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  • Au Festival des désespérés

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    Ce soir 23 juin a eu lieu, à Turin, à l'enseigne du Festival des désespérés, un spectacle marquant les adieux de Guido Ceronetti à la scène, avec la complicité de son Teatro dei Sensibili, représenté par cinq jeunes comédiens, sous le titre de  Finale di teatro. Une partie des séquences de ce spectacles était tirée d'un nouveau recueil d’essais-poèmes du Maestro, intitulé Ti saluto mio secolo crudele, et paru récemment chez Einaudi. Le journal littéraire Le Passe-Muraille consacre l’ouverture de sa dernière livraison de juin 2011, No 86, au génial auteur italien.

    Animé par le fameux Teatro dei Sensibili, fondé par Guido Ceronetti et sa femme en 1970 et connu dans toute l’Italie, le Festival des  désespérés qui se tiendra du 21 au 25 juin à Turin, sous la direction de Marina Ferla et d’Eleni Molos, se déploiera sous diverses formes, du cinéma au théâtre de rue en passant par la performance théâtrale. 

    Ainsi que le précise le Maestro lui-même, ce festival ne vise pas à illustrer une forme abstraite de désespérance mais désigne plus précisément l’absence constatée de toute espérance liée au caractère insupportable de la condition humaine, à l’inacceptable solitude et à toutes les formes de désillusion.

    Dans cette perspective, les organisateurs du festival ont rassemblé des films remarquables par leur apport à la Bouche de Vérité du désespoir, à l’exclusion de toute consolation factice et de tout happy end artificiellement suave.

    Les films choisis seront projetés au Cinema Massimo.  L’on y reverra notamment L’Ange exterminateur de Luis Bunuel, Le Cri de Michelangelo Antonioni, Boulevard du crépuscule de Billy Wilder et Mörder de Fritz Lang.

    La rétrospective sera inaugirée le 21 juin à 20h.30, au cinéma Massimo, en présence de Guido Ceronetti, avec la projection de Dies Irae de Carl Teodor Dreyer.

    Le 23 juin, au Teatro Gobetti de Turin, Guido Ceronetti présentera à son public une soirée « destinée à ne pas se répéter », sous le titre de Finale di Teatro, faisant écho à la fin de partie de Beckett . Produit par la Fondation du Teatro dei Sensibili et par le Festival des Collines torinaises, le spectacle constituera l’adieu du Maestro à la scène.

    Le 25 juin se tiendra en outre, au cinéma Massimo, à 16h., une rencontre avec l’architecte Mario Botta sur le thème de l’Architecture et les espaces de désespérance.

    Le festival des désespérés investira  en outre les rues de Turin avec une série de spectacles sur la Piazza Carignano et ses rues voisines, par divers groupes et artistes de rues.

    Autres informations :

    www.teatrostabiletorino.it; www.museonazionaledelcinema.it;

    www.festivaldellecolline.it.

  • Ceronetti entre ombre et lumière

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    Par Anne-Marie Jaton

    Écoutez résonner ses titres: Le Silence du corps, Le Lorgnon mélancolique, La Patience du brûlé, Une Poignée d’apparence, Pensées du thé (et bien d’autres), jusqu’à Insetti senza frontiere (Insectes sans frontières) dont on attend la traduction en français. Recueils de réflexions et d’aphorismes sur les sujets les plus divers, la maladie, le temps, la mort, la nourriture, le silence, ses œuvres sont à son image : ascétiques, pures, lucides, dévoilant la complexité, l’étrangeté et la simplicité perdue de l’univers. L’amertume de l’écrivain naît d’une conscience aiguë de la présence du mal : des éclats de douleur vaguent comme des comètes dans un cosmos devenu fou et l’on ne peut guère qu’en capter des échos désormais lointains au milieu de ce qui nous assaille : l’absence de silence, l’avidité, la solitude, la cruauté de la nature et des hommes, le temps qui passe et nous défait.
    Ceronetti4.jpgNous vivons dans un univers qui ne voit plus les anges et multiplie les démons. Contre eux, Ceronetti, ange blessé lui-même, samaritain consolateur qui parfois griffe comme un chat, élève en guise de garde-fou les livres (la culture que nous fait partager ce philologue, fin traducteur de l’Ecclésiaste et des poètes latins et européens, est extraordinaire), une poudre d’humour, de préférence noir, un usage des mots à la fois révélateur et consolateur, harmonie des mondes entre flûte douce et gong chinois, ou complainte capable d’écarteler les corps et les âmes.
    Partout sensible à la présence du mystère que notre monde s’attache à dévoiler obstinément, Guido Ceronetti est l’auteur de fascinants « mélanges » semés d’étoiles, de très brefs tableaux à la Hieronymus Bosch ou à la Jonathan Swift, de « petits livres satiriques » (comme il se plut à appeler Le Silence du corps), de monologues et de méditations à partager avec son lecteur entre deux tasses de thé vert. Ses réflexions sont toujours brèves, fruits de la pudeur et d’une parfaite politesse.
    Ceronetti5.jpgLisez (aussi) Voyage en Italie, évocation de paysages non seulement géographiques au milieu des « brouillards d’anis » du nord, de l’austère Toscane ou des horreurs de la modernité architecturale, mais dans l’esprit de l’être humain, opprimé par la laideur ou ravi, un instant, par une luminosité soudaine, un livre aimable et cruel entre la mélancolie et la drôlerie, la misanthropie et la lucidité souveraine qui marquent tout ce qu’il écrit.
    Ceronetti signale partout les bûchers invisibles des nouveaux inquisiteurs. Ennemi des effractions, des contraintes, des prisons de toutes sortes qui assombrissent notre vie quotidienne (une existence « sous contrôle » médical, policier ou administratif), il tente de récupérer un brin d’humanité et de pietas et parvient à retrouver la grâce qui invite aux larmes et qui soigne. Loin de la politique et près de la polis, dont il connaît les vices et les (rares) vertus, il montre, avec la sérénité d’un sage oriental qui aurait fait un bref séjour à l’école des Cyniques, l’état de la planète, les problèmes pressants du monde d’aujourd’hui, la nécessité de la limitation des naissances à l’échelle mondiale, le pouvoir dominant et potentiellement destructeur des religions monothéistes, griffant au passage entre autres le pouvoir du Vatican, les banquets de la FAO et les abattoirs citadins.
    Créateur des marionnettes idéophores du « Teatro dei Sensibili », saltimbanque des rues dans l’âme sinon dans sa vie quotidienne d’octogénaire fatigué de tourner la manivelle de l’orgue de Barbarie, l’écrivain désire toucher les passants, les soustraire un instant aux griffes de la vitesse, des supermarchés et des sémaphores. Il veut montrer que le monde est ouvert et qu’il peut, en devenant théâtre, être une invitation constante au rêve.
    Ceronetti7.jpgGuido Ceronetti est enfin un de nos grands écrivains lyriques. Poète du temps, il va d’un chant épuré et hermétique, farci de citations à la façon d’un labyrinthe où il fait bon se perdre, à la ballade populaire, au poème écrit, dit-il, pour être récité le long des voies de chemin de fer. Les poèmes de Compassioni e disperazioni, les traductions de Trafitture di tenerezza (littéralement : Taraudages de tendresse) et Les Ballades de l’ange blessé, destinées à être dites et mimées dans la rue ou dans les prisons, sont, selon les propos de l’auteur, des fragments, des éclats, destinés à éclairer un instant « le sépulcral secret des mondes », à fournir un viatique et une réponse aux cris lancés dans l’éther par la souffrance humaine. Guido Ceronetti, réservé et timide, âpre comme une pomme verte et pétri de tendresse est, avec ou sans accompagnement de lyre et d’orgue de Barbarie, un écrivain à écouter.

    A.-M. J.

    Chantez avec moi en chœur
    Savoir ? Nous ne savons rien
    Secrète est la mer d’où nous venons
    Inconnue la mer où nous finirons
    Placés entre deux mystères
    Là est la grave énigme : trois
    Caisses que ferma une clé perdue
    La lumière n’illumine rien
    Celui qui sait n’enseigne rien
    La parole dit-elle quelque chose ?
    L’eau dit-elle quelque chose à la pierre ?

    (traduit de l’italien par A. -M. J.)

     

    Ce texte constitue l'ouverture de la prochaine livraison du Passe-Muraille, No 86, juin 2011.

    Anne-marie Jaton a été titulaire de la chaire de littérature française à l'Université de Pise. Elle a signé de nombreux ouvrages consacrés notamment  à Blaise Cendrars, Nicolas Bouvier, Charles-Albert Cingria, Jacques Chessex et Raymond Queneau.

  • Le poète et la Cité

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    Hölderlin disait que «les poètes seuls donnent à ce qui dure une assise éternelle», et c’est ce qu’on se répète à la lecture de certains auteurs dont l’engagement, dans la vie de la Cité, ne se borne pas qu’à des postures visant à se faire bien voir. Tel a été le cas de Guido Ceronetti au fil du «cruel vingtième siècle», et de multiples façons, sur tous les tons et dans tous les genres.

    Or ce qui est le plus saisissant, chez le Maestro, est sa façon de lire le monde qui nous entoure, comme s’il s’agissait d’un texte mystérieux, et de le faire signifier de façon proprement inouïe. La réalité la plus ordinaire, parcourue par le poète, nous révèle ainsi du jamais vu comme ça : « Petit vase de fleurs fraîches, violettes, resté bien droit, celui d’à côté renversé – des quilles, la vie ». Rien de neuf qu’une nouvelle éclosion à chaque pas : «Un petit couvent aussi délicat qu’une main du Greco », ou bien « un moineau grand comme un petit escargot près du mur », ou encore « Arletty est un écrin de lumière ». Miettes de grâce dans les décombres.

    Mais où est l’assise de cette beauté ? Elle est dans la Mémoire du poète, notre mémoire à tous, que blessent la laideur et l’abaissement général : «  Méprisable Venise de la vulgarité et de l’argent », et ce «tourisme, l’une des faces du mal », dans un monde où « presque tout est Aquarelle d’Hitler dans le monde nivelé et unifié », où « tout est défait par le bruit ».

    Catastrophiste, Guido Ceronetti constate que « nos villes sont dans un état de destruction avancée, mais c’est l’âme qui est morte (la laideur guette), on ne voit plus, comme dans les massacres antiques, les ruines ». Et d’ajouter. « C’est comme un naufrage, le neuf ; on est étranglé par le nœud du Propre qui s’étale au bout de dizaines de potences bien nettoyées. Mon Dieu, que d’échafauds : Maison de Repos pour personnes âges, Centre d’affaire, Dressage de chiens, Télévision », etc.

    Cependant, à travers l’Italie et le monde mondialisé, sous le poids du monde et dans le chant du monde, le poète revivifie, sur les ruines de Babel,  une parole accordée au profond aujourd’hui. Transfusion d’énergie !

    (Ce texte constitue l'éditorial de la nouvelle livraison du Passe-Muraille, N0 86, dont l'ouverture est consacrée à Guido Ceronetti; à paraître vers le 20 juin)