UA-71569690-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Ceux qui se reconnaissent

    ingrid.jpg

    Celui qui n’ose pas aborder celle qu’il a repérée là-bas au fond du Buffet de la Gare / Celle qui regarde de loin celui qui n’a jamais osé faire le premier pas / Ceux qui se sont manqués par timidité ou par prescience de l’échec / Celui qui surprend le regard de son ennemi (croit-il) dans la foule attendant le train de nuit / Celle qui hésite à sourire à la femme voilée à laquelle elle a enseigné la langue de Voltaire et que son frère l’imam serre toujours de près / Ceux qui font la fête au Nouvel-An vietnamien où se retrouvent les plus ou moins damnés de la terre de la classe d’accueil de Lady L. / Celui qui draguait la Bosniaque dodue dont sa famille l’a séparé au motif de ses origines libériennes et de son état d’orphelin, cohabitant désormais avec une Lisboète trapue / Celle qui retrouve son soupirant raseur de quinze ans à la sortie de la Coopé où il s’est acheté un pack de bière pour tenir le coup (dit-il) après deux divorces et ses enfants qui ne le relancent que pour le tauper mais il faut ce qu’il faut (dit-il encore) et ça ne nous rajeunit guère / Ceux qui se retrouvent au club des motards aînés où ils se défoncent sur des simulateurs vidéo / Celui qui a tenté vainement de rassembler les anciens de sa classe de Latin/Grec de la fin des sixties dont la plupart sont remariés ailleurs ou se planquent sur répondeur ou sont carrément décédés / Celle qui fait la tournée de ses ex juste pour voir (dit-elle) / Ceux qui ont perdu toute curiosité envers autrui après deux ou trois déboires personnels dont ils s’estiment victimes ce qui se discute / Celui qui n’arrive pas à se lasser de sa compagne qui n’arrive pas non plus malgré certaines pulsions parfois liées à l’orage ou à leurs artères ou à Diable sait quoi / Celle qui se reconnaît dans le regard de celui qui l’aime / Ceux qui ses reconnaissent au son de leurs voix dans l’Espace détente de l’Asile des aveugles, etc
    Image: Philip Seelen

  • À l'américaine


    Coulon.JPG

    Dialogue du lecteur et de son double, à propos de Méfiez-vous des enfants sages, premier roman de Cécile Coulon. Buzz de rentrée...


    Moi l’autre : - Tu disais l’autre jour que la rentrée d’automne serait fortement américaine, avec les nouveaux romans de Bret Easton Ellis, Philip Roth et Thomas Pynchon, et voilà qu’une jeune Auvergnate en rajoute ! Méfiez-vous des enfants sages, nous suggère Cécile Coulon...
    Moi l’un : - Oui, c’est assez bluffant. Ecrire un roman américain, quand on a vingt ans et qu’on fait ses études à Clermont-Ferrand, pourrait être la pire idée qui soit, mais la petite peste s’en tire plutôt bien…
    Moi l’autre : - Ca ne te rappelle pas quelque chose ?
    Moi l’un : - Bien entendu, et autant de récits américains «à l’américaine» que de romans français du même tonneau, remakes de Salinger ou de McCullers (cités ici comme référence en quatrième de couverture), mais Cécile Coulon a quelque chose de tout à fait personnel, et ça ça m’intéresse, comme nous avait intéressé Sacha Sperling avec Mes illusions donnent sur la coeur, au début de l’année, assez proche, lui, du Bret Easton Ellis de Moins que zéro  avec ses ados paumés…
    Moi l’autre : - C’est vrai que Cécile Coulon a ce qu’on peut dire « la papatte ».
    Moi l’un : - Ca crève les yeux dès les premières pages, et plus encore que chez Sacha Sperling : elle a le sens des mots, le sens de la phrase-formule, le sens du récit, et ce qui est bien plus étonnant chez un auteur de cet âge : le sens du temps romanesque filtrant le temps vécu. Sa façon d’enchaîner le récit d’une jeune femme qui vit ses plus belles années à l’époque des hippies de San Francisco, et celle de sa fille Lua en voie d’émancipation à sa propre façon, épate réellement par la mise en perspective des diverses destinées évoquées et par la justesse du tableau d’ensemble, plus encore : par l’originalité des personnages et plus encore des points de vue sur lesdits personnages.
    Moi l’autre : - Malgré tout, on se demande à quoi ça rime, pour une jeune Auvergnate, d’écrire un roman qui se passe en Amérique profonde…
    Moi l’un : - Là, j’attends d’en savoir plus sur l’auteure. A-t-elle elle-même un passé américain ? Ca m’étonnerait. Et suffit-il d’être fasciné par la littérature et la musique américaines pour incarner une « nouvelle McCullers » ou un Salinger bis, comme le suggère le prière d’insérer ? C'est à voir. Tout ça me rappelle un peu trop les « à la manière de », ou les essais multiculturels d’un Alain Gerber, parfois remarquables au demeurant, passant du western poétique (Le lapin de lune) au roman aztèque (Le jade et l’obsidienne) entre autres variations balkaniques, pour ne pas me laisser un brin perplexe. Mais un nouveau talent n’en est pas moins là, réellement épatant.
    Moi l’autre : - Donc on y reviendra.
    Moi l’un : - Sûr qu’on y reviendra. Parce que des premiers romans de cette vivacité et de cette espèce d'autorité bravache sont plutôt rares, et que Cécile Coulon nous prépare peut-être d’autres surprises ? En tout cas elle part à fond de train et se trouve, avec ce premier roman publié par Viviane Hamy, en de bonnes mains…
    Cécile Coulon. Méfiez-vous des enfants sages. Viviane Hamy, 110p. En librairie le 20 août.