais fuir le public en lui servant de la daube, je n’aurais plus qu’à fermer boutique et ce serait ma faute, voilà… »
    Quant à son nouveau projet, le réalisateur de Grounding le situe dans la jungle du sud-est asiatique… Il en ira pourtant d’un sujet en prise directe avec les délires collectifs de la société contemporaine. Story à suivre…